L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913

Part 1

Chapter 13,316 wordsPublic domain

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L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913

AVEC CE NUMÉRO _"La Petite Illustration"_ CONTENANT _JEAN et LOUISE_ par ANTONIN DUSSERRE _DEUXIÈME PARTIE_

COURRIER DE PARIS

LES PHRASES TOUTES FAITES

A peine rentrés, nous avons retrouvé nos chères petites phrases, «les phrases toutes faites». Quel bonheur! Et aussi, quelle mélancolie!

Elles nous attendaient, fidèles, dans les milliers de bouches où elles avaient l'air d'avoir été enfermées et rangées avant les vacances, ainsi que les affaires d'hiver dans le poivre.

Certes, je ne prétends pas qu'il n'y ait qu'à Paris que soit répandu leur usage. La province a les siennes. Ce ne sont pas les mêmes. Mais cependant c'est surtout ici que nous les consommons en plus grand nombre et avec le plus d'entrain.

La phrase toute faite offre cette particularité qu'elle n'est jamais longue. Tout de suite à bout de souffle. Aussitôt partie la voilà rendue. Elle n'est capable que de laisser tomber quelques mots comme ces petites bouteilles vides d'où s'échappent trois gouttes restées au fond.

Ce qui distingue également la phrase toute faite, c'est qu'on ne sait jamais qui l'a faite. Pille naturelle du bon sens et de la banalité, ne portant le nom ni la marque de personne, elle affecte d'avoir une origine très ancienne. Elle se perpétue à travers les hommes qui ne paraissent pas se lasser de sa monotonie et de sa fadeur puisqu'ils l'entendent et la répètent à l'infini avec la même indifférence sereine. Elle se prononce dans la tranquillité absolue du corps, du visage, de la voix, du regard. Elle n'a pas d'accent. Sauf en certains cas de tribunal et de prétoire elle s'interdit la véhémence. Elle est une habitude de l'esprit, une routine du langage, un poncif et un cliché de la conversation. Elle s'efforce enfin d'exprimer le moins de pensée possible. Et presque toujours elle y arrive.

* * *

Les phrases toutes faites constituent une espèce de bruit, grâce auquel on peut parler pendant des heures, sans rien dire. Elles ont dû être inventées et choisies afin d'exercer la langue et les lèvres en permettant à l'intelligence de prendre un repos qui n'est pas souvent gagné.

Il y a des phrases toutes faites pour tout; pour tous les sentiments, toutes les actions bonnes ou mauvaises, toutes les circonstances, pour le crime et la charité, pour la douleur et la joie, pour l'amitié, pour l'amour. Chaque profession, chaque âge étale les siennes. L'homme et la femme ont les leurs,--qu'ils se prêtent. Les plus grandes questions ne peuvent y échapper. Il faut toujours passer par elles pour aller n'importe où. Elles mènent au diable et à Rome.

Mais je crois que la politique est leur vrai terrain.

Après, les sujets qui en fournissent le plus coquet ensemble sont: la santé, le beau temps, la pluie et les domestiques.

La religion et la mort ont aussi leur petit lot qui n'est pas laid.

Combien il y en a?... Personne ne le sait. Je l'ai demandé à de grands avocats qui l'ignoraient. Il y en a--au moins--soixante-dix-sept fois sept mille, et pourtant une maîtresse de maison, même ordinaire, devra les connaître toutes. Elles lui sont indispensables autant qu'à un député. Qui que vous soyez, d'ailleurs, si vous ne possédez pas un jeu abondant de phrases toutes faites, vous devez renoncer à la visite, au dîner en ville, et vous priver du commerce de vos semblables. Restez enfermé et isolé chez vous, ou partez ce soir (non sans avoir pris prudemment un aller et retour) pour l'île déserte. Et là encore, quand, en face de vous, tout seul, vous vous adresserez la parole, il vous faudra des phrases toutes faites, pour vous entretenir avec vous-même.

C'est que ridicule, terne et vide, cette phrase de second ordre est cependant nécessaire. De sa flexible platitude nous partons en bondissant--pas trop fort--comme d'un sage tremplin.

Elle est une préparation, un travail de dégrossissement. Ne croyez pas qu'il vous soit possible, même si vous savez bien nager, de vous lancer dans l'océan des phrases rares et neuves, sans avoir recours d'abord à ces précieuses bouées que sont les phrases toutes faites... Qui, d'ailleurs, parmi les plus étincelants génies de cheminée, les Rivarol et les Chamfort de salon, aurait l'audace de s'estimer capable de dire--et du premier coup!--une chose, si spirituelle, fine et mordante soit-elle,--qui n'ait été déjà conçue et exprimée avant lui de la même façon, ou mieux?

Pénétrons-nous donc de modestie. Ne méprisons pas ni ne dédaignons les phrases toutes faites. Elles ont leur immense utilité.

D'abord elles nous permettent de tâtonner, de voir venir, de prendre la direction; elles sont à l'esprit ce que sont au corps ces formalités physiques qu'on appelle les poignées de main. Quand deux êtres s'abordent, ou qu'ils viennent d'être présentés l'un à l'autre, qu'arrive-t-il? Chacun puise dans le sac de ses phrases toutes faites pour discerner ce qu'il peut tirer de son partenaire, et, dès que l'on est tombé d'accord sur deux ou trois points, on ne touche plus au sac et «on se laisse aller». Mais il faut commencer par être garni de phrases toutes faites... pour pouvoir s'en passer. Quelqu'un qui n'en aurait pas toujours sur lui un assortiment complet, qui risquerait tout à coup d'en manquer, serait le plus malheureux des hommes, exposé aux pires détresses.

Vous le figurez-vous obligé, avec le premier venu, dont il ne sait rien, de débuter _ex abrupto_ par une image délicieuse, un aperçu profond... au jugé?... à l'aveuglette?... risquant de gaspiller du beau pour une buse? Ce serait affreux.

Voilà bien à quoi sert la phrase toute faite, pierre de touche de l'homme supérieur et de l'imbécile. Elle dicte en peu d'instants la ligne de conduite à tenir.

Vous trouvez-vous de rencontre avec un causeur délicat et cultivé, le moment ingrat de la phrase toute faite ne dure jamais qu'un éclair. On y renonce de part et d'autre ensemble, sans se donner le mot. Nul n'est même gêné d'y avoir eu recours. Cela n'a pas eu plus d'importance qu'avant le repas de déplier sa serviette. Et bien vite on s'installe simultanément en pleine curiosité de pensée et d'expression.

Mais si, au contraire, vous acquérez la triste certitude, dès sa première question ou sa seconde réponse, que votre interlocuteur est un sot distingué... ah! c'est alors que, puisant dans le dictionnaire, dans le bottin des phrases toutes faites, vous vous en servirez uniquement pour gaver le dindon, car vous estimerez avec justice qu'elles sont bien assez bonnes pour ce minus habens et qu'il est inutile de lui accorder autre chose que ce qu'il mérite et peut comprendre.

Ne craignez pas, en ce cas, qu'il s'aperçoive de votre manège humiliant, car il est de ces gens qui, toute leur vie, ne se nourrissent que du pain fade et mal cuit de la phrase toute faite. Elle est leur habituelle pâture. Leur premier cri en venant au monde a été un cri tout fait, et leur dernier soupir quand ils en sortiront sera un soupir «reçu d'avance» et tout fait, lui aussi.

* * *

La phrase personnelle et originale est à la phrase banale et toute faite ce qu'est l'habit coupé et pris sur mesure à celui qui ne l'est pas. Or, il y a de très honnêtes gens, pas bien soucieux d'élégance verbale qui parlent «tout fait» à la machine, en n'employant que des mots de lisière et qui semblent avoir été cousus les uns aux autres dans les prisons... Sans aller jusqu'à les plaindre, il est permis de ne pas les imiter.

La phrase toute faite vous procurera en outre l'avantage, dans certaines occasions particulières, de pouvoir, grâce à elle, déguiser votre vraie pensée que vous ne voudrez pas laisser voir, de l'envelopper de termes neutres et de mots d'emballage comme on recouvre d'un papier gris un objet fragile ou frais pour que de gros doigts ou des mains sales ne le touchent pas.

L'écrivain difficile et raffiné, le mandarin de lettres devra savoir également, sur le bout de la langue, les phrases toutes faites. A l'expérience, il apprendra que la moindre d'entre elles, et qui n'avait l'air de rien, peut, en étant bien placée, produire par contraste un effet énorme. En vertu d'un phénomène bizarre mais logique, c'est elle qui tout à coup paraîtra la seule phrase-artiste, la phrase-écriture, la phrase-pensée, et toutes les autres ne seront plus que des raclures, des copeaux. L'oeuvre des génies est pleine de «phrases toutes faites» auxquelles un choix heureux et imprévu a redonné la virginité de la trouvaille.

Enfin l'homme, si grande que soit sa présomption, serait vraiment mal venu à se montrer plus difficile que Dieu qui se contente depuis des éternités de ces phrases toutes faites et pourtant sublimes: les prières.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction réservées.)_

LES INCIDENTS DE SAVERNE

Edmond About parlait un jour des «geôliers maladroits de Saverne germanisée». S'il était revenu, la semaine dernière, en sa propriété de la «Schlitte» où il aimait passer une partie de l'année, il n'aurait sans doute plus reconnu la «geôle», tant elle était eu rumeur.

Saverne, cependant, est une ville calme. Elle n'a pas de passé politique mouvementé. On l'appelle couramment «la perle des Vosges» ou encore «la cité des roses». Titres charmants et mérités. Or, la cité fleurie vient de connaître l'émoi d'une révolte populaire. Les journaux quotidiens ont conté en détail comment les choses se sont passées. Un jeune lieutenant du 99° régiment d'infanterie, le baron von Forstner, s'adressant aux recrues de sa compagnie, avait dit, à propos d'une affaire de coups de couteau entre civils et militaires: «Je donnerais volontiers dix marks de ma poche à celui d'entre vous qui trouerait la peau d'un _Waches_.» Le mot «Waekes» constitue, dans la bouche d'un Allemand, la pire injure qui puisse être adressée à un Alsacien, car il est employé d'une façon courante par les immigrés pour désigner la population du pays (_elsaesser waekes_, voyous d'Alsace). Ainsi faut-il s'expliquer l'émoi qui s'empara de Saverne quand furent connus les propos outrageants du lieutenant prussien. On commença par enfoncer ses fenêtres. Le lendemain, 300 Alsaciens l'attendaient à la sortie du mess des officiers et l'escortaient jusqu'au restaurant de la Carpe d'or, où il dut chercher un refuge. Quelques citoyens l'ayant relancé à l'intérieur de l'établissement, le lieutenant les menaça de son revolver, geste qu'imitèrent neuf de ses camarades. Le colonel von Reutter accourut et essaya de calmer les esprits en prononçant une harangue. Ce fut en vain. Il fallut un piquet de fantassins, baïonnette au canon, pour dégager le lieutenant von Forstner qui passa la nuit à la caserne. Le lendemain était un dimanche. Dans le courant de l'après-midi, un millier de manifestants mirent le siège devant le domicile particulier de l'officier que gardait un important détachement de gendarmes, de soldats et d'agents de police. L'officier fut longuement conspué. Les jours suivants, les manifestations se renouvelèrent et prirent un tel caractère de gravité que le colonel fit charger les mitrailleuses et parla sérieusement de déclarer Saverne en état de siège. Il fallut toute l'influence du sous-préfet et du maire alsaciens pour l'en empêcher. Les choses étaient bien sur le point de se gâter. Les colères s'apaisèrent seulement lorsqu'on sut qu'une enquête sévère était ouverte et que satisfaction serait donnée à la population. Le jeudi 13 novembre on annonçait que le colonel von Reutter et le lieutenant von Forstner avaient été déplacés. Renseignements pris, la nouvelle était fausse. Certes, le colonel, qui, dans une note officielle--accueillie avec beaucoup de scepticisme--s'était efforcé de transformer le sens des paroles de son subordonné, avait quitté Saverne, en congé; mais le lieutenant était resté à son poste, si l'on ose dire. Et, le jour même où on le croyait retourné en Allemagne, M. von Forstner se livra à de nouveaux écarts de langage dont le drapeau français, selon les uns, la légion étrangère, selon les autres, faisait les frais. Il était donc superflu que son colonel prît tant de peine pour réduire la portée du premier incident.

Que faut-il penser de cette attitude d'un officier vis-à-vis de la population des provinces annexées? «Oh! c'est bien simple, nous écrit un de nos correspondants d'Alsace. Lorsque le Reichstag se prononça récemment en faveur de l'augmentation de l'armée allemande, les députés alsaciens-lorrains votèrent contre le projet de loi, et ce vote souleva de violentes colères parmi l'armée de 100.000 hommes qui couvre l'Alsace-Lorraine.» D'autre part, il est à Strasbourg un général commandant de corps, le général von Deimling, qui perd peu d'occasions de manifester son humeur belliqueuse. C'est lui qui parlait, il y a quelques jours, de courir sus aux pantalons rouges. Le lieutenant, lui, offre de payer pour faire «trouer la peau» d'un civil, à condition qu'il soit d'Alsace. Le lieutenant passe la mesure du général. On a fini par s'en émouvoir à Saverne et un vent de révolte qui n'est point encore calmé a passé justement sur «la cité des roses».

Il faut ajouter, en toute équité, que la grande majorité des journaux allemands s'est montrée fort sévère pour les autorités militaires de Saverne. Notamment le _Berliner Tageblatt_, la _Gazette de Voss_, la _Germania_, ont protesté contre l'attitude inqualifiable du lieutenant von Forstner et les agissements des officiers de son genre «qui sont les meilleurs racoleurs pour la légion étrangère».

L'ACCIDENT DE PACY-SUR-EURE

Cette semaine, au moment où s'achèvera le présent numéro, un accident, qui causa une profonde émotion, aura son épilogue devant le tribunal d'Évreux.

Le 4 juin dernier. M. Aristide Briand, ancien président du Conseil, se rendait en automobile, avec son collègue et vieil ami Albert Willm, député de la Seine, à une petite maison des champs qu'il possède à Cocherel (Eure). Ils allaient arriver à Pacy-sur-Eure. Leur voiture suivait, à allure modérée, la droite de la grand'route de Paris à Cherbourg quand une autre automobile, lancée à toute vitesse, qu'essayait ce «metteur au point» d'une maison de construction, vint la heurter par l'arrière, la jetant à demi broyée contre un arbre de l'accotement.

Péniblement, MM. Aristide Briand et Albert Willm parvinrent à se dégager.

L'ancien président du Conseil, blessé à la tête, à l'épaule, la main ensanglantée, souffrait cruellement. Le chauffeur, qui avait été projeté hors de la voiture, ne se plaignait que de contusions. Les auteurs de l'accident conduisirent leurs victimes à Pacy-sur-Eure. Sommairement pansé, M. Aristide Briand, qui avait conservé toute son habituelle belle humeur, plaisantait avec verve.

Mais, à l'examen, les médecins constatèrent que les deux blessés étaient bien plus grièvement atteints qu'ils ne l'avaient cru tout d'abord. M. Aristide Briand avait le bord de l'épaule gauche fracturé. Il leur fallut, à l'un comme à l'autre, de longues semaines pour se remettre.

Aujourd'hui, ils ne conservent guère de cette aventure de route que le mauvais souvenir,--et aussi, agréable compensation, le volumineux dossier des lettres et des télégrammes par lesquels leurs amis leur exprimaient leur sympathie.

UN ACCIDENT D'AUTOMOBILE QUI FAILLIT DEVENIR HISTORIQUE

PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE

Dans notre précédent numéro, nous dépêches, le voyage aérien de Daucourt publions aujourd'hui des photographies prises du bord de l'aéroplane par le compagnon de Daucourt, M. Roux, qui nous envoie en même temps une nouvelle série de notes précisant certains épisodes de ce raid admirable.

Voici d'abord quelques détails rétrospectifs sur la traversée de l'Allemagne.

Nous avions laissé les aviateurs à Schaffhouse; une panne de moteur les arrête près de la vieille cité; ils reprennent leur vol le 28 octobre: «...Un industriel du pays nous donne une lettre pour son frère qui habite Alexandrie. C'est la dernière levée.» Le temps s'éclaircit; nous atteignons Constance, puis Friedrichshafen. Le comte Zeppelin nous ayant interdit de survoler son terrain, bien qu'il ne figure pas sur la carte des zones interdites, nous passons prudemment à un kilomètre des hangars. Le champ paraît avoir 800 mètres de côté; un grand hangar, probablement tournant, occupe le centre. Je regrette de n'avoir pas mon appareil photographique; je l'ai laissé à mon mécanicien pour la traversée de l'Allemagne.

»Fort vent debout. Nous sommes de plus en plus secoués. Je tiens mon stylo de la main droite, tandis que la gauche est cramponnée au fuselage...

»En traversant une légère brume, nous avons perdu la ligne du chemin de fer. Nous la retrouvons bientôt, avec une gare dont je pourrais lire le nom avec ma jumelle si Daucourt n'avait pas refusé de l'emporter, sous prétexte que c'était du poids en trop. Tant pis pour lui.

»Une grande ville: Munich évidemment. A une heure, nous atterrissons sur un terrain splendide... Ce n'est pas Munich, c'est Augsbourg!

»Nous restons jusqu'à 3 heures au poste de police du champ de manoeuvres. Que de sonneries de téléphone pour nous! Je comprends qu'on veut nous fouiller, mais le capitaine dit que c'est inutile. On nous demande seulement si nous avons un appareil photographique, et on visite l'aéroplane.

»Le 29 octobre, au matin, départ d'Augsbourg. Pays très plat, très vert, beaucoup de bois: un billard avec des petits sapins de boîtes à soldats.

»Au bout d'une demi-heure, panne de moteur. En atterrissant contre une balustrade, nous brisons une roue et l'hélice...

»La malchance qui nous poursuit, depuis Paris va enfin cesser. Le 31, à 9 heures du matin, nous repartons pour Vienne. Après Linz, nous abordons les déniés du Danube, très encaissés, qui nous obligent à monter à 1.500 mètres. Nous n'apercevons que des forêts, sans le moindre espace pour atterrir. A une heure de l'après-midi, nous atteignons la capitale de l'Autriche, ayant couvert depuis le matin 500 kilomètres...» Le trajet de Vienne à Budapest fut particulièrement dur: «Dès l'approche du Danube, nous dansons fortement, et pendant une heure je suis réellement mal à mon aise. Impossible de prendre des photographies, car mes deux mains sont cramponnées au fuselage; d'ailleurs la brume épaissit; à un kilomètre devant nous elle apparaît comme un mur noir infranchissable. Daucourt atterrit dans un champ magnifique, et c'est la ruée des paysans vers le Borel.

»Enfin, le ciel s'éclaire et nous arrivons à Budapest, où le comte Zichy et les membres de l'Aéro-Club nous reçoivent de façon charmante.»

Les aviateurs repartent le lendemain après déjeuner:

«La Hongrie n'est qu'un vaste champ d'atterrissage. Pas un pouce de terrain qui ne soit cultivé. L'aspect des villages est assez curieux: les rues sont, en général, très droites, se coupant à angle droit, avec les pignons des maisons face à la rue. Pendant trois heures, c'est le même paysage uniforme, banal et ennuyeux. La minute drôle du voyage fut le passage sur une tribu de tziganes, dont le campement comprenait une centaine de tentes d'où ils se précipitèrent pour nous voir passer.»

Repos à Arad, où M. Roux prend le train pour traïova. Ignorant ce que pourrait être la traversée des Carpathes, Daucourt a préféré faire cette étape seul. Elle fut très pénible. Il dut s'élever à une altitude de 2.500 mètres et souffrit beaucoup du froid et du vent.

M. Roux reprend sa place à bord au départ de Craïova:

«Jusqu'à Bucarest, c'est la plaine très fertile, plus variée que la plaine hongroise: du blé et beaucoup de maïs. Sur la gauche se déroule la chaîne des Carpathes couverts de neige. Nous planons sur Bucarest à midi 30, mais impossible de repérer l'aérodrome. Enfin, nous apercevons deux monoplan qui viennent à notre rencontre, passant à 100 mètres. Echange de saluts. Daucourt se laisse guider par l'un des appareils. Nous descendons absolument dans son sillage et touchons terre au même endroit précis. On crie «Vive la France!»; nous n'entendons parler que le français dans la foule qui nous acclame.»

Le prince Bibesco et les aviateurs roumains «battent le record de la réception».

Le lendemain, deux aviateurs de l'armée roumaine vont guider nos compatriotes jusqu'à la frontière bulgare. L'un d'eux est le capitaine Capsa, pilote de premier ordre, qui s'est signalé par des raids audacieux au cours de la guerre des Balkans:

«...Très amusant: deux monoplans nous conduisent à la frontière. Partis avant nous, ils montent et descendent devant le nôtre et nous indiquent la route... 11 h. 25: nous avons dépassé les deux Blériot, moins rapides... 11 h. 30: un Blériot pique au plus court et nous rattrape; il est en plein dans le prolongement de notre aile droite et paraît immobile... Voici Roustchouk et les nombreux méandres du Danube qui annoncent la frontière bulgare; le pilote--le capitaine Capsa--qui vole à 50 mètres de nous, nous dit adieu de la main, et fait demi-tour.»

Ne se croirait-on pas tout bonnement sur la grand'route?