L'Illustration, No. 3677, 16 Août 1913

Part 3

Chapter 33,348 wordsPublic domain

Elle a été inaugurée ces jours-ci par un ministre. Elle est internationale, s'il vous plaît; et c'est la première du genre. On lui a livré la moitié de l'immense rez-de-chaussée du Grand Palais. Elle l'emplit fort bien.

--Une Exposition de l'Emballage? Vous voulez rire. Cela ne saurait intéresser que les commerçants, les entrepreneurs de transports, les commissionnaires... et les emballeurs!

A quoi je répondrai qu'une Exposition qui n'intéresserait «que les commerçants» intéresserait déjà bien du monde, et que ce ne serait pas avoir perdu son temps que de l'entreprendre. Mais non! l'Exposition de l'Emballage vaut d'être visitée par tout le monde. Elle est amusante; elle est instructive; elle est pleine d'imprévu; veut-on toute ma pensée? Elle est spirituelle; et je m'y suis infiniment diverti.

Allez vous y promener. Vous y verrez comment l'ingéniosité des hommes, qui crée et perfectionne les produits, a su s'appliquer aussi à mettre de plus en plus de sécurité et d'élégance dans les façons diverses de les transporter. Vous apprendrez comment sont employés à ces manipulations innombrables la fibre de bois, la paille et le foin; les papiers de toute espèce et les poussières de liège, et le «bois armé» et le «cuir armé»; vous admirerez la diversité des agrafes, crochets, crampons propres à assurer la solidité d'un emballage; et quel génie savent déployer nos emballeurs dans la confection de ces caisses, de ces boîtes de tous formats dont les architectures imprévues amusent l'oeil, comme des jouets. La Chambre syndicale de la droguerie a fait au Grand Palais une Exposition très édifiante: celle de produits exotiques importés par nos droguistes--aloès, maté, quinquina, baume de tolu, poivre de Cayenne, pyrèthre, essence de badiane, rhubarbe et cannelle de Chine, coca de Bolivie, civette d'Abyssinie--et présentés sous l'enveloppe même--toile grossière, natte, coffret peau brute ou corne --que l'expéditeur emploie à leur transport. Que nous voilà loin de ces procédés sauvages!

Près de ce stand allez voir celui où nos chimistes exposent les plus dangereux de leurs produits, emballés suivant les procédés qui en rendront le transport inoffensif. Et voici d'autres chefs-d'oeuvre: les mécaniques à emballer! Ici, c'est l'étroite bobine de papier qui se déroule, s'imprime en couleur, se découpe, se plie, se colle, et devient, en quelques secondes, la plus coquette des petites boîtes à chocolat; plus loin, c'est une autre feuille de papier qui marche, se transforme en sac, elle aussi; puis est saisie par des doigts métalliques plus délicats que des mains humaines, qui remplissent ce sac de café, en vérifient le poids, le rejettent s'il ne pèse pas, à un gramme près, ce qu'il faut qu'il pèse; et autrement le ferment, et le déposent avec précaution sur l'alignement des sacs déjà remplis. Je vous dis qu'à l'heure qu'il est les machines elles-mêmes ont de l'esprit!

Il faut voir l'Exposition du Grand Palais.

UN PARISIEN.

AGENDA (16-23 août 1913).

EXPOSITIONS.--A Bagatelle, du _15 août_ au _15 septembre_, exposition organisée par la Société des artistes de Neuilly, avec exposition rétrospective de dessins du peintre John Lewis Brown (1829-1870).--Au Grand Palais: concours Lépine.

L'OUVERTURE DE LA CHASSE.--L'ouverture de la chasse pour la deuxième zone est fixée au _31 août_.

INAUGURATION DE MONUMENT.--Les _16 et 17 août_, à Belfort, fêtes à l'occasion de l'inauguration du monument des trois sièges _(1813, 1815, 1870-1871)_ élevé à la mémoire des défenseurs de Belfort.

PÈLERINAGE PATRIOTIQUE.--Le quatrième pèlerinage patriotique, sous la direction du général Canonge, aura lieu au champ de bataille de Bapaume le _24 août._

LA FÊTE DES «CAF-CONC».--La fête sportive annuelle des Caf-Conc aura lieu, au vélodrome Buffalo, le _25 août._

SPORTS.--_Courses de chevaux_: le _16 août_, Deauville (obstacles); le _17_, Deauville (Grand Prix); le _18_, Deauville, Ostende; le 20, Deauville; le _21_, Deauville, Ostende; le _22_, Dieppe, Bade; le _24_, Saint-Cloud (trot), Dieppe, Bade, Ostende.--_Aviation_; le _24 août_, course d'hydroplanes Paris-Deauville; départ du Pecq.--_Automobilisme_: du _18 au 23 août_, dans la région de Carlis (Cumberland), les «Six days», relability trial (motocyclettes).--Les _23 et 24 août_, meeting du Mont-Ventoux.--Les _24 et 25 août_, Grand Prix de Belgique.--_Lutte_: à Trouville, critérium international de lutte de combat.--_Aviron_: le _17 août_, à Juvisy, championnats de France; les _23 et 24 août_, à Gand, championnats d'Europe.--_Escrime_: à Dieppe, au Casino, tournois d'escrime, les _16, 17 et 18 août_ à Houlgate, Cabourg, Villers et Trouville, du _20 au 26 août.--Tir aux pigeons_: à Deauville, le _16 août_, prix de Villers; le _18_, prix d'Houlgate; le _19_, prix de Trouville; le _22_, prix de clôture.--_Tennis_: tournois de tennis: le _18 août_, Evian, Aix-les-Bains; le _20_, Cabourg; le _24_, Paramé, Deauville.--_Cyclisme_: le _17 août_, au Parc des Princes, championnat de France de vitesse.--Le _24 août_, au Parc des Princes, arrivée des coureurs du circuit de l'ouest; réunion d'athlétisme, championnats de Paris.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

UN HOMMAGE AU PRÉSIDENT KRUGER.

Un juste et éclatant hommage vient d'être rendu au président Kruger, dans ce Transvaal dont il a été, pendant de si longues années, l'âme même, vaillante et tenace: il a désormais sa statue sur l'une des promenades publiques de Pretoria, à Prince's Park. Dans la grande ville sud-africaine embellie, promise à une prospérité toujours croissante, elle rappelle un passé tout proche de nous, et qui pourtant semble lointain déjà.

Le monument, d'imposant aspect--il a coûté plus de 250.000 francs--se compose d'un haut socle de porphyre brun et noir, sur lequel se dresse la vivante effigie du grand patriote. Il est représenté debout, en redingote, coiffé de son fameux chapeau de soie, la poitrine barrée par l'écharpe présidentielle, et portant les insignes de grand-croix de la Légion d'honneur. De la main droite, il s'appuie sur sa canne à boule d'onyx, tandis que sa main gauche tient la charte des libertés sud-africaines. Cette fière statue, dont nous devons la communication, accompagnée d'intéressants commentaires, à M. Fritz Van der Linden, a son histoire. Elle allait être inaugurée lorsque survint la guerre anglo-boer. On la mit en dépôt à Lorenço Marquez, et, au mois de mai dernier, le gouvernement britannique a enfin permis, l'oubli s'étant fait des inimitiés anciennes, qu'elle fût élevée à Prétoria, près de la maison où le président donnait ses audiences, avec cette familiarité qui lui avait attiré tant de sympathies. Non loin de là, dans l'ancien cimetière de la ville, se trouve la tombe de l'homme d'État, que surmonte un buste en marbre... La mémoire de Kruger est dignement honorée au Transvaal.

UN NOUVEAU POIVRE ARTIFICIEL.

Chignons d'olives, noyaux pulvérisés, maniguettes, baies de laurier-cerise, graines de céréales, riz, pommes de terre, gingembre, galanga, etc., etc., on trouve un peu de tout dans certains poivres moulus du commerce, sans compter des poussières, du sable et des débris minéraux. Malheureusement, ces falsifications complexes ne peuvent guère être mises en évidence que par des chimistes ou des micrographes spécialisés, et le grand public des consommateurs est à peu près désarmé contre elles.

Malgré cette impossibilité pratique de les reconnaître à première vue et malgré le prix relativement élevé du poivre pur, on s'explique mal le succès que rencontrent, depuis quelques mois surtout, certains succédanés du poivre, mis en vente sous des noms plus ou moins fantaisistes. Ils sont, en effet, d'un prix marchand élevé, car, s'ils coûtent de 30 à 40% moins cher que le poivre pur, il en faut en moyenne de trois à quatre fois plus pour obtenir un résultat culinaire identique à celui que donne le bon poivre. Le plus connu de ces produits artificiels coûte à fabriquer 0 fr. 75 le kilo environ; il est vendu en gros au prix de 3 fr. 75, tandis que le poivre blanc qu'il se propose d'imiter et de remplacer vaut de 5 fr. 50 à 6 francs le kilo. Mais, comme il est composé de farine de sarrazin macérée dans de la teinture de myrrhe et du jus d'oignons, additionné de piment de Cayenne, d'une faible quantité de poivre moulu, de clous de girofles et de plantes aromatiques séchées, ce qui constitue un ensemble dont la valeur «poivrante» est assez faible, il est permis d'estimer que l'économie réalisée par son emploi est beaucoup plus apparente que réelle.

LA CULTURE DU SOL À LA DYNAMITE.

Pour mettre en culture des terrains jusque-là vierges, où la charrue entre avec peine, les colons américains employent souvent la dynamite qu'ils font exploser au fond de trous de mine ayant 0 m. 75 ou 1 mètre de profondeur, et forés à intervalles variant de 4 à 7 mètres. L'établissement fédéral de chimie agricole, à Lausanne, pour se rendre compte des avantages du procédé, vient de faire faire des essais qui sont intéressants. Il s'agissait de préparer le terrain destiné à une plantation d'arbres fruitiers. A la place destinée à chacun de ceux-ci, on fit exploser une cartouche de 250 grammes de gamsite, contenant 24% de nitroglycérine. Il fut évident, à l'examen du sol, après l'explosion, que celle-ci le préparait fort bien. La terre est soulevée et triturée pour un volume d'un mètre cube et demi, volume de forme conique dont la base a environ 2 mètres de diamètre à la surface du sol. L'ameublissement est parfait, et lors de la plantation des arbres on n'a qu'à creuser à la pelle un trou tout juste suffisant pour recevoir les racines qui n'éprouveront aucune difficulté à se développer dans la terre remuée et légère.

L'opération représente une dépense d'environ 75 centimes par arbre: or le travail à la main qui ne remue pas un demi-mètre cube de terre coûte généralement plus.

L'expérience a montré que les arbres plantés dans le sol ameublé à la dynamite se développent plus vite et produisent plus tôt des fruits.

Une observation a été faite en passant à Lausanne: c'est que le procédé ne vaut rien pour les terrains humides, à nappe d'eau proche de la surface. On voulut défoncer un terrain humide destiné à recevoir, après drainage, une culture de luzerne. Mais la résistance de l'eau s'opposa à un travail utile; l'énergie de l'explosif ne servit qu'à projeter la terre à une grande hauteur, en creusant des trous d'un demi-mètre cube.

Quoi qu'il en soit, l'industrie des explosifs paraît pouvoir trouver dans l'agriculture un emploi pacifique de ses produits et gagner de l'argent sans massacrer des hommes.

L'INOCULATION DE BACILLES TYPHIQUES VIVANTS.

MM. Nicolle, Conor et Conseil avaient démontré, il y a peu de temps, que l'inoculation intraveineuse de vibrions cholériques ou de bacilles dysentériques vivants, séparés des substances du milieu de culture par des centrifugations et des lavages successifs, est sans danger pour l'homme. De nouvelles expériences semblent établir qu'il en est de même du bacille typhique.

Deux sujets, inoculés deux fois dans les veines à quatorze jours d'intervalle, ont reçu 100 millions, puis 1.200 millions de microbes, et n'ont éprouvé aucun mal. Des inoculations relativement beaucoup plus fortes ont été pratiquées sur des lapins et ont donné des résultats analogues.

Un procédé de vaccination avec des cultures vivantes paraît devoir être très actif, mais il présente à la fois un avantage et un inconvénient. D'une part, il ne détermine aucune réaction locale; d'autre part, les cultures vivantes doivent être utilisées dans un délai très court.

Les auteurs espèrent trouver un procédé où la vitalité du microbe sera supprimée, mais où son altération sera moindre qu'avec les méthodes actuelles de stérilisation par la chaleur ou par des antiseptiques.

Devant ces murailles patinées par le temps, dont on ne saurait dire au juste si elles sont celles d'une église ou d'une citadelle, voici une étrange réunion de cavaliers, rangés comme pour une parade. Sous leurs larges sombreros, on les prendrait tout d'abord pour des «cow-boys». Mais, à l'examen, on s'avise que la plupart de ces centaures ont en croupe une jeune Arlésienne. Ce détail de costume situe à peu près la scène sans toutefois l'expliquer. Disons tout de suite que c'est un cortège de baptême peu banal. La marraine, montée à califourchon, tient dans ses bras le nouveau-né qui vient de recevoir l'eau sainte; près d'elle, fièrement campé sur sa monture et s'appuyant sur son trident enrubanné, le jeune, frère du héros de la fête--un précoce cavalier de quinze mois!--lui sert de garde du corps; et le prêtre, revêtu du surplis et de l'étole, bénit l'assistance.

Que sont donc ces gens? Des «gardian» de chevaux et de taureaux sauvages. Habitués à vivre isolément, parmi leur bétail, dans les vastes steppes de la Camargue, ils sont restés à _cheval_--c'est le cas de le dire--sur les us et coutumes de leur race. Et c'est pour obéir à la tradition que l'un d'eux, «lou Mazard», baptisant son fils, convoqua ses compagnons à lui faire escorte jusqu'à l'antique église fortifiée des Saintes-Maries-de-la-Mer.

FÊTE NATIONALE A IN SALAH

_(Voir notre gravure de double page.)_

Les émotions n'ont point manqué, au cours des derniers mois, au «camp Bugeaud», qui est la redoute et le quartier des méharistes d'In Salah, au Tidikelt. D'aucunes agréables et distrayantes: passage de la mission chargée de préparer l'installation de la télégraphie sans fil; visite de l'intrépide général Bailloud, en promenade à travers le Sahara;--d'autres plus pénibles, mais que ces rudes hommes n'acceptaient pas d'un coeur moins vaillant: escorte, jusqu'à Agadès, de l'intéressante mission conduite par le capitaine Nieger pour étudier le tracé du chemin de fer transsaharien; combats de-ci de-là, dans l'Adrar du Niger, où l'on culbutait vigoureusement un groupe de Berbères venus, fidèles à de vieilles habitudes, pour razzier cette région; poursuite des pillards dans l'Erg Chache, sur 800 kilomètres de distance, et enfin, plus récemment, affaire d'Esseyen, où une bande de 300 assaillants, bien sûrs d'anéantir la quarantaine de méharistes qu'ils avaient surpris dans un camp sommaire, étaient par eux mis en déroute.

Toute cette activité a eu sa répercussion sur la fête du 14 juillet, qui a été célébrée à In Salah comme jamais encore elle ne l'avait été.

Chose digne de remarque, la population indigène, si indolente, pourtant, s'était, pour la circonstance, émue. Tous ces gens, ont, parmi ceux qui combattent pour nous, des parents, des amis; ils étaient donc au courant de la bonne besogne accomplie. Leur semblait-il qu'un peu de gloire en rejaillissait sur eux? Ils accoururent allègrement, au matin de la fête nationale, à l'appel des clairons et des trompettes sonnant le réveil en fanfare, vers le camp Bugeaud, chacun paré de ses gandouras les plus brillantes, foule chatoyante parmi laquelle des Touareg mettaient des notes sombres. Et tout ce monde bien sagement s'aligna, les uns debout, les autres accroupis, sur l'esplanade où allait avoir lieu la revue.

C'était à l'aube, à 5 heures du matin. Et le soleil déjà resplendissait d'un vif éclat, inondant de sa lumière ces beaux groupes décoratifs, et la file des soldats rangés en avant du mur crénelé du camp, comme fichés, ainsi que des soldats de plomb, sur la bande d'ombre que traçait sur le sable leur rangée impeccable,--mâles figures de bronze de blanc vêtues, poitrines bardées de cartouchières, et de très farouche et très noble allure, fiers de la tâche accomplie, souriant aux _youyous_ sonores dont les saluaient les femmes. Un cerf-volant planait, emportant haut dans l'azur le pavillon tricolore.

Le commandant d'armes, avec son état-major, officiers et caïds, passa devant le front, au milieu d'un silence profond. A quelques-uns de ces hommes, il remit les médailles chèrement gagnées, et la revue s'acheva par un défilé très imposant de cette poignée de braves à toute épreuve.

Les traditionnelles réjouissances commençaient. Dans ce pays perdu, nos jeux, ou des jeux pareils!--une course de méharis, un carrousel, un concours de tir... Mais le soleil, montant vers le zénith, mit fin, vers 9 heures, à ces amusements martiaux.

Ils devaient reprendre le soir, après la chaleur passée, et il ne manqua pas même, à cette évocation si lointaine de la fête de France, le classique feu d'artifice, à la nuit close,--pas même la «représentation gratuite». Ce qui mena jusqu'à minuit.

UN GRAND AVIATEUR ANGLAIS

Le colonel Cody, qui vient de trouver la mort, avec un passager, dans une chute d'aéroplane au camp d'Aldershot, en Angleterre, ne doit pas être confondu avec cet autre qui devint célèbre sous le nom de Buffalo Bill. Comme son homonyme, il avait été cow-boy dans le Far-West et, sous le costume original qu'il portait, il n'était pas sans avoir aussi avec lui quelque ressemblance physique. Virtuose de l'équitation et du tir, sa réputation dans ces exercices de force et d'adresse s'établit rapidement et fut universelle.

Depuis quelques années, il s'était installé en Angleterre et s'était adonné résolument, l'un des premiers, au sport nouveau; il devait y connaître de brillants succès. Tout ensemble inventeur heureux et pilote exercé, il ne montait que des appareils étudiés et construits par lui. Il s'était, l'an dernier, attribué la première place dans le concours d'aviation institué par le ministère de la Guerre anglais.

L'APOTHÉOSE DES VAN EYCK A GAND

_Notre correspondant de Bruxelles, M. Gérard Harry, nous écrit;_

Le génie artistique a rarement reçu un hommage pareil à celui dont vient d'être l'objet, à Gand, la mémoire d'Hubert et Jean Van Eyck. C'est en 1432 qu'apparut au public leur chef-d'oeuvre, leur merveilleux retable: l'_Adoration de l'agneau mystique_. Et c'est en 1913 que le monde dédie un monument aux admirables peintres. Leur prestige, loin d'avoir subi l'outrage du temps, reluit donc plus que jamais au bout de cinq siècles.

L'apothéose des Van Eyck ne résulte pas d'une simple initiative locale et flamande: elle traduit un sentiment universel. C'est un comité international, englobant jusqu'aux États-Unis, qui a voulu et payé ce monument, érigé sur le square Saint-Bavon, à côté de la vieille église qui garde les ossements d'Hubert Van Eyck et le morceau capital du prodigieux polyptique tronçonné par la cruauté des hommes et des événements en trois parties, dont une est exilée au musée de Bruxelles et une autre au musée de Berlin.

Oeuvre du statuaire gantois Georges Verbanck, ce monument est un peu massif, mais original et imposant. Sur les larges degrés, en hémicycle, un double cortège ascendant de personnages en bronze vert--adultes et enfants--figurant l'humanité de tous les âges vient faire l'offrande de ses fleurs, de son adoration, aux deux peintres immortels du quinzième siècle, assis côte à côte sur leur siège d'idéale royauté. Au dos du monument de pierre grise, sur lequel tranchent toutes ces figures, s'éploient les ailes d'un ange hiératique encadrant la Muse de l'Art pictural et dont les mains tiennent la couronne méritée par ces deux chefs de l'école des primitifs. Sur le soubassement du monument se détache une théorie de cartouches polychromes reproduisant les armoiries des pays qui ont souscrit à cette oeuvre de glorification.

Rien n'a manqué, au point de vue de l'enthousiasme public, à cette exaltation des deux sublimes artistes. Le précieux passé flamand auquel ils appartinrent les a salués en quelque sorte, en même temps que la génération actuelle. Car, après les discours, un cortège historique, richement et archaïquement costumé, a défilé au son des fifres et des flûtes devant le monument. Et on eût dit les grands seigneurs et grandes dames de la cour de Philippe le Bon ressuscités pour venir s'incliner, comme la société du vingtième siècle, devant les images de bronze de leurs deux illustres contemporains.

LE PEINTRE AIMÉ MOROT

A Dinard, où il était en villégiature, le peintre Aimé Morot, membre de l'Institut, professeur à l'École des Beaux-Arts, commandeur de la Légion d'honneur, vient de succomber, âgé seulement de soixante-trois ans, vaincu par une maladie dont il souffrait depuis longtemps. Le portrait que nous donnons de lui avait été fait il y a cinq ou six ans, alors qu'il était encore officier de la Légion d'honneur.

Nancéen d'origine, il avait étudié à l'atelier Cabanel, d'où il était sorti avec le grand prix de Rome (1873).

Au Salon de cette même année, il débutait avec une toile mythologique remarquée pour sa fraîcheur et sa belle juvénilité, _Daphnis et Chloé_. Il y montrait déjà ce souci de conception, de précision du dessin, cette conscience qui devaient l'imposer plus tard comme un maître, quand son habileté, sa science de la technique si compliquée de l'art pictural se furent affirmées.

Enumérer ses oeuvres, c'est rappeler autant de succès. Ce sont: la _Médée_, du Salon de 1877; la _Bataille des Eaux sextiennes_, de 1879; le _Bon Samaritain_, qui lui valut, en 1880, la médaille d'honneur; cette émouvante _Charge des cuirassiers à Reichshoffen_, l'un des plus beaux spécimens de la peinture militaire contemporaine,--pour ne citer que les pages les plus retentissantes.

La municipalité de Nancy, sa ville natale, lui avait confié la décoration des salons de son Hôtel de Ville; il fut aussi de la pléiade chargée de décorer l'Hôtel de Ville de Paris. Enfin, il laisse de nombreux portraits, entre autres celui de _Léon Gérome_, le peintre et le sculpteur célèbre, de qui il avait épousé l'une des filles.

End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3677, 16 Août 1913, by Various