L'Illustration, No. 3676, 9 Août 1913

Part 4

Chapter 43,395 wordsPublic domain

Le général Manoussoyannakis, littéralement, se précipite sur nous:

--Eh bien, vous avez vu? Du premier coup! hein? Ce n'est pas extraordinaire? Il faut le photographier, cet Iliadis, vous savez!...

Une demi-heure plus tard seulement, le tir bulgare reprend, désordonné...

Au loin, vers l'entrée même du défilé, une haute fumée bleuâtre et qui dure.

La carte indique un pont de ce côté. Selon toute vraisemblance, c'est ce pont qui doit brûler. Donc les bulgares l'ont repassé, vers le nord.

JEAN LEUNE.

LA REPRISE D'ANDRINOPLE PAR LES TURCS

_Avant que s'ébranlât vers Andrinople l'armée ottomane concentrée derrière les lignes de Tchataldja, alors qu'on s'étonnait un peu de l'inaction des Turcs quand les circonstances leur étaient si favorables pour reconquérir le terrain perdu, notre collaborateur Georges Bémond, qui, depuis sa belle campagne en Tripolitaine et en Cyrénaïque, ses randonnées de Constantinople au front, et la publication des émouvantes pages qu'il a consacrées aux souffrances de l'armée turque, à ses revers, était, aux rives du Bosphore, comme l'incarnation même de_ L'Illustration, _recevait du colonel Djemal bey, gouverneur militaire de Constantinople, auquel l'unissent une amitié et une estime réciproques, une dépêche pressante: «Nous allons à Andrinople. Venez.--Djemal.»_

_Ce fut la première nouvelle que nous eûmes des intentions des Turcs._

_Il fut malheureusement impossible à Georges Bémond de répondre à cet affectueux appel. Il le regretta._

_On connaît les événements qui se sont déroulés depuis lors. Les quotidiens les ont narrés au jour le jour: la retraite précipitée des Bulgares, trop peu nombreux pour accepter le combat; les farouches vengeances qu'ils exercèrent sur des malheureux désarmés, irresponsables, et ces soixante-dix habitants d'Andrinople attachés par deux, par quatre, et noyés dans l'Arda, d'où l'on vient de retirer leurs pitoyables dépouilles..._

_M. Gustave Cirilli, ancien consul de France, l'auteur de ce «Journal d'un assiégé dans Andrinople» dont nous avons publié des extraits (numéro du 26 avril), vient de retourner passer quelques jours dans la ville où il avait vécu naguère de si mauvaises heures. Il nous envoie--sans insister d'ailleurs sur les atrocités dont la ville reprise fut le théâtre--ses impressions, ses voeux, aussi, qui sont ceux de la majeure partie de la population._

Andrinople, 30 juillet.

Après une courte absence, un voyage à Constantinople, je suis rentré dans l'ancienne _Edirné_, que j'avais quittée en plein sous le régime bulgare et que je retrouve réoccupée par les Turcs. Les vaincus d'hier, qu'un coup de fortune a ramenés sur les rives de la Maritza, se promènent par les rues, calmes, froids, flegmatiques, mais l'air décidé, et ils sont en effet parfaitement résolus à reprendre pour leur compte la parole connue: _j'y suis, j'y reste_.

Enver bey, l'instaurateur de la liberté en Turquie, est au milieu de ces soldats pour enflammer au besoin leur courage. Sera-ce nécessaire? Ces troupes ne ressemblent guère à celles que j'ai connues au début de la guerre balkanique. Composées d'éléments hétérogènes, sans lien, sans cohésion, et surtout sans administration, celles-ci marchaient avec cette passivité qui dénonce une absence de conviction et de fermeté. Il n'en est plus de même aujourd'hui.

Les soldats commandés par Izzet pacha sont entraînés; ils montrent une tout autre allure que les malheureux soldats de Chukri pacha. Les officiers, eux aussi, en uniformes moins brillants, mais d'aspect beaucoup plus militaire, ne se prodiguent ni en vaines paroles ni en vaines parades. Ils sentent que s'ils sont venus ici, grâce à une série de circonstances imprévues, ils sont investis d'un devoir supérieur, celui de reprendre une ville qu'ils considèrent comme le rempart indispensable de leur capitale, et celui de venger leurs frères, non seulement ceux qui sont tombés en soldats sur le champ de bataille, mais aussi, mais surtout ceux qui ont été mis à mort au milieu de tortures épouvantables.

C'est un voyage instructif que celui de Constantinople à Andrinople par la ligne des chemins de fer orientaux. Sur tout le parcours de Hademkeui à Ourli, en passant par Tchataldja, Sinékli, Tcherkeskeui, Tchorlou, Loule-Bourgas, en regardant autour de ces stations tristement célèbres, marquées par un long martyrologe, on n'aperçoit que des ruines fumantes, des maisons calcinées, des pans de murs ensanglantés, parsemés çà et là de gros clous où pendent des chevelures de femmes. Ce que cela signifie, on le devine.

Dans la campagne, des milliers de _mohadjirs_, sans feu ni lieu, venus on ne sait d'où, femmes, enfants, vieillards, retour d'émigration, campent au milieu des champs, cherchant le toit qui les avait abrités et ne trouvant plus que îles cendres. La plus sinistre misère s'est abattue sur ces malheureux.

Par ailleurs, comment parler sans frémir des attentats, des meurtres, des viols, des raffinements de cruauté qui ont présidé à la torture de toutes ces victimes, dont le grand crime était d'avoir défendu leur pays et d'appartenir à la foi musulmane? Des photographies prises sur le vif témoignent des horreurs commises. Je ne suis pas disposé à faire un procès de tendance; mais comment se refuser à croire à de telles monstruosités? L'impitoyable kodak est là poulies attester. Il semble véritablement que les soldats bulgares, en se retirant, aient été saisis par la folie de la destruction et le délire du sang.

La civilisation européenne refuserait-elle de reconnaître aux Turcs le droit de reprendre une terre gorgée du sang de leurs frères et de leurs martyrs? Elle leur est devenue deux fois sacrée, cette terre, et par les souvenirs du passé et par les horreurs du présent.

Un mouvement général, d'ailleurs, se manifeste dans toutes les classes de la population, sans distinction de race, de culte ou de religion, pour protester contre le joug bulgare et flétrir les atrocités commises. Ce mouvement de réprobation est allé jusqu'à réunir, le mardi 29 juillet, dans un meeting monstre, plus de 30.000 personnes. Des orateurs grecs, arméniens, israélites, turcs, ceux-ci avec moins de véhémence que ceux-là, ont prononcé des discours enflammés pour demander qu'Andrinople reste à ses légitimes maîtres, revenus ici en véritables libérateurs, déclarant qu'ils sont prêts à tous les sacrifices pour maintenir ce pays sous la domination ottomane. Les décisions de ce congrès ont été présentées sous forme de voeu aux représentants de toutes les puissances, avec prière de les transmettre à leurs gouvernements respectifs.

L'Europe resterait-elle indifférente aux suffrages de cette population éprouvée par tant de malheurs? Les traités, objectera-t-on. Il faudrait faire bien des recherches pour en trouver un seul qui ait été respecté depuis cent cinquante ans, et il peut paraître bizarre qu'à une époque où l'opinion publique mène le monde, on veuille juguler tout un peuple contre la volonté qu'il exprime en toute indépendance. On n'y réussira pas, d'ailleurs, à moins de vouer ce pays à des hécatombes perpétuelles. Mais n'est-ce pas assez de sang comme cela?...

GUSTAVE CIRILLI.

UN CADEAU IMPÉRIAL A LA NORVÈGE

La statue colossale de Eridtjhof, don de Guillaume II à la Norvège, s'élève maintenant au bord du fjord, à Vangsnes, sur le tumulus où reposent le héros Scandinave et Ingeborge, qu'il aima. Elle a été inaugurée, la semaine dernière, par l'empereur allemand et le roi de Norvège en présence de toute la flotte allemande dont il est parlé plus loin. Elle est vraiment gigantesque, et l'auguste donateur, auprès d'elle, paraît un pygmée.

L'empereur, en faisant remise de ce monument au roi Haakon, chanta, bien entendu, la gloire de l'épée Agurwadel, l'arme chérie de Eridtjhof, et s'appliqua, en les rapprochant sous la classification de «race indo-germanique», à faire des Norvégiens les proches parents des Allemands.

Le roi dut remercier son grand ami si empressé, rappelant au passage les présents dont il avait déjà comblé la Norvège. Mais la Norvège elle-même semble moins enthousiaste. Elle se demande si ses fjords ont à ce point besoin de statues, fussent-elles colossales; elle trouve que les visites des navires allemands sur ses côtes sont bien fréquentes; que la présence dans les eaux norvégiennes d'une trentaine de vaisseaux, à l'occasion futile d'une remise de statue, est un bien grand déploiement de forces. Elle commence à murmurer, inquiète, un _timeo Danaos..._

LES ESCADRES ALLEMANDES

SUR LA COTE DE NORVÈGE

Actuellement, la flotte britannique se trouve presque tout entière réunie dans la mer du Nord pour y exécuter des manoeuvres. 72 cuirassés de premier rang, 34 croiseurs cuirassés, 159 destroyers et 47 sous-marins sont concentrés en deux escadres sur les côtes orientales de la Grande-Bretagne. En présence de cette formidable _armada_, l'Allemagne n'est pas demeurée inactive: au colossal déploiement des forces navales britanniques, elle a répondu par l'occupation, en quelque sorte, des principaux fjords de la Norvège occidentale. La carte ci-dessus, empruntée au journal _Aftenposten_ de Christiania, montre que, du 26 juillet au 4 août, 14 cuirassés et 7 croiseurs allemands sont demeurés mouillés dans la région comprise entre le fjord de Molde et le Hardangerfjord, comme pour faire front aux escadres britanniques.

Avec ses innombrables mouillages très sûrs, accessibles aux plus grands bâtiments modernes, son archipel côtier à l'abri duquel des flottes peuvent, en toute sécurité, charbonner ou se réparer, la côte sud-ouest de Norvège, en saillie entre la mer du Nord et le Skager-Rack, constitue une base d'opérations navales de premier ordre. Comme le parlement de Christiania, ennemi des dépenses militaires, l'a laissée sans défense, cette importante position stratégique se trouve à la disposition du premier occupant. Aussi, depuis longtemps les escadres allemandes viennent-elles manoeuvrer dans ces parages et ont-elles reconnu avec le plus grand soin toutes les entrées dans les ports et dans les fjords, afin de pouvoir évoluer sans le secours des pilotes. A la première alerte sérieuse avec la Grande-Bretagne, s'établir sur la côte de Norvège pour attaquer de là l'Angleterre, tel paraissait être le plan de l'amirauté allemande. Mais ce n'était là qu'une hypothèse. Le dispositif adopté ces jours derniers par la flotte germanique ne laisse plus, à cet égard, aucun doute.

CHARLES RABOT.

UN AÉROPLANE GÉANT

Il y a quelque temps, le correspondant pétersbourgeois du journal sportif l'_Aéro_, télégraphia à son journal la nouvelle de la construction d'un aéroplane géant par un jeune étudiant de l'École technique de Saint-Pétersbourg, M. Igor Sikorsky; et la description de ce véritable navire aérien plus lourd que l'air parut si extraordinaire que nos confrères sportifs, y compris l'_Aéro_ qui l'avait donnée, doutèrent fort de sa réalité.

De fait, si la Russie occupe dans le domaine de l'aviation la première place après la France par le nombre de ses appareils et de ses pilotes, elle se classe, au point de vue de la construction, à la suite de la plupart des pays ayant une industrie aéronautique propre. Elle est tributaire principalement de l'industrie française.

Or, on sait quelle longue pratique est nécessaire dans cette nouvelle industrie pour obtenir quelques progrès et sous ce rapport, seule la France, a pu prendre jusqu'ici toutes les initiatives. Et voici qu'on annonce la construction, dans le pays le moins préparé à cette fin, d'un aéroplane d'une hardiesse de conception et d'exécution véritablement impressionnante et dont la réalisation semble devoir ouvrir une voie nouvelle à l'aéronautique!

Cet appareil de Sikorsky est un biplan, dont la surface portante supérieure est plus grande que l'inférieure: elle a une envergure de 27 mètres et son étendue totale est de 130 mètres carrés. Le poids de l'appareil est de 3.000 kilos, et il peut soulever, en plus de son équipage et de ses passagers (au total dix personnes), des provisions et du combustible pour vingt heures et une charge de 800 kilos.

Il est muni à cet effet de quatre moteurs d'automobile de 100 chevaux chacun, faisant actionner quatre hélices. Le fuselage est en bois; à l'avant, est ménagé un balcon découvert, pour l'observateur. En arrière du balcon, est une spacieuse cabine vitrée pour deux pilotes, avec deux volants de conduite. Puis viennent une cabine plus grande pour les passagers, les dépôts de provisions, d'outils, etc., un couloir, et, enfin, une autre cabine avec un divan pour le repos et le sommeil.

Cette disposition permet aux pilotes de se relayer, aux mécaniciens de surveiller, et, au besoin, de régler les moteurs durant le vol. Car l'appareil peut continuer sa marche avec trois et même avec deux moteurs seulement. D'autre part, malgré la masse énorme du «Grand», il a pu développer une vitesse allant jusqu'à 110 kilomètres à l'heure.

Cet appareil a déjà effectué une série de vols, dont le plus long fut de deux heures, à une altitude moyenne de 500 mètres. Pendant ces vols, on procéda à nombre d'expériences: les pilotes se relayaient librement; les passagers se promenaient à travers les cabines et sortaient sur le balcon de l'avant. On arrêta un moteur, puis le deuxième, et l'appareil poursuivit sa marche régulière, alors même que deux moteurs furent arrêtés du même côté.

Ces dernières assertions soulevèrent une incrédulité particulière, lorsqu'elles furent avancées par les premières dépêches reçues en France. Le «Grand» a pourtant évolué dans ces conditions avec une régularité parfaite en présence des autorités russes compétentes, au-dessus de Saint-Pétersbourg même, où une foule de spectateurs le suivit du regard.

Un rédacteur du _Vetcherneïé Vremia_ de Saint-Pétersbourg, qui avait pris place, avec quatre autres voyageurs, à bord même de l'aéroplane, rendit compte, en ces termes, de son voyage: «Durant le vol, j'ai pu me rendre compte du parfait équilibre de l'appareil. Les passagers et les pilotes passaient d'un bout à l'autre de la grande cabine (d'une longueur de plus de 3 mètres) et firent des mouvements brusques, sans que la marche de l'appareil en fût en rien troublée.»

Bref, on conçoit que les Russes soient enthousiastes de l'invention de leur compatriote. Reste à savoir quels avantages précis ils voient dans cet avion géant sur les aéroplanes de dimension ordinaire. Ce n'est pas tant à l'utilisation du nouvel appareil comme moyen de transport pour voyageurs et pour marchandises, qu'à son application militaire que s'attache surtout l'attention de nos alliés. Il suffira de signaler ici l'avis du savant professeur de l'École technologique, M. Langovoï, qui, dans un article du _Novoié Vremia_, affirme la fin prochaine des «Zeppelin», qui céderont la place aux «Sikorsky».

E. HALPÉRINE-KAMINSKY.

UN KRACH COMMERCIAL

Une nouvelle stupéfiante se répandait, mardi dernier, dans Paris. M. Armand Deperdussin, le constructeur d'aéroplanes dont, quotidiennement, on lisait le nom dans le journaux, directeur d'une entreprise qu'on croyait en pleine prospérité, membre du Comité de l'Aéro-Club, chevalier de la Légion d'honneur depuis quelques mois, venait d'être arrêté.

Une plainte en «faux, usage de faux, escroqueries et abus de confiance» avait été déposée par M. Ehrmann, président du Conseil d'administration du Comptoir industriel et colonial, associé avec le constructeur d'aéroplanes, depuis une douzaine d'années, dans des spéculations... sur les soieries. C'est au cours de ces opérations que M. Deperdussin aurait détourné, à son profit, par des agissements frauduleux qu'il serait trop long d'exposer ici, des sommes considérables: son passif serait de plus de 30 millions, son actif de 10 millions, au maximum. C'est donc l'un des krachs les plus importants qu'on ait connus.

Ces sommes formidables auraient été englouties dans la création d'usines de construction d'aéroplanes, la création de prix d'aviation, la fondation d'écoles de pilotage, l'acquisition d'un aérodrome et de deux châteaux,--et sans doute aussi dévorées en partie, au cours d'une vie trop large, en des compagnies ruineuses.

C'est un peu «le grand parc solitaire et glacé» du poète, un parc nocturne, que les ombres de ses hôtes d'autrefois reviennent de temps à autre revoir, en familiers, à l'heure où les vivants l'ont déserté. Les nobles futaies ont pris plus d'ampleur; les boulingrins sont respectés et convenablement entretenus; on continue soigneusement de faire la toilette des ifs bien pomponnés,--car nous connaissons quels sont nos devoirs envers les souvenirs du glorieux passé. Pourtant, hélas! ceux qui ont charge de garder ces beaux lieux ne sauraient, quel que soit leur zèle, veiller assez jalousement pour empêcher quelques impiétés. Et sur tel socle du haut duquel des amours discrets entendirent jadis leurs tendres confidences, peut-être, aux jours heureux de la cour et des fêtes, les deux promeneurs d'outre-tombe ne sont pas peu surpris de voir, charbonnés ou gravés, des _graffiti_ barbares, pour eux sans aucun sens. En vain ce revenant de l'avant-dernier siècle s'évertuera à déchiffrer ces grimoires. Qui est «Natole»? qui «Jules»? et qui «Liline»? Mais le fût poli où s'adossaient autrefois, aux heures des épanchements, les deux amoureux, et qu'avec cette divine illusion qui fait le meilleur charme de la vie des hommes, même les plus sceptiques, ils s'imaginaient devoir garder éternellement l'empreinte de leurs doigte enlacés, la pierre blanche est profanée... «Outrages du temps»? Et le contemporain de Lauzun va pivoter sur ses talons rouges, sans avoir compris.

CE QU'IL FAUT VOIR

PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

Semaine de vacances... qui sera vide, ou peu s'en faut, d'attractions mondaines, mais où deux spectacles populaires valent d'être signalés à l'attention des étrangers: ce sera, demain dimanche, une fête nautique dans le bassin de la Villette: et vendredi prochain, jour de l'Assomption, les «courses sans entraîneurs», du Parc aux Princes.

Aussi bien pourquoi ne pas inviter la foule qui, dans huit jours, ira applaudir les coureurs du Parc aux Princes, et ne pas aller passer notre dimanche au delà des fortifications?

Paris, les dimanches d'été, n'est plus guère, en effet, dans Paris; il est où sont les Parisiens: à la campagne. Et ce n'est pas perdre son temps que de l'y suivre. Il ne faut pas se lasser de le répéter aux voyageurs qui passent: les monuments, les théâtres, les musées, les trésors de cathédrales--tout ce qui semble faire la splendeur d'une ville--ne décrivent pas son âme tout entière, et n'expriment, en tout cas, qu'une partie de ce qu'on pourrait appeler son visage. Baedeker ne dit pas tout; les dictionnaires non plus; et c'est justement à ces spectacles qu'ils ne mentionnent point parce qu'ils les dédaignent ou parce qu'ils les ignorent; c'est à ces tableaux d'intimité--et d'un pittoresque si changeant--qu'il faut s'arrêter, si l'on veut avoir vu Paris vivre, raisonner, sentir...

De ces visions, l'une de celles qui m'a toujours le plus amusé et, le dirai-je? le plus ému, c'est Paris, les dimanches d'été, à la campagne. Ce n'est pas un départ, c'est une ruée; c'est l'irruption frénétique--sur les champs--des pauvres petits rats des villes...

Amis étrangers, n'allez pas, si vous êtes curieux de suivre, pendant une journée de dimanche d'été, le peuple de Paris vers la banlieue, n'allez pas, ingénument l'attendre à la première venue de nos gares. Il y a des gares privilégiées, celles «qu'il faut voir»; par exemple, la gare du Nord, à cause de la forêt de Montmorency toute proche; les gares de l'Est et de Vincennes, à cause des rivières propices à la pêche, au canotage, aux faciles ébats des nageurs; et celles de l'Ouest aussi, qui mènent à Versailles, aux bois de Viroflay, à Saint-Germain, et--plus près, car ce sont là déjà de coûteux voyages pour les petites bourses--au délicieux parc de Saint-Cloud, aux coteaux de Meudon, aux guinguettes de Clamart.

Vers ces joies du dimanche, l'ouvrier parisien se précipite avec une impatience d'enfant «qui veut voir». Ce sont toujours les mêmes joies, et l'on dirait qu'il en attend, chaque dimanche, des surprises nouvelles; que c'est la première fois qu'il monte dans un train, qu'il voit des arbres et de l'eau. La jolie aventure, pour les pauvres gens, qu'un peu de liberté! Et comme on a travaillé déjà, sans s'en apercevoir, pour mieux jouir, pendant une journée, du droit de ne rien faire!

On s'est levé de très bonne heure, afin de préparer les provisions de la journée, et d'_endimancher_ comme il convient les bambins qu'on emmène avec soi; on a fait à pied le plus souvent, pour éviter les dépenses inutiles, le trajet qui mène du domicile à la gare qu'on prendra; et l'on a déjà très chaud, quand on y arrive avec le lourd filet chargé de provisions, les instruments de pêche, le gosse porté sur les bras du père,--pour monter à l'assaut du compartiment de troisième classe où, depuis longtemps, tous les coins sont pris! Le train part dans une demi-heure, et bientôt c'est l'entassement... Mais il faut bien que la pauvreté ait ses avantages, et vous remarquerez qu'en chemin de fer les incommodités qui exaspèrent le voyageur de première classe sont pour le voyageur de troisième des sujets de gaieté folle. Il s'amuse de tout, ce voyageur: de la chaleur étouffante qu'il fait, de la cohue, des voisins gênants, du train qui devrait partir et qui ne part pas. Dans les gares, il existe, à la disposition des voyageurs qui ont à se plaindre de quelqu'un ou de quelque chose, un registre des réclamations. Je suis sûr que jamais l'on n'a vu figurer sur ce registre-là, depuis que les Français vont en chemin de fer, le nom d'un voyageur de troisième classe; d'un voyageur du dimanche surtout. Il est trop content de s'en aller. Il pense à la friture qu'il pêchera tout à l'heure, aux fleurs qu'il cueillera dans les champs, à la tonnelle pleine d'ombre où l'on prendra l'apéritif, au déjeuner qu'on fera sur l'herbe.