L'Illustration, No. 3675, 2 Août 1913
Part 2
CE QUE LES BULGARES EN ONT FAIT, DANS LA RAGE DE LEUR DÉFAITE _Phot. R. Puaux et F. de Jessen._
Un blessé, sur un brancard, est porté... par des paysans turcs. Les Turcs ont ôté leurs ceintures de flanelle rouges, vertes et jaunes. Elles forment un petit matelas doux, sur lequel repose le corps du soldat grec. A les voir aller si doucement, si lentement, ces braves Turcs, pour que le blessé ne souffre pas, on est ému. Qui aurait prédit, il y a quelques mois, que Turcs et Grecs se réconcilieraient au chevet des nobles blessés qui les délivrent du joug bulgare? Autre brancard, également porté par quatre Turcs robustes. Je reconnais un képi de lieutenant; il couvre la figure; les mains sont croisées, comme pour prier. Elles sont jaunâtres... des mains de mort: «Il est mort?--Oui, madame.» Je descends de cheval pour lui baiser la main; les soldats le découvrent: une figure de cire, très jeune. Les soldats ont voulu l'accompagner jusqu'à l'ambulance du bataillon: «Il avait vingt-sept ans, madame, il connaissait cinq ou six langues; sorti des Evelpides, il avait achevé ses études en France. Nous l'avons vu se battre, madame, pendant la dernière guerre, comme un héros; il a pris part à toutes les batailles. Ce matin, il nous conduisait en chantant avec nous. La balle l'a trouvé. Il est tombé: «_Ne vous occupez pas de moi, mes braves, allez, je n'ai rien_», qu'il disait. Il s'est traîné jusqu'à la première tranchée bulgare. Il a reçu là, voyez, madame (et le soldat qui parle me montre le bas du corps traversé par la baïonnette) un coup de baïonnette et il est tombé en souriant, tel que vous le voyez là. Nous l'avons vengé, je vous assure. Il était si bon pour nous, ses _enfants_, comme il nous appelait.» Et les yeux des soldats sont pleins de larmes.
UN CHAMP DE DOULEURS ET DE GLOIRE
... Un immense champ de douleurs. Ils sont tombés là par centaines, les braves soldats de la Grèce! Ah! «cette guerre n'a pas de grandeur!» Je viens de lire cela dans un article du _Temps_! Que ceux qui écrivent, ignorants des choses, viennent voir!
Les braves gens sont mutilés; les fusils bulgares, très anciens, font de très mauvaises blessures: des os brisés, des chairs qui pendent, des têtes déformées, sanguinolentes. Ils sont là, les blessés de la bataille de Kilkiz. Ils sont 1.500! Je l'apprends du médecin en chef, Anagnostanas, un homme de coeur, très énergique et très capable. Il va et vient, court, donne des ordres, les exécute lui-même, tant le personnel est insuffisant. Tout d'un coup, on entend chanter... Les blessés chantent. La douleur des blessures crispe leurs traits; leur âme reste intacte; elle chante. Et leurs voix tremblent. Ils pressent des deux mains la blessure; le corps se tend, contracté par la douleur, et se redresse... Un cri? une plainte? Non: «_Ke s'ti Sofia_!» Je me mets à pleurer; je ne puis plus... Douleur et héroïsme marchent la main dans la main. Nous ne sommes pas habitués à voir cela. Nos maîtres nous ont dépeint la guerre comme chose horrible: comment une chose si grande, si sainte, serait-elle horrible? Je n'éprouve qu'un seul besoin: m'agenouiller et prier. Prier pour qu'ils aillent à Sofia, pour que les Grecs soient victorieux, pour... ne faire qu'un avec ces soldats... Communier à la même coupe d'héroïsme et de douleur. Je vais de brancard à brancard. Ils me sourient gentiment. «As-tu de la famille?--Oui, mais maintenant, la famille...» Ils en parlent comme d'une chose lointaine, à laquelle ils pensent peu. «Alors, vous êtes victorieux?» Aussitôt leurs yeux s'allument; c'est bien la seule question qui leur va au coeur. Elle prime tout, maintenant, la victoire ailée de la Grèce. Ces gens ne sont plus des hommes, ils sont des héros. Ils ne pensent plus à leur famille, ils aiment leur patrie. Et je suis bien de leur avis: il n'est pas d'intérêts, il ne doit pas exister de sentiments que l'amour de la patrie ne puisse absorber.
Allons vers l'état-major de la 2e division. (J'ai oublié de dire que les 1.500 blessés sont ceux de la 2e division seulement.) Nous voici sur le champ de bataille. Des morts, des morts par centaines, tombés de ce matin et déjà défigurés par la grande chaleur. Ah! les Grecs ont payé cher leur victoire. Les Bulgares s'étaient fortifiés sur les hauteurs depuis la prise de Salonique,--tant ils avaient peu l'intention d'attaquer les Grecs! Des tranchées faites avec tout l'art militaire, où des centaines de Grecs sont venus trouver la mort. La plupart des cadavres sont au fond, percés de coups de baïonnette, affreusement déchirés.
Un soldat mort, de physionomie très sympathique, serre quelque chose dans la main: une carte postale avec sa photographie. Je lis: «Mourir pour la patrie est une si belle chose! Peu d'instants avant ma mort. A envoyer à ma mère, Maria Stavron en Th...» Il n'a pas eu le temps d'achever l'adresse. La mort est venue lui fermer les yeux avec la pensée de sa mère et de la patrie sur ses lèvres. Un autre corps étendu... une photo par terre, celle d'une jeune fille, probablement une fiancée; une enveloppe sale: «Pour la patrie, je te perds». L'écriture est mal assurée, à peine lisible. Aurait-il aussi eu le temps d'écrire cela juste avant de mourir?
Une fumée épaisse nous aveugle. C'est à peine si on respire. Nous sommes à une centaine de mètres de Kilkiz. Le nid des comitadjis brûle: «Qui a mis le feu, soldat?--La malédiction de Dieu, madame!»
On entend des détonations; des cartouches, des obus éclatent; aussi des mines; un vrai nid à dynamite. Le feu en aura raison Toutes les maisons brûlent; de grosses gerbes d'étincelles. Voici une maison qui vient de prendre feu. Par les fenêtres, de grandes langues rouges sortent et lèchent le mur. Puis, un grand fracas: le toit croule et nous voyons l'immense brasier faire face au ciel.
On croirait des milliers d'êtres vivants, tous habillés de rouge, exécutant les sports les plus extraordinaires. Tantôt ils se poursuivent, s'attrapent, se renversent, se jettent pêle-mêle; tantôt ils s'étirent immensément longs et veulent atteindre le ciel qui assiste impassible à leurs jeux. Et, au milieu de tout cela, leur rire: le sinistre rire du feu. La destruction contente de sa destruction propre. Puis, par les rues chaudes, à l'atmosphère asphyxiante, les soldats vainqueurs circulent. Ils ont l'oeil sauvage et le sourire aussi. Où sont les troupiers doux et tranquilles avec lesquels j'ai fait campagne, eux qui répugnaient si noblement au spectacle de Janitza brûlée par les paysans? Ils sont noirs de fumée, noirs du désir de vengeance. La haine contracte leurs traits. Ils sont contents des flammes, contents de voir des morts, du sang. Une femme, une vieille bulgare, se sauve, vraie ruine, du milieu des ruines. Sa maison vient de prendre feu. Elle lève les mains vers le ciel, appelle la malédiction de Dieu et serre contre sa vieille poitrine une malle d'osier... Les soldats rient... «Aide la femme, dis-je, à sauver ses affaires, soldat.--Madame, non!... malgré le respect que je te dois; cette femme est bulgare; elle abritait des comitadjis qui tuaient les femmes et les enfants grecs et brûlaient les villages.» Le soldat me toise, dur, intraitable, presque mauvais. Voyant qu'il n'y a rien à faire, je réplique: «Fais comme tu veux, mais n'oublie pas tes titres de noblesse. Tu es Grec, c'est-à-dire noble.» Je reviens vers mon mari. Déjà la maison de la vieille commence à crouler; au milieu des flammes, je vois un soldat qui aide la femme à retirer quelques débris. C'est le soldat qui se souvient.
AU QUARTIER GENERAL DU ROI CONSTANTIN
Vendredi soir.
... Le roi, les princes André et Alexandre, le Diadoque vont et viennent sur le quai de Kilkiz, encombré de soldats, de chevaux, de matériel de guerre. On embarque des troupes. Elles chantent, et, quand le train s'ébranle, les zitos deviennent frénétiques.
La nuit tombe, tout de suite, comme une chose décisive, tel le destin. Des petites bougies circulent, faibles lumières au milieu de l'ombre générale, tel l'effort humain dans le grand mystère qui nous enveloppe. Des caisses d'obus à côté les unes des autres; elles forment la table du roi. D'autres assemblées plus loin: celles de l'état-major. Des bougies plantées dans les goulots de bouteilles singent les lampes. Les officiers mangent et devisent gaiement. Nous aussi. Où dormirons-nous? Une fois de plus à l'hôtel de la Belle Étoile. Notre éternelle couverture de laine, qui s'enorgueillit déjà de la crasse de deux campagnes, est encore à l'honneur. Comme on dort bien à ciel ouvert!
Doïran, 7 juillet.
... Ce matin, à Kilkiz, avant le départ du train royal qui nous emmène aussi à Doïran, le roi nous aperçoit: «Bonjour, madame. Avez-vous chaud?» La chaleur est terrible. Il rit, et s'en va vers son wagon, les mains dans les poches, comme un autre homme. Je ne peux encore me persuader qu'il est de chair et d'os comme nous... Sur tout le trajet, des soldats, noirs comme des nègres, accourent. Leur roi passe; ils veulent le saluer. Le train s'arrête. Un convoi de marchandises est en face. Sur le toit, les marches, la machine, les soldats grimpent, fiévreux du désir de voir le roi.
Nous avons pris quelques photographies. Ah! si j'avais pu emporter avec moi, bien scellée, l'expression de ces gens acclamant le souverain. Les yeux braqués sur lui, ils le dévorent. Lui se montre et salue en souriant. Les soldats crient: «Mène-nous à Sofia, à Constantinople, où tu voudras. Nous sommes prêts à mourir pour te suivre et servir la patrie!» Je pleure comme un enfant. Beaucoup de soldats ont aussi des larmes dans les yeux.
Un moufti (prêtre turc), vieux, très vieux, fend la foule des soldats: «Le roi, je veux voir le roi!» Le roi se montre. Le moufti raconte ce que les Turcs ont souffert sous le joug bulgare et lève les mains au ciel pour appeler la bénédiction d'Allah sur le souverain hellène.
A Doïran, nous descendons. Un joli lac sympathique, plus joli que celui de Janina. Sur une des collines de la rive, en face de nous, la ville est pittoresquement bâtie. Le canon gronde. La bataille continue. Les Bulgares, qui se sont rageusement battus à Doïran, ont reculé depuis hier nous laissant 9 canons à tir rapide, des caissons et des vivres! De quoi enrichir notre service d'arrière: sacs de riz, de farine, de sucre, de haricots, par milliers. Ils sont là, entassés, formant d'épaisses murailles à l'ombre desquelles les soldats grecs dorment paisiblement. Nous rencontrons de vieilles connaissances. On cause de la bataille qui se poursuit. Nous avons encore beaucoup de pertes. Les blessés arrivent par centaines. Sur un brancard, un officier blessé. Il l'a déjà été à deux combats, en Macédoine et en Epire. Cette fois, il tient le record: 14 blessures! Je lui serre la main et le félicite. Indifférent à mes félicitations, il me répond par les phrases de tous les Grecs en ce moment: «Nous allons les reconduire à Sofia, nos anciens alliés. Nous sommes des gens polis. Nous raccompagnons toujours les gens chez eux quand ils viennent nous faire visite. Avez-vous quelques nouvelles à m'apprendre?--Notre armée avance toujours.--Je suis content. Et toi, qu'est-ce que tu fais, ici?--Je traduis tout ce que vous faites à mon mari qui est Français.--Alors, tâche de bien traduire. _Mes soldats ont été des héros_. Traduis bien cela.»
Nous couchons au bord du lac. Une douce soirée. Comme elle est loin de la guerre! J'aimerais tant que les choses prissent part à notre état d'âme. Quatre télégraphes optiques sont postés là, tout près de nous. Ils sont en train de causer avec ceux de la montagne. Curieuse confusion toute faite de silence et de lumière: les petits points lumineux, rapides comme l'éclair, apparaissent et disparaissent. Des yeux, de grands yeux lumineux qui s'ouvrent tout grands pour dire la joie de l'âme grecque, qui se ferment pour la cacher précieusement. Sur le sable, de petits groupes d'officiers, des soldats, causent.--«Zito!»--Un zito du télégraphe optique. Il est bien défendu à ceux du télégraphe de répéter quoi que ce soit. Mais lorsque c'est une grande et bonne nouvelle... Voyons, est-ce qu'on retient son âme comme ça, comme on veut, à l'allemande? Elle vole, emportée par l'enthousiasme, et la parole la suit, ailée comme elle et insaisissable. En un clin d'oeil nous sommes tous debout: «Quelle nouvelle? Dites vite. Oh! mais dépêchez-vous.» Les mains de l'officier qui lit le télégramme tremblent, sa voix aussi: «La 4e division ayant rencontré l'ennemi lui a cassé les reins; elle a pris 15 canons, des caisses de munitions, des vivres, etc..» Nous nous embrassons tous de joie... On porte le télégramme au roi. Nerveux, il se lève et fait quelques pas. Il rayonne.
«Zito!» Encore une fois, l'oeil, le grand oeil lumineux de l'armée s'est ouvert: «La 2e division a pris 12 canons, fait 460 prisonniers dont 17 officiers!»
Quelques silhouettes de soldats se détachent dans l'ombre. Ils lavent leurs pieds dans l'eau du lac... «Je lave mes pieds pour l'entrée à Sofia!--On dirait que tu vas entrer dans un sanctuaire. Moi, pour l'entrée à Sofia, je mangerai de l'ail, du piment, je boirai beaucoup d'alcool...--Veux-tu te taire? De l'alcool pour un soldat grec!--Qu'est-ce que tu veux, mon vieux? Moi j'ai le sens de l'harmonie: je rentre propre chez les propres, sale chez les sales.» ... Et puis, plus rien. Tout le monde dort: roi, princes, officiers, soldats, égaux dans le sommeil comme dans les joies qu'ils viennent d'éprouver.
L'ESPRIT DU SOLDAT GREC
Gare de Doïran, samedi 12 juillet 1913.
Tous les jours nous rayonnons un peu partout pourvoir l'armée qui avance.
Le paysage est joli. Nous rencontrons des troupeaux entiers de boeufs, de moutons, de chèvres. Dès qu'ils sentent l'auto, ils chargent. Les soldats bergers rient de tout coeur. Nous avons atteint un col. Maintenant, la route descend en cascade rouge jaune, et le soleil donne dessus comme pour éclairer une belle chose. Une ligne indéfinie de chevaux d'artillerie, de mulets: c'est l'artillerie qui marche bon pas; des caisses de cartouches; des ambulances; comme c'est joli! Notre auto rejoint la ligne mouvante. Les hommes chantent...
Un pont détruit. Le génie, en six heures, a établi dans le ravin une route provisoire. La descente en est raide et la montée plus encore. Des hommes accourent pour aider les chevaux, les boeufs: «Hui! hé! en avant, _s'ti Sofia_! (à Sofia!)» Et quand l'escalade a réussi, que le canon est en haut de la pente, ils le regardent, comme des amoureux. Ah! il est là «_leur canon_!» Ils lui parlent comme à un être humain: «Combien as-tu mangé de Bulgares, trésor? Beaucoup, hein?--Ah! t'es un bon zig!--Va vers Sofia.--Au revoir! à Sofia!»
Notre auto est une forte et belle machine. Elle prend plusieurs fois son élan, ronfle, tempête, essaye de gravir la pente, roule impuissante en arrière. Les soldats rient: «Attends, ma cocotte, suffit pas d'avoir la rage des Puissances pour surmonter les obstacles. Tu vois, tu roules en arrière comme elles. Il te faut des Grecs pour te remonter, comme il faut des Grecs pour secouer la Mère (l'Europe)»...
Dix, vingt hommes s'y mettent. Ils s'emparent de la puissante auto. Ils l'enlèvent littéralement avec nous dedans. Nous voilà en haut. Comme je les félicite: «Nous sommes du génie, madame, et le génie triomphe de la matière!--Bravo! _Kala ta lei_ (il parle bien)» Ses camarades sont contents de lui!... Leur officier les contemple. Son regard est humide d'affection, de tendresse, aussi d'admiration pour «ses enfants».
--Ils n'ont pas dormi depuis deux jours, mes gaillards, madame. Ils marchent, ils réparent les ponts, font des routes et, s'ils rencontrent l'ennemi, ils livrent bataille. Hier, nous avons fait prisonnière une compagnie. Elle était là, sur la colline, en face. Nous avons commencé la fusillade; ils ont levé le drapeau blanc. Ils iront rejoindre les Bulgares qui font le siège... d'Athènes...
Sur une colline, 5 canons bulgares. Des cadavres les gardent... Et nous arrivons à Strumitza, petite ville étouffée dans la vallée. Le mufti (prêtre turc) vient à nous: «Ah! nos frères les Grecs! (Et ils disent cela à Jean, qui est Français; pas de Grecs là, donc ils ne flattent pas). Enfin, ils sont partis, les Bulgares! Combien nous avons souffert! Ils ont massacré deux cents d'entre nous, parce que nous refusions de parler bulgare. Ils ont pris aux Grecs leur église, à nous la mosquée. Il n'est pas resté femme ni jeune fille dans la ville qui n'ait été violée; celles qui voulaient résister ont été massacrées. Ah! comme les Grecs sont civilisés! Avec eux nous vivrons comme des frères.»
... A travers une nuit sans étoiles, notre auto nous ramène à Doïran.
RENCONTRE DE VAINCUS
Lundi, 14 juillet.
On annonce un convoi de prisonniers bulgares, butin vivant. Nous accourons.
Au loin, une très grande masse mouvante. Grise dans la poussière grise, elle se confond avec elle sans en acquérir la légèreté. On dirait qu'on pave la route, tellement la marche de ces hommes qui viennent vers nous martèle le sol. Deux haies brillantes, de forme mince et effilée: ce sont les baïonnettes grecques qui jouent, fins papillons d'argent, dans un soleil aux teintes chaudes du cuivre. Une pause. Les prisonniers bulgares, .1.400 à 2.000, sont assis, boivent de l'eau, mangent du pain. Les soldats grecs vont de l'un à l'autre, leur portant des cigarettes et leur sourire. Une expression de bête fauve erre sur les figures rousses des Bulgares. Leurs officiers me regardent brutalement. Mon kodak leur fait horreur. Et, comme je le braque sur eux: «Madame, ça ne nous fait pas plaisir, ça! Otez votre appareil.» Et sur quel ton! J'en prends un aussi dur: «Est-ce que je vous demande si ça vous fait plaisir?» Mon petit appareil a fait son affaire... En route, la masse grise!...
Un grand vent nous arrive, le vent du Vardar. Il a vu la guerre tout l'hiver: aussi sait-il faire la guerre. Le lac de Doïran montre ses dents blanches. Autour de nous le sable de la rive vole en poussière fine. Tentes, abris, tout est emporté; il fait même froid. Mais les officiers qui me surnomment «_la filleule de l'armée_» me donnent asile. Partout où je vais, chacun m'offre quelque chose: un morceau de fromage, un biscuit, du cognac. Tous les soldats ne savent quoi faire pour me rendre service. Ils m'appellent «camarade». Mais avec quel respect! Je suis fière de m'entendre appeler ainsi. Camarade des héros!
En route pour le pont. Un grand pont en fer de 200 mètres que les Bulgares ont fait sauter. Le génie le répare. Le roi et les princes s'y rendent et nous les suivons. Le roi grimpe sur l'échelle, alerte et souple. A le voir ainsi, je ne peux pas me mettre dans l'idée qu'il est le roi: «Vous êtes un drôle de roi, Majesté!--Ah! je ne suis pas assez digne, hein?--Si, vous êtes très digne!--Qu'est-ce qui me manque, alors?--Rien: vous avez tout ce qu'il faut pour être roi, et plus qu'il ne faut...» Il rit, avec son bon rire franc et simple, et ses oreilles remuent; elles ont l'air d'accompagner les mouvements de sa pensée, rapide et saccadée: «Majesté, vos oreilles remuent; elles indiquent bien ce que vous pensez.» Il rit, puis, d'un bond, il se sauve à l'autre bout du pont. Il est très simple, oui, mais... autant, le regard doux et rieur, il est «le roi gamin» quand il plaisante avec vous, autant il devient ferme et pénétrant quand iï vous dévisage pour vous connaître. Lorsqu'il a cette attitude, aucune familiarité n'est permise. Tout à l'heure il paraissait être mon égal. Maintenant, il est mon roi. Tant, mieux. Je ne voudrais pas d'un roi qui serait mon égal.
LES CRIMES BULGARES DE DEMIR HISSAR ET SERÈS
Station de Hadji-Beylik, 15 juillet.
Hier une occasion s'est offerte d'aller en camion automobile à Serès. Les Bulgares n'ont abandonné la ville qu'après l'avoir brûlée. Cent soixante des habitants ont été massacrés. Nous avons passé par Demir Hissar, délicieuse petite ville bâtie sur la colline, avec son pont couché sur les rochers, et ses cyprès au rêve turc. Des femmes, des enfants vont et viennent, des loques humaines, avec des figures de grande douleur et de grand désespoir. Un blessé se promène par les rues. Il a eu une aventure étrange. Avant de fuir, les Bulgares ont fait battre le tambour, ce qui, en tout pays, annonce aux habitants une communication importante. Ceux de Demir Hissar sortent donc en masse. Les soldats saisissent le métropolite, les prêtres, les notables, 150 hommes en tout, et les conduisent à l'école bulgare. Dans la cour, un immense trou, fraîchement creusé. On les fait asseoir autour. Les pauvres gens comprennent. Le grand trou va être leur tombe. Ils sont là qui le regardent, et ils sourient comme des martyrs. Ils vont partir pour commencer la grande vie, celle que le Temps n'achève pas. Ils verront de là-haut l'armée hellénique victorieuse prendre possession de la terre qu'ils ont défendue pendant leur courte vie terrestre, qu'ils ont conservée grecque. Et ce sera leur oeuvre.
La baïonnette bulgare fonce et s'enfonce, dans une fureur de bête fauve. La chair frémit et se revêt de rouge. L'âme sourit et se revêt d'or. Un coup de baïonnette enlève la barbe du métropolite, avec le menton. Un autre fait voler les yeux qui tout à l'heure, vivants encore, contemplaient l'humanité. Un autre arrête la vie du coeur qui sentait déjà l'éternité. Des doigts, des bras, des pieds, sont arrachés, jetés pêle-mêle. Elle hache, la baïonnette bulgare! Et ce hachis humain, ces masses qui n'ont plus de forme, les Bulgares les regardent. Ils ricanent, ils se redressent... Comme ils sont braves, les soldats du roi Ferdinand, les «Japonais de l'Europe», les «Prussiens des Balkans»!...
Mais voici l'armée grecque!... Les cadavres restent, les assassins s'enfuient. Et le blessé raconte: «Après la première blessure, j'ai fait le mort. Quand ils sont partis, je me suis levé: les soldats grecs étaient là.»
Des femmes passent: «Je n'ai plus de fils, madame, mais les Grecs sont là... Notre petite ville devient grecque. Gloire à Dieu!» Et une autre: «Mon père de quatre-vingt-quinze ans est mort. Mais vous avez vu son cadavre: il souriait à la grande Grèce!»
LETTE LEUNE.
_Photographies René Puaux._
_Emmenés «comme otages», le 13 juillet, par les cavaliers de l'arrière-garde bulgare, ces malheureux furent sauvagement exécutés à cinq cents mètres de la ville; c'est là que M. René Puaux, correspondant du «Temps», put prendre, quatre jours après, entre autres photographies, celle qui est reproduite ici, irrécusable et affreux témoignage d'une barbarie sans nom._
_Voir les autres photographies publiées en supplément._
UNE BATAILLE DE QUATRE JOURS
LES PHASES DE LA VICTOIRE DE NIGRITA-KILKIZ-DOÏRAN
Doïran, juillet 1913.
Lorsqu'on étudiera sans parti pris et dans le calme nécessaire les guerres d'Orient de 1912-1913, on devra reconnaître à la bataille de Nigrita-Kilkiz-Doïran une importance plus grande encore qu'à celle de Lule-Bourgas.