L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913
Part 2
» Après la prise du Drenek, il devenait de toute nécessité de poursuivre sans tarder l'avantage obtenu et d'attaquer les hauteurs de Raïtchani entre la Zletovska et la Bregalnitza, hauteurs que les Bulgares avaient hérissées de fortifications. Mais il était difficile de commencer cette attaque immédiatement, alors que Rectki-Bouki n'était pas encore repris par notre gauche et tant que nos éléments de droite de la Ire armée n'étaient pas reformés, reconstitués, ni ravitaillés en munitions. Aussi l'attaque ne commença-t-elle que le 3 juillet au matin, lorsque la nouvelle de la prise de Rectki-Bouki eut été confirmée dans la soirée du 2.
» Un régiment reçut comme objectif la hauteur du télégraphe et Spantchevo; deux autres, les pentes de Sokolartzi. La division de gauche formée également en deux colonnes attaqua Raïtchani et Rudare Tursko. Mais nous eûmes de grosses difficultés causées non seulement par les obstacles du terrain, mais aussi par le feu de l'ennemi, très bien posté dans des retranchements depuis longtemps préparés. Le soir du 3 juillet, notre ligne de tirailleurs la plus avancée était encore à plus de 700 mètres des tranchées bulgares. La progression avait été pénible bien que toute notre artillerie de campagne en batterie sur les pentes du Drenek, renforcée de pièces lourdes de 120mm, ait paru obtenir d'importants résultats et prendre la supériorité du feu sur celle des Bulgares. L'on pouvait s'attendre à une contre-attaque pendant la nuit, surtout en songeant au goût de l'ennemi pour ce genre d'opérations. Mais rien ne vint, et, le lendemain au petit jour, lorsque nous reprîmes la marche en avant, l'ennemi visiblement épuisé, menacé sur sa droite par un régiment devenu disponible après la prise de Rectki-Bouki, commença de fléchir, battant en retraite dans la direction de Kotchana.
» La division de cavalerie du prince Arsène, avait pour mission d'appuyer au sud l'attaque de la Ire armée, maintenant la liaison avec la IIIe armée dont l'effort s'exerçait sur Istip. S'apercevant de notre succès, elle essaya de franchir la Bregalnitza à hauteur de Krupichte, mais elle ne put y parvenir. Alors, tandis qu'une de ses brigades continuait un combat à pied le long de la rivière, l'autre brigade fut ramenée vers Raïtchani pour prendre part à la poursuite vers l'est.
» Cependant, les Bulgares battaient en retraite en assez bon ordre, bien couverts par une forte arrière-garde d'un régiment d'infanterie, d'un groupe d'artillerie et d'un régiment de cavalerie à hauteur des villages de Koutchitchino et de Bouzitchevo; cette arrière-garde fit front pendant toute la journée du 4 et réussit à ralentir considérablement notre poursuite.
» Pendant ce temps, la IIIe armée avait tenté, elle aussi, de se porter en avant pendant ces deux journées du 3 et du 4 juillet. Mais il lui avait été impossible de déboucher sur la Bregalnitza. Bien plus même, sa division d'extrême droite attaquée furieusement par les Bulgares avait été rejetée des hauteurs d'Ortabajir sur le Vardar et l'ennemi réussissait à pénétrer dans Krivolak sans parvenir toutefois à passer sur la rive droite du fleuve.
» Tout l'intérêt de la bataille se portait donc à ce moment à notre aile droite où il devenait absolument nécessaire d'assurer le succès de la marche en avant de la IIIe armée. Une brigade hâtivement ramenée de Prilep vint soutenir notre division d'extrême droite et, concurremment avec elle, reprit l'offensive dans la direction de Krivolak. Enfin, le 5 juillet, la Ire armée ayant réussi à mettre la main sur Kotchana, puis, le lendemain 6, à établir ses avant-gardes sur les crêtes de Cera et de Betsikovo, le prince Alexandre décida de distraire une de ses divisions et de l'envoyer vers le sud appuyer, dans la direction d'Istip, l'attaque générale de la IIIe armée.
» Cette attaque commença le 7 juillet, où l'une des divisions du centre de la IIIe armée enlevait les villages de Toplik et d'Enech Oba, puis, conversant au nord, poussait dans la direction de Dragovo. Le même jour, la brigade venue de Prilep entrait dans Krivolak après une suite d'assauts acharnés où le village fut pris et repris deux fois. Elle y trouvait nos blessés abandonnés lors de l'évacuation du village, massacrés, quelques-uns odieusement mutilés, quelques-uns même crucifiés, autant de crimes témoignant que, chez ceux que l'on nomme nos frères slaves, le vieux sang tartare n'est pas mort.
» Le 8 juillet, l'attaque générale sur Istip devait avoir lieu. Toute la IIIe armée, en ordre de bataille, se portait sur la Bregalnitza sur un front allant de Krupichte à la Kriva Lakavitza, lorsque l'on s'aperçut que les Bulgares s'étaient évanouis dans la direction de Radovichta, tandis que, en avant de la Ire armée, vers Cera et Betsikovo, on ne trouvait plus aucun contact, l'ennemi ayant disparu vers Tsarevo-Selo.
» Devant la double pression exercée sur ses deux ailes par les troupes de Krivolak et par la Ire armée, dont une autre division encore avait franchi la Bregalnitza à Mojantzi, marchant sur Kochevo, le général Kovatchef avait donné l'ordre de retraite. La bataille de la Bregalnitza se terminait à notre avantage.»
Tel fut le récit du capitaine Marinkovitch. Nous devons y ajouter ceci: Le 9 juillet, la division de cavalerie serbe pénétra, presque sans résistance, à Radovichta. Dans la soirée, ses reconnaissances entraient en contact avec celles de la cavalerie hellène remontant vers le nord. L'armée du roi Constantin, victorieuse à Kilkiz et à Doïran, poussait devant elle les divisions du général Ivanof, et les deux armées bulgares dans une effroyable confusion se rejetaient au nord des montagnes. L'on apprenait l'entrée en ligne de la Roumanie, le passage du Danube par ses troupes, la marche des Turcs sur Andrinople, et la demande d'intervention à l'Europe de la Bulgarie déjà aux abois...
ALAIN DE PENENNRUN.
UNE ACQUISITION RETENTISSANTE
Le triptyque que le Louvre vient d'acquérir de M. Kleinberger pour un prix qui, assure-t-on, approcherait d'un million, est une des oeuvres capitales de Roger Van der Weydon (1), maître de Memling, un des émules les plus remarquables des Van Eyck et qui, jusqu'ici, n'était pas représenté au Louvre par une peinture d'une incontestable authenticité.
[Note 1: Une singulière coïncidence amène dans ce numéro de _L'Illustration_ la rencontre du vieux maître flamand Roger Van der Weyden et de son jeune homonyme, dont l'oeuvre délicate que nous reproduisons en couleurs hors texte a été si favorablement appréciée au Salon de 1913.--N. D. L, R.]
Ce triptyque fut apporté des Flandres à Londres, au début du dix-neuvième siècle, et figura dans une vente publique. En 1845, un artiste nommé Evans l'acquit dans le Nord de l'Angleterre et le vendit, comme une oeuvre de Memling, au marquis de Westminster, dont la fille, lady Theodora Guest, le possédait encore il y a quelques semaines. Les spécialistes les plus éminents s'accordent à le considérer comme une oeuvre de Roger Van der Weyden, contemporaine du célèbre retable de l'hôpital de Beaune, peint vers 1450.
Des armoiries, peintes au revers des volets et accompagnées d'une curieuse légende en vers français, nous apprennent que notre triptyque a été exécuté pour un seigneur de Braque et pour sa femme, qui appartenait à la famille tournai sienne de Brabant.
La place de ce chef-d'oeuvre est tout indiquée à côté des pièces capitales de la même école qui font la gloire du Louvre: la _Vierge au Donateur_, par Van Eyck, les _Noces de Cana_, par Gérard David, et le splendide Memling légué en 1878 par la comtesse Duchâtel.
SEYMOUR DE RICCI.
[Le triptyque, acquis par le Louvre, de Roger Van der Weyden (École Flamande, vers 1450).--_Phot. Arundel Club._]
LES AILES AUDACIEUSES: NOS VIRTUOSES DE L'AVIATION DANS LEURS PRODIGIEUX EXERCICES
Photographies prises, dimanche dernier, à l'aérodrome de Juvisy, pendant le match de vitesse disputé par Brindejonc des Moulinais, Audemars et Guillaux, et gagné par le premier.
_Photographies Felici._
LE RETOUR A LA SANTÉ DE S. S. LE PAPE PIE X
Tout récemment, dans _L'Illustration_ du 5 juillet, l'une de nos gravures représentait Pie X se montrant aux pèlerins réunis dans la cour Saint-Damase. Et nous écrivions: «Le pape va mieux, beaucoup mieux». Aujourd'hui, en reproduisant ces photographies prises par notre correspondant de Rome, M. Felici, le 15 juillet dernier, à 8 heures du matin, dans les jardins du Vatican, nous pouvons écrire: «Le pape va bien, tout à fait bien». Le souverain pontife a repris les habitudes régulières de sa vie claustrée dans un palais et dans un parc. Il a recommencé ses promenades matinales au long des allées et sous les verdures des jardins du Vatican. On le conduit en voiture, lentement, jusqu'à l'endroit, choisi par lui, du parc immense. Et là, dans quelque bosquet où d'avance ont été disposés un fauteuil et une table à écrire toute simple, le souverain pontife prend connaissance des nouvelles du monde et donne ses directions pour les affaires de l'Église.
EN CAMPAGNE AVEC L'ARMÉE GRECQUE
VERS LE FRONT
_Parti d'Athènes dans les conditions qu'il nous a dites, partout comblé de prévenances, notre collaborateur, M. Jean Leune, a gagné aussi rapidement que possible Salonique d'abord, puis le front. Naturellement, Mme Jean Leune est, en Macédoine comme en Epire, la fidèle et vaillante compagne de son mari, et, au jour le jour, cette toute jeune et jolie femme, grecque de naissance, mais écrivant un bien joli français, rend compte aux siens de ses exploits dans des lettres d'un tour vif, primesautier, charmant enfin. D'une de ces correspondances, nous extrayons ce récit de l'emploi de son temps à Baltza, seconde étape de leur voyage, tandis que son mari procède aux démarches nécessaires:_
Baltza, 3 juillet.
Nous voici à Baltza,--petit village grec, malgré les protestations bulgares qui veulent que toute la Macédoine soit bulgare. Des femmes m'accueillent, veulent m'emmener chez elles, prendre le café et le gliko (café turc) traditionnels. Je m'y rends pendant que Jean va voir les officiers de l'état-major.
J'y suis accueillie sur l'éternelle terrasse à colonnes antiques,--de bois, parce que les gens sont pauvres. Elle donne sur un jardin plein de figuiers et d'oliviers. Des poules, une vache, un métier à tisser: la fortune des pauvres. J'aime ces demeures rustiques. J'y vivrais volontiers, simple parmi les simples.
La jeune fille de la maison est fiancée. Son fiancé est soldat dans l'armée bulgare. On l'a pris de force: «Il refusait d'y aller. Un Grec peut-il tirer sur des Grecs? Il a été battu, blessé, puis 'emporté à moitié mort. Que devient-il?» La petite sanglote.
Hier encore on se battait en arrière du village. «Les Bulgares s'étaient bien fortifiés, dans un bois protégé par des marais. Beaucoup d'enfants (ils appellent ainsi les Grecs) sont morts. Il en est passé, des blessés! Des blessés contents de leurs blessures, madame... J'offre du cognac. Le blessé lève son verre: _Ké s'ti Sofia_ (A Sofia) et Ké s'tin Hoje! (A Constantinople)... Et il rit. D'autres se plaignent d'avoir été blessés trop tôt... Oh! madame, maintenant qu'ils ont la victoire dans les jambes ils ne s'arrêteront plus.»
--Et vous êtes vraiment Grecs?
--Comment?--ils sont étonnés, indignés de ma question--si nous sommes Grecs?... Des nobles, madame, tous les Grecs sont nobles. Avec un passé comme celui que nous avons! Et l'avenir! quand nous aurons repris tout ce que les Turcs et les Bulgares nous ont volé, quand la Grèce sera grande comme une puissance...
Les yeux de la jeune fille se mouillent. Son regard devient fixe. On dirait qu'elle voit la Grèce future. Comment ces gens ont-ils su conserver pour leur patrie un amour si grand?
--Alors vous n'avez pas oublié les Grecs?
--Mais comment les oublier? La patrie est une idée, madame. Oublier l'idée, c'est perdre l'esprit.
Je regarde la jeune fille aux grands yeux noirs. Les traits ne sont pas beaux, mais le coeur et l'esprit les illuminent. L'expression est celle du grand amour, celui qu'on a pour sa patrie, pour sa race.
--Quand les bandes grecques venaient lutter pour la conservation de notre nation, il fallait les cacher. Quelles ruses alors nous avons employées! Nous les habillions en femmes,--ou encore on les enfouissait dans des matelas! Les Turcs venaient, s'asseyaient sur _l'antarte_ (franc-tireur) et il ne fallait pas que celui-ci se trahît... De temps en temps ces antartes nous apportaient des journaux grecs. Ah! vous ne savez pas ce qu'a été pour, nous, le journal grec! Un baiser de la patrie, à nous, ses enfants qui en pleurions la perte... Avec quels battements de coeur nous avons suivi la réorganisation de l'armée! Enfin la Grèce se fortifiait! Nous pouvions espérer! Et la délivrance est venue. Une seule ombre: que faisaient les Bulgares à Salonique, alors que les Grecs y étaient entrés en vainqueurs? Comme on craint le voleur pour le trésor trop chèrement payé, ainsi nous tremblions à la pensée que les Bulgares pouvaient nous enlever notre liberté. Nous les connaissions par les récits de nos frères de Macédoine. C'était massacre sur massacre des populations grecques, que vite ils remplaçaient par des mendiants bulgares, afin de pouvoir dire à l'Europe: «Regardez comme la Macédoine est bulgare!» Mais les pierres des églises volées aux communautés grecques parlent encore. Lisez les inscriptions, elles sont grecques. Fouillez la terre qui les entoure, on trouve des livres sacrés que les Bulgares ont eu peur de brûler. Et surtout... Ah! madame, si les champs de la Macédoine pouvaient parler!...»
... Cette jeune fille m'a donné un choc. Comme ils en savent plus que nous, ces gens!...
_Les Grecs attaquent Kilkiz (qu'on écrit aussi Kilkich), que les Bulgares défendent énergiquement. M. et Mme Jean Leune, toujours curieux de tout voir, et de près, vont jeter, d'une hauteur, un coup d'oeil à la bataille, en attendant qu'ils la suivent le lendemain. Mais ils regagnent, le soir, leurs quartiers à Baltza. Et voici maintenant le récit de notre correspondant:_
AUDIENCE ROYALE
Jeudi, 3 juillet.
Nous rentrons à Baltza à la nuit tombante. Nous apercevons, sur la place du village, au milieu de ses officiers d'état-major, le roi Constantin, toujours nerveux, remuant, incapable de rester en place. Il est vêtu d'une tunique et d'une casquette blanches, d'une culotte kaki, les jambes serrées dans des bandes molletières. Les mains dans les poches, il va et vient, interroge l'un, rit et plaisante avec l'autre, très simple, sans garde, tout pareil à l'un de ceux qui l'entourent.
Un peu plus tard dans la soirée, le roi nous faisait le grand honneur de nous recevoir, dans la salle rustique où deux longues planches non rabotées, posées sur des tréteaux, servent tantôt de table de travail pour lui et son état-major, tantôt de table à manger.
Il portait la même tunique blanche toute simple et une casquette blanche à galon d'or. Il vint vers nous et nous tendit la main.
Il parla... Et voici que, maintenant, j'ai peine à me rappeler ses paroles, tant j'étais sous le charme étrange qui émane de toute sa personne.
Le roi voulut bien d'abord s'inquiéter de savoir si nous avions trouvé à nous loger ici, si nous étions contents... Puis, sans transition, de sa voix aux intonations rapides et mouvementées, il me dit: «Eh bien, vous voyez maintenant quelque chose de plus grand... et de plus dur aussi. Car cette guerre est rude, et c'est pour cela qu'elle m'intéresse... Les Bulgares résistent bien, mais l'enthousiasme de mes troupes est incroyable, indescriptible... Oui, Kilkiz sera dur à prendre, mais nous le prendrons.»
Puis, comme nous parlons de la diplomatie, de son impuissance à éviter la guerre, seul moyen, bien souvent, de régler définitivement les différends entre Etats: «Vous croyez, s'écrie le roi, que j'aime la guerre, moi! Certes, pas du tout... Mais il y a évidemment des cas où elle est parfaitement excusable, nécessaire... Il y a parfois des ballons très gros, qu'il faut un jour crever parce qu'ils deviennent encombrants. Leur enveloppe est souvent dure à percer... mais, dès qu'on y a pu faire un tout petit trou, le ballon se dégonfle tout d'un coup...»
Et, donnant tout à coup à la conversation un tour différent:
--Ah! si vous voulez des nouvelles, dit le roi, en voilà: la 7e division sur notre droite a pris Nigrita qu'elle a trouvé en flammes. Tous les habitants en ont été affreusement massacrés. Ce n'est, par toute la plaine, que cadavres mutilés de femmes, d'enfants et de vieillards. Voilà comment agissent les Bulgares vaincus. Ils sont pires que les Turcs. Enfin, nous leur avons pris beaucoup de canons et fait beaucoup de prisonniers...
L'audience se terminait sur ces paroles. Sa Majesté nous tendait de nouveau la main et s'en allait retrouver ses officiers qui l'attendaient penchés sur la carte.
LA PRISE DE KILKIZ
Vendredi, 4 juillet.
La canonnade, vers Kilkiz, s'est fait entendre une bonne partie de la nuit.
Ce matin elle n'a point cessé. Donc la ville n'est pas encore tombée. Et aujourd'hui nous voulons voir la bataille de près.
A 7 heures, nous montons à cheval et nous partons avec deux soldats qu'on nous a donnés et un guide, pour Yeni-Machala, où doit se trouver la 2e division et l'état-major du général Kalaris.
Au loin on aperçoit Kilkiz, au pied de la colline que couronne un monastère de Saint-Georges pareil à une acropole. Les éclatements de shrapnells sont plus nombreux à l'est de la ville qu'ailleurs. Ce doit être de ce côté que va se décider le sort du combat.
Comme nous atteignons un sommet de colline, nous apercevons, cette fois, et très distinctement, l'attaque d'infanterie qui se dessine merveilleusement au sud de la ville. Le terrain gris jaunâtre monte en pente douce vers les positions bulgares. Sur la partie de ces pentes la plus raide et la plus rapprochée de nous, un fourmillement humain: les réserves. En avant, vers les positions ennemies, deux lignes sombres d'infanterie, avançant par bonds. La première ligne comporte deux fractions; la deuxième, en arrière et à gauche, en comporte quatre. Plus à gauche encore, c'est-à-dire à l'ouest, derrière une crête, des pièces de canon, deux batteries environ.
Des shrapnells éclatent encore. Des hommes tombent. Mais les camarades continuent d'avancer bravement. Sur notre droite, à l'est, la canonnade se fait, à un moment donné, plus acharnée que jamais. Il n'y a pas de doute, c'est de ce côté, ce matin, que se produit l'attaque décisive.
Nous arrivons encore à temps. D'une nouvelle crête que nous venons de gagner, nous distinguons maintenant, et très nettement, une partie des positions des Bulgares, avec leurs tranchées et leurs redoutes. Mais leur artillerie, bien défilée, est invisible. Sur les tranchées les shrapnells et les obus font rage.
Enfin, une ligne d'infanterie de la 2e division s'avance à l'assaut, d'un élan furieux que rien ne saurait arrêter. Elle progresse régulièrement, merveilleusement, sans une hésitation, sans une défaillance. Et pourtant ses pertes sont énormes. On voit officiers et soldats tomber à chaque instant, demeurer en arrière... La troupe magnifique fond, littéralement. Mais elle gagne toujours; elle escalade ce terrain effrayant, en glacis. Elle ne peut pas tirer: son feu serait inutile contre cet ennemi invisible, tapi dans ses tranchées. Qu'importe! Baïonnette au canon elle va. Mais de leur côté les Bulgares ne fuient pas encore. Ils résistent désespérément...
Enfin la ligne grecque est sur les tranchées. Un effroyable corps à corps s'engage, à l'arme blanche. On s'entr'égorge. Des hommes tombent des deux côtés... Puis le combat farouche s'arrête; les Bulgares, épuisés, finissent par lâcher pied; ils se retirent en courant, poursuivis l'épée dans les reins. Ils s'en vont vers le nord, disparaissent au loin... Plus rien... Kilkiz est maintenant aux mains des Grecs.
Nous gagnons alors Yeni-Machala, péniblement, après beaucoup de détours, car notre guide ne sait pas la route.
PARMI LES MOURANTS ET LES MORTS
Par le chemin qui vient de Sarikeuy, de longues files de blessés montent lentement vers l'ambulance de la 2e division. Il y a déjà là un millier de blessés. Et presque tous sont grièvement atteints d'horribles entailles faites par l'arme blanche ou de blessures non moins graves produites par les balles, car les balles bulgares, d'un modèle plus ancien que les balles grecques, sont beaucoup plus dangereuses: elles déchirent horriblement les tissus et font éclater les os.
Médecins et infirmiers vont et viennent parmi toutes ces souffrances. Avec infiniment de soins ils pansent les plaies d'où le sang coule encore à flots, rougissant l'uniforme déchiré des blessés, les brancards. Du sang partout. A terre, de tous côtés, des linges sanglants, de l'ouate rouge. Ici c'est un malheureux dont on a dû déchirer le pantalon jusqu'à la ceinture, parce qu'il a une plaie à la cuisse. Un autre soutient lui-même sa jambe: il est blessé au mollet. Pas une plainte. Au contraire, il est de ces hommes qui chantent, tant est grand l'enthousiasme qui les a poussés contre l'ennemi héréditaire de leur race!
La bataille d'hier et d'aujourd'hui fut extrêmement meurtrière. La 2e division seule compte plus de 1.200 blessés et 500 tués; 28 officiers, dont 3 colonels, sont hors de combat, car, comme toujours, selon les belles traditions de l'armée grecque, les officiers marchaient en tête de leurs hommes.