L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Ce numéro contient:
1° Une gravure en couleurs hors texte: LE CALME DU SOIR, par Van der Weyden;
2° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Roman, n° 9: UN ROMAN DE THÉÂTRE, de M. Michel Provins.
3° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
L'ILLUSTRATION SAMEDI 26 JUILLET 1913 _Prix du Numéro: Un Franc._ _71e Année.--N° 3674._
COURRIER DE PARIS
LES POULBOTTES
Ne cherchez pas dans le dictionnaire, c'est un mot qui n'y est pas et que j'invente. Je le risque, au petit bonheur, afin de désigner des _poupées_, oui... les poupées vraiment nouvelles que va fabriquer, paraît-il, pour notre plaisir et celui de tous les enfants, le dessinateur Poulbot.
Je n'ai pas besoin de vous croquer cet artiste savoureux. Vous le connaissez. Même à l'étranger, la verve naïve et spirituelle de son crayon est déjà populaire, et tous ici nous raffolons depuis des années, avec une tendre et joyeuse faiblesse, des gamins et des drôlinettes de Montmartre qu'ont adoptés son esprit et son coeur, qu'il a recueillis sur le papier et fait _siens_ par la persévérance amusée et apitoyée de son talent.
Déboutonnés de partout, empêtrés de gibecières et ayant toujours pour deux sous de nu au vent, peignés à la gratte, les bas retournés en peau de lapin, les nippes retenues par des ficelles, ils vagabondaient, traînassaient, dégringolaillaient le long des pentes de la Butte, marmousets des escaliers et des venelles, galochards du pavé, cavaliers de la rampe en fer, patineurs des glissades, joueurs à cloche-pied des marelles, accroupis pointus des parties de billes, les tout petits avec un hochet de chemise dépassant la culotte et les plus grands laissant sortir de la poche, au bout d'un i grec de bois, l'élastique carré à tuer les pierrots... Ils n'étaient en art à personne et personne ne s'en avisait, quand un jour, dans un terrain vague, Poulbot, qui songeait en foulant le gravât et l'écaille d'huître, entendit «des voix», et tout de suite il reconnut celles de Bastien-Lepage et de Marie Gaskirtcheff qui lui disaient: «Mais va donc. Ramasse donc ces bonshommes dans la rue, et prends-les. Dépêche-toi si tu ne veux pas qu'on te les chipe. Nous les avons nous-mêmes un peu approchés dans le temps que nous venions par ici rêver en silence, le long des palissades... Tu n'imagines pas ce qu'ils sont attachants et tout ce qu'on en peut tirer!»
Il comprit, sans se faire répéter, car il sait que les morts n'aiment pas dire deux fois la même chose. Et, en quinze leçons, il s'affirma brillamment l'historiographe et le poète de la petite humanité buissonnière des faubourgs.
Il ne lui suffit pas alors de célébrer sa marmaille, par le dessin, il voulut aussi en donner quelques échantillons plastiques, et j'ai gardé le souvenir d'avoir vu et tenu naguère certains galopins et mômes d'une impressionnante vérité, modelés, peints et accommodés par Poulbot avec un malicieux génie. Mais c'était là, jusqu'à présent, simple distraction d'artiste qui se dégourdit les doigts entre deux séances. Et puis, aujourd'hui, j'apprends que dans un double but--aussi bien pour écraser sur le marché la concurrence des hideux bébés allemands à stupide figure plate, que pour réveiller le vieux modèle un peu dégénéré en usage chez nous depuis si longtemps--il a conçu le hardi projet de rénover la poupée! Si j'ai bien saisi ses intentions qui m'ont été rapportées, il voudrait créer un autre type s'écartant moins de la vie, offrant avec le corps et le visage humain un rapprochement plus sensé, une poupée dont les bras, le buste et les jambes ne craindraient pas de révéler une anatomie moins rudimentaire que celle dont elle s'est jusqu'ici contentée non sans bravade,... une poupée qui aurait des yeux capables de procurer cette illusion qu'ils renferment un regard, une bouche de forme assez naturelle et assez grande pour que l'on puisse, sans estropier l'enfant, y introduire même avec la plus petite des cuillers, un peu de soupe... des cheveux qu'il serait impossible de ne pas croire poussés pour de bon et qu'ainsi l'on aurait un incomparable plaisir à tirer, à arracher et à démêler tour à tour avec douceur... une poupée plus vivante, susceptible de dégager du charme, de la sympathie, une spéciale attirance, de provoquer avec un peu de trouble et de gêne un sentiment affectif plus étroit, _une poupée moins poupée_, enfin, qui n'aurait plus l'air d'avoir été achetée, de venir du bazar, mais qui semblerait le don mystérieux de quelque bon génie comme on en voit tant dans les contes, ou de quelque fée, puissante, et vieille comme les pierres...
Poulbot s'est dit qu'il était inadmissible que toutes les poupées se ressemblassent, que toutes elles fussent hydrocéphales, avec le même front vide et bombé, les mêmes joues trop rondes, le même petit trou de bouche, le même oeil inexpressif et béant, les mêmes membres monstrueux. Est-ce que tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants, tous les papas, toutes les mamans, tous les petits garçons et toutes les petites filles sont pareils et uniformes? Non. Alors? pourquoi les poupées seraient-elles, seules dans la création, bâties sur le, même patron et coulées dans le même moule? Je sais bien, comme le font remarquer avec justesse certains partisans du vieux système, que toutes ces poupées qui nous semblent, à nous, la répétition constante d'un seul et unique type, offrent entre elles des différences qui nous échappent et qui ne manquent pas de sauter tout de suite aux yeux plus exercés de l'enfance. Et la preuve en est que jamais, entre dix poupées identiques, vous ne verrez hésiter une fillette sur la reprise de sa progéniture. Vous pouvez mêler les uns aux autres tous les bébés de carton que vous voudrez, chaque petite mère reconnaîtra _le sien_, à distance, et sans se tromper. Un instinct le lui désigne et crie en elle. C'est la voix du _son_.
Mais, cependant, je me dis que les petites filles ne seraient pas fâchées non plus de pouvoir, à leur gré, se choisir un poupon (ou une enfant déjà venue au monde avec des bottines et en jupe), selon leur goût et leur envie. Si elles ont une préférence, une idée de derrière la tête, elles trouveraient désormais le moyen de se satisfaire, ce qui doublerait leur joie protectrice et accentuerait le charme de leur naissante maternité. Elles posséderaient ainsi l'enfant spécial et déterminé de leur désir, de leur caprice, blonde ou brune, maigre ou grasse, avec des yeux de telle ou telle nuance, une enfin qui ne serait pas celle de tout le inonde, mais rien que _la leur_, et répondant bien à l'idée tendre et rêvée qu'elles s'en faisaient à l'avance dans leur lit de mousseline, au cours d'insomnies angéliques. Cette poupée-là serait vraiment pour elles _une personne_, et ferait davantage partie de la famille. Qu'y aurait-il d'extravagant à ce que même on la commandât, sur renseignements précis et indications, portraits et photographies: «Je veux, monsieur, vous entendez bien? prescrirait l'enfant au marchand, une poupée qui ait le nez de papa,... comme ceci, vous voyez?... les yeux bleus de maman, les bonnes joues de ma grand-mère et l'oreille de mon oncle Edouard, qui est très bien faite.»
De même, je ne verrais aucun inconvénient à ce que, grâce à la prévoyance de Poulbot, nos mignonnes puissent se payer un garçon si le coeur leur en disait, au lieu d'une fille. La poupée-garçon réclame sa place au soleil. Bien des mères, qui n'en sont pas moins pour cela d'excellentes natures, ont une faiblesse marquée pour les garçons, et c'est toujours un fils qu'elles attendent des promesses que leur soumet l'avenir... Or il est bien évident que ces épouses qui avaient la vocation du garçon dès leur jeune âge ont dû beaucoup souffrir autrefois d'être obligées de ne porter leurs soins et leur sollicitude que sur des poupées d'un sexe qui leur déplaisait. Voilà donc aujourd'hui la petite fille bien heureuse, et, privilégiée, puisqu'il lui sera permis d'avoir, à son gré, les enfants qu'elle voudra, et tels de visage et de conformation qu'elle en ressentira l'impatience. Pareillement je ne serais pas étonné que les petits garçons, apercevant leurs soeurs si bien loties, ne se missent de leur côté à s'éprendre des poupées-femelles que celles-ci dédaigneront. Il n'est pas rare que les petits hommes se plaisent, autant et plus que les petites femmes, au jeu si captivant de la poupée. Ils ne peuvent qu'y profiter. Ils y apprendront la gentillesse paternelle, la courtoisie, les doux égards que méritent souvent la faiblesse et la sensibilité féminine, si délicate, si difficile...
A moins... ce qui, après tout, pourrait bien arriver, que les poupées de Poulbot, les Poulbottes charmantes, pittoresques, et d'un art soigné, plus soucieuses d'humaine vraisemblance, n'inquiètent les enfants et ne les déconcertent, ne leur parlent pas autant que la drôle de petite horreur naïve et à peine dégrossie à laquelle leur préférence un peu sauvage n'a trouvé jusqu'ici que d'irrésistibles attraits. Notre inventeur, audacieux et fin, j'en ai la certitude, aura la sagesse de, ne pas dépasser la mesure et de ne pas prétendre trop bien faire. Consentant à des sacrifices héroïques, indispensables, il n'ira pas jusqu'au bout de sa truculence et de sa recherche, et laissera aux petits jouets humains sortis de ses doigts exigeants ce style fruste et populaire, cette grâce d'irréel et d'inachevé, ce cachet de comique à moitié barbare par quoi se reconnaît et veut se distinguer et s'imposer _la poupée_, la poupée qui doit être une interprétation, une évocation divertissante et à demi déformée de la vie, non une copie serrée, ni un trompe-l'oeil et un trompe-mains... Car, en ce cas, ce serait un jouet surprenant et délicieux, mais pour ces grandes personnes d'enfants qui ne les cassent pas, qui les rangent dans des vitrines, et qui s'appellent: les parents.
HENRI LAVEDAN.
_(Reproduction et traduction réservées.)_
LE CALME DU SOIR
Un petit port de la Manche--Etaples, dans le Pas-de-Calais--à l'heure crépusculaire. Une lune d'or pâle flotte dans un ciel de défaillant azur. Les chaumières déjà s'allument, et, vers ces phares familiers, les dernières barques errantes se sont hâtées. La pêche de la journée déposée sur la plage, c'est pour les marins la brève halte à terre jusqu'à la marée prochaine, le maigre repas, le sommeil inquiet qu'interrompra avant l'aube le lever de la brise ou le bruissement du flot qui monte.
M. Van der Weyden, dans ce _Calme du soir_ qui était l'un des bons tableaux du dernier Salon (Société des Artistes Français), a noté d'un oeil délicat et exercé les nuances fugaces dont se masquent et s'harmonisent, à cette heure incertaine, les tons les plus criards dans la lumière du jour--ainsi la parure violente des bateaux--et, d'un pinceau habile, il a fait miroiter l'eau prête à s'assoupir et scintiller doucement les paniers lourds de poissons aux reflets nacrés.
[Ici s'intercale une gravure en couleurs hors texte: LE CALME DU SOIR.]
COMMENT LES SERBES ONT VAINCU LES BULGARES
AU QUARTIER GÉNÉRAL DU PRINCE ALEXANDRE
Gradista, 10 juillet.
D'Uskub à Kumanovo, trajet que nous avons fait, en deux heures, dans un wagon de première classe réservé à notre transport, nous avons pu nous rendre compte que tout était prévu et exécuté par une organisation de premier ordre. Partout se révèlent des hommes d'initiative et un fonctionnement exact et sans heurt de tous les rouages. A la station de Kumanovo, trois automobiles envoyées par les soins de l'état-major de l'armée du prince royal nous enlèvent rapidement et, en moins d'une heure, par une route excellente, aménagée avec soin par le génie serbe, nous déposent à Gradista, auprès des tentes où se trouve bivouaqué le quartier général de la 1re armée.
Les officiers de l'état-major avaient poussé l'amabilité jusqu'à retarder l'heure habituelle du repas pour nous permettre de le prendre en leur compagnie. Mais à peine avais-je mis le pied en dehors de l'auto qui nous transportait, Réginald Kann et moi, que je me trouvais serré vigoureusement dans les bras de deux officiers me saluant des plus vives exclamations de surprise: c'étaient mes anciens camarades de promotion d'École de guerre, les capitaines Stoïanovitch et Marinkovitch, qui n'en revenaient pas de me voir au milieu d'eux. L'impression première de cordialité ne s'en atténue pas, bien au contraire, d'autant que je vois arriver notre très distingué attaché militaire à Belgrade, le colonel Fournier, qu'une faveur spéciale du roi a autorisé, seul parmi tous les autres attachés, à suivre de près les opérations, en accompagnant l'armée du prince royal. Une si précieuse exception pour le représentant officiel de l'armée française prouve, mieux que tout, l'extrême sympathie, dont--depuis le roi, ancien soldat de la France, jusqu'au dernier de ses sujets--est animé le peuple serbe à notre égard.
Nous arrivons au quartier général de Son Altesse Royale le prince Alexandre, un peu comme les carabiniers, c'est-à-dire après la bataille. Il faut nous consoler en allant cueillir sur les champs des combats de la Bregalnitza les miettes de l'histoire.
... Et d'abord, tout en ne ménageant pas mon estime au haut commandement des armées du roi Pierre, en particulier à l'homme remarquable que paraît être le maréchal Poutnik, j'ai eu, depuis Belgrade jusqu'ici, cent occasions d'être frappé de l'admirable matière «homme» que constitue le soldat serbe.
L'homme consent à «se faire tuer», à souffrir... Le commandement sait «vouloir»... Abnégation de l'exécutant, énergique volonté du chef: le secret de la victoire est là!
Cependant, il pourrait paraître étrange que je semble dénier à leurs adversaires des qualités que, l'automne passé, j'affirmais être également l'apanage de l'armée bulgare. C'est précisément parce que cette dernière n'est plus telle que je l'ai connue pendant la campagne de Thrace que son sort paraît se trouver aussi cruellement compromis. Et mon opinion à ce sujet a trouvé de précieuses confirmations dans une conversation fort longue que j'ai eu le très grand honneur d'avoir avec S. A. R. le prince Alexandre.
_Croquis de A. de Penennrun._
La bataille décisive de la Bregalnitza (Armées serbes: hachures horizontales--Bulgares: hachures verticales).
Le prince ayant manifesté le désir de me voir, je lui fus présenté par le colonel Fournier. Après un début d'entretien où je lui exprimais mon admiration pour les troupes magnifiques qu'il avait sous son commandement, le prince me posa quelques questions sur l'armée bulgare telle que j'avais pu l'apprécier lors de la campagne dernière contre les Turcs. Et comme j'exprimais l'idée qu'à ce moment les soldats bulgares, le haut commandement que l'on pouvait déjà à ce moment considérer comme synthétisé dans la personne du général Radko Dimitrief, étaient évidemment deux éléments d'une force incomparable, le prince me dit:
--Je partage absolument votre avis sur la très haute valeur morale de l'armée bulgare, pendant la campagne de Turquie. Mais je ne crois pas me tromper, en affirmant que les Bulgares d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'il y a un an. L'enthousiasme surchauffé qui les a lancés en ouragan contre les Turcs, l'antique oppresseur, n'existe plus contre nous leurs alliés et leurs frères d'hier, qu'ils veulent spolier injustement. Il arrive maintes fois que leurs prisonniers avouent ne prendre part qu'à contre-coeur à cette guerre ingrate que les Bulgares ont eux-mêmes déchaînée. Leur flamme de belle énergie, leur foi en la sainteté de l'ancienne cause est tombée.
--Cependant, monseigneur, ne pensez-vous pas qu'au moment où les Bulgares se sentiront acculés par vos troupes marchant sur Sofia, ils ne tentent un effort suprême, que leur vieille énergie native ne se réveille et que, somme toute, l'adversaire déjà opiniâtre dont vous avez triomphé sur la Bregalnitza ne devienne plus tenace encore, quand il défendra le sort de la Vieille-Bulgarie?
--Vous avez tout à fait raison, monsieur, répondit le prince, mais, nonobstant la valeur d'adversaires que j'estime très redoutables, souvenez-vous que ces gens-là font une guerre inique, que dans le fond leur moral est vicié par la fourberie même de leur injuste agression vis-à-vis de nous, que de leur puissante et sauvage énergie, de leur endurance au mal, il ne leur reste plus que des vestiges et que, dans la balance morale où Bulgares et Serbes se mesurent actuellement, les uns croient à la victoire et les autres en désespèrent.
CE QUE FUT LA BATAILLE DE LA BREGALNITZA
Gradista, 11 juillet.
A 4 heures du matin, nous abandonnons nos tentes, et, conduits par mon ami le capitaine Mirko Marinkovitch, nous partons dans d'invraisemblables sapins venus d'Uskub à notre intention et qui doivent nous véhiculer à proximité du terrain des différents combats livrés du 30 juin au 6 juillet sur la Bregalnitza. Nous nous dirigeons tout d'abord vers le Drenek, point capital de la gauche serbe en avant du Tserni-Vrh, un rocher escarpé précédé d'une succession de contreforts.
Du haut du Drenek, Marinkovitch nous explique non seulement le processus de l'attaque, mais aussi l'ensemble des opérations qui ont suivi cette action, à droite, vers deux mamelons au relief nettement indiqué, qui portent les côtes 550 et 650, plus à droite encore vers Istip qu'on devine, plutôt qu'on ne le voit, dans un vague lointain fait de brume et de lumière, en face de nous enfin, sur les pentes étagées de Raïtchani qui séparent la Zletovska de la Bregalnitza nous cachant la ville de Kotchana profondément enfouie au revers des crêtes, dans un thalweg descendant vers le sud.
A notre gauche, un amas énorme de rochers découpés, dentelés bizarrement, déchire les nuées qui l'entourent, semblant menacer le ciel, très haut au-dessus de nous: c'est le Rectki-Bouki, le pivot de gauche des Serbes dont la masse imposante constituait en quelque sorte les gonds, l'axe de cette porte que l'armée du prince royal devait tenir fermée devant l'assaut désespéré des Bulgares.
Toute cette zone se présente fort nettement comme un terrain de très haute montagne, mais, contrairement à ce qu'à première vue l'on pourrait penser, il est assez manoeuvrable. Les croupes et les thalwegs largement ondulés permettent aisément le passage à peu près constant de l'artillerie de campagne et, de fait, nous voyons partout, au milieu des moissons foulées par les combattants, de larges sillons où tout semble fauché, traces, parallèles le plus souvent et accouplées par quatre, du passage d'une batterie marchant à grande allure.
Sur le haut des crêtes du Drenek, nous trouvons en quantités énormes des étuis de cartouches et des chargeurs bulgares, un peu plus loin un amas de douilles de pièces d'artillerie. Je n'exagère pas en estimant à environ 200 au mètre courant le nombre d'étuis trouvés sur la position, des tirailleurs ennemis. L'on jugera par là de l'intensité du feu et l'on s'expliquera les énormes pertes subies.
Puis, tandis que nous restions perdus' dans la contemplation de ce cirque étendu de montagnes et de vallées, où se sacrifièrent près de 30.000 hommes, le capitaine Marinkovitch reprit la parole et nous fit le récit suivant:
«Dans la nuit du 29 au 30, à 2 heures du matin, nous fûmes réveillés par des clameurs sauvages, des cris, des coups de feu de plus en plus nombreux qui venaient de la direction de nos avant-postes. Les Bulgares attaquaient en masse, tout leur monde en ligne, attaque d'une violence extraordinaire, en ordre profond, exécutée avec une brutalité et une énergie sauvages que décuplait chez l'ennemi l'ardent désir de briser d'un coup la résistance de nos armées.
» Tout le long de la Zletovska, devant l'armée du prince royal, de la Bregalnitza et de la Kriva Lakavitza, devant la IIIe armée, les sentinelles, les petits postes situés sur les berges de ces rivières et même les grand'gardes légèrement en arrière, furent non seulement disloqués et refoulés, mais même, en bien des endroits, véritablement égorgés par les Bulgares ivres de fureur et de sang. La première résistance sérieuse ne fut offerte que par notre ligne des réserves d'avant-postes qui, depuis Rectki-Bouki tenait le Drenek, les côtes 550 et 650 devant la Ire armée, les hauteurs de Suchevo et de Hadji Redjebli devant la IIIe. Mais, sur la plupart de ces points, se trouvait à peine la valeur respective d'un bataillon; aussi vers midi, le 30 juin, étaient-ils occupés par les Bulgares. Pour bien saisir toute la violence de l'attaque, une revue rapide des effectifs bulgares mis en ligne à ce moment est nécessaire: sur Rectki-Bouki, c'est le corps de volontaires à 3 brigades du général Guenef qui avait donné l'assaut; devant Drenek et les positions de la Ire armée, c'était la 7e division, renforcée d'une brigade de la 4e; plus au sud enfin là 8e division et la majeure partie de la 2e. En arrière, suivaient des bataillons de territoriale et une partie de la 3e division.
» Mais notre ligne principale de défense avait été, grâce à Dieu, fort sagement établie assez arrière pour nous permettre d'y alerter rapidement nos troupes et non seulement de prendre nos dispositions défensives, mais également d'y préparer notre mouvement ultérieur en avant et notre contre-offensive à l'agression.
» Je ne puis, naturellement, vous donner de détails que sur ce qui se passait dans un champ limité assez étroitement à ce que j'ai pu voir. Tandis que l'une des divisions de la Ire armée avait, concurremment avec l'une de celles qui faisaient face à la direction du nord, la mission de reprendre Rectki-Bouki, l'autre division, celle de droite, attaquait le Drenek et la côte 550.
» L'ordre d'offensive générale fut donné à toutes les troupes le 30 juin à midi. La division qui attaquait le Drenek partait de la ligne principale de résistance que primitivement nous avions organisée à Tserni-Vrh et sur les contreforts de Gradista. Nous avions trois régiments en première ligne: l'un attaquant le Drenek par Stoubla; l'autre attaquant également le Drenek, mais à revers, sur les pentes sud du thalweg de la Belositza; le troisième enfin, en liaison avec la division de cavalerie du prince Arsène, attaquant la côte 550.
» Commencée aussitôt, la marche en avant, malgré l'élan des troupes, eut terriblement à souffrir du feu de l'ennemi. Le soir du 30, nous avions progressé dans une certaine mesure, mais nous n'avions pas encore pu réoccuper le Drenek, ni aucun des autres points qui nous avaient été enlevés.
» Dès l'aube du 1er juillet, le mouvement en avant fut repris et, grâce au concours d'une de nos batteries d'obusiers de 120mm, le Drenek fut enlevé à midi.
» A la même heure, notre division de gauche débouchant de Kara-Tas sur Stroms et Kalnista, repoussait la droite de la 7e division bulgare ainsi que la brigade de la 4e division qui l'appuyait. Plus au sud, les côtes 550, 650 tombaient entre nos mains. De toutes parts, les Bulgares refoulés se voyaient contraints de repasser la Zletovska et la Bregalnitza, poursuivis par les nôtres, qui cependant, en aucun point, ne réussirent à franchir ces rivières.