L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913
Part 3
Parmi ces morts, il en est qui furent cruellement victimes de la barbarie bulgare. Des officiers, comme le sous-lieutenant Marcandonakis, des soldats, blessés au cours d'une attaque suivie d'un léger mouvement de recul, ont été retrouvés, moins d'une heure après, lorsque les troupes eurent de nouveau repris l'offensive, lâchement égorgés.
Maintenant nous descendons vers Sarikeuy. En chemin encore, des blessés, toujours souriants. «Tu souffres, mon enfant?»--«Bah! Pour la patrie!» Mais le plus inattendu, peut-être, dans ce spectacle, c'est de voir que les brancardiers qui emportent ces héroïques blessés sont... des paysans turcs.
C'est la grande réconciliation. Ces Turcs se sont offerts d'eux-mêmes pour cet office, tellement ils sont contents de voir les Grecs venir prendre la place des Bulgares qui avaient mis tout le pays à feu et à sang... Les soldats, de leur côté, sont ravis. Ils fraternisent gaiement avec les paysans et partagent avec eux tout ce qu'ils ont...
Nous passons le fleuve Galikos, presque à sec. Nous joignons sur sa rive droite l'état-major du général Kalaris qui nous accueille bien. Nous pourrons rester auprès de lui ce soir.
Mais, pour finir notre journée, nous voulons voir Kilkiz de près, et nous voici à notre tour escaladant les pentes en glacis, maintenant calmes, que dut franchir l'infanterie grecque sous les feux combinés de l'infanterie et de l'artillerie bulgares.
Nous atteignons les premières tranchées ennemies. Elles sont admirablement placées pour donner le champ de tir le plus parfait qui se puisse imaginer. Et elles sont aussi admirablement construites, selon toutes les règles de l'art militaire. La façon dont on leur a fait épouser le terrain est très intéressante. Elles se flanquent les unes les autres. Elles forment de véritables redoutes.
En avant de ces tranchées, le terrain est jonché de morts. Où que l'on regarde, on en voit étendus dans l'herbe sèche, tombés en des poses diverses, parce que, surpris par la mort dans leur course infernale. C'est effroyable. Cette hécatombe était fatale, en raison de la configuration du terrain en glacis sur plusieurs centaines de mètres en avant des tranchées.
Sur le remblai même des tranchées ou à leur intérieur, des cadavres encore, cadavres de soldats grecs et de soldats bulgares, tombés les uns sur les autres, la plupart horriblement percés de coups de baïonnette... Ici c'est un capitaine dont une lame bulgare, entrée sous le menton, a percé la tête de part en part... Là ce sont des soldats dont la poitrine fut rageusement percée quatre, cinq et dix fois.
KILKIZ EN FLAMMES
Nous avançons vers la ville, maintenant en flammes. L'une après l'autre, les maisons en bois vermoulu, desséché encore par la chaleur de ces derniers jours, prennent feu. Tout d'abord, on voit une petite fumée bleuâtre courir sur le toit de tuiles. Cela dure quelques instants, puis, brusquement, un craquement sinistre, le toit s'affaisse, une épaisse fumée brune jaillit, pailletée de débris de toutes sortes. Une gerbe d'étincelles, de grandes flammes. Le toit s'est effondré... Plus loin, c'est un pan de mur qui s'écroule sur la rue. Et le feu se communique de maison en maison. Telle qui ne brûle pas encore va s'enflammer toute, dans quelques instants, au contact de sa voisine à moitié consumée.
De tous côtés, des détonations. Des débris sifflent à nos oreilles. Ce sont des munitions ou des bombes qui éclatent, car Kilkiz était un nid à comitadjis, c'est-à-dire un arsenal toujours bien garni.
Les Bulgares diront: «Ce sont les Grecs qui ont incendié la ville.»--Voici ce qu'impartialement je dois dire, moi qui ai vu les choses de près.
Hier soir même, des environs de Baltza, nous avons vu à la jumelle des obus tomber sur la ville, et déjà quelques fumées d'incendie s'élever, vers le soir. Ce matin, dès 7 h. 1/2 (les choses ont pu commencer plus tôt, mais je ne veux dire que ce que j'ai vu), à mesure que de nouveaux obus tombaient sur la ville, d'autres incendies se produisaient. Vers 9 h. 1/2, les fumées se firent plus nombreuses et plus épaisses. Les soldats bulgares avaient déjà évacué la ville, qu'avait également quittée toute la population bulgare, ou peu s'en faut. Des paysans turcs restèrent les seuls maîtres de Kilkiz jusqu'à son occupation par les troupes grecques, vers 11 heures. Je tiens donc à certifier, en tant que témoin, que le feu avait déjà commencé en ville et avec une grande intensité, une heure et demie au moins avant l'entrée d'un seul soldat grec, et que, durant que nous étions dans la ville, l'après-midi, nous n'avons pas vu un seul soldat mettre le feu à une maison.
A Sarikeuy, que nous regagnons le soir, nous trouvons la 2e division et son état-major, dont nous serons les hôtes pour cette nuit. Demain, nous rejoindrons l'état-major général du roi.
SOLDAT BULGARE ET SOLDAT GREC
Samedi, 5 juillet.
La 2e division a reçu l'ordre de partir pour Kiourkout. Nous quittons Sarikeuy en même temps qu'elle et nous nous dirigeons tout de suite vers Kilkiz.
Nous traversons de nouveau le champ de bataille, cette fois en son centre. Les cadavres sont innombrables ici comme sur les autres points.
Nous passons rapidement les ruines fumantes de la ville et nous nous dirigeons vers Sarigol, station de Kilkiz sur la ligne ferrée de Salonique à Constantinople.
De ce côté, la lutte a été très chaude aussi. Lutte d'infanterie extrêmement intéressante. En effet, sur plusieurs kilomètres, on peut «lire» positivement sur le terrain toutes les phases du combat et de la retraite des Bulgares. Ceux-ci ont combattu et se sont retirés selon toutes les règles de l'art. En avant, vers le village, c'est d'abord une ligne continue de trous de tirailleurs, formant une longue tranchée pour tireurs couchés. Puis, à 25 mètres en arrière, une ligne de trous de tirailleurs d'une longueur de section. A la même hauteur, mais plus loin encore, une ligne pour une section. Et ainsi de suite les unes derrière les autres, à 25, 30 ou 50 mètres, suivant la configuration du terrain, les lignes se succèdent. Ces trous de tirailleurs sont bien faits. On voit que le soldat bulgare est habitué à remuer la terre.
Devant les lignes, l'incendie a noirci la terre. Ce sont les Bulgares qui, au fur et à mesure de leur retraite, mettaient le feu devant la ligne qu'ils abandonnaient. Le vent, en effet, chassait la fumée vers les Grecs qu'elle aveuglait, tandis que les cendres chaudes rendaient leur marche très difficile, précaution savante mais vaine, puisqu'elle n'a pu empêcher les vainqueurs d'avancer.
De tout ce que nous venons de voir, il y a des conclusions à tirer:
D'abord, en ce qui concerne le soldat grec en particulier. Il vient cette année de s'affirmer un soldat incomparable parce qu'en premier lieu d'une résistance à toute épreuve, tant au froid qu'à la chaleur. Nous l'avons vu rester, en Epire, des mois entiers dans la neige et l'immobilité d'un siège, par des froids de 15° et 20° au-dessous de zéro. Il ne s'est jamais plaint, et les maladies l'ont très peu visité. Jamais ce froid ne l'a empêché de combattre ni de donner tous les efforts que ses chefs lui demandaient.
Maintenant, c'est le contraire. La chaleur est torride. Nous avons, au milieu de la journée, de 30° à 35° à l'ombre, ce qui fait des 45° et 50° au soleil. Par ces températures effrayantes, il marche, il se bat, il poursuit... Ses chefs eux-mêmes sont étonnés.
Le secret de cette résistance?--Sa sobriété extrême.
Le soldat grec _ne boit jamais que de l'eau_. Il éprouve un irrésistible dégoût physique pour l'alcool. Cette sobriété fait qu'il est aussi sain d'esprit que de corps. Son moral est donc parfait, son enthousiasme indescriptible.
C'est pour toutes ces raisons que la marche en avant d'une armée composée de tels soldats, au surplus d'une rare intelligence et d'une grande souplesse d'esprit, est si foudroyante et tellement irrésistible.
Une constatation d'ordre plus général est encore à faire:
Nous avons vu que les Bulgares se sont partout désespérément accrochés au terrain et l'ont même fait avec beaucoup d'art. Pourtant, les Grecs ont enlevé toutes leurs positions d'assaut, sans, de leur côté, faire le moindre travail de sape, sachant seulement utiliser le terrain. L'élan a donc triomphé du retranchement. Et il en sera toujours ainsi lorsque l'assaillant sera intelligent et souple. C'est seulement s'il est lourd et de mouvements massifs et lents, qu'il se laissera fatiguer par cette suite ininterrompue de petites résistances inattendues, qui finiront très vite par briser son élan et le mettront à la merci du défenseur passant alors résolument à l'offensive.
LA PRISE DE DOÏRAN
Dimanche, 6 juillet.
Doïran est pris. L'extrême gauche de l'armée grecque est donc victorieuse comme l'aile droite et comme le centre. Dix canons de 87mm ont été enlevés, des munitions en quantité et tous les vivres amassés à la gare et dans la ville de Doïran, soit 400.000 oques de farine (l'oque fait environ 1.200 gr.), 200.000 de fourrages, 100.000 de galettes, 50.000 de riz, 20.000 de haricots, 20.000 de sucre.
Les hommes, ici, trouvent cela tout naturel. Comme nous nous étonnons que l'annonce de cette nouvelle victoire semble n'impressionner nullement quelques evsones: «Eh quoi? nous répondent-ils. Pourquoi ferait-on la guerre, alors, si ce n'était pour prendre des canons, du matériel et toutes sortes d'autres choses à son adversaire?»
Si la victoire semble aux soldats grecs une chose toute naturelle, il faut cependant bien remarquer qu'elle n'était pas si facile à obtenir, et qu'elle constitue pour l'armée grecque un triomphe sans précédent encore pour elle, triomphe dont la préparation scientifique place son roi-généralissime et son état-major sur la même ligne que les tout meilleurs généraux d'Europe, et dont la réalisation pratique met l'officier et le soldat grec au niveau des officiers et soldats des meilleures armées modernes.
JEAN LEUNE.
DE BERNE A MILAN PAR-DESSUS LES ALPES
Le beau raid de l'aviateur suisse Bider, qui, tout récemment, a réussi à voler de Berne à Milan en traversant les Alpes, comptera parmi les plus audacieuses prouesses aériennes de ces derniers mois, qui en furent prodigues. Par bonne fortune, le passage de l'aviateur au-dessus de la cime célèbre de la Jungfrau, à une heure fort matinale, eut un témoin muni d'un appareil photographique: grâce à lui, il nous est aujourd'hui permis de montrer par l'image l'instant le plus solennel peut-être de la périlleuse randonnée. Le cliché reproduit ici, dont nous devons la communication, accompagnée d'intéressants commentaires, à M. Ed. Bauty, directeur de la _Tribune de Genève_, a été pris par M. Liechti, directeur du chemin de fer de la Jungfrau, à la station du Jungfraujoch, qui se trouve à 3.457 mètres d'altitude, au milieu des glaciers et des neiges.
Oscar Bider, qui est d'origine bernoise, a voulu avant tout, par cet exploit, accomplir une oeuvre patriotique. Sans le moindre esprit de réclame, sans tapage aucun, il a tenu à montrer le rôle que pouvait jouer l'aviation en Suisse et à prouver que les sommets les plus élevés n'étaient pas un obstacle pour un pilote résolu. Aussi bien son monoplan, un Blériot, portait-il, en manière de symbole, sur chacune de ses ailes, la croix fédérale sur champ rouge.
C'est le dimanche 13 juillet, à 4 h. 08 du matin, que Bider a quitté Berne. Il s'élevait immédiatement à une grande hauteur. A 6 h. 07. il passait au-dessus du col de la Jungfrau, à 6 h. 11, au-dessus de la cabane Concordia, à 6 h. 20, au-dessus de l'Eggishorn. Puis, il disparaissait dans la vallée pour atterrir à 6 h. 40 à Domodossola, en Italie, à l'endroit même où l'infortuné Chavez et Bielovucic étaient arrivés, après avoir décrit trois immenses cercles en vol plané.
Réapprovisionné en huile et en benzine, et son appareil mis au point, quatre minutes plus tard, Bider repartait pour Milan où il atterrissait à 8 h. 42: il avait couvert environ 280 kilomètres, en quatre heures et demie.
L'aviateur avait eu beaucoup à souffrir du froid, ayant rencontré des températures de 10° à 15° au-dessous de zéro. Mais la réception enthousiaste qu'il reçut, à Milan, du maire et des principales notabilités le récompensa de tous ses efforts.
Le raid de Bider a été très remarqué en Suisse, et il n'est pas douteux qu'il ne donne un grand élan à l'oeuvre de l'aviation militaire, qui est en ce moment même l'objet d'une grande souscription nationale.
CE QU'IL FAUT VOIR
EN PROVINCE
X... les-Bains. C'est une chose deux fois bienfaisante pour un Parisien qu'un séjour de trois semaines au bord d'une source. Il s'y repose, et il s'y instruit. Il s'y instruit en regardant les gens, en écoutant les propos de la rue, du petit café, de la boutique; en explorant tout doucement, le bâton de marche à la main, le coin de pays où l'ont provisoirement fixé tantôt les prescriptions du médecin, tantôt une simple fantaisie, l'idée fixe d'essayer sur soi-même ces eaux de X...-les-Bains, dont tant d'amis vous ont vanté les bienfaits... Mais le moins d'automobile possible, n'est-ce pas, si nous avons la curiosité sincère de nous instruire. On ne se renseigne pas en courant, et l'homme qui vraiment veut voir est un piéton. L'automobiliste, c'est surtout quelqu'un qui veut avoir vu.
Je vous disais, il y a huit jours, quel émouvant et délicat plaisir peut éprouver un voyageur, venu de nos boulevards, à se promener parmi des paysans, à causer avec eux, sur le bord de la route, ou sous une tonnelle de village, devant une bouteille de vin frais. Ces gens «qui ne savent rien» savent tant de choses que nous ne savons pas, et leurs seules façons _d'exister_ sont déjà pour nous des leçons d'idées si intéressantes! Je commence cependant à m'apercevoir qu'après un livre sur le Paysan il y en aurait un autre, bien curieux aussi,--mais curieux de tout autre manière, à écrire sur le Provincial; j'entends le citadin, l'habitant de nos préfectures ou de nos chefs-lieux d'arrondissement.
L'une de ces préfectures est toute proche d'X...-les-Bains; et je ressentis comme une stupeur, la première fois que j'en vis se précipiter vers nous les habitants. C'était un dimanche; et, mélancolique, un peu dédaigneux, mon hôtelier me dit: «C'est comme ça tous les dimanches, monsieur.» Les hôteliers d'X...-les-Bains n'aiment pas leurs voisins de «la ville». Les gens du Casino non plus. Ils leur reprochent d'être en ce tranquille coin d'Auvergne un peu trop «chez eux»; d'y tenir, les jours de fête surtout, un peu trop de place; d'y faire un peu trop de bruit. Ils étaient assez bruyants, en effet, nos envahisseurs; et il fut visible, dès le commencement de l'après-midi, que les baigneurs s'étaient enfuis devant cette cohue, la laissant maîtresse des terrasses, de la «Restauration, des bancs du jardin, des chaises de la Musique. Et je considérai ce spectacle avec surprise, vraiment. Quoi! c'est ainsi que s'endimanchait une foule de grande ville, à la fin de juillet 1913? Où donc les modistes de Z... ont-elles la tête, et qu'est-ce qu'ont appris, depuis un an, les couturières de ce chef-lieu, si elles ignorent: les unes, que les chapeaux parasols qui obligeaient les femmes à ne monter en voiture que de biais, et tête baissée, ne se portent plus depuis près d'un an et demi; les autres, qu'une toilette n'est rendue jolie ni par la complication des ornements, ni par la juxtaposition de couleurs qui ne demandaient qu'à ne pas se rencontrer? Ah! ces dômes de feutre et de paille, enguirlandés de tant de fruits! Ah! ces «drapés»! Et ces revers de jaquette, et ces martingales, dont on a pensé: «C'est vif de ton, mais cela égayé une toilette»--et qui égayent surtout ceux qui les regardent passer. Je pensai: «Allons à la ville regarder leurs magasins. Ce doit être extraordinaire.» Et je m'en fus à la ville. Et je vis quelque chose d'extraordinaire, en effet.
Je vis des devantures où s'offraient, disposés avec un goût très sûr, les plus agréables échantillons des dernières modes de Paris; des magasins dont quelques-uns pourraient être transportés tels quels en nos plus élégants quartiers, et qui y feraient bonne figure; des étalages de chemisier, de lingère, de modiste où s'affirmaient la connaissance la plus exacte, le plus minutieux souci des prescriptions de nos modes, et non pas de celles d'hier, mais bien de celles d'aujourd'hui,--voire de demain. Je vis mieux encore: je vis passer des femmes d'élégance charmante, vêtues et parées comme le sont les plus _averties_ des nôtres.
--Des Parisiennes, peut-être? demandai-je à l'ami qui m'accompagnait.
--Du tout. Des femmes d'ici. Je les connais.
--Alors je ne comprends pas. Mon ami se mit à rire.
--Vous n'entendez rien à la Province, dit-il. Vous la connaissez mal, et vous ne la comprenez pas. Vous ne l'avez pas vue évoluer.
» Il n'y avait autrefois, hors Paris, qu'une Province... c'est-à-dire une masse homogène qui avait, en chaque région, son caractère propre, ses habitudes de vie, sa physionomie, et que marquaient, en dehors de ces traits particuliers, un certain nombre de traits généraux qui étaient ceux de la «Province» française. Qu'un bourgeois provincial habitât une toute petite ville ou une importante préfecture, et qu'il y fût un gros industriel ou un petit marchand, il était un _type_ reconnaissable, et parfaitement distinct du type parisien. Et ces particularités d'aspect, de manières, de mentalité, on les retrouvait autour de lui, chez sa femme, chez ses enfants, chez ses domestiques, la vie de province ne marquait pas seulement les personnes de son empreinte; elle la mettait sur les choses. Un auteur dramatique préoccupé de vérité n'eût pas permis qu'à la scène le salon d'une riche dame de Valenciennes ou de Libourne et celui d'une bourgeoise aisée de l'avenue de Villiers fussent meublés et décorés de façon pareille. Il lui eût semblé nécessaire que, dans le détail de sa toilette, si l'on peut dire, le premier _retardât_ un peu sur le second. Ces distinctions ont cessé, en partie du moins, d'être vraies.
--Pourquoi «en partie»?
--Parce qu'il y a aujourd'hui deux Provinces: une Province de moyenne et petite condition, dont la physionomie n'a presque point changé; qui retarde un peu sur Paris, de toutes sortes de manières; celle qui vient promener, le dimanche, à X...-les-Bains, les toilettes et les chapeaux qui vous font tant souffrir, et dont Huard continue d'être--implacablement!--le portraitiste fidèle... Et puis il y a l'autre Province, qui compose en chaque ville comme un groupe nettement distinct et détaché du premier, et en constitue, pour ainsi parler, la partie parisienne.
--Les riches?
--Oui, les riches; et puis aussi tous ceux et toutes celles qui, par leur éducation, leur origine, les conditions de leur métier et de leurs fonctions, leur peuvent être assimilés. Cette élite-là n'ignore rien des modes de Paris, de vos toilettes, de vos pièces à succès; elle suit vos journaux, reçoit vos livres; elle a, parmi vous, des amis et de la famille; elle vous fait visite plusieurs fois par an; et, si la ville qu'on habite est à moins de deux cents kilomètres de Paris, les femmes les plus raisonnables de cette «élite» n'hésiteront pas à faire le voyage une fois par semaine, pour essayer une robe, voir la pièce nouvelle, et se faire bousculer dans le magasin de nouveautés où d'exceptionnelles occasions leur sont promises par quelque irrésistible catalogue, reçu la veille...
» Cette Province-là en traînera-t-elle l'autre à sa suite, et verrons-nous nos villes, petit à petit, se parisianiser tout entières? C'est bien possible.
--Ne le souhaitons pas, dis-je. Une toilette ridicule, un chapeau dont la mode est passée sont des choses pénibles à voir... Mais n'oublions pas que ces laideurs sont l'indice d'ingénuités, d'indifférences, d'ignorances qui ont leur prix; et qu'il y a des vertus qui se concilient ma! avec un souci trop minutieux de l'élégance. Le jour où toutes les Françaises sauraient au juste quel chapeau «il faut porter», je crois que pas mal de Français seraient à plaindre...
UN PARISIEN.
AGENDA (26 juillet au 2 août 1913)
EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--_Paris_: Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze): le _31 juillet_, clôture de l'exposition des petits maîtres de 1830.--_Province_: expositions à Vichy, Douai.--_Etranger_: Ostende, Spa, Cand, Florence.
CONGRÈS.--Le 6e congrès international d'aéronautique s'ouvrira le _4 août_ à Gand.
CONCOURS HIPPIQUE.--Le concours hippique de Caen, organisé par la Société hippique de la basse Normandie, se tiendra les 27, 28 et 29 _juillet_. Le 27 _juillet_, concours militaire (prix des Unitorrnes); le 28, prix de classe; concours militaire, prix des Dames; le 29, prix de la Coupe.
SPORTS.--_Courses de chevaux_: le _26 juillet_, le Tremblay; le dimanche 27, Maisons-Laffitte (_prix Eugène Adam, Omnium de deux ans_); le 28, le Tremblay; le 29, Chantilly; le 30, Vincennes; le 31, le Havre; le _2 août_, Deauville.--_Automobile_: le grand meeting automobile de la Sarthe s'ouvrira le 2 _août_ par la coupe internationale des motocyclettes et motocycles; le 5, Grand Prix de France.--_Yachting_: les régates de la baie de la Somme auront lieu le _3 août_, à Saint-Valery-en-Caux.--Athlétisme: le _27 juillet_, au Parc des Princes, challenges nationaux de la Fédération des Sociétés athlétiques professionnelles de France;--_Tennis_: le _28 juillet_, à Dieppe, tournoi annuel, championnats internationaux.--_Cyclisme_: le 27 _juillet_, au Parc des Princes, arrivée de la course du tour de France; course de primes, prix du tour de France, match de tandems; le _31 juillet_, au Vélodrome Buffalo, réunion nocturne, course à l'Américaine.--_Natation_: le _26 juillet_, à l'île des Cygnes, championnats militaires, prix du Ministre de la Guerre; le 3 août, de l'écluse de la Monnaie à l'île des Cygnes, championnat féminin de Grand Fond.--_Tir aux pigeons_: le tir aux pigeons de Deauville fera sa réouverture le _29 juillet._
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
SUFFRAGETTES
M. Philippe Millet, qui vient d'écrire un livre si fin, si vrai, si ingénieusement spirituel sur les suffragettes (2), ne veut cependant pas de mal à ces adversaires--organisés et conscients--du sexe fort. Même, il déplore, en sa préface, que des gens, de plus en plus nombreux, expriment pieusement le souhait de voir fouetter en place publique ces dames agitées. Il s'attendrit, et nous devons le croire sincère, sur le sort des militantes «qui expient aujourd'hui, dans les prisons de Sa Majesté, des délits relativement inoffensifs». Car, vous entendez bien, M Philippe Millet qualifie ces délits de relativement inoffensifs. Et cela vous paraîtrait sans doute d'une redoutable indulgence si ce n'était plutôt d'une inlassable galanterie. Incendier des villas même habitées, anéantir des oeuvres d'art, oublier des bombes dans des établissements publics, ou dans des boîtes aux lettres, se jeter dans les jambes d'un cheval de course et sacrifier sa vie pour faire panacher le jockey du roi, tout cela n'est que jeu de dames, sans conséquence et sans malice. D'avance, M. Millet absout.
[Note 2: _Jenny s'en va-t-en guerre_, Bernard Grasset, éditeur, 3 fr. 50.]
Eh bien, lisez le livre de M. Philippe Millet et vous aurez bien sûr cette conviction que _Jenny s'en va-t-en guerre_ ne pardonnera pas de si tôt, elle, à M. Philippe Millet tout le talent qu'il lui consacre. Car, vraiment, si le suffragisme résiste aux coups droits de tant de verve, c'est que le suffragisme est fort, très fort, et qu'il aura raison de la raison des hommes.