L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Part 4

Chapter 43,564 wordsPublic domain

1. Le président Yuan-Chi-Kaï.--2. S. E. Don Luis Pastor, doyen du corps diplomatique, ministre d'Espagne.--3. S. E. M. Wallenberg, ministre de Suède.--4. S. E. M. A. Conty, ministre de France.--5. S. E. M. de Cartier de Marchienne, ministre de Belgique.--6. S. E. le comte Aklefelt-Laurvig, ministre de Danemark.--7. S. E. M. Williams, chargé d'affaires des États-Unis.--8. S. E. Lou-Tseng-Tsiang, ministre des Affaires étrangères, Wai-Kiao-Pou.--9. S. E. H. Kroupensky, ministre de Russie.--10. S. E. M. Yamaza, ministre du Japon.--11. S. E. Tsao-Jou-Linn, vice-ministre des Affaires étrangères.--12. S. E. M. Bathala de Freitas, ministre de Portugal.--13. S. E. le comte von Limburg-Stirum, ministre des Pays-Bas.--14. S. E le baron von Seckendorff, ministre d'Allemagne.--15. S. E. Leang-Cheu-Yi, secrétaire général de la présidence.--16. M. le chevalier Daniel Varé, chargé d'affaires d'Italie.--17. M. J. B. Alston, chargé d'affaires de Grande-Bretagne.--18. Amiral Tsai-Ting-Kan, conseiller du président.--19. le général Yin-Tchang, conseiller du président.--20. M. Herrera de Huerta, ministre du Mexique.--21. M. Tang-Tsai-Fou, conseiller au ministère des Affaires étrangères.--22. M. Tang-Hoa-Long, président de la Chambre des députés, Tchong-Yi-Yuan.--23. M. Wang-Chia-Siang, président du Sénat, Tsan-Yi-Yuan.--24. M. le comte des Fours, chargé d'affaires d'Autriche-Hongrie.--25. Amiral Liou-Kuan-Hsun, ministre de la Marine.

La solennité eut lieu dans la vaste salle où l'empereur se tenait autrefois pour les grandes réceptions annuelles. Lorsque Yuan-Chi-Kaï eut fait son entrée, il gravit la haute estrade impériale et s'installa délibérément à la place du trône où des chambellans, les uns en habit, les autres en redingote, l'entourèrent. Le président, dans ce décor et avec ces formes monarchiques, lut un long discours. Puis, à un commandement du maître des cérémonies, tous les Chinois présents s'inclinèrent profondément trois fois. La réception diplomatique eut lieu ensuite. Après quoi le prince Pou Loun, vêtu lui aussi en général bleu, vint au nom de la famille impériale présenter ses voeux et offrir un cadeau. Une grande parade militaire, le défilé de 18.000 hommes devant les portes du palais, termina ces cérémonies qui devaient marquer, pour l'histoire, les débuts pittoresques et un peu gauches de la République chinoise dans le monde moderne.

Le lendemain, le président Yuan-Chi-Kaï réunissait dans un déjeuner suivi d'une garden-party les chefs de mission et le personnel des légations, et c'est au cours de cette fête, plus intime, que fut prise la photographie ici reproduite de Yuan-Chi-Kaï, en son bel uniforme bleu et archigalonné de président ou de généralissime, au milieu des ministres accrédités en sa capitale.

_Le coup de vent qui, à la fin du mois dernier, a soufflé sur l'Atlantique a sévi avec une violence particulière sur les côtes du Maroc, où la mer est toujours si dure. Le 29 octobre, la tempête jetait à la côte un voilier français, la_ Marguerite, _à Rabat, et trois autres navires mouillés en rade de Casablanca, le_ Liria, _espagnol, le_ Mesolonghion; _battant pavillon hellénique, et le_ Nana Martini, _allemand. Aux premières nouvelles de ces trois derniers sinistres, le général Franchet d'Esperey et le général Ditte se portaient sur la plage. Les secours furent organisés rapidement. Mais le_ Mesolonghion, _le plus en danger et le premier secouru, fut vite mis en pièces par les vagues furieuses. Quatorze de ses matelots disparurent. Le_ Nana Martini, _échoué non loin de là, put débarquer sans pertes son équipage. Quant au_ Liria, _le sauvetage des marins qui le montait fut long, dangereux, fertile en péripéties. Il fut l'occasion de maints actes de courage et de dévouement. Là encore tout le monde fut sauf, mais le navire était perdu. Ce véritable raz de marée a été, pour le port de Casablanca, en construction, une rude et excellente épreuve. On n'était pas sans inquiétude quant aux fondations des môles, que les prophètes de malheur disaient devoir être balayées comme des fétus. Elles ont, au contraire, résisté admirablement_.

CE QU'IL FAUT VOIR

PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS

J'ai sur ma table une douzaine de cartes qui me convient aux expositions d'art les plus diverses. On le sent: l'écluse est maintenant ouverte et nous allons vivre jusqu'à l'été _sous_ la peinture! En quel océan ce torrent ira-t-il se noyer lui-même? Quelles terres, je veux dire quelles collections ira-t-il submerger ou féconder? On ne sait pas; et à l'éternelle question que se posent tant de braves gens, chaque année: «Où peut bien aller toute cette peinture?» nulle bouche humaine n'a encore répondu.

J'utiliserai deux de ces cartes, en tout cas: j'irai à la galerie Montaigne--c'est-à-dire au théâtre des Champs-Elysées--voir l'Exposition d'Art chinois ancien; un art merveilleux, qui étonne sans doute plus qu'il ne charme, mais dont les surprises sont si passionnantes! Rappelez-vous les expositions récentes dont nous avons eu le régal au musée Cernuschi.

Et puis j'irai flâner au quai de l'Horloge pour y voir une série d'oeuvres de Roty qu'un graveur-éditeur y expose depuis quelques jours. Roty fut un homme exquis, et qui a laissé une oeuvre aussi délicate et aussi noble que lui. Il a eu ce génie de n'être point l'esclave de ses outils; de ne jamais rapetisser ni sa vision ni son sentiment des choses à la mesure du cadre où il enfermait son oeuvre. Il a mis en des médailles toutes petites de vastes paysages, de grands gestes et des rêves infinis. Il faut aimer Roty. Ce petit homme timide fut l'honneur d'un art où nous excellons. Et puis on le fait revivre à nos yeux, dans un magasin du quai de l'Horloge, en plein décor de «vieux Paris», tout près de cet Institut où, discrètement, il siégea. C'est très bien.

Le dixième Salon de la «Gravure originale en couleurs» est ouvert pour une dizaine de jours encore. Il faut l'avoir vu. Cette exposition n'a point la prétention de nous révéler des chefs-d'oeuvre, et elle n'est pas d'ailleurs destinée à cela. Mais elle a un autre objet, qui est très intéressant aussi: elle nous montre comment l'art, en somme, peut arriver à se vulgariser _artistement_ dans une forme où il semblait que ce fût bien difficile... Nous avions la _chromo_, qui était à la portée de toutes les bourses; la gravure en couleurs est moins universellement accessible, et l'on ne peut pas dire d'elle qu'elle soit «peuple». Elle est «classes moyennes». N'importe. Elle marque un admirable progrès dans l'art de mettre à la disposition d'amateurs de plus en plus nombreux de délicates jouissances, d'une qualité continuellement améliorée, et qui n'étaient, il y a peu d'années encore, que le privilège d'une élite.

La Comédie-Française a repris, comme chaque année, au seuil de l'hiver, ses soirées d'abonnement. Ses matinées du jeudi étaient, depuis quelque temps déjà, recommencées. Si j'étais chargé de montrer Paris à un étranger, je ne me presserais pas de le conduire aux soirées d'abonnement de la Comédie-Française, pas plus qu'à celles de l'Opéra. J'aurais peur qu'il en emportât l'impression que les Français d'aujourd'hui pratiquent mal, quand ils sont au théâtre, l'art d'écouter. L'Abonné est souvent inattentif; il semble même qu'à ses yeux il y ait quelque élégance à l'être. Il a payé pour tout entendre; mais il ne saurait admettre que le droit de tout entendre lui impose le devoir d'écouter tout. Le spectacle qu'on lui donne n'est pas toujours d'une irréprochable beauté; mais il faut convenir qu'il est lui-même, quelquefois,--vu de la scène, ou de loges voisines, occupées par des gens attentifs, un spectacle bien ennuyeux.

Bien plus volontiers conduirais-je mon Etranger à ces matinées du jeudi qui sont comme les fêtes hebdomadaires du Théâtre-Français, et qui sont rendues délicieuses, vraiment, par la qualité de la clientèle qu'on y voit. Clientèle de fraîche jeunesse: d'adolescents attentifs, de fillettes bien sages et pour qui ces matinées sont l'aventure, la petite folie de la semaine! De jolis visages; des toilettes dont l'élégance demeurera discrète, quelques années encore (ensuite, on verra!); un silence de cathédrale autour des mots qui viennent de la scène; une joie de kermesse à chaque baisser de rideau; ah! le gentil spectacle qui nous est donné là! Et je voudrais, pour que mon ami l'Etranger rapportât de nous, dans son pays, une opinion flatteuse tout à fait,--je voudrais le conduire, après cela, chez Lamoureux ou chez Colonne; je veux dire chez Chevillard ou chez Pierné.

Les deux grands Concerts du dimanche ont fait, le mois dernier, leur réouverture (le sixième concert des deux séries sera donné demain); après avoir vu comment notre jeunesse sait écouter une comédie, l'Etranger y verra comment nos adultes savent écouter de la musique; avec quelle docilité émue et recueillie ils se livrent à elle. Tous sont venus chercher là l'émotion qui amuse, ou qui exalte, ou qui apaise; car, parmi tant de sensibilités assemblées, il n'y en a pas une à qui l'orchestre ne dise, à un moment donné, la phrase qu'elle avait besoin d'entendre, et qu'elle se rappellera... On vante le recueillement de certaines foules allemandes, au concert; il ne saurait être plus profond, plus émouvant que ne l'est, depuis cinquante ans--depuis Pasdeloup, le bon prophète!--celui des foules de Paris!

* * *

Une bonne nouvelle. Le musée Galliéra qui organise en ce moment, comme tous les ans, à l'automne, son «Exposition générale d'art appliqué», annonce pour 1914 une Exposition _spéciale_ dont l'intérêt sera grand.

On sait que, depuis 1902, le musée Galliéra a organisé, chaque année--à côté des collections qui constituent le fonds permanent de ses richesses--des expositions spéciales, qui étaient chaque fois, dans l'ordre des Arts appliqués à l'industrie, consacré à un objet différent. Le musée Galliéra nous a donné successivement les expositions de la _Reliure_, de _l'Ivoire_, de la _Dentelle_, du _Fer forgé_, de la _Soie_, de la _Porcelaine_, de la _Parure précieuse de la Femme_, du _Papier et de la toile imprimés et pochés_, de la _Verrerie_, des _Grès,_ de la _Broderie_; et, cette année, la délicieuse et si amusante Exposition de l'_Art pour l'enfance_, qui vient de finir, et à laquelle succède celle dont j'ai parlé plus haut: l'Exposition générale _d'Art appliqué_ à laquelle M. Eugène Delard, le si dévoué conservateur du Musée, pourvoit au moyen de ses collections permanentes. C'est cette Exposition que suivra, au printemps prochain, la quatorzième Exposition spéciale de Galliéra. Elle aura pour sujet: «la _Statuette_», et «le _Meuble_ destiné à la faire valoir».

On voudrait, par cette Exposition, montrer le rôle décoratif de la Statuette, et à quels ingénieux emplois peut être affectée, dans nos intérieurs d'art modernes, la «petite Sculpture». Voilà un thème excellent!

J'ai déjà dit quels services nos musées municipaux rendent à l'Art, et quels intéressants spectacles ils nous donnent. Comme on souhaiterait que la Ville de Paris apportât au nettoyage de ses rues et à l'administration de ses ordures ménagères une intelligence égale à celle qu'elle déploie dans le gouvernement de ses musées!

_Un Parisien_.

AGENDA (15-22 novembre 1913)

EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze): exposition de la gravure originale en couleurs. (Clôture le _27 novembre._)--Galerie Boutet de Monvel (rue Tronchet, 18): céramiques de Lachenal.--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes): oeuvres de M. Hans Ekegardh; le _21 novembre_, ouverture de l'exposition des Amis de l'eau-forte.--Galerie Montaigne (avenue Montaigne): exposition d'art chinois ancien.

VENTES D'ART.--Hôtel Drouot, salle 6, les _20 et 21 novembre_, estampes anciennes.--Salle 8, les _20 et 21 novembre_, laques anciennes du Japon, bronzes chinois et japonais, peintures et dessins.

CONFÉRENCES.--Salle Gaveau (45, rue La Boétie): _Visions d'art_ de M. Gervais-Courtellemont: le _21 novembre_ à 9 heures du soir, la _France dans l'Afrique du Nord_ (projections en couleurs), causerie de M. Gervais-Courtellemont; le _20 novembre_, à 3 heures, _Jeanne d'Arc_, causerie de M. Funck-Brentano.--Université des _Annales_ (51, rue Saint-Georges), à 5 heures: le _17 novembre, Snobisme, snobs et snobinettes_, par M. Jules Lemaître; le _18, le Bon roi Henry_, par M. Henry Roujon; le _19, la Jeunesse de Victor Hugo_, par M. Jean Richepin; le _20, Une visite à madame mère, Laetitia Ramolino à Rome_, par M. Frédéric Masson; le _21, la Vie flamande_, par M. Émile Verhaeren; le _22, Pourquoi chante-t-on?_ par M. Reynaldo Hahn.--Au théâtre de la Renaissance: le _15 novembre_, à 5 heures, conférence sur le _Tango_, par M. André de Fouquières; le _22 novembre_, à 5 heures, gala de musique consacré à Gustave Charpentier, conférence de M. Albert Acrémant.

CONCERTS ET AUDITIONS.--Théâtre des Champs-Elysées, le _19 novembre_, en soirée, concert symphonique avec le concours de Mme Félia Litvinne.--Hôtel du Foyer (34, rue Vaneau), le _20 novembre_, de 3 à 4 heures, séance de musique donnée par l'Association des Concerts Chaigneau.

EXPOSITION DE CHIENS DE LUXE.--Du _21 au 23 novembre_, 87, rue La Boétie, exposition organisée par le Club du chien de luxe.

SPORTS.--_Courses de chevaux_; le _15 novembre_, Vincennes; le _16_, Auteuil (prix Montgomery); le _17_, Saint-Ouen; le _18_, Enghien; le _19_, Vincennes (obstacles); le 20, Auteuil (prix de Marly); le _21_, Saint-Ouen; le 22, Vincennes (trot).--_Gymnastique: le 15 novembre_, à 3 heures, à la Sorbonne, congrès de l'Union des Sociétés de gymnastique de France; le _16 novembre_, au gymnase Japy, à 3 heures: sixième tournoi international.--_Aéronautique: le 15 novembre_, à Saint-Cloud, concours de distance organisé par l'Aéro-Club de France.

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

LES LIVRES DE LA TERRE

Quelques livres de la terre nous sont venus liés ensemble comme une gerbe d'automne. Ils renferment un peu de la même âme; ils répandent une harmonie de parfums qui évoquent nos vacances trop vite interrompues parmi les bois, les sillons et les vignes. Ces livres sont: _Au Pays d'Oïl_, par M. Jean Revel; le _Vieux Gamin_, par M. Gaston Roupnel et le _Roman de la Forêt_, de M. Jean Nesmy, auxquels il faut joindre le _Planet Saint-Eloy_, de M. Roux-Servine, qui nous dit la vie et la mort de la tradition provinciale sur la «placette» d'une petite ville de Provence.

Nous devons à M. Jean Revel de fortes études sur la vie terrienne: «Rustres», «Contes normands», les «Hôtes de l'Estuaire», «Terriens». On lira avec le même goût les savoureuses et émouvantes nouvelles qu'il a réunies sous ce titre: Au _Pays d'Oïl_[1]. M. Jean Revel a foi dans les destinées de la littérature provinciale, qu'il a dotée généreusement d'un prix annuel de 800 francs. Il continue d'écrire lui-même, pour l'exemple, et avec raison, puisque son talent reste chaud et jeune.

Le _Roman de la Forêt_[2] est l'oeuvre d'un forestier, et il faut nous en réjouir. M. Jean Nesmy a vécu longuement dans la forêt champenoise. Il connaît, comprend et aime la forêt. Il vient de lui consacrer un très beau livre, où il traite un sujet inédit: la vie des charbonniers, et où il traduit, avec un art subtil et charmant, les plus menues perceptions de bruits, de parfums, de couleurs. Voici, par exemple, les bois mouillés:

«La pluie tombe toujours monotone et têtue, à menus fils, à petites aiguilles et n'a pas même un chant dans sa tristesse. Elle dégoutte des branches, vernit les bourgeons, les feuilles mauves et les écorces, gonfle les mousses, glisse en rosée sous les herbes qu'elle ploie, hache l'air, effume l'horizon et, portée comme un embrun par le vent de la hauteur qui la chasse, déplie ses voiles et les replie...»

Plus loin «la forêt de givre fait sa musique de dégel». Puis c'est la forêt à l'aube de mai, la forêt aux couchants et la forêt la nuit, tout le poème profond de la Forêt dans les quatre chants de ses quatre saisons.

M. Gaston Roupnel est un conteur bourguignon dont la plume trempe en pleine sève et qui dresse ses personnages dans l'air de leur pays avec ce relief puissant, cette expression ardente que, jadis, les imagiers de villages savaient donner à leurs figures d'églises. Ce n'est point certes que le _Vieux Garain_[3] prenne dans ce récit un visage de saint. Ce «Jean-Jean de la Terre», intrépide «perce-coeur du pays» en sa jeunesse, savoureux ivrogne en son âge mûr, et riche diseur d'anecdotes sur sa fin, avant d'être taquiné par le croque-mort, est tour à tour le bon gars et le mauvais larron. Mais quand, avec ses expressions un peu débraillées, il évoque la vie, la vie locale d'un demi-siècle en «sa sincère gueuserie», il nous livre les plus extraordinaires portraits bourguignons fixés, sans retouche, dans la réalité du cadre.

[Note 1: Édition Fasquelle.]

[Note 2: Édition B. Grasset.]

[Note 3: Édition Fasquelle.]

M. Roux-Servine, l'auteur du _Planet Saint-Eloy_[4], nous offre, pour ses débuts dans le roman, une oeuvre charmante, originale, sympathique, pleine d'esprit et de talent, qui vaut d'être lue et mise en bibliothèque. M. Roux-Servine est certainement un homme du Midi et peut-être bien un félibre. Il est en tout cas un traditionniste de la meilleure qualité et qui, pour cette raison, n'aime point le cabotinage du traditionnisme. Et M. Roux-Servine en plus est un poète. Vous vous en apercevrez dès ses premières lignes, à la description évocatrice qu'il nous donne du Planet Saint-Eloy, une placette d'Iscle en Provence, irrégulière, maussade, avec la fontaine qui s'y égoutte continûment entre les branches de trois platanes, avec ses anciens hôtels renfrognés. En ces maisons du passé survivent de vieux us et gîtent de vieilles gens: un ancien notaire, un chanoine, une dame très noble, deux demoiselles âgées, un officier en retraite, gaillard et ronchon, dont la seule présence en ce lieu est un demi-scandale. Le scandale complet se déchaîne lorsque emménagent sur le Planet un peintre fantasque et riche et une antiquaire pratique et jolie. Il ne faut pas accabler les vivants sous le poids des morts, mais il paraît cependant juste de noter que l'on trouve dans ce livre quelque chose de l'observation balzacienne, traduite avec la fantaisie d'un Murger, un Murger plus fin, plus discret quoique méridional. Et il y a aussi, en ces pages nuancées, une satire bien jolie des métèques qui, pour vivre dans le Midi, prétendent le connaître et affirment l'aimer.

[Note 4: Édition du «Provençal de Paris» 15, rue du Faubourg-Montmartre.]

RÊVE D'EMPEREUR

Il y a des gens, disait la baronne du Montet, qui ont le talent de se draper d'un nuage. «Napoléon III, ajoute M. Frédéric Loliée, était de ces nébuleux, à qui le clair-obscur prête des proportions agrandies». Car M. Frédéric Loliée vient de nous donner un fort ouvrage sur Napoléon III[5], très curieusement étudié dans la formation et le développement de son rêve impérial. On connaît les livres précédents de ce séduisant et brillant historien. Jusqu'ici, des témoignages d'époque lui avaient permis d'esquisser, sous la forme intime, les grands portraits et les silhouettes notables de la société du second Empire. Mais la figure essentielle, centrale, manquait encore à cette galerie. Il nous fallait un Napoléon III, vu par M. Loliée dans la solitude de Ham et dans le faste des Tuileries, une analyse intime--à travers les circonstances de la vie privée ou publique--de cette figure du destin. M. Loliée a ressuscité son personnage avec beaucoup de finesse d'observation et un grand effort d'impartialité. Après avoir, dans la première moitié de son ouvrage, dressé un triptyque impressionnant de Louis Bonaparte, enfant, conspirateur, prisonnier, il nous montre, après la réalisation du «rêve», les Tuileries rouvertes aux rites somptuaires d'un autre âge, le palais des rois rendu à la vie avec un faste tout à fait digne de son histoire, un éclat matériel répondant à l'idée la plus brillante qu'on pût concevoir d'un vrai décor monarchique, et, debout, au milieu de cette pompe renouvelée du premier Empire, un homme, donnant plutôt l'impression avec son attitude impassible, indifférente, «d'un maître revenu chez soi que d'un Élu fraîchement sorti du scrutin populaire».

M. Frédéric Loliée insiste peu sur les faits, déjà connus, et que l'on pourra d'ailleurs retrouver, fort agréablement liés, commentés et illustrés, dans l'ouvrage du comte Fleury et de M. Louis Sonolet, sur la _Société du second Empire_[6]. M. Loliée concentre son observation sur la vie intérieure, sur l'évolution d'âme; et les traits qu'il dégage en force et en relief composent le portrait moral le plus impressionnant et le plus vrai peut-être que l'on nous ait jusqu'ici donné du rêveur impérial.

ALBÉRIC CAHUET.

[Note 5: _Rêve d'Empereur_. Ed. Émile-Paul, 7 fr. 50.]

[Note 6: Dont le troisième volume (1863-1807) vient de paraître. Ed. Albin Michel, prix 5 francs.]

DOCUMENTS et INFORMATIONS

EXPÉRIENCES DE LANCEMENT DE BOMBES EN AÉROPLANE, LA NUIT

AVIONS LANCEURS DE BOMBES.

L'Amirauté anglaise a fait procéder récemment, sur l'aérodrome de Hendon, à d'intéressantes expériences de lancement de bombes du bord d'un aéroplane. Ces expériences ayant lieu la nuit, la silhouette générale des avions était indiquée par une série de lampes qui permettaient de suivre les évolutions; sur le sol de l'aérodrome, on avait dressé une carcasse on bois simulant un navire de guerre, éclairée par des feux reproduisant aussi exactement que possible les feux réglementaires.

Le vol des avions, dans ces conditions, fut un spectacle nouveau. L'appareil disparaissait dans la nuit, traçant des lignes de feu qui se déroulaient en un lumineux sillage. Et l'éclatement des bombes, qui, grâce à l'adresse des pointeurs, incendièrent assez rapidement le but proposé, ajoutait à l'étrangeté de ce feu d'artifice d'un nouveau genre.

CONSERVATION DES OEUFS PAR LE SILICATE DE SOUDE.

Il y a longtemps qu'on a préconisé la conservation des oeufs dans un bain de silicate de soude ou verre soluble; mais depuis peu on a prétendu que les oeufs ainsi traités renferment une certaine quantité de silice soluble qui les rend dangereux pour la consommation.

Un chimiste anglais, M. Bartlett, s'est livré à une série d'expériences en vue d'éclaircir définitivement la question. Il a constaté que si le bain contient de la soude libre, l'oeuf en absorbe et le blanc prend la consistance de gelée.

On évite cet inconvénient en employant une solution convenable de silicate de soude à 10%. Après onze mois d'immersion les oeufs ne contiennent pas plus de silice que les oeufs frais et leur poids est sensiblement le même qu'avant leur introduction dans le bain. D'autre part, leur qualité est en général supérieure à celle des oeufs conservés par le froid, car les pores de la coquille sont clos et ne se laissent traverser par aucune mauvaise odeur.

CARPES D'ÉGOUT.

Nous avons signalé jadis les essais entrepris en certains pays, notamment en Allemagne, pour assainir les cours d'eau, en les peuplant de jeunes carpes: ces poissons se nourrissent de certains microbes et les ferments qu'ils sécrètent en détruisent d'autres.