L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913
Part 4
Les Grecs, continuant les progrès indiqués dans notre dernier numéro, ont occupé Sérès et Drama, tandis que leur flotte s'emparait de Cavalla, hâtivement évacuée par la garnison bulgare. Des faits extrêmement graves et qui ont, aussitôt connus, provoqué une profonde émotion et une indignation unanime en Europe ont été signalés, à chaque étape, par les commandants hellènes, dans leurs télégrammes au roi Constantin: les Bulgares, obligés de fuir, ont, en abandonnant les villages et les villes occupés par eux, commis sur les populations grecques neutres de véritables crimes contre la civilisation. Ces atrocités ont déjà été signalées en détail au journal le _Temps_ par notre confrère danois M. de Jessen, qui a pu voir lui-même, à Nigrita, une ville pétrolée, détruite, et une partie de la population égorgée et mutilée. Nous pensions qu'il nous aurait été possible de donner, à nos lecteurs, dans ce numéro, la vision de ces tristes spectacles, car M. de Jessen nous avait aussitôt annoncé l'envoi des clichés qu'il avait pris en hâte à Nigrita. Ces clichés nous sont bien parvenus. Mais le développement a montré que l'appareil avait mal fonctionné: les pellicules n'avaient pas été impressionnées, et ce sont ainsi de précieux et irréfutables témoignages qui disparaissent.
LES SUCCÈS DES ARMÉES SERBES ET GRECQUES
Nous avons reçu cette semaine les premières notes de guerre de notre correspondant du côté serbe, M. Alain de Penennrun. Le jeune et brillant officier qui, lors de la campagne de Thrace, suivit, avec l'armée du général Radko Dimitrief, la route de la victoire et qui, de chaque étape, nous envoya de si remarquables relations et croquis, ne pouvait espérer rejoindre à temps en Macédoine l'armée bulgare, en franchissant le cercle des États coalisés. M. Alain de Penennrun a donc pris la route de la Macédoine serbe et, dès son passage à Uskub, il a pu recueillir des informations précises qui confirment ce que, dans notre dernier numéro, nous avons dit des opérations du début de la seconde guerre des Balkans; notre envoyé spécial, dont le dernier télégramme est daté de Gradic, sur la rive gauche de la Bregalnitza, au nord-est d'Istip, et qui doit, à l'heure actuelle, avoir rejoint l'état-major du prince héritier Alexandre, termine, par ces appréciations, sa première lettre:
Cette fois ce n'est plus une campagne un peu pour rire, comme celle de Thrace, où seul l'un des adversaires existait vraiment. Ici, les soldats qui combattent sont véritablement des «gens de guerre», et on le voit bien à l'acharnement extraordinaire que de toutes parts ils déploient dans la lutte. Les pertes sont lourdes et cruelles. Dans l'attaque de nuit seulement où les Bulgares ont véritablement massacré les grand'gardes des Serbes, ceux-ci accusent 3.200 tués ou blessés. L'on sent bien d'ailleurs à l'allure de chacun toute la gravité, tout le poids de la lutte engagée. Ce sont deux grandes armées européennes qui se battent, également instruites, également braves, également mordantes.
Dans les combats que livrent les armées hellènes, le même acharnement se fait jour. Dans l'assaut des positions de Doïran, 5.000 soldats grecs sont tombés. Les Bulgares cependant paraissent donner des signes de lassitude et de fatigue. Ils n'ont plus le même élan qui jadis les jetaient poitrine découverte contre les tranchées turques et malgré leur naturelle bravoure ils luttent à regret, menés par la faction macédonienne de Sofia, contre leurs frères, leurs alliés d'hier. Les Bulgares connaissent maintenant le drapeau blanc et la honte de la reddition. Les 4e et 7e divisions de l'armée du général Kovatchef ont souffert extrêmement; elles ont l'une et l'autre laissé aux Serbes beaucoup de prisonniers. Cependant l'une est la division qui troua le centre turc à Karaagatch, l'autre est celle qui rejeta victorieusement Fakri pacha sur Boulaïr au mois de février dernier. L'un des régiments de la 7e division, le 13e, a été pris et détruit presque en entier à Kotchana; son colonel, et 1.400 soldats sont aujourd'hui prisonniers à Belgrade où ils voisinent avec les Turcs non encore rendus, curieux rapprochement dans la captivité des anciens adversaires.
Non seulement la lutte est chaude entre des ennemis aussi ardents, mais certaines circonstances la rendent plus terrible encore. Les effets du feu de l'infanterie, particulièrement, sont terrifiants, car les hommes des deux partis en campagne, exercés depuis un an, tirent parfaitement, avec un sang-froid merveilleux. L'artillerie ne le cède en rien comme justesse. Mais elle a les plus grandes peines à manoeuvrer dans ces terrains difficiles. Aussi les pertes de pièces ne sont-elles pas rares, témoins 3 batteries bulgares enlevées par la cavalerie du prince Arsène dans les fonds de la Bregalnitza, témoins aussi les 4 pièces serbes qu'il fallut abandonner près de Krivolak, mais dont héroïquement les servants se sacrifièrent pour avoir le temps de les rendre inutilisables en enlevant les culasses et que l'on reprit d'ailleurs ensuite.
Oui, dès le début, cette guerre apparaît acharnée et sauvage. Les uns et les autres sont de rudes hommes et, de les connaître comme je les connais, me permet de dire que ce sont des adversaires qui se valent...
ALAIN DE PENENNRUN.
Les Serbes, ces derniers jours, ont fortifié toutes leurs positions en repoussant au nord les troupes bulgares de la région de Kustendil qui tentaient de tourner l'aile gauche serbe victorieuse. Cependant que les Roumains, qui avaient achevé leur mobilisation, pénétraient, sans rencontrer de résistance, sur le territoire bulgare et que les Turcs franchissaient les lignes de Tchataldja. Les Roumains ne se sont pas contentés de s'installer dans tout le district, revendiqué par eux, de Fustukaï-Baltchitch, poussant jusqu'à Varna, au sud de ce territoire. Ils ont franchi le Danube sur deux points, au centre et à l'ouest, ont dépassé Rouchtchouk et Rahovo, et jeté leur cavalerie sur la route de Sofia. Les Turcs, après avoir réoccupé les territoires de Thrace qui leur sont attribués par le protocole du traité de Londres, ont passé la frontière Enos-Midia, repris Lule-Bourgas, Bunar-Hissar, Visa et marchent sur Kirk-Kilissé et Andrinople.
CE QU'IL FAUT VOIR
PETIT GUIDE DU PARISIEN HORS PARIS
X...-les-Bains.
C'est une petite ville d'Auvergne,--une petite ville presque neuve, édifiée autour de quelques sources très anciennes, bien plus âgées encore que le très vieux petit village aux toits roux qui la surplombe, et qui lui a donné son nom. Les gens des villes viennent là réparer leurs fatigues et, disent-ils, chercher du repos. Sont-ils sincères, et les gens des villes sauraient-ils vivre en un lieu où vraiment on se repose?
Je ne le crois pas; et la preuve que j'ai raison de ne pas le croire, c'est que la Direction du Casino, qui s'y connaît, s'évertue depuis un mois à organiser autour de cette foule avide de silence et de tranquillité le plus de bruit possible. Or, loin qu'on l'en blâme, on lui reprocherait plutôt de manquer d'audace; de ne point offrir, à cette clientèle de citadins fatigués, de suffisantes occasions de se fatiguer davantage. Dès le matin, les «malades» de X...-les-Bains sont, dans le jardin de l'Établissement, guettés par un orchestre. Avant le déjeuner, musique; et musique, après. Le soir, nouveau déchaînement de l'orchestre, autour d'un panneau lumineux où défilent les actualités «mondiales» de la semaine; c'est ce qu'on appelle un _cinéma-concert_. Tout à côté, le petit théâtre a ouvert ses portes: opéra-comique, opérette, vaudeville et mélodrame s'y succèdent ingénieusement... Et comme nous sommes ici pour nous reposer, on a corsé, si je puis dire, d'émotions supplémentaires celles du spectacle. A chaque entr'acte, une sonnette retentit, et tout le monde sait ce que cela veut dire: c'est l'appel des «petits chevaux» vers lesquels, en attendant les trois coups, se précipitent nos malades. Est-ce tout? Mais non. Il y a la concurrence. A côté et hors du Casino, il y a le Kursaal qui a, lui aussi, son orchestre à jet continu, son cinéma, ses spectacles... Et je rencontre ici des Parisiens qui, le plus sérieusement du monde, se plaignent que cette ville manque de «distractions». Qu'est-ce qu'il leur faut, juste ciel! et est-il possible que la maladie et le besoin de repos rendent injuste à ce point?
Pour moi, j'ai fui les musiques, les spectacles et les petits chevaux, et c'est à la montagne que j'ai demandé de me donner des «distractions».
Elle en procure d'exquises, et de tellement inattendues.. On grimpe... doucement, et bientôt, on a quitté la grand'route où les autos soulèvent la poussière et répandent leurs fumées. Il fait bon. Le chemin, bordé de champs de fraises, est presque doux. Il mène, en s'élevant toujours, au hameau de B... dont j'aperçois là-bas le petit cimetière, le clocher, les maisonnettes trapues, toutes grises, faites de roches cassées. Et l'on a l'impression d'entrer ici dans du silence. Avez-vous remarqué que le calme trop grand des lieux _habités_ a quelque chose d'inquiétant et d'hostile? La plaine, la mer, les bois appellent le silence et il semble que ce silence ajoute à leur grandeur; au contraire, l'esprit souffre de ne percevoir aucun signe de vie, nul bruit humain dans des lieux qui ont été justement créés pour la vie et pour le bruit: une ville, un village, un hameau... Tout se tait. Les chemins sont déserts. A peine ce décor de tristesse s'anime-t-il, çà et là, d'un cri d'oiseau, d'un murmure de source. Et, tout de même, voici qu'au tournant d'un sentier, deux figures apparaissent: c'est un petit gamin dont la face pâlotte se montre à la fenêtre close d'une chaumière; et, plus loin, c'est, au bord d'une fontaine, une très vieille femme qui savonne un peu de linge, avec des gestes las. Elle porte de grosses lunettes bleues, derrière lesquelles sourit avec une espèce de bonhomie tendre sa vieille figure. Nous nous sommes dit bonjour, et nous causons. Elle m'explique qu'à cette heure-ci, tout le monde est aux champs, et qu'on ne rencontre au village que les malades et les infirmes. Et elle rit, en disant cela. Elle dit qu'il faut bien qu'il en soit ainsi, et que «chacun a son tour».
... Une autre vieille. C'est là-haut, dans la forêt que je la trouve, essuyant avec un chiffon le sang qui coule du doigt qu'elle vient d'écorcher en cassant une branche de bois mort. Elle a tendu sur le chemin deux cordes à l'aide desquelles une enfant qui l'accompagne l'aide à lier le chargement de branches qu'elles vont traîner jusqu'au hameau. Dure besogne; car la petite fille a dix ans à peine, et la grand-mère (toute menue et toute cassée) en a soixante-quinze; mais quoi? même au prix d'un peu plus de fatigue et de misère, ne vaut-il pas mieux venir chercher son bois pour rien dans la montagne que de le payer au marchand quarante-quatre sous le quintal? La vieille femme dit ces choses d'une voix chevrotante et douce. Elle non plus ne se plaint pas; et peut-être jamais l'idée ne lui est-elle venue qu'elle eût pu être autre chose au monde que la pauvre petite créature qu'elle est...
L'heure s'avance. J'ai repris, à travers les sapins, le chemin de la ville, je retourne vers les tziganes, les _palaces_ et les petits chevaux. Un homme grimpe à pas lourds la côte que je descends. Il est jeune encore, proprement vêtu de vêtements pauvres. Des jambières de cuir sont attachées au-dessus de ses gros souliers; et il porte en bandoulière un objet étrange: une cage à mailles noires si fines, si serrées qu'on n'aperçoit pas, tout d'abord, ce qu'elle contient. Un petit cadenas ferme la cage. Je lui dis bonjour, et lui demande ce qu'il porte là. Il me montre... et je recule. Ce sont des vipères _vivantes_. En petites phrases brèves et correctes, l'homme m'explique qu'il y a, à la ville voisine, une Faculté des Sciences où l'on a besoin de vipères... mais de vipères vivantes. Et, comme c'est un gibier rare et que, pour chasser ce gibier-là, «il ne faut pas avoir peur», on le paye assez bien...
... Le soir, au Casino, j'ai mal écouté la musique. Je pensais aux leçons de résignation, de sagesse, de courage que ces humbles m'avaient données. Je me disais qu'ils sont, en France, des millions d'êtres humains qui, chaque jour, à leur insu, nous les donnent, ces leçons-là; et qu'il est bien fâcheux que le Paysan français ne soit pas encore classé par Baedeker au nombre des spectacles... qu'il faut voir!
UN PARISIEN.
AGENDA (19-26 juillet 1913)
EXAMENS ET CONCOURS.--Les examens oraux du concours d'admission à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr se continueront aux dates suivantes: Paris (candidats de la province), les _24 et 30 juillet_ au lycée Saint-Louis.
CONGRÈS.--Un congrès international pour la protection de l'enfance se tiendra à Bruxelles du _23 au 26 juillet._
EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--Paris: hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné), promenades et jardins de Paris.--Galerie Lévesque (109, faubourg Saint-Honoré): oeuvres de Thomas Couture (clôture le _26 juillet).--Province_: Brest (exposition de l'ouest de la France), expositions à Vichy, Langres, Douai.--_Étranger_: expositions à Spa, Ostende, Florence, Gand.
CONCOURS HIPPIQUES.--Le concours hippique de Boulogne-sur-Mer, dont les épreuves ont commencé le _18 juillet_, se terminera le _27 juillet_; le _21 juillet_, arrivée des concurrents du raid militaire (parcours de 400 kilomètres), le 22, sauts d'obstacles.
SPORTS.--_Courses de chevaux_: le _19 juillet_, le Tremblay; le _20_, Saint-Cloud, Aix-les-Bains, Ostende; le _21_, Saint-Ouen, Ostende; le _22_, Compiègne; le _23_, le Tremblay; le _24_, Maisons-Laffitte; le _25_, Compiègne; le 26, le Tremblay.--_Automobile_: le _27 juillet_, coupe internationale des motocyclettes au Mans.--_Cyclisme_: au Vélodrome Buffalo, le _20 juillet_ après-midi, challenge de la vie au grand air, course d'une heure; le _24_, soir, Grand Prix national; course de primes, course de 50 kilomètres.--_Yachting-automobile_: du _10_ au _27 juillet_, semaine de yachting du Havre.--_Aviation_: le _20 juillet_, à l'aérodrome de Port-Aviation (Juvisy), match Brindejonc des Moulinais-Audemars.--_Armes_: le tournoi d'escrime de Vittel, commencé le _18 juillet_, se continuera les _10 et 20 juillet_.--Tennis: du _21 au 27 juillet_, tournoi annuel à Compiègne.--_Athlétisme_: le _20 juillet_, à Maisons-Laffitte, réunion annuelle inter-clubs.
GASTON LA TOUCHE
Le peintre Gaston La Touche, dont maintes compositions égayèrent de leur mouvement irrésistible, de leur délicate ironie, de leurs couleurs chantantes, les pages de ce journal, vient d'être emporté prématurément, dans la nuit de samedi à dimanche dernier, par une foudroyante attaque, en pleine vigueur, en plein talent, en plein succès, à l'âge de cinquante-neuf ans.
Né à Saint-Cloud où--dans une maison souriante, hospitalière à quiconque tenait l'ébauchoir, le pinceau ou la plume, sans parler de nombre d'admirateurs vite devenus des amis--s'est écoulée à peu près toute sa vie, Gaston La Touche était le Parisien, dans le sens le meilleur du mot, brillant, spirituel, et d'une bienveillance de coeur qui remettait à chaque instant dans les mémoires la boutade d'un boulevardier célèbre, s'émerveillant que l'un de ses amis, avec tant d'esprit, fût si bon: c'est lui--l'intéressé le rappelait gentiment au lendemain de sa mort--qui, n'ayant à se louer qu'à demi d'un article panaché de louanges et de réserves, adressait, bon enfant, mais prompt à la riposte, à son critique la moitié de sa carte de visite avec ces mots: «Pour une moitié de compliments, une moitié de remerciements.»
Gaston La Touche, en effet, n'avait pas rencontré sans lutte la vogue.
D'abord, il s'était cherché longtemps. Élève d'Edouard Manet, dont son oeuvre, en sa dernière période, apparaît si lointaine, il avait un moment essayé de la sculpture, puis, au renouveau du succès de l'eau-forte et de la pointe sèche, grava des planches curieuses.
Mais ses dons natifs, son tempérament, sa nature de vrai peintre, de lettré, d'artiste, allaient se manifester surtout plus tard, après des années d'ardent et consciencieux labeur, dans ces toiles si décoratives d'allure, si ingénieuses d'invention, si allègres de couleur, que le public, après la critique, avait pris bien vite l'habitude de désigner de ce titre pimpant: «fêtes galantes». C'était les placer directement sous l'égide du suave et frémissant Watteau. L'instinct des foules, ici, ne se trompait pas: Gaston La Touche était de la' pure lignée des classiques français du dix-huitième siècle, des Fragonard, des Lancret et du grand poète de l'_Embarquement pour Cythère_. Il l'était dans son âme, plus que dans sa manière d'interpréter, car nulle trace de pastiche, au fond, ne se peut relever dans ces oeuvres vibrantes, chaudes, pleines de belle humeur, de vie, mais bien de leur temps. Il n'oubliait point qu'il avait fréquenté l'atelier Manet, et les audaces de coloriste de M. Albert Besnard l'avaient séduit au passage.
Ses sujets favoris étaient, sous de nobles futaies dorées par l'automne, des baigneuses lascives, livrant des corps ambrés aux caresses d'un sombre bassin où des jets d'eau égrènent leurs pierreries multicolores; des nymphes souples, dont un faune indiscret venait troubler les ébats, ou bien le passage de quelque cortège de théâtre, de quelque mascarade en chaises à porteurs, en palanquins hindous; ou encore, dans de précieux salons aux ors éteints, quelque Cydalise désoeuvrée, rêveuse, lutinant un sapajou favori, ou mirant dans «l'eau morte par l'ennui dans son cadre gelée» d'un vieux miroir terni, des atours de bal paré. Mais le peintre apportait à varier ces thèmes, souvent proches parents, tant d'ingéniosité, de fantaisie inventive, et, dans l'exécution, une si parfaite habileté qu'on éprouvait en les rencontrant le plaisir sans cesse renouvelé de la découverte.
G. B.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
LES VIVANTS ET LES MORTS
Les philosophes et les poètes nous donnent, cette année, des livres sur la mort. On ne s'en étonnera pas. La mort, depuis dix mois, est, si j'ose dire, la plus vivante des actualités. On ne parle que d'elle. Il y a tout près de nous des peuples qui s'entr'égorgent, sans lassitude, et l'on perçoit, à l'aube et dans les crépuscules, le cri des hécatombes humaines. La mort est, plus que jamais, à l'ordre du jour de nos méditations, la mort dans l'apothéose de la victoire ou dans la misère de la défaite, la mort fin d'énergie ou fin d'amour, espoir ou négation, résurrection ou néant, ombre ou lumière.
Un philosophe, il y a peu de semaines, s'essayait à soulever le manteau noir de l'Inconnue et nous conviait à fixer son visage. Il n'est pas effrayant, ce visage, nous disait Maurice Maeterlinck. Accoutumez-vous à le regarder en face, vous le contemplerez vite sans tristesse, vous lui sourirez bientôt comme à un ami. Et l'on sentait que Maeterlinck avait bien à cette minute la conscience qu'il s'adressait à un public d'Occident, car la mort vit dans l'intimité des âmes orientales. On lui fait une place d'honneur aux foyers asiatiques et les Célestes ont moins souci de parer le lit où ils passent que le cercueil où ils resteront. La mort n'effraie pas tout le monde. Et si les philosophes en discutent avec sérénité, il n'est pas rare que les poètes en parlent avec amour.
Ce n'est point tout à fait, sans doute, le cas de Mme la comtesse de Noailles. Le poète admirable du «Cour innombrable», des «Éblouissements», du «Visage émerveillé», de «la Domination», ne peut, en son panthéisme passionné, souhaiter la fin de cette joie multiple et divine de vivre. Mais elle prévoit, sans tristesse, la fin inévitable d'une ardeur qui, par ses épuisantes intensités, lui fait parfois désirer le repos, l'immobilité qui seraient infinis. L'idée de mort hante chacune de ses pensées et chante en leitmotiv dans chacun des poèmes de son dernier recueil: les _Vivants et les Morts_ (1). Vous ne vous étonnerez point si l'expression, chez ce grand poète et ce merveilleux artiste, est toujours grande, large, noble, et constamment élevée aux cimes sur l'élan du rythme. Naturellement, car ce poète est femme, la passion et la mort sont liées toujours, comme dans une étreinte obligée. La passion prévoit et attend la mort, qui est plus souvent encore la fin de l'extase que la fin de l'être. Car, si l'extase survit, l'être est encore vivant.
[Note 1: Arthème Fayard, éditeur, 3 fr. 50.]
Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage, Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin. Je ne sais pas le jour où moins sûr et moins sage Tu me feras mourir de faim.
Solitaire, nomade et toujours étonnée, Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit. J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année Où je devrai souffrir de toi.
Même quand je te vois dans l'air qui m'environne, Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva, Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne, Car rien qu'en vivant tu t'en vas.
Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc, Cherchent à retenir dans leur errante bouche L'ombre d'un papillon volant.
Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes Ressemblent à la source écartant les roseaux Tout est aride et nu hors de mon âme, reste Dans l'ouragan de mon repos!
Hélas! Quand ton élan, quand ton départ m'oppresse, Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours, Je songe à la terrible et funèbre paresse Qui viendra t'engourdir un jour.
Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe, Je songe, sous les cieux où la nuit va venir, A cette éternité du temps et de l'espace Dont tu ne pourras pas sortir.
Cette idée de survie du mort dans la pensée et par la volonté des vivants précise son expression dans ces vers:
Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête Dispersera son feu, Mais vous serez encore vivant comme vous êtes Si je survis un peu.
Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière Et de si beaux contours, Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première, Je prolonge vos jours.
Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être Si dûment mélangé Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître Sans que rien soit changé.
Et voici encore un vers où la passion, avec quelle superbe violence, dédaigne les fins humaines et fixe l'éternité:
A présent je ne vois, ne sens que ta venue, Je suis le matelot par l'orage assailli Qui ne regarde plus que le point de la nue Où la foudre a jailli.
Je compte l'âge immense et pesant de la terre Par l'escalier des nuits qui monte à tes aïeux Et par le temps sans fin où ton corps solitaire Dormira sous les cieux.
Cette contemplation orgueilleuse de la mort qui ne tue pas conduira, d'instinct, le poète sous le dôme des Invalides, devant le sarcophage contenant « cette cendre d'un dieu resté chez les humains».
On contemple effrayé: ce lit pourpre et puissant Enferme ce qui fut votre âme et votre sang, Et vous êtes là, vous, à qui l'on ne peut croire Tant vous êtes encor au-dessus de la gloire!
Ainsi chante sans résignation, mais avec une acceptation hautaine, et qui parfois semble un défi, le poète de la mort. Le poète de la vie, ivre de la passion de vivre, n'admet point qu'une prudence doive modérer l'élan qui l'emporte:
J'accepte le bonheur comme une austère joie, Comme un danger robuste, actif et surhumain; J'obéis en soldat que la Victoire emploie A mourir en chemin.