L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913

Part 5

Chapter 52,783 wordsPublic domain

Le bonheur, si criblé de balles et d'entailles Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os Viennent rêver, le soir, sur les champs de bataille Où gisent les héros.

Dans les Passions, dans les Élévations, dans les Tombeaux, nous trouvons la substance philosophique du livre de Mme de Noailles. Les «Climats» s'y intercalent comme une halte claire, harmonieuse et parfumée. Syracuse, les Soirs du Monde, le Port de Palerme, l'Auberge d'Agrigente, les Journées romaines, la Messe de l'aurore à Venise, Un soir en Flandre, le Printemps du Rhin, ont inspiré au poète des ingéniosités descriptives qui parfois nous surprennent un peu par l'audace de leur fantaisie.

Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort, Où chaque fragment d'air fascine comme un disque, Rome, lourde d'été, avec ses obélisques Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port.

Le ciel qui dort en grésillant, ce fragment d'air qui fascine comme un disque, ces agrès du soleil qui luisent ne dressent pas des images bien nettes devant nos yeux. Mais il n'en demeure pas moins une sensation de lumière impérieuse, en nous et autour de nous, un éblouissement torride qui reste dans notre cerveau. Et il en est ainsi de tous les poèmes de ce livre dont la flamme ardente monte très haut au-dessus des ombres, de même que, par sa puissante beauté, son art domine les imperfections voulues et l'orgueilleuse indiscipline.

ALBÉRIC CAHUET.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

LE NOUVEAU PONT DE L'ESTACADE.

Le président de la République a inauguré ces jours derniers la nouvelle passerelle qui a remplacé l'antique estacade construite à l'entrée du petit bras de la Seine, à quelques mètres en amont du pont Sully.

Cette estacade, destinée à arrêter les glaces en cas de débâcle, ne laissait qu'un passage étroit pour les bateaux dont la manoeuvre était rendue fort difficile par l'intensité du courant. A ce dispositif d'un autre âge on a substitué une passerelle en béton armé reposant sur quatre arches dont deux restent ouvertes en temps normal; les deux autres, celles de la rive gauche, étant condamnées par un réseau d'aiguilles fixes.

Quant aux arches de la rive droite, elles peuvent être rapidement fermées, grâce au! système imaginé par M. Drogue, ingénieur en chef du service de la navigation. Deux caissons flottants en tôle, très résistants, sont tenus en réserve à peu de distance le long d'une berge. A l'approche d'une débâcle, on les remorque jusqu'à la passerelle et on échoue chaque caisson contre les deux piles d'une arche sur des entailles ménagées: à cet effet.

La stabilité est assurée par deux séries d'_aiguilles_ en fer.

Les unes, enfilées directement dans le caisson, vont s'ancrer dans le lit du fleuve. Leur poids est calculé de façon qu'elles continuent à s'enfoncer si le niveau de l'eau vient à baisser, entraînant le caisson qui ne risque pas de rester suspendu au-dessus de l'eau.

Les autres sont enfilées le long du tablier du pont et viennent s'attacher au caisson. Une plaque d'arrêt butant sous le tablier limite leur course et la remontée du caisson sous la poussée d'une crue.

Outre que ce système paraît devoir offrir une résistance considérable à la poussée des glaces qui dépasse parfois 3.000 kilos par mètre linéaire, il permettra de laisser la navigation libre jusqu'au dernier moment. En cas de danger, il suffira de quelques heures pour amener le caisson à la place qu'il devra occuper. Au lieu de le laisser flotter, on le remontera au moyen de treuils contre le tablier pour le descendre et fermer le passage dès que la débâcle se sera suffisamment dessinée en amont.

LE PRIX DE LA HOUILLE BLANCHE.

Une grande partie du public s'imagine que les chutes d'eau fournissent de la force motrice gratuite; or, les travaux nécessaires pour capter et utiliser la puissance hydraulique entraînent des frais considérables, susceptibles de varier dans de très fortes proportions.

Le prix d'installation dépend d'abord de la hauteur et du débit de la chute; en général, les chutes hautes et à débit réduit sont plus avantageuses que les chutes basses à débit énorme.

Ainsi, à Jonage (France), une chute de 12 mètres, fournissant 100 mètres cubes par seconde, donne une puissance de 12.000 chevaux, et le prix de l'installation ressort à 1.800 francs par cheval.

Au contraire, à Méran (Autriche), une chute de 60 mètres, débitant seulement 9 à 15 mètres par seconde, donne une puissance de 8.000 chevaux, et le prix du cheval ne dépasse pas 400 francs. De même, à l'usine de la Praz, une chute de 78 mètres débitant 12 mètres fournit une puissance de 12.500 chevaux, et le prix d'installation du cheval est seulement de 212 francs.

Ces quelques chiffres montrent que l'aménagement d'une chute d'eau constitue toujours, au point de vue du rendement, un problème délicat.

INFLUENCE DE LA FORET SUR LA NEIGE.

La neige couvrant le sol fond d'autant plus vite que l'évaporation et la température sont plus élevées, et l'on sait depuis longtemps que la forêt contrarie ces deux phénomènes. Mais on n'avait pas encore songé à chiffrer cette influence.

M. Church, directeur de l'observatoire du Mont-Rose de la Nevada, à la suite d'observations portant sur 36 stations, a formulé des conclusions intéressantes.

Un versant boisé renfermait une couche de neige double de celle de la partie non boisée du même versant; l'abondance était particulièrement marquée dans les clairières.

Comme on a intérêt à conserver la neige sur les montagnes le plus longtemps possible, afin de préserver la végétation des fortes gelées, on doit donc maintenir dans les régions élevées c'es forêts assez épaisses pour arrêter le vent et atténuer l'effet des rayons solaires, mais en même temps assez claires pour laisser la neige tomber jusqu'au sol.

C'est ainsi que la futaie de résineux, mélangée de hêtres et de bouleaux à feuilles caduques, conserve plus longtemps la neige que la futaie de pins, sapins et épicéas.

LES VICTIMES DES FAUVES DANS L'INDE.

Malgré une chasse de plus en plus énergique, le nombre des personnes victimes des fauves dans l'Inde anglaise est toujours aussi considérable; il s'élève à 2.382 pour l'année 1911.

Le tigre a tué 882 personnes, le léopard 366, l'ours 428, l'éléphant et l'hyène 77; l'alligator et le crocodile 244, le sanglier 51, le buffle 16, le chien sauvage 24, etc.

Les serpents ont causé encore plus de ravages, faisant 22.478 victimes, soit 1.000 de plus que l'année précédente.

D'autre part, on estime que, pendant la période 1905-1910, les bêtes sauvages ont détruit 100.000 têtes de bétail.

LA POPULATION ÉTRANGÈRE AUX ÉTATS-UNIS.

D'après le dernier recensement cifectué par le gouvernement américain, le nombre des étrangers résidant aux États-Unis dépasse 13 millions, alors qu'il n'atteignait pas 7 millions en 1880.

Les Allemands représentent 17% de ce groupe; les Russes 13%, les Irlandais et les Austro-Hongrois 12, les Italiens 11, les Scandinaves 10, les Anglais 9. Le nombre des Français est minime.

La proportion des Allemands a beaucoup diminué; elle était de 29% en 1880; de même la population irlandaise qui, à la même époque, représentait 28%.

Enfin, il est à remarquer que dans treize États, dont le New-York, les étrangers forment plus de la moitié de la population; dans seize autres, ils comptent pour une proportion variant du quart à la moitié.

LE PLUS GROS DES RENTIERS DU MONDE

On se souvient de l'attentat de Delhi, dans lequel, l'année dernière, lord Hardinge, le vice-roi des Indes, fut grièvement blessé par l'explosion d'une bombe, alors qu'il faisait son entrée solennelle dans la ville rendue à son ancien rang de capitale. L'homme d'État dut son salut, en bonne partie tout au moins, au sang-froid de l'éléphant, choisi pour sa haute taille et sa docilité, qui le transportait en tête du cortège. Loin de s'épouvanter du fracas de l'explosion qui mettait en fuite plusieurs de ses congénères, le massif pachyderme continua d'avancer de son pas majestueux, et son attitude calma à ce point la panique qui s'emparait déjà de la foule qu'on ne remarqua pas dans l'instant qu'un fonctionnaire installé derrière lord Hardinge et la vice-reine avait été tué sur le coup et qu'une des parois du _howdah_ (palanquin) était en pièces.

Dès son complet rétablissement, le vice-roi tint à rendre visite à la bonne bête. Sa reconnaissance vient de prendre une forme plus substantielle: un décret accorde à l'éléphant le titre et la situation de _State pensionner_.

En sa qualité de pensionnaire de l'État, _Timouh_ recevra sa vie durant tous les douze mois une somme équivalant à 2.500 francs, suffisante pour lui assurer les services de deux _coolies_ (domestiques). Comme il n'a guère que trente ans, et qu'un éléphant vit normalement plus d'un siècle, on peut aisément calculer ce que son dévouement coûtera aux contribuables hindous.

LE DÉSARMEMENT... DES ABEILLES.

Une curieuse nouvelle nous parvient d'Amérique. On pourrait l'accueillir avec méfiance si le nom dont elle se recommande n'était pas celui d'un des premiers apiculteurs des États-Unis.

Après six années de recherches et d'innombrables tentatives infructueuses, M. Louis J. Terrill, de Lawrenceburg (État d'Indiana), a réussi à produire une race d'abeilles sans aiguillon en croisant des reines de l'espèce italienne avec des bourdons de Chypre.

M. Terrill a pu prouver que l'élimination du dard se traduit par de précieux avantages: les abeilles sont plus réfractaires aux maladies qui déciment les essaims des espèces communes; elles récoltent une plus grande quantité de nectar et produisent un miel plus savoureux.

LA COMMÉMORATION DE DENAIN

La victoire de Denain, qui, le 24 juillet 1712, fut, selon l'expression de Michelet, une éclaircie merveilleuse dans le ciel chargé qui obscurcissait la France, était commémorée par un simple monolithe placé dans la campagne sur le territoire d'Haulchin.

La grande cité industrielle a voulu plus somptueusement honorer la mémoire du maréchal de Villars. Déjà, en 1892, un comité, encouragé par une importante souscription de la ville, s'était formé dans le but d'élever un monument au héros de la grande journée du 24 juillet 1712 qui rendit à la France la fortune des armes, hâta la conclusion de la paix et prépara le traité d'Utrecht. Après le grand cortège historique organisé l'an dernier pour fêter le bicentenaire de la bataille de Denain (voir _L'Illustration_ du 3 août 1912), l'oeuvre a été poursuivie et menée à bien, et une belle statue équestre de Villars a pu être inaugurée dimanche sous la présidence de M. le marquis de Vogüé, de l'Académie française, qui est rattaché par les liens du sang au maréchal de Villars.

La statue, oeuvre d'un enfant de Denain, M. Henri Gauquié, avait déjà été admirée au Salon des Artistes français, où elle avait obtenu la grande médaille d'honneur. Le piédestal a été dessiné par l'architecte Guillaume.

M. Bricout, président du Comité, fit à la ville la remise du monument. Après quoi, en un très beau discours, M. de Vogüé évoqua la glorieuse journée. Des vers furent dits par un mineur poète, M. Jules Mousseron. Puis les troupes de la garnison, commandées par le général Exelmans, défilèrent devant le maréchal de Villars.

LE PRIX D'UN MARIAGE ROMPU

L'année dernière, le comte Compton, ancien lieutenant aux Royal Horse Guards, élégant cavalier, au masque bronzé, aux cheveux sombres, et, de plus, héritier présomptif d'un des grands noms du _peerage_, était présenté à miss Moss qui, sous le nom de Daisy Markham, menue petite personne, douée d'une gentille figure pâlotte, qui brillait, modeste étoile, au firmament des petits théâtres de Londres et même de la province. Elle le captiva. Ils s'aimèrent,--en tout bien tout honneur. Et le jeune gentleman brûlait si bien «pour le bon motif» qu'il promit le mariage à la petite actrice. C'était pour elle un beau rêve.

Mais le marquis de Northampton, père du fiancé, fut vite informé d'un engagement qui n'était guère pour lui sourire. Il sermonna. Il fit appel à la raison de son fils contre son coeur. Il eut l'heureuse chance de le persuader. Le comte Compton écrivit la lettre de rupture qu'on lui demanda.

Il l'écrivit sans enthousiasme. Elle est tout imprégnée de tendresse contenue, cette suprême épître à «la très chère Daisy». Il y proteste qu'elle demeure la femme qu'il aime et respecte le plus au monde. S'il l'abandonne, c'est pour son bien, en somme, et après avoir bien réfléchi à la vie qu'il lui préparait, aux affronts auxquels elle serait exposée' dans son monde: «Vous ne savez pas, Daisy, comment ces nommées _ladies_ vous traiteraient, et, réellement, je ne puis me faire à la pensée de vous voir souffrir de telles choses qui, avec votre douce et sensible nature, vous tortureraient.» C'est la lutte cornélienne, enfin, où le devoir l'emporte sur le sentiment. Et il signe, après toutes sortes de bénédictions: «Votre coeur brisé».

La petite miss Moss n'en prit pas aussi aisément son parti, et, bien conseillée, sans doute, connaissant d'autre part les lois et coutumes de la vieille Angleterre, elle entama contre l'infidèle une action en rupture de promesse.

Sur ces entrefaites, le comte Compton devenait, par la mort de son père, le 16 juin dernier, marquis de Northampton, possesseur de deux des plus beaux châteaux du Royaume-Uni, maître d'un revenu annuel de 3.750.000 francs. Comme l'observait, l'autre semaine, devant le juge du banc du Roi, en présence d'une assistance de choix où des camarades de Daisy Markham coudoyaient d'authentiques pairesses, l'avocat de la «promise» abandonnée, c'était une situation magnifique et le titre de marquise que perdit sa cliente du fait de ce congé.

Lord Northampton, sixième du titre, ne contestait pas le dommage. Il l'évaluait même très haut, puisqu'il offrait à son ex-fiancée 50.000 livres de dommages-intérêts,--1.250.000 francs.

Le juge a estimé l'indemnité suffisante, et, à la fin d'une audience d'une demi-heure, plaidoiries comprises, il allouait à miss Moss, alias Daisy Markham, ce million et un quart, «la plus forte somme, dit le _Daily Mail_, qu'une cour anglaise ait jamais allouée dans une action en rupture de promesse».

Comme, d'ailleurs, un bonheur n'arrive jamais seul, depuis ce jour, la porte de miss Markham est assiégée par les directeurs de théâtres, grands et petits, qui mettent aux pieds de la délaissée des ponts d'or. Miss

Markham fait assez bon marché de ces richesses. Ce qu'elle ambitionne, c'est de se consacrer au grand art, de ne monter désormais que sur des «scènes consacrées». _Legitimate stages._

UN HOMMAGE A LA GRACE

Rome n'est plus dans Rome...

Depuis des années les Danois nous enlèvent, à prix d'or, avec un très sûr discernement et un goût rare, les plus belles productions de notre art national. Tout récemment, encore, ils achetaient et emportaient plusieurs des oeuvres les plus illustres de l'admirable Carpeaux. Or, les voilà qui, reprenant pour leur compte les aimables traditions de notre dix-huitième siècle, viennent d'ériger à Copenhague, ville accueillante entre toutes, dans le parc du château de Rosenborg, un monument à la Grâce.

C'est le «Puits des Danseuses», futile et charmant objet d'art, vain comme tous les bibelots,--car on n'imagine pas les ménagères des environs y venant puiser: mais le sculpteur n'a plus guère, dans notre société moderne, d'occasions de vouer son talent à embellir des oeuvres d'utilité.

L'auteur du «Puits des Danseuses», M. Rudolph Tegner, s'est souvenu qu'il était du pays de Thorwaldsen. Et il a fait, à son tour, «de l'antique modernisé». Ses trois figures, drapées légèrement, ont du mouvement et, sans faire oublier le _Génie de la Danse_, ni quelques autres figures ballantes, doivent être plaisantes à voir, dans l'air subtil du nord.

LE CIRCUIT DE PICARDIE

Le cinquième Grand Prix de l'Automobile-Club de France s'est disputé le 12 juillet sur le circuit de Picardie, établi aux environs d'Amiens avec Longueau comme point de départ. L'épreuve comportait 29 tours d'environ 31 kilomètres et demi, soit un parcours total de 916 kilom. 800 mètres; elle a une fois encore affirmé de façon magnifique la supériorité de l'industrie française.

Sur les 9 voitures françaises engagées, 7 ont achevé le parcours; 4 d'entre elles prenant respectivement les places 1, 2, 4, 5. Par contre, sur 11 voitures étrangères parties, 4 seulement se trouvèrent au poteau d'arrivée. Jamais nos constructeurs n'avaient obtenu un résultat aussi catégorique.

Le prix a été gagné par Boillot, montant une voiture Peugeot, qui avait déjà triomphé au circuit de Dieppe en 1912. Le vainqueur, battant son record de l'année précédente, effectua le parcours en 7 heures 53 minutes 56 secondes, soit à une vitesse moyenne de 116 kilom. 190 mètres; son camarade Goux, pilotant une voiture de la même marque, se plaçait second à 3 minutes d'intervalle.

Ce résultat est d'autant plus appréciable que le circuit de Picardie semblait peu favorable aux grandes vitesses et que le règlement limitait à 20 litres par 100 kilomètres la quantité de carburant dont pouvait disposer chaque concurrent.

Le lendemain du Grand Prix des voitures s'est couru sur le même circuit, mais sur la distance réduite de 350 kilomètres, le grand prix des motocyclettes, sidecars et cyclecars.

Les concurrents français furent moins heureux; mais les insuccès furent largement compensés par la victoire de Fentou qui atteignit une moyenne de 78 kilomètres à l'heure, sur motocyclette Clément.