L'Illustration, No. 3676, 9 Août 1913

Part 2

Chapter 23,449 wordsPublic domain

Renseignements pris, il s'agit d'un mouvement d'attaque débordante que tente m. ce moment l'aile gauche de la première armée serbe. Mais j'ai vite fait de démêler que ce mouvement, pas plus que ceux tentés jusqu'ici devant nous, n'a une véritable signification militaire. Comment pourrait-il en avoir, en effet, puisque, devant nous, aucune activité ne se manifeste? Car, de deux choses l'une, ou l'on attaque véritablement une position, et le premier devoir de l'assaillant est de marcher en avant sur tout le front afin d'y fixer par son attitude agressive le maximum de forces ennemies, ce que l'on ne fait pas ici puisque tout demeure immobile de notre côté, ou bien l'on n'attaque pas et tout doit rester dans l'ordre normal, sans bouger. En définitive, ces actes séparés qui paraissent se jouer dans les différents compartiments du terrain, ne peuvent amener aucun résultat, si ce n'est celui de faire tuer inutilement des hommes. Ils sont donc condamnables. Et une fois de plus je déplore que les Serbes ne se soient pas rendu compte qu'après la Bregahiitza il fallait une deuxième fois frapper vite et fort. Voici, maintenant, l'armée roumaine presque aux portes de Sofia, sans avoir pour ainsi dire combattu; les Turcs à Andrinople ont reconquis la Thrace; les Grecs enfin sont maîtres du littoral de la mer Égée. Tous vont au profit immédiat... L'armée serbe est allée à l'honneur: elle a payé de son sang la douloureuse surprise du 29 juin; elle a brisé, par sa vaillance, la tenace résistance bulgare; elle a effacé le souvenir de Slivnitza et des défaites de 1885; elle a cru que c'était assez. Répugnant à verser le sang davantage dans une guerre fratricide que beaucoup déplorent, les Serbes, qui auraient pu se jeter sur Sofia, ont préféré aller à Bucarest.

Sans doute, on peut louer cette modération. Mais, qu'une hésitation se produise dans l'acceptation des conditions des alliés par la Bulgarie, et voici l'armée serbe à nouveau contrainte d'attaquer les lignes de Kustendil. Bon gré, mal gré, il faudra donc engager cette lutte qu'on n'a pas voulu livrer hier, et se résoudre aux pertes que, sur une position organisée à loisir par lui, l'ennemi ne manquera pas d'infliger aux divisions du prince royal et du général Yankowitch!

L'appoint des Grecs qui, eux aussi, ont si généreusement payé leur tribut à la cause commune par les pertes sanglantes de ces derniers jours, celui des Roumains, l'offensive de la deuxième armée attaquant Tsaribrod, permettent d'une façon à peu près certaine de bien augurer d'une bataille où les Bulgares, acculés à leur capitale, sans ressources et sans approvisionnements, ne pourraient sauver qu'une chose: leur honneur militaire. Mais, tombant ainsi sous les efforts coordonnés de cinq adversaires au lieu d'un seul, ils succomberont en beauté et de façon à émouvoir l'Europe... Tandis que, seuls vainqueurs dans une action décisive, les Serbes, avec la gloire d'un pareil résultat, en eussent emporté le profit et Belgrade pouvait devenir grande dans les Balkans.

Puisque c'est devant le sang versé que l'on a reculé, devant l'énormité des pertes probables, pourquoi s'arrêter à ces demi-mesures, essayer une pointe ici, une autre là, et faisant tuer en détail pendant ces opérations tâtonnantes autant de monde que dans une grande bataille? Ces quatre journées dernières, sur le front Golemi-Vrh, Tsar-Vrh, Tsarevo-Selo, ont vu mettre hors de combat plus de 4.000 hommes. Les routes autour de nous sont couvertes de convois de blessés, dont un grand nombre assez gravement, sans compter beaucoup d'hommes atteints plus légèrement à la tête ou au bras et qui cheminent seuls sur les routes un bâton à la main. D'avoir ainsi hésité rend le sacrifice plus lourd... la moisson moins abondante, le gain plus discutable.

Il faut en finir cependant, et si l'on ne s'entend pas à Bucarest, la situation ne peut se dénouer qu'à Kustendil.

ALAIN DE PENENNRUN.

LE PASSAGE DU DANUBE PAR L'ARMÉE ROUMAINE.--Le prince héritier de Roumanie, commandant en chef, et le prince Carol, son fils, sur le pont de Corabia, long de 1.147 mètres et jeté en 7 heures, le 14 juillet.--_Phot. Ovid Burca._

L'INTERVENTION ROUMAINE ET LA PAIX DE BUCAREST

Si la paix entre les États balkaniques se trouve conclue plus rapidement qu'on n'osait l'espérer, ce résultat aura été dû à l'intervention énergique, à la fois militaire et diplomatique, de la Roumanie qui a envoyé son armée intacte sous les murs de la capitale bulgare et réuni à Bucarest, sous la vigoureuse présidence du premier ministre roumain, M. Majoresco, les représentants des nations en guerre.

Ainsi la Roumanie occupe actuellement le premier plan de l'actualité et elle n'aura pas eu besoin de victoires pour jouer un grand rôle dans les Balkans. Ses troupes, hâtivement mobilisées dès les premiers coups de feu entre alliés, ont commencé, le 11 juillet, de passer, sans rencontrer de résistance, la frontière bulgare, se sont emparées de Silistrie et se sont étendues ensuite sur la région Turtukaï-Dobritch-Baltchik, revendiquée par la Roumanie. Peu de jours après, les troupes du prince royal Ferdinand passaient le Danube pour prendre la direction de Sofia, et la traversée du fleuve s'opéra dans des conditions qui témoignent de la perfection du matériel et de l'instruction des corps techniques de l'armée roumaine. L'ouvrage le plus important et le plus surprenant fut le pont édifié sur le Danube à Corabia, le 14 juillet, en moins de sept heures. La longueur de ce pont, construit sur des pontons métalliques, est en effet de 1.147 mètres sur une largeur de 4 mètres. La force de résistance de chaque ponton est de 12 tonnes. Un passage de 80 mètres est réservé à la circulation des bateaux. Le matériel nécessaire fut fourni par trois chantiers du pays, d'après les plans du colonel Robesco, ancien élève de notre École polytechnique et commandant du bataillon des pontonniers de Braïla.

Lorsque ce remarquable travail fut terminé, le prince royal Ferdinand de Roumanie traversa le pont le premier, salué, sur la rive bulgare, par le drapeau des pontonniers et suivi par le 27e régiment de la 13e brigade d'infanterie.

Un autre pont, sur le Danube, par lequel, de Turnu-Magurele déboucha à Nikopol une seconde colonne roumaine, à 35 kilomètres environ en aval de Corabia, fut improvisé en neuf jours avec le matériel que les corps trouvèrent à leur portée. Les supports furent donc formés de chalands et de pontons d'accostage de la navigation fluviale roumaine. Sur ce pont, qui mesure 721 mètres de long sur 5 de large, deux passages, de 2 mètres chacun, ont été réservés pour l'infanterie et les troupes non montées. Dès le 15 juillet, la cavalerie, bientôt suivie de l'avant-garde, put faire des reconnaissances sur la rive droite et prendre, sans rencontrer d'obstacles, le chemin de Sofia. Ce fut, comme nous l'ont appris les dépêches, une simple promenade militaire, en très bon ordre, et qui prit fin seulement à une journée de marche de Sofia, lorsque les troupes roumaines eurent occupé les défilés stratégiques au nord et au nord-est de la capitale bulgare.

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A chaque étape, cependant, de l'avance roumaine, le roi Ferdinand adressait au roi Carol de pressants télégrammes pour solliciter non seulement l'arrêt et le retrait de ses troupes, mais encore l'intervention de la Roumanie pour mettre fin à la guerre en Macédoine. Et ce fut, effectivement, sur l'initiative du gouvernement roumain qui, par ses forces intactes, devenait l'arbitre tout-puissant de la situation que les délégués de la Serbie, de la Grèce, du Monténégro et de la Bulgarie se réunirent à la conférence de Bucarest et qu'un premier armistice de cinq jours fut consenti par les alliés à leur adversaire.

Les demandes roumaines étaient connues et acceptées d'avance. La Bulgarie ne fit point, cette fois, de difficultés de principe pour céder le territoire Turtukaï-Baltchik, sacrifice très dur cependant si l'on songe à la richesse de cette province agricole, le grenier du royaume, et dont les 250.000 habitants sont instruits et vivent tous dans une prospérité relative.

Les exigences des alliés basées sur les droits de la victoire et sur la nécessité de rétablir l'équilibre des forces, par l'égalité des populations dans les Balkans, rencontrèrent plus de résistance. Soutenues par MM. Venizelos pour la Grèce et Pachitch pour la Serbie, elles furent combattues par M. Tontchef, représentant la Bulgarie. On fut même tout près de ne plus s'entendre du tout et il fallut que la Roumanie jetât une fois de plus son épée dans la discussion et menaçât d'entrer à Sofia si l'on recommençait à se battre pour que la Bulgarie se résignât aux suprêmes concessions.

Nos lecteurs trouveront, sommairement tracées sur la carte ci-contre, les frontières nouvelles arrêtées, le 7 août, à Bucarest.

La frontière serbo-bulgare part du nord des sommets qui partagent les eaux du Vardar de celles de la Strouma et qui sont très proches du cours de cette dernière. Les villes de Kotchana et d'Istip, la vallée de la Bregalnitza restent serbes. La frontière ensuite va vers l'ouest, contourne Stroumitza qui reste aux Bulgares et vient rejoindre les collines de la Bela-Planina qui deviennent frontière commune entre la Serbie et la Bulgarie et celle-ci et la Grèce. De là, la frontière bulgare va vers l'est jusqu'au Kara Sou qu'elle descend jusqu'à l'archipel en laissant, à l'ouest, Cavalla à la Grèce.

Depuis plusieurs jours déjà la Grèce et la Serbie s'étaient entendues sur l'attribution de Guevgheli qui reste en territoire serbe.

En comparant d'après les indications de notre carte: 1° les frontières de la Bulgarie avant la première guerre balkanique; 2° les limites des territoires occupés par elle après cette première guerre; 3° le recul impressionnant auquel l'offensive serbo-grecque, l'envahissement roumain, la reprise de la Thrace par les Turcs, avaient contraint la Bulgarie; 4° les frontières actuellement convenues à Bucarest, on voit que, malgré les pertes cruelles dues aux fautes du gouvernement Danef, la Bulgarie cependant conserve d'importantes acquisitions territoriales et prend accès, par une ligne de côtes et un port, sur la mer Égée.

Quant à la Thrace, maintenant réoccupée par les Turcs, quant à Andrinople redevenue musulmane, il n'en a pas été question à Bucarest. Ce sera le problème de demain à résoudre soit par la diplomatie des puissances, soit par une entente... ou une nouvelle guerre bulgaro-turque.

A. C.

LE ROI DE GRÈCE AUX AVANT-POSTES

_Un incident, tout menu, de la guerre, mais bien curieusement illustré par la photographie, nous est conté par M. Jean Leune. C'est encore là un chapitre--mais simplement pittoresque et amusant, cette fois--des horreurs de la guerre._

Livounovo, 18 juillet.

Ce matin, le roi Constantin et son état-major sont arrivés en automobiles. Le roi conduisait lui-même.

Avant d'entrer dans la bâtisse malpropre qui va être ici sa résidence, il nous a abordés avec la simplicité qui le caractérise... Et puis, tout à coup, nous le voyons secouer la tête, enlever vivement son képi. Il regarde dedans... Puis il nous le tend:

--Tenez, regardez... fait-il en éclatant de rire, j'ai deux punaises dans mon chapeau!...

Et il tend le képi au commandant Skatigos qu'il charge d'exécuter les délinquantes, tandis que, d'instinct, les princes grecs présents inspectent à leur tour leurs coiffures.

_On peut sans peine, imaginer ce que sont, depuis dix mois, les préoccupations d'un souverain qui a assumé lui-même les responsabilités d'un généralissime. Notre excellent collaborateur, le dessinateur et peintre militaire Georges Scott, vient de passer plusieurs jours au quartier général du roi Constantin et sur la ligne du feu. En attendant qu'il nous en rapporte lui-même ses études en couleurs, il nous envoie le dessin que nous reproduisons ici._

UNE BELLE FIGURE

L'ENTOMOLOGISTE HENRI FABRE DE SERIGNAN _(Voir les photographies aux pages suivantes.)_

Voici que, maintenant, le modeste et grand Henri Fabre, mon illustre voisin de Serignan, est l'objet de toutes les coquetteries officielles. Un ministre, M. Joseph Thierry, vient de le visiter et de le haranguer; et déjà l'on s'apprête à honorer, par l'érection d'un monument à Avignon, le souvenir de ce vivant.

En vérité, quelle curieuse destinée fut la sienne! Pendant des années et des années, sous ce titre modeste: _Souvenirs entomologiques_, il publie, touchant la vie des insectes, des travaux admirables, qui resteront parmi les plus étonnants monuments scientifiques, et personne ne le connaît. Solitaire, dédaignant gloire, honneurs et profits, il n'a qu'un unique souci: travailler, travailler sans cesse pour parfaire son oeuvre. Sa vie se passe entre son modeste ermitage de Serignan et ce qu'on appelle dans le pays «la montagne», laquelle n'est en réalité--dans le Midi on exagère toujours un peu--que la colline environnante. Ici et là, il étudie avec une inlassable patience les insectes, les suivant, dans les multiples manifestations de leur existence. Au milieu de son jardin il a planté un _harmas_, sorte de vaste bosquet aux arbres, arbustes et plantes variés: chênes verts, arbousiers, genévriers, lavande, sauge, thym, coronille, où vivent des milliers d'insectes; sur «la montagne», qui, depuis Serignan jusqu'au hameau de la Garde Paréol, est boisée à souhait, vit également tout un monde d'insectes. L'oeil constamment aux aguets, derrière une loupe, l'entomologiste reste des heures entières immobile en observation, parfois à plat ventre; il suit les évolutions d'un scarabée sacré ou d'un débonnaire grillon. La nuit même, souvent, il veille. Ne lui faut-il pas surprendre la cione, alors qu'elle fabrique sa capsule de baudruche, ou saisir le moment précis où l'aile du criquet commence à pousser, spectacle, paraît-il, prodigieux? Et les années s'écoulent ainsi...

Puis, un beau jour, à la suite d'un concours fortuit de circonstances, Henri Fabre devient subitement célèbre. On sait qui il est, on lui rend hommage,--on lui rend enfin justice! Mais, ô ironie du sort! à ce moment-là, il est un octogénaire! Oui, en vérité, ce fut une étrange destinée que la sienne, mais combien injuste! Henri Fabre, qui est un vrai philosophe, ne s'en est jamais plaint. Récemment, en manière de boutade, il disait: «La vie est mal agencée. C'est du mauvais ouvrage à refaire.»

Chez Henri Fabre le savant est doublé d'un prestigieux écrivain. Ses volumes ne sont pas seulement de merveilleux recueils de science: leur style clair, alerte, pittoresque, imagé, vivant, parfois émouvant, atteint à la perfection. Henri Fabre est certainement un de nos meilleurs écrivains contemporains. On peut regretter que l'Académie française n'ait jamais songé à l'appeler à elle. Il est de ces hommes qui honorent une assemblée.

Les livres d'Henri Fabre ont, en outre, le mérite très rare d'être aussi bien à la portée des profanes que des spécialistes les plus expérimentés. La lecture en est attrayante. Ils sont la révélation la plus romanesque et la plus poétique qu'on puisse imaginer de la vie des insectes.

Henri Fabre a le don de faire partager à son lecteur tout l'intérêt qu'il prend lui-même aux études qu'il poursuit. Avec lui on est émerveillé de l'instinct extraordinaire qui détermine chacun des actes des insectes, avec lui on est passionné par les drames qui se déroulent au cours de leurs existences éphémères, avec lui on en arrive, malgré soi, à croire que ces tout petits êtres, que nous côtoyons et que nous ignorons pour la plupart, ont nos désirs, nos craintes, nos haines et nos passions. Quelles belles pages n'a-t-il pas écrites sur l'ingéniosité provoquée chez certains d'entre eux par l'instinct de la maternité, «foyer trois fois saint où couvent, puis soudain éclatent ces inconcevables lueurs psychiques qui nous donnent le simulacre d'une infaillible raison»?

M. G.-V. Legros, qui a analysé l'oeuvre d'Henri Fabre avec autant de conscience que d'érudition, raconte que Darwin avait été frappé de l'ingéniosité déployée par le grand entomologiste pour pénétrer les secrets des insectes et pour saisir les fils qui les rattachent au grand mystère des choses. Dans son célèbre livre sur l'_Origine des Espèces_, il l'appelle d'ailleurs «l'observateur inimitable».

Edmond Rostand, grand admirateur d'Henri Fabre, a fort bien caractérisé, son talent en ces quelques vers:

_De plus, il sait trouver les mots vifs et luisants_ _Qui peignent la cuirasse et dessinent la patte,_ _Et faire d'une étude austère et délicate_ _Une ardente aventure aux détails amusants._ _Il sait conter..._

En effet, Henri Fabre conte à ravir. On a fait souvent un rapprochement entre La Fontaine et lui. Il n'est pas douteux qu'il n'y ait entre les deux hommes une certaine analogie. L'un et l'autre se sont plu dans la société des bêtes. Leurs oeuvres ont la même fraîcheur, le même charme, la même émotion et la même simplicité. Tous deux sont des écrivains issus de notre vieux sol français. Que de jolies images ne pourrait-on pas glaner dans les ouvrages d'Henri Fabre! Tantôt le savant écrivain nous montre l'abeille qui «met la tête à la lucarne de sa demeure pour s'informer du temps»; tantôt il nous parle des jeunes araignées qui, en se dispersant dans le vaste monde, «s'élancent et montent en gerbes diffuses sous les caresses du soleil, pareilles à des projectiles atomiques, au bouquet d'un feu d'artifice, à une pyrotechnie vivante...»

Peut-être, un jour, nos enfants apprendront-ils, tout comme ils apprennent les fables immortelles du bonhomme, les récits entomologiques du noble vieillard de Serignan? Ils connaîtront, peut-être, aussi bien que l'histoire de la cigale et de la fourmi, la destinée tragique du minotaure typhée ou les méfaits de la mante religieuse, cette petite bête cruelle qui dévore ses époux et dont le seul aspect glace d'effroi ses victimes, quand elle prend devant elles ce que les entomologistes appellent «la pose spectrale».

Avant Henri Fabre, la science entomologique apparaissait à tout le monde comme une chose barbare et inaccessible. Le grand entomologiste de Serignan est le premier qui ait étudié les insectes sur le vif; à force de patience il est parvenu à posséder tous leurs secrets. C'est ce qui fait que son oeuvre est vivante et au plus haut point captivante. Henri Fabre est bien le révélateur d'un monde nouveau.

Maurice Maeterlinck, l'auteur de la _Vie des abeilles_, qui est, lui aussi, un fervent admirateur d'Henri Fabre, a écrit à ce propos:

«Il a consacré à surprendre leurs petits secrets, qui sont le revers des plus grands mystères, cinquante années d'une existence solitaire, méconnue, pauvre, souvent voisine de la misère, mais illuminée, chaque jour, de la joie qu'apporte une vérité qui est la joie humaine par excellence. Petites vérités, dira-t-on, que celles que nous offrent les moeurs d'une araignée ou d'une sauterelle. Il n'y a plus de petites vérités; il n'en existe qu'une, dont le miroir, à nos yeux incertains, semble brisé, mais dont chaque fragment, qu'il reflète l'évolution d'un astre ou le vol d'une abeille, recèle la loi suprême.»

Henri Fabre écrit le provençal avec la maîtrise d'un Mistral. Il a publié un recueil de vers intitulé _Oubreto Prouvençalo_, où il se révèle poète charmant et plein de fantaisie.

D'ailleurs, toute son oeuvre n'est-elle pas imprégnée de poésie et de la meilleure?

* * *

L'existence de Fabre fut une vie d'âpre labeur ininterrompu. Né de parents pauvres, il pousse à l'aventure, comme il peut, sans soutien. Il apprend, grâce à une volonté tenace, à lire seul, le soir, le plus souvent à la lueur d'un éclat de pin imprégné de résine. Au collège de Rodez, il paie le prix de ses classes en se faisant enfant de choeur. Il obtient ensuite une bourse à l'école normale primaire d'Avignon, et débute dans l'enseignement comme instituteur à Carpentras. Lamentable existence que celle de ces pauvres maîtres d'école d'autrefois! A force de travail et de persévérance, Henri Fabre parvient à s'échapper de cette galère et il est nommé professeur de physique au lycée d'Ajaccio. Ayant contracté des fièvres en Corse, il demanda à revenir en France. Il fut nommé au lycée d'Avignon.

C'est là, en étudiant les ouvrages de l'entomologiste Léon Dufour, qu'il constata combien la science entomologique était incomplète et superficielle. Il comprit que s'ouvrait devant lui un magnifique champ d'expérience et il résolut de poursuivre et de compléter l'oeuvre ébauchée jadis par Réaumur et les deux Huber. Mais pour cela il lui fallait la paix et l'isolement. C'est alors qu'il quitta l'enseignement et vint s'établir à Serignan, aimable petit village situé sur la route d'Orange à Valréas.

Chose curieuse: pendant des années, Henri Fabre demeura à peu près ignoré des habitants de Serignan.

Ceux-ci savaient seulement que la petite maison rose aux volets verts de la route d'Orange était habitée par un monsieur original qu'on ne voyait jamais et qui écrivait des livres. L'entomologiste, en se rendant vers «la montagne» environnante, ne passait jamais par le village, ce qui lui était facile, attendu que sa demeure se trouve sise un peu en dehors de Serignan. Ce n'est qu'assez récemment, lorsque la renommée d'Henri Fabre devint universelle, que les habitants de Serignan apprirent que l'hôte de la petite maison rose était un grand savant devant lequel tout le monde s'inclinait. Depuis lors, ils sont fiers de leur illustre concitoyen.

Henri Fabre aime Serignan:

--C'est ici, me disait-il, que j'ai véritablement vécu, parce que c'est ici que j'ai pu travailler à loisir.

Aujourd'hui, Henri Fabre, qui, au mois de décembre dernier, a célébré son quatre-vingt-dixième anniversaire, ne peut plus travailler. L'âge est là, et contre lui la volonté la plus robuste est impuissante. Ses jambes se refusant à le porter, il passe ses journées dans sa salle à manger située au rez-de-chaussée. Sa pipe reste sa meilleure compagne. Une pipe éteinte, vite il en rallume une autre. Et ainsi depuis le matin jusqu'au soir.