L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913
Part 5
Le procédé a donné d'excellents résultats et on songe à l'utiliser pour la purification des eaux d'égout. D'après les expériences et les calculs du docteur Hofer, de Munich, la carpe prospère dans les eaux polluées; des sujets d'une livre placés au mois d'août dans des étangs recevant des eaux d'égout avaient triplé de poids au mois de novembre. On pourrait ainsi obtenir un revenu dépassant parfois 1.000 francs par hectare.
Le savant allemand ajoute que ces carpes peuvent être mangées sans danger. Elles consomment, non pas les toxines, mais seulement les animalcules qui les produisent; d'autre part, leur cuisson offrirait des garanties suffisantes contre l'infection microbienne.
Attendons-nous donc à voir bientôt introduire à Paris comme «carpes de la Loire» les carpes d'égout dues à l'initiative de la science germanique.
INCONVÉNIENTS DU CHOCOLAT POUR LES NOURRICES.
On sait que l'alimentation des nourrices exerce une grande influence sur la composition du lait, influence telle qu'on fait parfois ingérer par la nourrice certains médicaments destinés à l'enfant. Mais on n'avait jamais remarqué jusqu'ici l'action nocive que peut présenter la consommation abusive du chocolat. MM. Brandeis et Quintrie ont fait à cet égard une observation curieuse qu'ils viennent de communiquer à la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux.
Un bébé étant affecté de troubles digestifs assez graves, le lait maternel fut analysé: on y trouva des cristaux d'oxalate de chaux. C'était un élément tout à fait anormal, et, en cherchant d'où il pouvait provenir, on apprit que la mère mangeait une quantité excessive de chocolat. Or, le chocolat contient presque toujours une légère proportion d'acide oxalique; il fut donc interdit à la nourrice. En quelques jours les malaises de l'enfant cessèrent complètement.
LA TEINTURE D'IODE DANS LES APPROVISIONNEMENTS DE L'ARMÉE
Depuis que les travaux du professeur Reclus ont fait connaître la haute valeur antiseptique de la teinture d'iode, la chirurgie moderne en a fait la base de presque tous ses pansements. Malheureusement, ce précieux produit doit, pour être efficace, être de préparation récente. Au bout de huit jours, il s'altère et devient irritant; après un mois, il est caustique. Pour remédier à cet inconvénient grave, on a proposé de lui ajouter diverses substances conservatrices, de l'iodate de potasse par exemple, du borax ou de l'iodure de potassium. Mais ce ne sont là que des moyens de fortune dont la constance n'a jamais été démontrée.
Aussi convient-il de signaler qu'un praticien de notre armée, le pharmacien-major Pellerin, attaché à la direction du service de santé du ministère de la Guerre, vient de trouver le moyen pratique de fabriquer des comprimés d'iode pur, susceptibles de résister pendant de longs mois à toute altération. Pour s'en servir, il suffit d'en placer un dans une quantité convenable d'un liquide alcoolique quelconque où il se dissout instantanément.
Grâce à cette découverte, nos ambulances et nos formations sanitaires de campagne vont être, dans un délai très bref, pourvues du médicament précieux, indispensable pour les soins d'urgence à donner aux blessés.
L'ÉPONGE DE FER ET LA PURIFICATION DE L'EAU.
Quand on fait passer un courant de vapeur d'eau dans de la fonte en fusion, celle-ci, en se solidifiant par refroidissement, prend un aspect poreux qui lui a valu le nom commercial d'éponge de fer. Ce produit bien connu n'a dans l'industrie que des usages assez restreints; mais il est possible que désormais sa fabrication se trouve assurée d'assez larges débouchés. Le service municipal des eaux de New-York vient, en effet, de l'employer pour constituer des lits filtrants et se déclare enchanté de son emploi, après de nombreuses expériences concordantes. Un filtre garni d'éponge de fer se laisse traverser par l'eau avec une grande rapidité, mais l'assainit au passage d'une façon si parfaite que, fût-elle saumâtre ou fétide à son entrée dans l'appareil, cette eau se trouve, à la sortie, dépourvue de toute mauvaise odeur, privée de goût désagréable et susceptible de demeurer pendant de longs mois claire, limpide, sans aucune altération, absolument potable en un mot.
Ces expériences devraient être reprises chez nous: en raison du prix de revient très bas de l'éponge de fer, rien ne s'opposerait à son adoption pour le filtrage des eaux, si les conclusions optimistes des ingénieurs américains sont confirmées de tous points.
A PROPOS DE LA STATUE DE JUPILLE.
Plusieurs lecteurs nous demandent quel est l'auteur du monument, reproduit dans notre numéro du 1er novembre, qui rappelle, à l'Institut Pasteur, l'acte de courage du petit Jupille terrassant un chien enragé: ce groupe est l'oeuvre du statuaire Émile Truffot, qui fut l'un des meilleurs élèves de Carpeaux, et a laissé le souvenir d'un excellent artiste.
NAVIRES AMÉRICAINS EN FRANCE
Une division navale américaine, composée des cuirassés _Vermont_ et _Ohio_, au cours d'une croisière en Méditerranée, va passer quelques semaines dans les eaux françaises. Ces cuirassés sont actuellement à Marseille, où a été prise notre photographie. Ils y ont grand succès de curiosité, avec leurs étranges mâts-tourelles. Mais ce qui retient le plus vivement l'attention des marins comme des simples... terriens, c'est le transport _Orion_ qui les accompagne et qui est spécialement chargé de les ravitailler en charbon. C'est un navire d'un type tout nouveau et qui vient d'être mis en service récemment. Il peut porter 10.500 tonnes de houille. Il présente un aspect très particulier, avec son pont chargé de grues puissantes qui lui permettent de charger rapidement les navires qui peuvent avoir recours à ses services. De tels bâtiments pareraient heureusement, en temps de guerre, aux difficultés toujours grandes du ravitaillement.
LE SOUVENIR FRANÇAIS A BERNE
La colonie française de Berne n'oublie pas les soldats morts pour la patrie pendant le séjour en Suisse, en 1871, de nos troupes de l'Est mutilées et épuisées; et, suivant une tradition déjà lointaine, elle s'est réunie dimanche dernier avec son drapeau, au cimetière de Bremgarten où s'élève un très beau monument commémoratif.
Deux couronnes de fleurs naturelles ornées de rubans tricolores furent déposées au pied de ce monument, l'une par la colonie française, l'autre par la société suisse des anciens légionnaires qui avait tenu à se joindre au cortège formé à l'entrée du cimetière. Cette touchante manifestation des anciens légionnaires suisses, groupés sous le drapeau français, est une réponse éloquente aux attaques haineuses et périodiques de la presse pangermaniste contre notre légion.
LE PROCÈS DE KIEF
A Kief, un retentissant procès, terminé d'hier, a, durant plusieurs semaines, provoqué d'ardentes discussions en Russie. L'assassinat, dans des conditions restées mystérieuses, d'un enfant nommé Youtchinsky; certaines conclusions des médecins qui avaient procédé à l'autopsie, la mise en accusation de l'israélite Beylis, soupçonné d'être l'assassin, ont permis d'évoquer devant les juges l'obsession sanglante du «crime rituel». D'où, en Russie, une émotion violente, le déchaînement des antisémites, d'un côté, et, d'autre part, la riposte non moins ardente de leurs adversaires les accusant d'inventer des prétextes à massacres.
Le procès s'est terminé par l'acquittement de Beylis. Le jury de Kief, tout en affirmant sa conviction que le meurtre du jeune Youtchinsky avait été commis dans la fabrique où les juifs confectionnaient leurs pains azymes, a, sur une seconde question, répondu que Beylis n'était pas coupable.
Ce verdict rendu par douze hommes du peuple, dont une certaine partie de l'opinion suspectait bien à tort les préjugés, paraît devoir apaiser les passion...
UN CÉTACÉ EN BRETAGNE
Il n'est pas rare de voir un cachalot ou quelque baleinoptère échouer sur nos côtes; en général, ces monstres marins sont de taille réduite et nous donnent une idée assez imparfaite de la légendaire baleine.
Le cétacé trouvé ces jours derniers sur la côte de Penmarch, près du phare d'Eckmühl, se distingue de ses congénères égarés en nos régions par sa taille exceptionnelle; il mesure environ 15 mètres de longueur. Ce sujet rare a attiré l'attention du Muséum qui a envoyé un délégué chargé de surveiller le dépeçage. Et le squelette sera probablement attribué à un musée de province, qui pourra s'honorer, comme le Jardin des Plantes de Paris, d'une cour de la Baleine.
LES THÉÂTRES
Le théâtre Léon-Poirier vient de nous révéler une comédie satirique, de M. Lucien Gleize, qui a obtenu le plus franc succès. Le _Veau d'or_ est l'histoire amusante, alerte, et très spirituellement satirique sans méchanceté, d'un parvenu richissime, vaniteux jusqu'au ridicule, et de sa cour d'adulateurs; une intrigue sentimentale lie entre elles les scènes dont se composent ces trois actes, scènes de caractère où éclatent à tout instant les traits cocasses, les formules bien venues, les mots de situation. On a applaudi la pièce et ses interprètes, Mlles Catherine Fonteney et Suzanne Révonne, MM. Berthier, Louis Gauthier, Henri Beaulieu, Dechamps, Paul Plan, Arvel.
«L'_Insaisissable Stanley Collins_, pièce à grand spectacle en vingt tableaux», de MM. de Marsan et Timmory, est une oeuvre conçue selon l'esthétique du théâtre du Châtelet. L'insaisissable Stanley Collins rappelle le mystérieux Crawford de l'affaire Humbert, si ingénieusement imaginé par la grande Thérèse. Les deux auteurs, tout autant qu'elle, ont fait preuve d'un sens avisé des coups de théâtre et, comme elle, ils se sont avant tout préoccupés de la mise en scène. Décors changeants, brillants costumes, musiques, cortèges et ballets sont d'un faste varié et pittoresque.
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin vient de reprendre le _Ruisseau_, de M. Pierre Wolff, qui, lors de sa création au Vaudeville en 1907, atteignit et dépassa la centième représentation. Cette comédie si fine, émouvante et généreuse, n'a pas vieilli. Son charme, qui est fait de tendresse, n'a rien perdu de son pouvoir sur le public. Et le succès d'hier égale et dépassera peut-être celui d'il y a six ans. Son interprétation est du reste tout à fait supérieure avec MM. Huguenet, Rosenberg, Mlle Jeanne Provost et Mlle Jane Pierly qui, après tant d'autres artistes de café-concert, a fait là, sur une grande scène, un début, d'autant plus remarqué qu'elle prenait dans le principal rôle féminin la lourde succession de Mlle Yvonne de Bray.
C'est décidément la saison des «reprises», au moins pour la Porte-Saint-Martin et pour l'Ambigu. Voici, sur cette dernière scène, la reprise de _Raffles_, triomphe de la pièce policière. Sa carrière fut longue au théâtre Réjane qui la révéla en 1907. Il est à prévoir qu'elle va, durant de nombreuses soirées, connaître un regain de succès avec sa nouvelle interprétation parmi laquelle figure, d'ailleurs, le brillant créateur de Raffles, M. André Brûlé.
M. Jacques Rouché, devenu directeur de l'Opéra, est remplacé au théâtre des Arts par M. Irénée Mauget qui, au cours de l'été, représenta un certain nombre d'actes inédits d'auteurs nouveaux sur le théâtre de Verdure du Pré-Cateian, et qui se promet de nous révéler des oeuvres intéressantes. Son premier spectacle à la salle du boulevard des Batignolles comportait un drame de MM. Johannès Gravier et Lebert, le _Droit de mort_, sur un sujet profondément pathétique: le véritable droit de mort que des parents peuvent exercer encore de nos jours sur leurs enfants en s'opposant à une intervention chirurgicale,--et une comédie de MM. Pierre Bossuet et Georges Léglise, le _Coeur en panne_, marivaudage un peu long avec quelques jolies scènes.
Le théâtre du Vieux-Colombier nous a offert, pour son second spectacle, une pièce en quatre actes, de M. Jean Schlumberger, les _Fils Louverné_; c'est un drame de famille composé avec le souci évident d'éviter tout effet mélodramatique, écrit avec un tact littéraire parfait; il est joué avec un soin discret par la troupe ordinaire du Vieux-Colombier.
Le théâtre Impérial a renouvelé aimablement son spectacle en affichant trois petites pièces gaies: _Un malheur n'arrive jamais seul_, de M. Félix Galipaux; _Express-Agency_, de MM. Henri Falk et Maurice Dumas, qui ont mis à la scène les exploits comiques d'un fantaisiste Sherlock Holmes; _Un virtuose_, de MM. Wilned et Henry Roy, amusante «comédie-bouffe» dont un piano mécanique fait les frais. Une pantomime de M. Paul Franck, la _Griserie du Tango_, agrémente la soirée, qui se termine par une revue de MM. Jean Bastia, Jules Moy et Moriss, _A la bonne Franckette_, jouée par les auteurs.
[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre ne nous ont pas été fournis.]