L'Illustration, No. 3675, 2 Août 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3675, 2 Août 1913
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
__Supplément à L'ILLUSTRATION du 2 Août 1913.__
LE DOSSIER DES MASSACRES D'OTAGES PAR LES BULGARES
_Photographies Jean Leune.--Voir l'article à la page suivante._
LE MASSACRE DES OTAGES DE SERÈS
_Le compte rendu, par M. Jean Leune, de l'horrible découverte qu'il a faite le 21 juillet, avec deux de ses confrères, aux environs de Livounovo, ne nous est pas encore parvenu. Mais nous avons reçu ses photographies, et le commentaire en avait paru dès le 24 juillet dans le récit télégraphié par M. Georges Lourdon au_ Figaro, _et que nous reproduisons ici:_
Une horrible découverte a été faite, avant-hier soir, par quatre d'entre nous. Je citerai leurs noms, car il importe que nul ne puisse suspecter l'exacte relation que j'en vais faire. Ce sont M. et Mme Leune et M. Laporte. Celui-ci, Français, représente ici le _New-York Herald_. M. Leune, jeune homme de vingt-deux ans, licencié d'histoire et qui prépare une thèse de doctorat, a suivi, en vue de celle-ci, toutes les opérations de l'armée grecque depuis dix mois et il les a suivies infatigablement dans les conditions les plus pénibles, en compagnie de sa jeune femme, une Grecque de Constantinople. Couchés tous deux sous la tente, dans la neige, et le sac au dos, suivant à pied le chemin de l'armée, M. Leune, petit-fils d'un célèbre universitaire, n'a rien dit dans les correspondances qu'il a envoyées à _L'Illustration_ ni des fatigues que sa femme et lui ont endurées, ni de la popularité qu'elles leur ont gagnée parmi toute l'armée, mais, pour l'avoir surprise, je ne me retiendrai pas de porter témoignage en faveur de compatriotes.
Donc, avant-hier, sur des indications qu'on nous avait données, nous nous dirigeâmes tous quatre à quelques kilomètres au nord de Livounovo, à droite de la route qui suit la Strouma, en partant du lit desséché d'un affluent de cette rivière dont les cartes ne donnent pas le nom. On nous avait dit: «Vous trouverez dans un champ de maïs et dans les environs de ce champ les cadavres de quelques-uns des otages de Serès.» Peut-être vous souvenez-vous, en effet, de cette nouvelle que donnèrent les journaux qu'en quittant Serès, sous la menace de l'armée grecque, les Bulgares avaient emmené un certain nombre d'otages, dont on ne savait ce qu'i's étaient devenus. Leurs cadavres, c'étaient leurs cadavres, dont on nous indiquait la place. Nous cherchâmes longtemps; nous avions les points de repère, la rivière desséchée, le bouquet d'arbres, le chemin, un vallonnement entre deux monticules. Enfin, l'un de nous fit: «Nous approchons.» Une acre odeur de putréfaction nous saisit aux narines, cette odeur chaude, pénétrante, persistante et ignoble à faire défaillir, de fermentation des chairs, dont j'ai déjà éprouvé, à Casablanca, l'atroce nausée. Elle nous guide; nous découvrîmes un cadavre, puis un autre, et quel cadavre!
Mais la nuit approchait et nous n'avions pas eu le temps de faire en nous les réserves d'énergie nécessaires. Nous décidâmes de remettre au lendemain matin notre sinistre recherche. C'était hier, j'ai les yeux pleins encore de l'épouvantable vision. Nous en avons trouvé sept. Le premier est éloigné du second de deux cents mètres, et trois cents mètres séparent celui-ci des quatre autres, disposés presque parallèlement à quelques mètres de distance, le dernier est juché sur un talus, à uns quinzaine de mètres. Celui-ci a trébuché sans doute; il a perdu sa chaussure et n'est tombé que deux mètres plus loin; cet autre, frappé dans le dos, est tombé sur la face et tout son corps est déjà à demi enfoncé sous ia coulée des pluies dans la terre meuble d'un champ. Un troisième a reçu sur le crâne un terrible coup de fusil, asséné avec une telle force que la crosse brisée a été lancée à un mètre de lui, et, un peu plus loin, dans un buisson, nous retrouvons le fusil auquel s'adapte exactement la crosse, et couvert de sang coagulé auquel adhèrent les cheveux; il est encore chargé de ses cinq balles.
Près d'un autre cadavre, nous trouvons aussi une crosse brisée, mais l'assassin, sans doute, a remporté son fusil. Un cinquième, couché en croix sur le dos, les mains et les doigts crispés dans le sol, montre un visage noir, une bouche ouverte qui semble hurler encore d'épouvante. Il me rappelle ces deux cadavres pétrifié? que l'on voit à Pompéi: membres tordus et bouches ouvertes, comme s'ils n'avaient pas cessé, à travers les siècles, de crier sous la morsure de la lave.
Ayant souci de ménager la sensibilité de ceux qui me lisent, je n'insisterai pas davantage sur l'horreur de ce spectacle. Je ne vous dirai rien de la volonté qu'il nous a fallu pour poursuivre, le nez bouché et les yeux glacés d'horreur, notre sinistre reconnaissance, mais il était nécessaire qu'elle fût accomplie.
Nous avons photographié ces affreux débris et ces photographies seront publiées. On saura que ce sont là, entre autres, des victimes d'une armée régulière et non de comitadjis que l'on désavoue. Car ces notables de Serès furent les prisonniers de l'armée, emmenés par l'armée en retraite. Et les malheureux que nous avons devant nous n'étaient pas des paysans de la contrée où nous les retrouvions, c'étaient des gens de la ville, bien habillés, avec des costumes de drap ou de serge, des bottines neuves, des chaussettes, des chapeaux, enfin des messieurs. Et ils sont bien de Serès, car trois d'entre eux purent être reconnus et identifiés.
La guerre est une oeuvre horrible.
GEORGES. BOURDON.
LES BLESSURES DES BALLES BULGARES
_M. Hubert Pernot, professeur de néo-grec à la Sorbonne, nous envoie de Corfou, la lettre suivante:_
Corfou, 21 juillet 1913.
Je vous adresse ci-inclus trois clichés d'une gravité particulière.
Sur 490 blessés du combat de Kilkiz, arrivés récemment de Salonique à Corfou et soignés actuellement dans les hôpitaux de cette ville, 7 représentent des blessures que les chirurgiens attribuent à l'emploi de balles dont on a enlevé la partie supérieure et sur lesquelles on a fait une incision en forme de croix pour les rendre plus meurtrières. La balle ordinaire pénètre dans les tissus et en ressort souvent sans aucun dommage pour le blessé. Un exemple caractéristique est celui d'un soldat d'ici que j'ai vu et photographié: la balle lui est entrée sous l'oreille droite; elle est ressortie sous l'oeil gauche; il a continué à marcher durant une heure et demie; aujourd'hui il est parfaitement guéri et voit également bien des deux yeux.
Avec les balles en question le cas est tout différent:
La photographie 1 représente l'entrée de la balle, une lésion assez légère et qui, sur la photographie, paraît même plus grave qu'elle n'est en réalité. La photographie 2 représente la sortie, chez le même blessé. Il se nomme Koulouras (Anargyros), né à Hydra, 2e corps d'armée, 7e régiment d'infanterie, 9e compagnie. Il est actuellement soigné par le docteur Sgourdéos, de Constantinople, qui est major volontaire. Ce? deux clichés, comme le suivant, ont été pris par moi.
La photographie 3 représente la sortie du projectile chez Arabatzi (Apostolos), de Bouraza, province de Larissa (5e corps d'armée, 23e régiment, 7e compagnie), blessé à Kilkiz, comme le précédent.
Il va de soi que les soldats, blessés par ces projectile? ailleurs qu'aux membres, ont dû rester sur le terrain, et il est probable que la proportion 7/490 est inférieure à celle des projectiles semblables employés.
Blessures causées par des balles bulgares, dites _dum-dum_, photographiées dans un hôpital de Corfou par M. H. Pernot.
Ce numéro contient:
1° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 14: SOPHONISBE, de M. Alfred Poizat;
2° Deux pages supplémentaires sur les MASSACRES EN MACÉDOINE;
3° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
L'ILLUSTRATION
_Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 2 AOUT 1913 _71e Année.--N° 3675._
LA PETITE ILLUSTRATION
_Nous commencerons dans le prochain numéro de_ La Petite Illustration _(série roman) la publication d'une oeuvre profondément originale et émouvante de_ M. GASTON RAGEOT: __La Voix qui s'est tue.__ _Nous publierons ensuite le grand roman, si attendu, auquel travaille encore le maître de la psychologie contemporaine,_ M. PAUL BOURGET: __Le Démon de midi.__
COURRIER DE PARIS
LES OMBRES
Dieu n'a peut-être créé le rayon que pour nous donner l'ombre.
Si l'ombre est, en effet, la fille du rayon, elle est parfois--bien que diversement--aussi belle que lui. Elle l'explique, le fait valoir, le formule et l'achève. Elle est, par opposition, son calme et son repos. Elle le disperse, et l'étale comme un baume.
C'est seulement en pleine nature, et l'été, sous le ciel libre et mis à nu, hérissé de lumière, que je jouis des ombres. Elles passent pourtant inaperçues de la plupart des hommes qui ne se doutent pas de ce que serait le monde si tout à coup, par toute la terre, de toutes les surfaces où, comme de grands et petits oiseaux momentanément immobiles, elles sont éployées... les ombres s'envolaient!... Oui... Le temps de tourner la tête, et plus d'ombres! Si nos yeux, qui ne s'occupaient pas d'elles, étaient attirés, ramenés soudain vers la place, immense et dévastée, qu'elles meublaient tout à l'heure, et que nous fussions, en un éclair, terrifiés de leur disparition et aveuglés de leur absence! Effroyable pensée qui nous disloque, et que repousse en nous tout ce qui s'émeut! tellement l'ombre s'impose au désir des sens, à l'instinct du coeur, à la sagesse du rêve. Elle est une nécessité, physique et idéale.
Aussi, que les ombres, me plaisent! J'aime vivre avec elles. C'est ma compagnie.
Tout d'abord je suis heureux d'épuiser, sans songer à rien, leur charme et leur mystère. Je les vois innombrables, jamais pareilles, capricieuses et cependant méthodiques, montrant bien qu'elles obéissent à des lois inconnues, à des ordonnances secrètes. Pendant des heures, des journées, je vais de l'une à l'autre, les visitant, les franchissant comme des gués. Je les quitte, je les compare, et je demeure émerveillé des beautés et des joies qu'elles me déplient. Je les mesure et j'en fais le tour. Je les observe de près et de loin, je les touche, et je fais semblant de vouloir les capter pour leur procurer le petit plaisir, en me glissant des doigts, d'essayer de me prouver qu'elles n'existent pas! Comme si je ne savais pas qu'elles _existent_, autant et plus que ces réalités dont par erreur on s'imagine qu'elles ne sont qu'une insaisissable figure, une fausse apparence, un brouillard mensonger... A moi, elles me représentent les objets et les êtres avec une force, une couleur et un relief, qui me permettent de m'y borner pour être satisfait. Ainsi l'ombre de l'arbre me le donne en entier, tel qu'il est en dehors d'elle et s'insurge de son côté. Ainsi l'ombre du boeuf bave et mugit pour moi dans l'ombre irritante des mouches, sans que j'aie besoin pour le voir lui-même de le regarder. Son ombre enjouguée m'en dispense. Dans chacune d'elles je retrouve la caractéristique et la matière même de l'original. L'ombre du bois, du fer, de la pierre et du marbre traduit leur dureté, tandis que celle du feuillage est le décalque, exact et frissonnant, de sa grâce légère. Comme les choses, les animaux ou les hommes qu'elles ont mission de doubler avec une discrétion fidèle, les ombres sont également animées ou inanimées. Elles constituent le fond magnifique et soutenu de l'univers. De la baleine au puceron, pas un gigantesque animal, pas un insecte qui n'ait son ombre, personnelle, attribuée, n'appartenant qu'à lui, chargée de le rappeler sans cesse à sa propre attention, car sans elle, il s'oublierait. Elle est la trace continuelle, écrite et peinte, de son existence. Elle est son docile miroir que rien ne peut briser.
Et, dans une déconcertante variété, toutes les ombres sont belles. Si nous avions la patience et le temps d'aller à leur rencontre ou de les faire défiler devant nous, elles nous arracheraient à tout instant, les unes après les autres, des cris nouveaux d'étonnement, des soupirs d'admiration... celles de tous les arbres et de toutes les bêtes, de toutes les tiges et de tous les rameaux, de tout ce qui pousse, s'agite, étend des branches ou des pattes, marche, court, galope, vole, ou bien reste fixe, inerte, avec une projection paradoxale qui seule bouge et fait le tour de son immobilité, comme celle du pic et du phare, de la colonne et du clocher.
J'ai dit que toutes les ombres sont belles; certaines offrent une splendeur incomparable, unique, et nous en savons de sublimes. Celles des nuages voudraient être chantées en vers et mériteraient un poète. Quand par les plaines on les voit, tel un majestueux et innocent fléau, passer sans rien renverser, sans laisser la moindre ruine, faire des taches de dix lieues ainsi qu'une armée en campagne ou une plaie d'Égypte, éclipser le soleil, inonder la terre, assombrir le fleuve, mettre des Sainte-Hélène et des Gibraltar sur la mer, ou bien flotter pareilles à des manteaux de cavaliers, ou bien glisser en s'effilant avec des formes allongées d'archange, ou bien balayer les étendues comme si dans le val et les bois traînait la barbe immense et enchevêtrée de Moïse... on est emporté par elles, malgré soi, et on les accompagne à travers champs ainsi qu'un chien tiré par son troupeau... sans chercher où elles vont... comme on suivrait un peuple ombragé d'étendards... Que ce soit le roc ou le gazon, le sable qui dort ou l'eau vive, partout où elles se signalent, non seulement elles n'abîment rien, mais d'une complaisance inouïe, elles prétendent s'adapter à la nature du sol. Implacables et d'un tranchant métallique au torride désert, elles se gonflent sur le lac avec des rengorgements de cygne et des roulis de nacelle. Ombres tumultueuses, désordonnées, opaques ou diaphanes, sages ou folles, sèches, mouillées, ombres du matin, du midi, du soir, de la nuit,... ombres de la crinière et du moulin à vent, de la montagne et du pot de fleurs, du _dreadnought_ et de l'épave, de la voile et du drapeau, de la meule et des tentes, de la charrue et du canon, des croix et de la guillotine, ombres des murs, des vieilles tours, des cheminées, des toits, des mâts, du banc de l'hôpital et de l'arceau du cloître... Flexible soeur du roseau, fumée noire du cyprès, chevelure coupée du saule, ou litière de mon cheval... chères ombres ingénieuses, je ne me lasse pas plus de vous que de respirer, et vous me semblez en effet, aussi, quand vous palpitez, l'immatérielle respiration des corps que vous reproduisez. Vous surtout, ombres des oiseaux, ombres instantanées et rapides des ailes, vous êtes pour les yeux un prodige, un perpétuel ravissement... Vous avez toujours l'air, en effleurant le sol, d'une plume tombée. Et chacune de vous est parfaite, impeccable, qu'elle plane au-dessous de l'aigle ou pose sur la fleur un double papillon.
Mais que dire de la plus pathétique et de la plus vivante? de la nôtre,... de celle de l'homme?... _Notre ombre_, ce jaloux et frère de nous-même, ce fantôme anticipé qui surgit dès que nous naissons, ce confident triste et sans langue, ce taciturne ami, ce maître et ce laquais, ce page insolent et délicieux, plus svelte que nous, qui nous précède, nous flanque ou nous suit, et, dès que nous avons une canne à la main, qui semble porter notre épée... Que veut-il? Que fait-il là? Que signifie notre ombre? Quel est son sens et son énigme? Pourquoi s'amuse-t-elle tantôt à nous grandir, tantôt à nous rapetisser? Pourquoi nous mener avec brusquerie de l'orgueil à l'humiliation? être tour à tour notre image et notre grimace? Pourquoi nous rend-elle cagneux, bossus, titubants et courbés? Qui la pousse à dérouler avec gentillesse devant nos pas son petit tapis de laine?... et à délimiter strictement sur la terre le juste contour de notre fosse? Et pourquoi ne se met-elle jamais entre nous et le danger, la tentation, la souffrance, le mal?... même pas entre nous et la glace, pour nous cacher la vue de nos premiers dégâts? Voilà ce qu'il est impossible de savoir exactement. Nous ne pouvons que subir, constater. Ainsi nous observons que bien avant que nous le quittions, ce monde-ci est véritablement «le royaume des ombres». Centre d'un cadran solaire dont il est l'aiguille, chacun de nous marque lui-même, sans y réfléchir, le temps précieux qu'il reçoit et gaspille. Et sur nous, comme autour de nous, sur chaque partie de notre pauvre corps, les ombres de toutes sortes étendent aussi et tracent à chaque minute leur géographie mystérieuse. Ombres qui fréquentent nos traits, notre chair, dont quelques-unes sont si nobles,... touchantes comme celle du voile de la religieuse, ou bien héroïques aux pommettes du soldat sous la visière du képi... ombre des cils baissés sur la joue virginale, ombre fuyante et molle d'une épaule, d'un bras nu replié, ombre qui se coule au creux et aux sillons d'une face amaigrie, ombres de la vieillesse qui finissent par rester en se durcissant, car les rides ne sont pas autre chose que des ombres, plus accusées et plus _portées_, des ombres qui ont _pris_, peu à peu, comme un acide ayant mordu la planche. Et tout comme du dehors nous sommes frappés par les ombres, pareillement de l'intérieur et du fond de nous-mêmes nous sommes forcés d'accepter et d'enregistrer celles que nous envoient les chagrins, les soucis, la douleur, les passions. Tous nos sentiments ont leurs ombres qui viennent nous marbrer. Chacun lance la sienne. Rougeurs petites et soudaines, pourpres superbes du visage, brouillards du front, vapeurs qui passez comme un furtif ouragan sur l'horizon de la figure humaine, vous êtes l'éruption de nos volcans jamais éteints.
Et puis, voici la fin des ombres qui s'approche, et l'on comprend qu'elles vont bientôt cesser parce qu'elles augmentent et se multiplient. L'agonisant ne compte plus, dans sa chambre et dans son coeur, de ses rideaux à ses paupières, les ombres qui l'entourent, l'envahissent, le rongent. Il en a plein le corps. Ses os semblent s'y plaire. Il en a sur les lèvres et sous les yeux, au bénitier des tempes. Il en a sur la mémoire et tout du long de la pensée... Il en a sur les mains, sur les côtes, sur les genoux... On les détaille à travers le drap qui les boit... et cette lividité sacrée qui tout à coup le submerge et le blanchit quand il rend le souffle est l'ombre de l'âme qui passe...
Et après? Derrière la mort?... Que devient notre ombre? Elle ne reste pas ici. Où est-ce qu'elle va? Nous suit-elle? O mon Dieu! si vous nous laissiez, pour prendre la place des nôtres, les ombres de nos morts aimés? Ce serait au moins cela! Et nous pourrions, en les voyant, oublier qu'ils ne sont plus.
HENRI LAVEDAN.
_(Reproduction et traduction réservées.)_
LA «FILLEULE» DE L'ARMÉE GRECQUE
NOTES DE VICTOIRE DE Mme JEAN LEUNE
Kilkiz, vendredi 4 juillet.
Nous quittons Baltza à 7 heures. Deux chevaux et deux soldats sont mis à notre disposition. Une chaleur torride. Nous traversons des champs, des villages. La route est pleine de cadavres déjà noirs, masses informes, horribles à voir. J'ai le coeur froid,--comme tous ceux qui sont à la guerre. Le résultat seul importe; la mort pour nous, c'est la défaite; la vie, c'est la victoire; et nous ne voyons ni morts ni blessés, mais des victorieux.
La phrase de l'evsone que je rencontre sur le chemin, affreusement mutilé, résume ma pensée: «Mort ou mutilé, peu importe, pourvu que nous soyons vainqueurs!»
Les soldats ne connaissent pas le chemin; un guide nous conduit, spirituel et fin, un vrai paysan, curieux comme un Grec:
--Que fait ton mari?
--Il regarde comment se bat la belle et vaillante armée hellénique; il l'écrira en Europe pour qu'elle sache la vérité!...
J'ai à peine le temps de finir; le voilà qui rit aux éclats:
--Hum! Faire connaître la vérité à l'Europe... Vous avez vu des chiens et des chats qui se regardent? Telles la vérité et l'Europe... Il perd son temps, ton mari. Je te dis, moi: qui aime ses intérêts ne peut croire à la vérité!
Et puis le voilà parti à faire de la politique. L'Autriche est la cause de tout: «Elle voulait Salonique; la guerre l'a donnée à la Grèce; ces ours-là (ce sont les Bulgares qu'il appelle ainsi) sont si lourds qu'ils sont arrivés en retard; ils rongeaient leur frein de rage; l'Autriche a mis son monocle pour voir ça; un beau coup à jouer; cultiver la rage des Bulgares et les jeter contre les Grecs...--»
Voici des munitions qu'on transporte hâtivement, fiévreusement. Les hommes sont las. Mais, dans les cris qu'ils jettent pour pousser les voitures, on sent la volonté d'arriver. Le canon gronde tout près, maintenant. J'aime le canon, moi: c'est de la très grande musique. Un officier nous arrête: «Avez-vous un permis de circuler? Surtout prenez garde; il tombe des obus et il pleut des balles. N'avancez pas trop.»
L'artillerie est là; voici de vieilles connaissances: «Madame Leune! Ici encore! Vite du cognac, de l'eau. Nous n'avons rien d'autre à vous donner. Depuis trois jours on se bat; alors on ne mange pas.» Et ils rient joyeux et les obus éclatent et les balles sifflent. C'est la guerre qui rit avec eux en bonne camarade, et dans son rire elle cache la mort. Devant nous, comme de petites vagues noires, les lignes de l'infanterie grecque gagnent petit à petit du terrain. Deux de ces petites vagues sont déjà sur les tranchées bulgares. On se bat à la baïonnette. Des masses tombent, inertes. Au loin, la route... une grande fumée blanche: c'est de la poussière... Une masse sombre fuit dans la poussière: c'est la fuite des Bulgares. L'optique transmet un télégramme: «Kilkiz, après trois jours et trois nuits de bataille, est pris par les Grecs»--«Zito...o...o...o» crient les soldats, et ils jettent leurs képis en l'air.--«Zito...o...o...o...» répète l'écho.
Nous allons vers Yeni-Mahalé. L'état-major du général Kalaris doit être là... Des troupes, partout des troupes joyeuses... Voici des blessés qu'on ramène. Ils sont pâles et défaits, fatigués, leurs vêtements en guenilles: «Eh! bien, enfants?--Eh! bien, madame, ils ont fichu le camp, les Bulgares! Ils vont à Sofia. Mais là aussi nous les aurons. Ah! ils voulaient Salonique!--Tu as mal?--Je ne sens pas mon mal.--Qu'est-ce que tu sens, alors?--La victoire, pardi!»
CE QU'ÉTAIT ENCORE LA MACÉDOINE IL Y A QUELQUES SEMAINES _Photographies René Puaux._