L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Part 2

Chapter 23,380 wordsPublic domain

Le cours d'eau et son lit sur le trajet du pont antique;

Le sol où sont assises les maçonneries de l'ouvrage et le sol que couvre la projection des arches inférieures;

Les petites fractions de terrain qui, de part et d'autre des extrémités du pont, sur le penchant des deux collines, ont été aménagées par l'État pour créer des rampes, sentiers ou escaliers d'accès.

Remarquons, en passant, qu'il n'existe aucun titre, aucune pièce indiquant à quelle époque le pont serait devenu la propriété de l'État. Mais nul ne paie l'impôt pour ce monument qui est classé depuis 1838; l'État y a effectué des travaux à diverses reprises, notamment en 1855-1858, où les dépenses ont atteint 198.000 francs; enfin, M. Calderon a reconnu implicitement les droits de l'État.

Tout contre la face aval de l'aqueduc, les États du Languedoc ont fait construire, de 1743 à 1747, un pont présentant les mêmes dimensions, le même nombre d'arches, le même écartement des piles, la même hauteur et à peu près la même longueur que le premier étage de l'aqueduc. Ce pont appartient aujourd'hui au département et fait partie du chemin de grande communication n° 32.

Par ce chemin et par le pont moderne on peut, sans emprunter le sol de M. Calderon, accéder à la première plate-forme de l'aqueduc. C'est une atténuation à l'enclavement. Mais pour voir l'aqueduc, pour jouir de l'admirable perspective que découpent ses arches antiques, il ne faut pas être dessus, il faut être sur la propriété de M. Calderon.

Cette propriété de 368 hectares constitue le domaine de Saint-Privat, qui s'étend autour d'un assez joli château sis à 1.800 mètres en amont de l'aqueduc sur la rive droite. C'est une terre seigneuriale qui appartint à la famille de Fournès jusqu'en 1865. A cette époque elle fut vendue à M. Thomas Calderon, père du propriétaire actuel qui la possède depuis 1894.

On accède au château par un chemin privé d'environ 7 mètres de largeur qui prend sa naissance sur la route départementale, à 115 mètres en aval de l'aqueduc. Après avoir parcouru ces 115 mètres, le chemin passe sous la première arche romaine, puis continue pendant trois ou quatre cents mètres sur un terrain dégarni, en grande partie formé de la berge inondable. Il s'enfonce alors dans les bois. C'est de ce chemin, à 150 ou 200 mètres des arches--par conséquent sur la partie de terrain dégarni--qu'on a la plus belle vue de l'aqueduc. C'est même le seul point d'où on puisse le contempler sans gêne, dans toute son étendue. Sur la rive gauche, le terrain est moins favorable.

Pendant longtemps, M. Calderon a laissé au public le libre passage de son domaine. Il prétend aujourd'hui que le développement du tourisme a créé une situation nouvelle, intolérable. Certains jours de fête, dit-il, notamment à la Pentecôte, des bandes arrivent d'Avignon, de Nîmes, de Beaucaire, et festoient sur sa propriété qu'elles saccagent sous les yeux des gendarmes débordés.

Pour éviter ces déprédations, M. Calderon a fait barrer l'entrée de son chemin privé, et il semble _provisoirement_ maître de la situation. Car, comme nous le disions plus haut, l'État ne possède ici que la propriété du petit morceau de terrain couvert par les premières arches. Il peut, il est vrai, revendiquer la copropriété des 115 premiers mètres du chemin privé qui «conduit à des exploitations différentes».

L'attitude de M. Calderon a ému l'administration, qui veut en finir avec une situation prodigieusement anormale. M. Paul Léon, chef de la division des services d'architecture au sous-secrétariat des Beaux-Arts, est allé causer avec le propriétaire de Saint-Privat; il lui a proposé d'acheter le terrain nécessaire pour rendre au public le «point de vue». M. Calderon demanda 46.000 francs, puis 20.000 francs pour un terrain d'environ un hectare qui, paraît-il, vaut à peine un millier de francs.

Devant ces prétentions, les pouvoirs publics ne se trouvent pas désarmés; la loi de 1906 sur la protection des sites permet à la commune et au département de recourir à la procédure d'expropriation. D'après l'enquête faite par le préfet du Gard, il suffirait, pour dégager les abords de l'aqueduc, d'acquérir 12 hectares de terrain, dont sept seulement appartiennent à M. Calderon et estimés 1.050 francs l'hectare. Soit une dépense totale d'environ 13.000 francs. Au cas où le département du Gard refuserait d'exproprier, l'État se chargerait de le faire en vertu du droit souverain d'expropriation que lui confère la loi de 1841.

Peut-être, d'ici là, M. Calderon aura-t-il réfléchi.

Cet heureux propriétaire est, paraît-il, un fort galant homme; on conçoit que la sauvagerie de certains touristes l'ait exaspéré. Il a, dit-il, trouvé des inconnus jusque dans son vieux castel, inventoriant son mobilier et usant de son billard.

En cédant à l'État pour leur valeur intrinsèque quelques ares de terre, M. Calderon recouvrera la tranquillité; il redeviendra maître chez lui sans grand dommage pour l'harmonie de sa belle propriété, et tous les Français applaudiront à ce geste élégant.

F. HONORÉ.

UNE RENAISSANCE MARITIME

LES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET l'AMÉRIQUE DU SUD

En terminant la publication ici même, il y a deux ans et demi, de ses notes de voyage en Argentine et au Brésil, M. Georges Clemenceau exprimait le vif regret que les paquebots français mis à la disposition des passagers entre l'Europe et le continent sud-américain ne répondissent plus à leurs habitudes de luxe et à leurs besoins de vitesse.

Notre éminent collaborateur faisait ressortir combien il était fâcheux que les voyageurs brésiliens ou argentins, venant en Europe ou rentrant chez eux, fussent conduits à prendre passage sur des bâtiments de toutes nations, à l'exclusion ou à peu près des nôtres, alors que les énormes progrès économiques de l'Argentine et du Brésil sont dus en majeure partie à nos capitaux.

Et M. Clemenceau concluait en formulant l'espoir de voir prochainement apparaître une organisation nouvelle, dont les bâtiments, installés d'après le goût moderne et filant 20 nouds, permettraient d'atteindre directement Rio de Janeiro en dix jours et demi et Buenos-Ayres en treize jours.

Or, voici que les desiderata patriotiques exprimés au commencement de 1911 par M. Clemenceau sont réalisés dès la fin de 1913.

En effet, le paquebot _Lutetia_, inaugurant réellement les services de la nouvelle Compagnie Sud-Atlantique, est parti de Bordeaux le 1er novembre et se trouve, au moment où paraissent ces lignes, sur les côtes sud-américaines. Le seul aspect de sa coque monumentale et élégante, un coup d'oeil jeté sur ses aménagements, apprendront au monde argentin et brésilien qu'il y a quelque chose de changé et qu'ils peuvent désormais se confier sans arrière-pensée aux beaux bâtiments dont un coq symbolique, fièrement dressé sur ses ergots, décore les trois cheminées.

La Compagnie Sud-Atlantique met en service des à présent deux paquebots identiques, _Lutetia_ et _Gallia_, auxquels s'ajoutera prochainement le _Massilia_.

Ce sont de magnifiques navires réunissant, avec toutes les qualités essentielles de solidité, de rapidité et de sécurité, le summum du confortable dans les appartements privés, du luxe dans l'aménagement et la décoration des salons communs.

Leur longueur est de 175 mètres; leur largeur, de 19 m. 50; leur déplacement, de 15.000 tonnes. La puissance totale des machines est de 20.000 chevaux et assure une vitesse de 20 nouds et demi.

Le _Gallia_ et ses «sister-ships», _Lutetia_ et _Massilia_, portent au-dessus de la flottaison six ponts, en y comprenant le pont supérieur, réservé à la promenade au grand air. Au-dessous se trouvent réunies toutes les pièces communes, décorées dans le meilleur goût français: salons de musique et de lecture, rotonde, fumoir, séparés par de grands halls qui forment eux-mêmes de véritables salons. La salle à manger occupe une partie du troisième pont: c'est une vaste salle en fer à cheval où les passagers se grouperont par petites tables et où ils goûteront, on peut nous en croire, tous les raffinements de la vieille cuisine française.

On trouve à cet étage, et aux trois autres en dessous, les logements des passagers, appartements complets, chambres à deux ou à un seul lit, tous excellents, recevant à pleins flots l'air et la lumière du jour, et munis de tout ce qui constitue le confortable de l'existence.

Si le luxe règne en maître dans les installations réservées aux passagers de première classe à bord des paquebots de la Sud-Atlantique, on n'y a pas oublié ceux des autres classes. Les aménagements qui leur sont réservés ont été soigneusement étudiés, et on peut dire que chaque classe est installée comme l'était la classe supérieure sur les paquebots d'antan.

Au moment même où le _Lutetia_ quittait Bordeaux pour le voyage d'inauguration, la Compagnie Sud-Atlantique réunissait à Marseille, à bord du _Gallia_, un groupe nombreux d'invités auxquels elle offrait, à travers la Méditerranée apaisée, une délicieuse croisière.

Les côtes des Baléares, celles de la Corse, puis l'admirable littoral du Var et de la Provence, de Nice à Marseille, défilèrent devant leurs yeux ravis. On mouilla devant Palma, à l'impressionnante cathédrale, devant Ajaccio, aux golfes harmonieux, devant Bastia enfin, dont le vieux port génois fut très admiré; et, après chaque visite à terre, on revenait à bord avec joie, pour y retrouver le charme de la plus exquise et de la plus fastueuse hospitalité et y goûter la douceur de vivre loin des préoccupations des villes, dans la compagnie la plus agréable, entre le ciel et la mer.

La présence, à bord du _Gallia_, de M. de Monzie, sous-secrétaire d'État à la Marine marchande, entouré de hautes personnalités diplomatiques, politiques, maritimes et financières, donnait à cette excursion méditerranéenne une signification spéciale. M. de Monzie, depuis son installation à la tête des services de la Marine marchande, a saisi toutes les occasions de proclamer son intention de faire sortir cet organe si important de notre outillage national de l'état de marasme presque humiliant où il se débat. Nous ne doutons pas qu'il n'y arrive et il aura par là bien mérité du pays. Le jeune ministre voit tout particulièrement dans une meilleure organisation des lignes de paquebots un des moyens les plus puissants pour augmenter la richesse, le bon renom, le crédit de la France, en la faisant mieux connaître et apprécier. Et il veut, dans ce but, que ce soient des paquebots français et non des navires allemands, anglais ou italiens, qui amènent jusqu'à nous les innombrables étrangers, attirés de tous les coins du monde par le génie de notre race et les agréments si divers et si nombreux de notre pays. En participant à la croisière du _Gallia_, au premier rang des hôtes de la Compagnie Sud-Atlantique, M. de Monzie a montré l'importance qu'il attache au succès d'une entreprise qui va redonner au pavillon français, sur une des voies maritimes les plus importantes du monde, la place qu'il doit occuper.

Il est juste, d'ailleurs, de noter que cette sorte de renaissance maritime si nécessaire se poursuit depuis plusieurs années, et nul n'ignore les vigoureux efforts tentés et les grands succès obtenus déjà par la Compagnie Générale Transatlantique et la Compagnie des Messageries Maritimes. Des bâtiments tels que la _France_ et la _Provence_ pour la première, le _Paul-Lecat_ et l'_André-Lebon_ pour la seconde, peuvent s'aligner à côté des plus réputés coureurs des mers naviguant sous n'importe quel pavillon. Si les pouvoirs publics veulent bien faciliter, comme ils paraissent enfin s'y employer sous l'impulsion de M. de Monzie, la tâche de nos compagnies de navigation, il n'est pas douteux que notre Marine marchande, facteur si important de la prospérité nationale, retrouvera sur toutes les mers son ancien prestige.

LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES

Elle est la Poétesse. Tout se résoud pour elle en images, en sensations, en musiques. Ce regard qu'elle pose sur vous, si direct, si assuré, c'est une question qu'elle vous adresse; mais votre réponse est vaine, car elle s'est déjà répondu, et vous êtes déjà oublié, ou bien au contraire vous faites désormais partie de son univers. La foule de la rue, la corolle qui se fane près d'elle, dans ce vase, la nouvelle apportée par le visiteur, tout cela n'est que sons qu'elle harmonise, transpose et fixe en ses vers:

Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages, Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel, Et qui, toujours troublés par de changeants visages, Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.

«L'exact et le réel» qu'elle ignore, elle en est avidement curieuse, cependant. Mais, dès qu'elle a cueilli ces fleurs vivantes, elle les transfigure et leur prête le parfum de sa sensibilité. Tous ceux qui savent quelque chose doivent verser en ses mains leur trésor. La politique même la passionne. Ce n'était point seulement en Parisienne qu'elle déjeunait, dans le tumulte mondain d'un grand restaurant de Versailles, un jour fameux de l'hiver dernier. A travers les rangs des badauds, elle voyait l'Histoire, et les pierres magnifiques avaient cessé en son esprit d'être musée pour redevenir palais...

Le gros chapelet d'ambre que caressent ses doigts fins, la bigarrure des couleurs qui l'entourent, son allongement gracieux sur ce divan, ces roses qui alourdissent l'air et l'aromatisent, tous ces raffinements et ces langueurs composent une atmosphère orientale que le lumineux visage de la poétesse semble éclairer. Mais ce ne sont point là turqueries fantaisistes ni paresses d'Islam. La pensée ardente, la parole vive de la reine du lieu vivifie les rayons, nuance l'ombre et poivre les odeurs. Rien de moins résigné, de moins endormi que l'âme de notre Sultane. Si ses émotions sont parfois celles d'une petite fille aux sentiments frais, la femme commande en elle comme une amazone impérieuse... Les démons conservent parfois un reflet de la grâce des anges, et l'on dirait qu'un autre sortilège confère aux anges, par instants, le charme impitoyable de Satan. L'amour, baume délicieux et philtre pervers dans le langage des poètes, est bien aussi cordial et poison dans l'âme des amantes. Sans larmes, les yeux qui les admirent leur semblent morts. Tourmenter, c'est ranimer, pour Ève; la chair qui pantelle lui paraît plus vivante. Ses filles se désespèrent donc avec ravissement de désespérer qui les aime. La pitié germe en elles et fait s'épanouir toutes leurs vertus; et, si la pitié reste vaine, elles suscitent le chagrin, qui est l'arbre où mûrissent les fruits nécessaires de la compassion et du dévouement. C'est la plus tragiquement sincère des confessions que cette imploration du désolé bourreau à sa victime:

Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces, Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré, Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré, Pourrai-je pardonner à mon âme féroce La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?

L'amour n'est point ici un jet d'eau qui murmure; c'est un torrent écumant et vertigineux, dont le flot coule doucement, par endroits, entre deux pierres moussues. Mais le ciel est plus serein d'avoir été orageux, les arbres plus luxuriants d'avoir été secoués par l'averse. La nature rassérénée s'exalte, et «tout l'azur luit dans le coeur sans limites» de l'amante, dans ce coeur «innombrable» qu'elle a pourtant «resserré» sur l'amant. C'est le panthéisme dans l'amour: tout l'univers en soi, tout l'univers en l'autre, l'immensité et l'éternité dans le rêve, l'infini dans l'éphémère, le divin dans l'extase:

Je regarde votre humble et délicat visage Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert, Car tous les continents et tous les paysages Faisaient de votre front mon sensible univers.

Il n'est pas de transports plus spirituels, d'évocation plus éthérée que ces élans et ces aveux où les profanes croient reconnaître une voix trop humaine et sensuelle. Ce verbe n'est perceptible qu'aux initiés, à ceux qui savent vivre dans le silence et se complaire dans le recueillement.

La souffrance est partout, dans ces exaltations, et se mêle à la joie, qu'elle aiguise peut-être, mais qu'elle purifie en même temps:

Car l'amour, radieux comme un verger prospère, Est gonflé de sanglots...

Si chacun de ses caprices est un poème, ces deux beaux vers attestent néanmoins que sa rêverie n'est point divagation de femme nerveuse, et que, dans sa vie intérieure, elle gravit vraiment les calvaires qu'elle évoque pour nous, comme elle se laisse vraiment bercer sur les eaux des lacs profonds et tranquilles.

Un poète, qu'une foi religieuse inspire, vient d'exhorter la poétesse des _Vivants et les Morts_ à ne plus chanter que sur le ton de la prière. Que dès maintenant il admette au cloître de sa piété la douce novice au «visage émerveillé». Malgré l'apparence, elle n'est pas très éloignée de lui. Ses poèmes d'amour sont comme des cantiques. La volupté verbale est soeur du mystique enthousiasme. Le rêve, dans l'azur, suit la même voie que l'adoration, et l'amant irréel, vers qui montent les hymnes qui nous enchantent, pourrait, plus fidèlement qu'en un homme du siècle, se réaliser en un dieu de pureté.

Son trône est ce divan multicolore que vous voyez apparaître devant vous par le miracle de la science des images. C'est là qu'elle tient sa cour, cour de poètes uniquement. Car même ceux qui ne savent pas l'art de rimer deviennent devant elle fervents des métaphysiques esthétiques, sensibles à la musique et aux idées. Elle rend élégant le banal, elle étouffe le médiocre et répudie le laid: tout se supériorise sous son regard et s'embellit sous son sourire. Magicienne de notre temps, elle renouvelle le vieux mythe d'Orphée le charmeur.

JEAN LEFRANC.

_LES DOMAINES FRANÇAIS DE SAINTE-HÉLÈNE_

UNE MASURE ET UN TOMBEAU

Dans une terre anglaise de l'Océan, jadis fameuse, hérissée de canons et peuplée de soldats, aujourd'hui abandonnée, vidée, mourante et comme ensevelie dans le deuil de ses éternelles brumes et de ses rochers noirs, il est un lieu de pèlerinage où le drapeau français a le droit de flotter librement. A Sainte-Hélène, un calvaire et un sépulcre, la maison de Longwood où mourut Napoléon prisonnier et la vallée du Tombeau où, pendant dix-neuf ans encore, il demeura captif du sol britannique, sont, depuis plus d'un demi-siècle, propriétés de l'État français.

Le nom de Longwood, sanctifié par une immortelle agonie, s'est fixé dans nos imaginations. Les visions du tumulus clair, sur lequel pleure un saule échevelé, nous ont été rendues familières par les compositions ingénues et touchantes des imagiers romantiques. Mais ce que l'on ignore généralement chez nous où l'histoire vulgarisée de Sainte-Hélène s'arrête à la dernière page du _Mémorial_, c'est que Longwood est devenu français comme le lieu du Tombeau, que la sépulture comme la prison sont maintenant des domaines à nous et que nous entretenons depuis cinquante-cinq ans, dans l'île, un conservateur chargé de protéger, contre les empiétements, les outrages et la ruine, ce patrimoine national. Cela, il est vrai, ne s'apprend point à l'école. Les encyclopédies elles-mêmes, en notant que Sainte-Hélène est l'«île britannique où fut déporté, en 1815, et où mourut, le 5 mai 1821, l'empereur Napoléon Ier», n'ajoutent point que les lieux historiques de cette île, Longwood et le Tombeau, sont aujourd'hui domaines de la France. Et, s'il vous prenait la fantaisie d'interroger, chacun à son tour, nos quinze ministres ou sous-secrétaires d'État, sur les droits de notre pays dans l'île Sainte-Hélène, vous auriez de la difficulté, j'imagine, à obtenir une seule réponse satisfaisante. Les domaines français de Sainte-Hélène ne sont plus, aujourd'hui, qu'un article du budget en trois lignes et toute leur histoire administrative tient, avec leur état civil, en un seul carton vert des archives du quai d'Orsay. Or, on songe, paraît-il, à supprimer, sinon le carton vert, du moins l'article du budget. De 1815 à 1821, la garde de l'Empereur prisonnier coûta annuellement 10 millions à l'Angleterre. La garde de son tombeau et de la maison où il est mort coûte chaque année 9.000 francs à la France. L'administration trouve la dépense ruineuse. Elle songe à la réduire et peut-être à la supprimer. Le conservateur actuel, M. Roger, un homme de bonne volonté, mais chargé de famille, et qui, déjà, en est--comme l'Empereur--à sa cinquième année d'exil, veut rentrer en France. C'est une bonne occasion pour ne le point remplacer. Les domaines qui, faute de crédit, ne sont plus entretenus, la masure qui n'est plus réparée, se conserveront désormais tout seuls. Des passants de toutes les nations pourront, comme jadis, couvrir d'inscriptions outrageantes les murs de ces lieux d'agonie. Il sera loisible à d'autres, comme jadis encore, de venir piétiner le tombeau. Qu'importe! Sainte-Hélène, c'est loin. Les étrangers seuls s'y arrêtent! Il n'y va presque plus jamais de visiteurs français...

Cependant, cette indifférence de notre administration, ces velléités d'abandon ayant été, il y a quelques mois, dénoncées au public, l'opinion a paru s'en émouvoir. Mais la situation ne s'est point améliorée. Un de nos confrères italiens, M. Cavicchioni, qui vient de séjourner dans l'île, avec une âme de pèlerin, a rapporté de son voyage les plus récentes photographies de Longwood. Ces documents illustrent le dossier que nous croyons opportun de publier aujourd'hui: le dossier de l'abandon par la France des domaines français de Sainte-Hélène.

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