L'Illustration, No. 3675, 2 Août 1913
Part 3
Le total et la proportion des effectifs en présence étaient sensiblement les mêmes dans les deux batailles.
Dans celle dont je vais résumer les phases, les Bulgares disposaient de 85.000 à 90.000 hommes et les Grecs de 100.000 à 110.000 hommes. Mais, alors qu'à Lule-Bourgas le terrain est à peine accidenté, puisque la cote la plus forte du champ de bataille n'atteint que 143 mètres, ici les opérations se sont déroulées tout le temps en pays montagneux, avec des cotes de 400, 500 et 600 mètres, fourmillant de positions naturelles formidables. De Lule-Bourgas à Bounar-Hissar, il n'en est pas une seule comparable à celles de Lahana ou de Kilkiz, par exemple.
D'autre part, les Turcs n'avaient pas fait là-bas des travaux de défense comme ceux qu'avaient préparés à Kilkiz les Bulgares, avec une science à laquelle on ne saurait trop rendre justice.
Enfin, je veux espérer que l'Europe, qui a porté aux nues le soldat bulgare après sa fameuse victoire de Thrace, ne lui fera pas l'injure de croire maintenant qu'il n'était pas en Macédoine un adversaire singulièrement plus aguerri, plus solide et plus dangereux pour les Grecs, que ne le furent jamais les Turcs pour lui.
Il faut donc reconnaître que, dans ces conditions, la victoire était pour les Grecs infiniment plus difficile à remporter sur les Bulgares qu'elle ne l'avait été pour ceux-ci à remporter sur les Turcs.
Et j'ajouterai encore que les spécialistes les plus pointilleux n'auront plus cette fois à faire aux Grecs les objections qu'ils leur ont faites pour les batailles de Sarantaporou et de Yénitza, à savoir qu'elles ne comportaient pas, comme celle de Lule-Bourgas, toutes les phases «réglementaires» d'une grande bataille moderne, depuis le premier combat de rencontre entre l'avant-garde de l'armée qui se met en marche, après une première attaque manquée de l'ennemi, et les avant-postes de celui-ci dont elle ignore absolument les emplacements, jusqu'à la poursuite définitive que de brillantes contre-attaques du vaincu n'ont pu empêcher ni retarder.
Ceci dit, voyons comment s'est développée cette bataille, non dans l'un ou l'autre de ses épisodes particuliers, mais dans son ensemble.
LES ARMÉES EN PRÉSENCE
Dans l'indiscutable intention de prendre un jour Salonique aux Grecs, les Bulgares avaient, ces deux derniers mois, massé entre Doïran et le Panghaion de 85 à 88 bataillons de 1.000 hommes avec 180 canons de campagne.
Au commencement de juin, déjà, ils avaient attaqué les troupes grecques du Panghaion, leur prenant un certain nombre de positions nullement militaires, mais que le gouvernement grec avait tenu à faire occuper pour cette raison politique qu'on ne voulait pas les abandonner à des alliés dont on connaissait les intentions.
Après cette première attaque, le gouvernement grec comprit qu'en toute sagesse il fallait désormais faire prendre à l'armée des positions purement militaires.
Les divisions grecques furent donc disposées comme suit:
Une division entre Orfano et le lac Bezik;
Une division entre le lac Bezik et le lac de Langada;
Cinq divisions au nord et au nord-ouest de Salonique;
Une division près de Benitza sur l'Axios-Vardar.
Sur la ligne de démarcation, établie après entente entre le colonel Dousmanis et le général Ivanof, les Grecs laissèrent seulement de faibles détachements, en manière de postes frontières.
Dans la nuit du 29 au 30 juin dernier, les Bulgares attaquaient par surprise ces dits postes, au Panghaion, à Nigrita et à Karasouli, comme ils attaquaient les Serbes près de Ghevgheli, sur l'Axios-Vardar et au nord.
Bien entendu, les postes attaqués se retirèrent sur le gros des troupes; celles-ci aussitôt se mirent en marche pour repousser l'assaillant.
Les directions d'attaque données aux divisions furent les suivantes:
Division d'aile droite: Nigrita, pont d'Orliako, sur la Strouma;
Division placée entre le lac Bezik et le lac de Langada (Bissoka-Lahana);
Quatre divisions du centre: Kilkiz où l'on supposait que devait se trouver le gros des forces ennemies;
(Une division, marchant sur la route carrossable de Salonique à Serès, servait de liaison entre le groupe du centre et l'aile droite, en même temps que de réserve prête à participer à l'action d'un côté ou de l'autre.)
Enfin, division d'extrême gauche: ordre de passer l'Axios-Vardar au nord du lac Artzan et de marcher sur Doïran.
L'attaque générale commença sur toute la ligne le 2 juillet au matin. Tout de suite, le centre se trouva en contact avec le gros des forces ennemies. Car les Bulgares, ayant transformé Kilkiz en une place fortifiée de tout premier ordre, destinée, en nouveau Plevna, à protéger leur base de ravitaillement établie à Doïran, en avaient, dans l'intention de surprendre Salonique, fait descendre toutes leurs forces vers le sud.
A Ambarkeui, le 2 juillet, eut lieu la première rencontre. La bataille s'engagea avec une rage égale des deux côtés. Mais l'élan des Grecs vint à bout de la résistance des Bulgares qui durent se replier sur Kilkiz. Ce jour-là, des détachements grecs firent une marche de 30 kilomètres par une chaleur épouvantable et en se battant continuellement, les Bulgares ne lâchant le terrain que pas à pas.
Comme le télégraphia très bien le colonel Dousmanis à M. Venizelos: «L'armée grecque avança comme un torrent!»
L'AVANCE SUR TOUTE LA LIGNE
Le lendemain, 3 juillet, les divisions du centre attaquaient Kilkiz par le sud.
On comprend que les Bulgares aient défendu cette place avec plus que de l'acharnement puisque sa chute devait fatalement entraîner celle de Doïran, c'est-à-dire devait priver l'armée bulgare tout entière, celle opérant contre les Serbes en même temps que celle opérant contre les Grecs, de sa base de ravitaillement.
Sur la droite, la colonne partie d'Aïvati et celle partie de Langadikia, entre les lacs de Langada et de Bezik, marchèrent vers le nord de façon à prendre la position très forte de Lahana située sur un petit plateau à l'altitude de 663 mètres, et commandant ainsi la route de Serès.
De ces deux colonnes, celle de gauche quitta la route de Serès à Guiouvesna et se dirigea sur Karatsakeui.
Les Bulgares se trouvaient solidement retranchés sur les hauteurs entre Stephania et Klèpes et à la cote 605. Leur résistance brisée le 2, toujours par cet élan infernal qui mérite bien maintenant de devenir aussi légendaire que la fameuse «_furia francese_», la colonne commença d'exécuter, par le nord de Lahana, un grand mouvement tournant qui l'amena sur les derrières des Bulgares.
Pendant ce temps, la colonne de droite était montée au nord par Karasmerli et Zarovo (cote 525). Un détachement s'emparait de Likovani (cote 497) où il faisait prisonniers un grand nombre de Bulgares. Puis la colonne attaquait par le sud Lahana, attaquée au nord avec 24 canons par l'autre colonne et défendue avec rage par 16 bataillons d'infanterie.
Lahana, tomba le 3 juillet. L'ennemi y abandonnait 12 canons dont 6 à tir rapide, beaucoup de caissons et de voitures ainsi qu'une grande quantité de fusils et de munitions.
La colonne d'extrême droite, par Maslar-Saïta, monta contre Nigrita. Les Bulgares s'étaient fortifiés sur des hauteurs à l'ouest. Ils furent battus et se retirèrent le 3 vers la Strouma, après avoir incendié Nigrita et y avoir massacré les femmes, les enfants et les vieillards.
Cette colonne poursuivit aussitôt les Bulgares jusqu'à la Strouma, en trouva le pont brûlé, mais commença d'en construire un nouveau le 4 juillet.
De ce côté donc, les Bulgares étaient partout battus et refoulés, de façon décisive.
Durant ces opérations, les colonnes du centre ayant marché parallèlement vers le nord, par Ambarkeui et Avret Hissar, attaquaient Kilkiz.
Après une journée et demie d'un combat de géants, le 4, la ville tomba. Ce qui découvrait complètement Doïran.
Enfin, à l'extrême gauche, deux colonnes opérèrent, la plus importante au sud. Celle-ci, partie de Benitza, passa l'Axios-Vardar sur le pont du chemin de fer qui se trouve au nord de Karasouli, puis s'empara de la cote 250 qui commande le passage vers le nord, le 2 juillet. Après quoi, le 3, par Bagalitsa et la cote 350 elle s'en fut attaquer et déloger les Bulgares, solidement établis au sud de Matsikovo.
La deuxième colonne (un bataillon et une batterie), partie de Karasinatsi, se dirigea sur Ghevgheli qu'elle prit le 3 juillet, passa l'Axios-Vardar et vint inopinément tomber sur les derrières des Bulgares de Matsikovo.
Ceux-ci, pour ne pas être pris, durent se retirer dans la direction de Doïran. Ils essayèrent d'arrêter encore les Grecs aux défilés dits de Kalinovo. Ce fut une fois de plus inutile. Les défilés furent forcés, avec beaucoup de pertes, il est vrai, mais, à 6 heures du soir, les Bulgares étaient en fuite. 21 canons étaient pris de ce côté. Malheureusement, la fatigue extrême des troupes empêcha la poursuite vers Kilindir.
Devant Doïran même, renforcés par les troupes battues à Kilkiz, les Bulgares livrèrent une dernière bataille désespérée sur les hauteurs qui défendent la ville au sud-ouest.
La division bulgare qui combattit là avait pris une part active au siège d'Andrinople et tous les hommes portaient la croix de bravoure à eux décernée pour leur conduite au dit siège. Pendant l'assaut, on vit les soldats grecs arracher à l'uniforme de leurs ennemis tombés ces croix fameuses et se les attacher sur la poitrine...
Doïran tomba enfin le 5 juillet, après un combat des plus sanglants.
Ainsi était terminée la première grande bataille de la guerre gréco-bulgare, elle avait duré quatre jours pleins. Sur toute la ligne Nigrita-Doïran, les Bulgares étaient battus et chassés de leurs positions.
L'IMPORTANCE CAPITALE DE LA PRISE DE DOÏRAN
On ne 'saurait trop insister sur l'importance considérable de ce succès remporté par les Grecs, succès décisif, non seulement en ce qui concerne les opérations grecques, mais encore et tout autant en ce qui concerne les opérations serbes. Les Bulgares, en effet, avaient fait de Doïran le centre général de ravitaillement de toute leur armée, tant au nord qu'au sud.
Il y avait à cela des raisons excellentes. La Bulgarie elle-même, en tant que pays, peut d'autant moins subvenir seule à tous les besoins de son armée, que cette année a été des plus mauvaises pour elle, par suite de l'appel sous les drapeaux de tous les hommes de dix-huit à quarante-cinq ans, c'est-à-dire de toute la main-d'oeuvre. Il lui faut donc tout faire venir du dehors. Pour cela, elle a deux ports d'importation: Varna et Dédéagatch, reliés à l'intérieur du pays par chemin de fer.
Le premier port, Varna, est beaucoup trop éloigné du théâtre des opérations, auquel, d'ailleurs, il est insuffisamment relié pour pouvoir être utilisé. Ce fut donc par le second, Dédéagatch, que la Bulgarie fit entrer tout ce dont elle avait besoin en tant que vivres, fourrages et munitions.
Mais elle prévoyait bien que, dans une guerre avec la Grèce, la flotte grecque, à qui rien ne pouvait être opposé, viendrait bloquer Dédéagatch et rendre ce port à son tour inutilisable. Donc, elle prit ses précautions en prévision de ce blocus. Elle résolut d'accumuler les vivres, pour des semaines et des mois au besoin, en un point qui soit sur le chemin de fer de Dédéagatch et en même temps assez loin de l'armée serbe, la seule dangereuse à son avis, pour ne pouvoir être menacée par elle.
Doïran avait donc été choisi comme station centrale de ravitaillement. Pendant des semaines, le chemin de fer y avait amené directement de Dédéagatch, farine, haricots, riz, sucre, fourrages, etc. Des convois portaient de là les vivres aux deux armées.
C'est pour protéger cette base de ravitaillement que les positions de Kilkiz, furent si formidablement couvertes de retranchements et de redoutes, jugées amplement suffisantes contre l'adversaire peu sérieux que seraient les Grecs, au cas invraisemblable où ils réussiraient à arriver jusque-là.
Ils y sont arrivés pourtant. Et, après un succès d'une telle portée, qui donc pourrait encore mettre en doute la valeur de l'armée hellénique et de ses chefs?
Le chiffre des pertes grecques qui, sur toute la ligne et pour quatre jours de bataille ont atteint 10.000 hommes (beaucoup d'officiers, dont 6 colonels, hors de combat); celui des pertes bulgares qui sont supérieures encore; c'est-à-dire un total de pertes de 20.000 à 25.000 hommes,--voilà une dernière preuve irréfutable de l'importance et de la gravité de cette bataille....
JEAN LEUNE.
DANS LES TRANCHÉES SERBES, SUR LA FRONTIÈRE BULGARE
VERS LE FRONT, EN AVANT d'EGRI-PALANKA
Egri-Palanka, 17 juillet.
Nous venons de quitter ce matin, pour le front, le bivouac du quartier général de la première armée, établi, depuis le 14 juillet, à Tserni-Vrh.
Notre départ du camp du prince royal ne manquait pas de pittoresque. Aux premières lueurs du jour, on voyait sur les pentes abruptes et sauvages du Tserni-Vrh (Montagne Noire) quelques fiacres à l'aspect douteux, qui jadis avaient dû servir à véhiculer les élégants d'Uskub, et qui, maintenant, au milieu de ces scènes de guerre, haletaient péniblement en gravissant les contreforts rocheux de la montagne, alourdis de toute la mauvaise humeur d'étranges correspondants, aussi pesants que germaniques.
La belle jeunesse dont, avec Reginald Kann, je m'honorais d'être, caracolait sur quelques coursiers assez peu fringants et de taille minuscule autour du capitaine Stoïanovitch, chargé de nous guider.
C'est au milieu d'un paysage alpestre que de Tserni-Vrh nous descendîmes par une excellente route en lacets, aménagée par le génie serbe, sur Kratovo d'abord, puis sur la vallée de la Kriva que nous devions remonter jusqu'à notre gîte d'étape pour ce soir.
Kratovo, petite ville enfouie au fond du thalweg de la Kratovska, étroitement serrée entre deux murailles grises de rocs dénudés qui la dominent à pic, ressemble, avec ses toits de tuiles brunes et ses minarets rouges, à un champ fraîchement labouré où seraient fichées en terre des lances encore sanglantes. Quelques restes de ruines curieuses appartenant à l'époque de la féodalité byzantine attestent l'antique existence de la petite cité où plus rien ne vit, plus rien ne se meut. La guerre avec ses horreurs est trop près, les habitants ont disparu fuyant à l'aventure, et, dans les champs, les moissons sèchent sur pied, oubliées, inutiles. Cependant, un peu plus loin, des femmes, la faucille à la main, tranchent quelques épis et tentent, pendant qu'il en est temps encore, d'amasser le maigre butin de quelques gerbes.
Notre cavalerie d'avant-garde s'arrête soudain: une nouvelle désastreuse nous parvient, apportée par une estafette restée à l'escorte des voitures. Deux sapins ont versé: l'un d'eux portait la précieuse personne de Herr Professor K..., docteur de l'Université de Leipzig et correspondant des _Leipziger Nachrichten_. Le professeur avait trois dents cassées, mais, fait plus grave, il s'était effondré, paraît-il, au milieu d'un panier rempli d'oeufs destinés à notre déjeuner, et tous, en choeur, d'estimer qu'il aurait mieux valu que le professeur se fût cassé quatre dents et qu'il n'eût point fait d'omelette. Nous volâmes cependant à son secours et nous eûmes la double satisfaction de le retrouver un peu meurtri, mais avec sa mâchoire intacte, tandis que par ailleurs notre provision d'oeufs n'était pas trop compromise. Notre estafette avait exagéré.
A hauteur des contreforts de Strazin, réduit de la position serbe, nous rejoignons la grand'route qui de Kumanovo se dirige sur Egri-Palanka, gravit le col du même nom, et, redescendant sur Kustendil, mène directement à Sofia. C'est, à l'heure actuelle, la ligne de communication de la première armée serbe entière qui a serré sur le front Tsar-Vrh-Golemi, concentrant ses forces en vue de la bataille probable. La route nous apparaît sur toute sa longueur dans la vallée de la Kriva, surmontée de hautes colonnes de poussière épaisse, qu'inlassablement y soulève le double courant des convois qui montent et qui descendent. Nous nous plongeons dans ce brouillard opaque et nous atteignons enfin Egri-Palanka.
18 juillet.
L'écho de la canonnade, amplifié par les parois rocheuses de la vallée, nous éveille de bonne heure ce matin, cependant que des nuées épaisses se résolvent en pluie et voilent d'un épais rideau l'horizon hier soir encore si bleu, si clair, si radieux. Nous sommes campés sur les bords mêmes de la Kriva limoneuse et jaune, serpentant à travers la petite cité aux éternels toits de tuiles qui, depuis Smyrne, à travers la Thrace, et jusqu'en Macédoine, caractérisent les villages turcs. Le site d'ailleurs est ravissant: au fond du thalweg de la rivière entourée de hauts peupliers, de saules et de frênes, que la pluie rend encore plus verdoyants, Egri-Palanka, avec la couleur vive de ses maisons, ses fins minarets blancs, sa petite église grecque en torchis brunâtre, semble reposer et dormir, paradis du rêve et de la fraîcheur, au milieu des brutales réalités que la guerre et ses horreurs déchaînent autour d'elle.
Malgré la bienveillance constante dont nous sommes entourés, nous ne pouvons encore circuler seuls et courir aux positions comme l'envie furieuse nous en prend tandis que le canon continue à faire entendre sa voix dans la montagne. La journée se passe assez tristement sous un déluge d'eau. La soirée s'achève dans un orage terrible; les roulements du tonnerre se confondent bizarrement avec, ceux du canon, agrandis formidablement par l'écho des gorges profondes de la vallée de la Kriva.
UN COMBAT VU DE PRÈS SOUS LE FEU DES BULGARES 19 juillet.
La pluie a cessé au milieu de la nuit en même temps que l'orage et, comme si ce fût un signal, la canonnade a repris, violente, hachée, plus proche que jamais. Nous n'y tenons plus d'impatience quand, grâce à Dieu, l'autorisation de se rendre au front nous est accordée. Le temps de seller nos chevaux et nous disparaissons hâtivement par la sortie nord d'Egri-Palanka; nous remontons la Kriva en suivant la route qui en longe les bords et qui mène au col de Deve-Bajir et à Kustendil. Au confluent de la Kiselitza nous l'abandonnons et, par un chemin en lacets que s'efforce d'améliorer une compagnie du génie, nous montons à Zedilovo. En bas, sur la route, passent deux compagnies d'infanterie qui appuient vers la droite pour renforcer la chaîne de tirailleurs; un peu au delà, une section de télégraphistes réparent la ligne télégraphique d'État dont: les poteaux arrachés pendent lamentablement au-dessus du lit de la rivière. A notre gauche, trois ou quatre shrapnells fusent au-dessus d'un coteau boisé où crépite la fusillade. Nous continuons à monter, péniblement, car le chemin est dur et la pente fort raide. Mais notre ardeur est stimulée par les détonations qui semblent très proches sur l'autre revers de la hauteur que nous gravissons. Parvenus au sommet de notre ascension, nous nous apercevons qu'un ravin très profond nous sépare encore du sommet même de Zedilovo où nous distinguons des pièces en batterie et quelques sections d'infanterie déployées tout autour. Après avoir abandonné nos chevaux, nous dégringolons dans un thalweg parsemé de caissons et, à nouveau, nous remontons vers la crête, au milieu d'un petit bois dont, les arbres, marqués de trous ronds et hachés par places, indiquent la, violence du combat qui s'est livré là. Au milieu du bois, deux ou trois chaumières abandonnées achèvent de brûler, répandant une odeur fade de cendres chaudes. Le long du chemin, des artilleurs serbes gravissent eux aussi la pente, portant chacun deux cartouches à obus. La longue théorie qu'ils forment ainsi relie d'une chaîne continue les caissons du parc d'artillerie que l'on a dû laisser en bas avec les attelages, aux pièces montées là-haut, à la bricole, dans un terrain impossible, avec leurs caissons de premier ravitaillement.
Nous arrivons à la batterie postée légèrement en arrière de la crête. Les quatre pièces sont là, mais, à notre grande surprise, au lieu de rester dans les encastrements construits avec soin pour elles et où demeurent encore leurs caissons, elles ont été poussées en crête, à peine au défilement de l'homme debout. La raison nous en est bientôt donnée par le très distingué commandant de la batterie. Imperturbable, pendant que quelques balles bulgares passent en sifflant autour de nous, il nous explique les phases du combat qui se termine. Zedilovo forme en avant du confluent de la Kriva et de la Kiselitza une espèce de coin qui s'enfonce entre les deux lignes des armées adverses. Sa possession est d'assez grosse importance, car elle permet à celui qui le tient d'assurer sur les flancs de la position ennemie une convergence de feu en concordance avec les éléments moins avancés de la ligne. La carte parle d'elle-même aux yeux. En résumé, cette hauteur jouit de tous les avantages et de tous les inconvénients d'un saillant.
Avant-hier, 17, les Bulgares en étaient encore maîtres, quand, par une attaque brusquée, les Serbes, profitant du défilement que donnent les nombreux angles morts d'un pays aussi découpé, se jetèrent sur les avant-postes bulgares au moment d'une relève et les repoussèrent sur la ligne frontière qui constitue leur position principale de défense. Immédiatement, de l'artillerie fut amenée sur Zedilovo, avec la plus grosse peine, il est vrai, mais, dès le 18, elle se trouvait en mesure d'ouvrir le feu et de gêner considérablement les éléments avancés de l'ennemi. Celui-ci ne se tint pas pour battu, et, cette nuit, à 3 h. 1/2 du matin, il dirigea une attaque sur Zedilovo, attaque prononcée par un régiment entier à 4 bataillons, appuyé par 3 batteries de campagne et une batterie d'obusiers en position sur les crêtes de Sivri-Tépé. On nous les montre d'ailleurs, et à la jumelle je distingue notamment très bien l'une d'elles, dont les quatre pièces se silhouettent sur le revers d'une pente descendant vers le Karakol de Deve-Bajir.
L'infanterie bulgare attaqua en deux colonnes, fortes de deux bataillons chacune, l'une venant directement de Sivri-Tépé, l'autre de Deve-Bajir et de la maison douanière qui, à la frontière bulgare, se trouve au haut du col que gravit la route d'Egri-Palanka à Kustendil.