L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913
Part 3
Ce qu'on appelle en France le grand public ne soupçonne pas l'incroyable diversité d'origine, d'éducation, de situation sociale de ces hommes. Par suite de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, par exemple, que le légionnaire de 2e classe Muller, mort à l'hôpital de Géryville, est bel et bien le cousin de l'empereur d'Allemagne. Un Hohenzollern!
«Quand ce sera fini, dit-il à son capitaine, qui est venu le voir sur son lit d'agonie, je vous prie de regarder sous mon traversin, vous y trouverez un portefeuille et des papiers constatant ma véritable personnalité; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en paix.» Et cet évêque, que je trouvai en faction devant le quartier général de la division d'Oran, aux grandes manoeuvres du 19e corps, en 1894!
J'étais, à ce moment, chef d'état-major de la division d'Alger, et j'avais été, la «bataille» terminée, présenter mes hommages au général Détrie, mon ancien colonel du 2e zouaves. Avant d'entrer dans sa tente, j'avais été frappé de la belle prestance du légionnaire de garde, et j'avais remarqué la manière superbe avec laquelle il m'avait rendu les honneurs. Après avoir causé quelques instants avec le héros du Cerro-Borrègo, je pris congé de lui, et en m'accompagnant jusqu'à la porte:--Tenez, mon cher Bruneau, me dit-il à demi-voix, vous voyez ce factionnaire: c'est Mgr X..., évêque de Carinthie, le plus beau et le meilleur soldat de la légion.
J'eus un haut-le-corps, et, en sortant, je ne pus m'empêcher de le dévisager avec une intense curiosité. Sans doute avait-il entendu les paroles du général, car il était tout blême, et sa pâleur était encore accentuée par le contraste d'une barbe d'un noir de jais, mêlée de quelques fils d'argent, qui descendait en ondes soyeuses jusqu'à la médaille du Tonkin, épinglée sur sa capote. Les yeux superbes regardaient droit devant eux, vers les montagnes lointaines, où le soleil se couchait dans une gloire d'or, de pourpre et de violet; mais, je ne sais pourquoi, j'eus l'impression très nette qu'ils contemplaient quelque chose de plus lointain encore, et que ce qui illuminait son regard, ce n'étaient pas les flammes du soleil couchant, mais des lumières de cierges, que ce qu'il fixait avec une si douloureuse attention, ce n'était pas le disque éclatant de l'astre-roi, mais un grand christ étincelant au milieu des splendeurs de l'autel.
Après le prince et le prélat, voici le millionnaire! Un jour, je reçois une lettre recommandée portant le timbre de Vienne:
«Monsieur le colonel, m'écrivait le directeur d'une célèbre agence de renseignements autrichienne, je vous serais reconnaissant de me faire connaître si un jeune homme de nationalité austro-hongroise, qui a dû s'engager à la légion étrangère sous le nom de Justus Perth, est actuellement à Saïda, car mes recherches ont été vaines au 1er étranger. Vous comprendrez sans peine l'intérêt que nous avons à le retrouver, quand je vous aurai dit, très confidentiellement, qu'à la suite d'un événement imprévu il est devenu, à son insu, l'unique héritier d'une fortune de 12 millions de couronnes.
» Ci-joint une de ses photographies du temps où il était étudiant à l'université de Prague.»
Je jetai les yeux sur le portrait. Il représentait un solide gaillard de vingt à vingt-deux ans à la figure joufflue, encadrée d'une courte barbe. Il portait un lorgnon et, il m'était, par suite, difficile de préjuger de la couleur et de la forme de ses yeux.
--Allez voir chez le major, dis-je à mon adjudant-secrétaire qui entrait à ce moment, s'il existe sur ses contrôles un particulier s'appelant Justus Perth.
Quelques instants après, l'adjudant revint me rendre compte que les recherches faites sur la matricule du corps avaient été infructueuses.
--Il s'est peut-être engagé sous un autre nom, fit-il en voyant mon désappointement. Voulez-vous qu'on réunisse tous les Autrichiens du détachement?
--Faites! dis-je.
Il alla à la fenêtre, appela le clairon de garde et fit sonner aux sergents de semaine auxquels il donna brièvement des instructions.
--Les hommes sont rassemblés, mon colonel.
--Bien; prenez la photographie, et descendez avec Dhürmer, le secrétaire qui parle allemand. Vous les examinerez attentivement un à un, et vous verrez si quelqu'un d'entre eux ressemble à ce portrait.
Je m'accoudai pendant cette inspection sur l'appui de la fenêtre, et je vis Ramus passer devant le front des légionnaires puis les renvoyer successivement, à l'exception de deux qui montèrent avec lui dans mon bureau.
--Mon colonel, dit-il en les introduisant, il n'y a que ces deux gaillards-là qui répondent au signalement, et encore d'une manière imparfaite. Ils sont arrivés par le dernier courrier, et ne parlent pas encore français; mais ils ont déclaré à l'interprète qu'ils ne se sont jamais appelés Justus Perth.
--Voyons, dis-je au secrétaire qui tenait la photographie entre ses mains, et paraissait les examiner avec la plus grande attention, expliquez-leur bien de quoi il s'agit, cela leur déliera peut-être la langue.
--Ecoutez ce que dit le colonel: si l'un de vous est bien le nommé Justus Perth, qu'il le dise carrément. Ce phénomène vient d'hériter, paraît-il, de 12 millions de couronnes!
--Est-ce toi?
--Nein!
--Est-ce toi?
--Nein!
-Mais vous ne comprenez donc rien! leur cria-t-il d'un air furieux, et dans le plus pur dialecte viennois, vous avez hérité de douze millions de couronnes!
Rien!
--Allons! En voilà assez! Renvoyez-les à leur compagnie:
Cet incident était depuis longtemps sorti de ma mémoire, lorsqu'en 1902 je reçus une grande enveloppe timbrée du sceau du ministère des Affaires étrangères. Elle contenait une lettre dont la lecture m'arracha une exclamation de surprise.
Paraphrase diplomatique de la demande de renseignements de l'agence viennoise, elle insistait pour que la nouvelle enquête fût menée avec la plus grande discrétion. J'étais, en effet, averti confidentiellement que Justus Perth n'était qu'un nom d'emprunt et que le personnage qu'il fallait retrouver à tout prix s'appelait le comte Otto von X...
Une photographie, plus récente que celle qui m'avait été adressée la première fois, était épinglée au verso du pli ministériel, et, dès que j'eus jeté les yeux sur elle, je poussai un cri de stupéfaction: le comte Otto von X..., le pseudo Justus Perth, n'était autre que le secrétaire Dhürmer qui avait si vivement interpellé les deux pauvres diables amenés dans mon cabinet!
Mon enquête était du coup simplifiée, car, peu de temps après le fameux interrogatoire, notre ex-interprète était parti au Tonkin, avec la relève annuelle des bataillons qui y étaient détachés. Je n'avais plus qu'à télégraphier.
La réponse me parvint le surlendemain.
«Légionnaire Dhürmer rapatrié cause santé, en route Singapour.»
Nouveau télégramme chiffré au consul de France à Singapour, nouvelle réponse:
«Légionnaire Dhürmer, alias comte Otto von X..., évadé paquebot en rade Singapour, resté introuvable.»
Je n'ai jamais eu la clef de ce mystère.
LE LÉGIONNAIRE EN GARNISON
Ce qu'est le légionnaire au feu, il est inutile de le rappeler en ces lignes, car notre article prendrait les proportions d'un fabuleux livre d'or. Mais toutes nos illustrations des campagnes coloniales de la France ont toujours représenté, au premier plan de nos héros, le légionnaire. Que ce soldat, admirable en campagne, soit plus facilement que tous autres déprimé par la vie de garnison où se réveillent trop souvent les instincts de ces natures ardentes et impulsives, on ne saurait s'en étonner. Il en résulte la nécessité d'une stricte discipline qui n'a point d'ailleurs le même caractère impitoyable que celle dont on est obligé d'user pour les bataillons d'Afrique et qui doit être opportune et appropriée à des éléments d'origine si diverse. «Il faut, écrit le général Bruneau, un doigté spécial, «une main de fer dans un gant de velours», et les colonels qui ont laissé le meilleur souvenir à la légion sont précisément ceux qui ont su allier dans une juste mesure ces deux manières si différentes de s'imposer: la bienveillance et la sévérité».
Au reste, la vie que l'on mène à la caserne des deux dépôts, à Sidi-Bel-Abbès et à Saïda, est la même que celle des autres corps d'Algérie, avec les manoeuvres et les corvées d'usage. Les casernements, nos photographies en témoignent, ont tout le confortable militaire. La table est substantielle et variée comme le montre la feuille de menus ci-contre.
1er RÉGIMENT ÉTRANGER
25e COMPAGNIE
(Bel-Abbès) MENU du 11 au 17 Juillet
Matin 11 Juillet Soir
Soupe grasse Potage pâtes d'Italie Boeuf sauce moutarde Boeuf rôti Nouilles au gratin Salade panachée
12 Juillet
Soupe paysanne Potage vermicelle Boeuf sauce piquante Ragoût de boeuf aux carottes Haricots blancs à la maître d'hôtel Salade Choux braisés
13 Juillet (Dimanche)
Potage pâtes d'Italie Soupe grasse Biftecks Haricots verts en salade Boeuf sauce moutarde Tomates farcies Salade garnie Riz au gras Vin Salade
14 Juillet (Menu spécial)
Réveil
Chocolat--Brioche
Après la revue
Vin blanc--Gâteaux secs
Déjeuner
Oeufs aux anchois Tomates farcies Oies rôties Pommes duchesses Salade russe Crème à la vanille Fromage de Lorraine Vin Café--Liqueurs Cigares
Matin 15 Juillet Soir
Soupe à l'oignon Potage tapioca Boeuf sauce piquante Boeuf rôti Macaroni sauce tomates Salade Ragoût de pommes et choux
16 Juillet
Soupe aux haricots Potage semoule Boeuf en vinaigrette Ragoût de mouton aux pommes Purée de pommes Salade Carottes sauce blanche
17 Juillet
Soupe légumes Soupe au riz Boeuf sauce Robert Boeuf sauce moutarde Haricots blancs à la Bretonne Salade Pommes au four
Il ne semble point vraiment qu'à la légion on puisse se plaindre de la nourriture. Quant aux officiers qui ont à appliquer la discipline, ils forment généralement, par les soins de leur recrutement, un corps d'élite. Il faut donc en finir avec la légende de mauvais traitements qui seraient systématiquement appliqués aux légionnaires et qui rendraient vraiment inexplicable l'afflux ininterrompu des engagements à la légion, par exemple, ceux des Allemands qui désertent pour fuir les brutalités en usage dans l'organisation militaire de l'empire. A chacune des violentes et périodiques campagnes menées contre la légion par la presse allemande, d'anciens légionnaires se sont dressés pour faire eux-mêmes justice de ces attaques,--ces anciens légionnaires que chaque année, à Paris, réunissent des belles fêtes de camaraderie où l'on voit fraterniser officiers, sous-officiers et soldats des régiments étrangers et qui suffisent à prouver, avec le culte que conservent à la légion tous ceux qui y ont honnêtement servi, l'attachement des uns et la reconnaissance des autres.
ALBÉRIC CAHUET.
Le temps, cette année, n'a guère favorisé les réjouissances du 14 juillet: le lundi, jour de la fête nationale, une pluie inopportune vint par instants troubler les bals des rues et des carrefours. Heureusement, la veille, il avait fait beau, et, des trois soirées consacrées, suivant l'usage, aux divertissements populaires, ce fut celle du dimanche la plus joyeuse, la plus animée. Devant les estrades pavoisées où s'essoufflaient les musiciens, on dansa avec entrain, fort avant dans la nuit, et les obligatoires «chevaux de bois» eurent leur habituel succès: notre photographie, prise sur l'un des emplacements qu'ils ont coutume d'occuper, rue de Médicis, près des jardins du Luxembourg, en donne une pittoresque image, montrant, en contraste, la foule attirée, autour de l'éblouissant manège, par les lumières et le bruit, et le calme bassin où dorment les eaux, éclairées de mouvants reflets.
LA GUERRE CONTRE LES BULGARES
L'ÉTAT D'ESPRIT A ATHÈNES, A L'OUVERTURE DES HOSTILITÉS LETTRES DE NOTRE CORRESPONDANT PARTICULIER
Athènes, 30 juin.
Ce matin, à 11 h. 1/2, M. Venizelos sort en coup de vent du ministère de la Guerre et monte dans sa voiture qui part au galop vers le palais royal. Le président n'a point aujourd'hui l'expression de calme et le sourire qui le caractérisent. Il semble au contraire extrêmement fatigué. Je monte à son bureau pour avoir des nouvelles. Les Bulgares ont attaqué brusquement ce matin, vers 6 heures, toute la ligne grecque de Guevgheli à Elevtheraï. Ils ont occupé plusieurs points. Les troupes grecques ont reculé partout de quelques kilomètres devant cette attaque inattendue. On ne sait pas encore si les Bulgares ont agi de même contre la ligne serbe.
Tout le monde est plus ou moins affolé. Les troupes ont reculé!... Deux compagnies sont cernées à Elevtheraï!... Peu à peu seulement on se rend compte qu'il est bon, au contraire, que la ligne grecque ait été repoussée. Car cela prouve irréfutablement que l'attaque vient du côté bulgare et non du côté grec. Ceux qui se retirent ainsi, non sur un point isolé, mais sur une ligne de plus de 100 kilomètres, ne peuvent être, en effet, des assaillants. D'autant plus qu'ils n'ont reculé qu'un instant et ont ensuite arrêté les Bulgares. S'ils avaient été des assaillants battus, la rupture de leur élan eût provoqué un recul beaucoup plus considérable, une retraite caractérisée, avec poursuite de la part de leurs adversaires. Il est bon pour les Grecs d'avoir des arguments à opposer aux nouvelles tendancieuses que les Bulgares ne vont pas manquer de lancer vers toutes les capitales du monde...
A midi, le président revient du palais. On apprend que le roi partira ce soir à 5 heures pour Salonique où il prendra le commandement de son armée...
M. Venizelos m'a vu, causant avec ses aides de camp. Il me fait dire qu'il veut me parler:
--A l'heure actuelle, me dit-il, je ne veux pas encore prononcer le grand mot de «guerre»... Peut-être nous trouvons-nous de nouveau en face d'événements semblables à ceux de Nigrita ou du Panghaïon... qui sait? En tout cas, si cette guerre, que je n'ai pas voulue, que j'ai tout fait pour éviter, éclate quand même, alors j'espère bien que vous allez reprendre vos fonctions de «correspondant de guerre» et recommencer à envoyer à _L'Illustration_ des correspondances dignes de celles que vous lui avez adressées de Macédoine et d'Epire... D'ailleurs, en raison des services que _L'Illustration_ nous a alors rendus, grâce à vous, nous vous donnerons, cette fois, toutes facilités pour que vous puissiez suivre et voir de près les événements... Et en disant _vous_, il est bien entendu que je veux dire vous et Mme Leune, car je sais qu'à vous deux vous êtes une unité indivisible! ajoute en souriant le président. Je vous prie de revenir me voir demain. Je pourrai vous dire alors si vous devez partir ou non pour Salonique rejoindre notre armée...»
Au ministère des Affaires étrangères, le ministre, M. Coromilas, tint à me dire aussi l'importance qu'il attachait à me voir suivre de nouveau pour _L'Illustration_ la campagne qui se préparait. Et il donna immédiatement des ordres pour qu'en cas de départ nous fussions, ma femme et moi, traités de façon toute particulière.
C'est avec une profonde stupeur qu'à 9 heures du soir nous apprenons la dernière grande nouvelle de la journée: la démarche de M. Hadji Mischef, ministre de Bulgarie à Athènes, auprès du gouvernement hellénique. Il est venu, en effet, au nom de son gouvernement, protester énergiquement contre l'attaque injustifiable des troupes bulgares par les troupes grecques. Il a protesté d'autant plus énergiquement, que le cabinet de Sofia avait, d'après lui, des intentions plus pacifiques que jamais. M. Danef n'était-il pas déjà dans le train qui devait le conduire à Saint-Pétersbourg lorsqu'on vint lui annoncer l'incroyable nouvelle!
Quel travestissement des faits!
...A minuit, à Kephistia, la résidence d'été de tous les Athéniens qui préfèrent la campagne à la mer. Avec M. Vassilopoulos, directeur de la Banque d'Orient, qui nous donne chez lui la plus charmante des hospitalités, nous allons voir à l'hôtel M. Kyros, le directeur du journal _Hestia_, organe du gouvernement. Le téléphone lui aura sans doute apporté quelque nouvelle intéressante.
M, Kyros est naturellement très entouré, car tout le monde est anxieux.
On se demande surtout ce qu'il a dû advenir dans la journée des 1.200 ou 1.300 soldats bulgares qui se trouvaient dans Salonique. Certains prétendent qu'on leur a donné vingt-quatre heures pour quitter la ville.
Une sonnerie de téléphone. On se précipite. M. Kyros a pris les récepteurs. Autour de lui on se groupe en silence.
«... Oui... oui... bien... fait M. Kyros... Alors on ne les a pas laissés partir?... Très bien...»
Maintenant il annonce les nouvelles:
Le roi est parti à 5 heures poux Salonique.
Le général Hessaptchief, attaché militaire représentant le gouvernement bulgare au quartier général grec, est parti dans l'après-midi. Il avait expédié ses bagages dès hier. Dans une lettre au commandant de la place, le général Kalaris, il a expliqué qu'il quittait Salonique parce que son gouvernement lui avait accordé un congé pour Sofia!
Quant aux soldats bulgares, on les a sommés de se rendre. Une partie s'est laissé désarmer, les autres ont voulu résister et ont été pris de force: 1.208 prisonniers bulgares vont demain prendre le chemin d'Ithaque!...
Mardi, 1er juillet.
Hier soir, le ministre de Bulgarie, M. Hadji Mischef, et le consul, M. Stéphanof, ont manqué provoquer de graves incidents au restaurant Avérof où ils dînent d'ordinaire. Le patron les voyant entrer se précipita vers eux:
--Je vous ai préparé un cabinet particulier.
--Pourquoi cela?
--Parce que... parce que... Enfin, vous savez, les gens sont plutôt surexcités ce soir!
--Eh bien, nous dînerons dans la salle commune, et qu'ils y viennent, ceux qui ne seront pas contents, répondirent les deux diplomates à voix très haute, pour être entendus de tous.
Dans la salle, les dîneurs haussèrent les épaules.
... Au ministère des Affaires étrangères, M. Caradja, chef de cabinet du ministre, m'a remis nos «passes d'état-major» qui nous permettront de partir demain matin pour Chalcis et Salonique. Des ordres spéciaux ont été partout donnés nous concernant.
J'ai déjeuné avec le général Eydoux. Il voit cette guerre avec beaucoup de calme et de confiance, car il connaît l'armée qu'il a instruite. Il sait ce dont elle est capable, sous le commandement de son roi. Il sait combien son moral est élevé. C'est-à-dire qu'en faisant, bien entendu, la part des accidents de guerre, toujours possibles, toutes les chances de succès sont pour l'armée grecque.
Et le général Eydoux me fait ressortir encore que l'armée bulgare va se trouver en fort mauvaise posture pour son ravitaillement en vivres et en munitions.
La flotte grecque va, en effet, bloquer Cavalla et Dédé-Agatch, les deux seuls ports par lesquels l'armée bulgare recevait vivres et munitions des pays méditerranéens, et où elle pouvait se constituer des centres d'approvisionnement à proximité de la ligne de combat.
Ces deux ports bloqués, il lui faudra faire venir tout de Bulgarie même, par la ligne ferrée d'Andrinople, car le pays occupé ne peut plus nourrir l'armée qui l'a trop bien pillé et dévasté. Donc une seule ligne ferrée de plusieurs centaines de kilomètres,--300.000 hommes à nourrir, 800 tonnes à transporter chaque jour. Jamais on n'y suffira.
Tandis que les Grecs ont à Salonique même pour deux mois de vivres, constitués par M. l'intendant Bonnier de la mission militaire française, de bonnes routes, des camions automobiles, etc. Leur ravitaillement sera facile.
A 6 heures du soir, on annonce qu'une grande bataille est engagée autour d'Istip entre Serbes et Bulgares, ceux-ci ayant en ligne de 120.000 à 150.000 hommes. C'est tout ce que l'on sait pour le moment...
Je cours aux renseignements, au ministère de la Guerre, où M. Venizelos me fait l'honneur de me recevoir aussitôt.
Comme j'entre chez le président, le ministre de Russie en sort, les sourcils froncés, l'air très mécontent...
--Monsieur Leune, me dit le président, il faut que vous partiez demain matin sans faute. Il est grand temps... Toutes facilités vous seront données. Voici, en attendant, les dernières nouvelles:
«Ce matin, à midi, le ministre de Russie est venu me dire que, M. Danef acceptant d'aller à Saint-Pétersbourg, le gouvernement du tsar m'invitait à m'y rendre également. J'avoue que j'ai souri de la proposition, survenant en un tel moment.--J'accepte, ai-je répondu, mais aux conditions suivantes:
» 1° Que la Bulgarie désapprouve officiellement les derniers mouvements de ses troupes;
» 2° Qu'elle retire toutes ses troupes'au delà de la ligne de démarcation fixée dernièrement et conjointement par le colonel Dousmani et le général Ivanof;
» 3° Qu'elle accepte officiellement l'arbitrage obligatoire pour les quatre États et pour toutes les questions relatives au partage;
» 4° Qu'enfin les trois premières conditions soient réalisées avant que les troupes grecques et bulgares soient au contact...
» J'ai dit au ministre de Russie que ces quatre conditions étaient celles que je proposais personnellement, mais que je ne pourrais lui donner de réponse _officielle_ que ce soir à 7 heures, après avoir pris l'avis du roi et du conseil des ministres. J'ai aussitôt télégraphié au roi, qui a approuvé ma façon de voir. Tout à l'heure le conseil des ministres m'a également approuvé. Je viens donc à l'instant de notifier officiellement au ministre de Russie les conditions précédentes d'acceptation.
» Est-il besoin d'ajouter que je ne crois pas au succès de ma proposition?...»
Et le président m'a longuement, longuement serré la main en me souhaitant d'assister de nouveau à une campagne victorieuse de l'armée hellénique...
Mercredi, 2 juillet.
Ce matin à 6 heures nous avons quitté Kephistia pour nous rendre en voiture à la station de Boïati, où nous devions prendre le train pour Chalcis.
Le train arrive. Un soldat descend, nous aborde. «Vous êtes bien M. Leune, de _L'Illustration_? Je suis envoyé par M. le colonel Condaratos de l'état-major, qui m'a chargé de veiller à ce que vous ne manquiez de rien.»
Dans le train sont des officiers que nous avons connus en Macédoine ou en Epire, le lieutenant-colonel Antonaropoulos, le capitaine Guytarakos. Ils nous accueillent à bras ouverts.
A Chalcis, un caporal et deux hommes nous attendent avec une voiture pour nous mener au bateau, à bord duquel on nous a retenu une cabine. On s'empresse autour de nous. Le capitaine du port vise nos papiers, un officier du génie surveille l'embarquement de nos bagages. Le capitaine Guytarakos s'occupe de toutes les formalités qui nous concernent. Enfin, à bord, le capitaine nous donne la meilleure cabine, puis nous installe sur la passerelle à côté de lui...
J'ai tenu à mentionner ici tous ces menus détails, afin de montrer combien chacun tient, en nous secondant, à témoigner sa sympathie à _L'Illustration_... C'est un devoir bien agréable pour moi que de remercier en ces lignes les autorités militaires grecques et tous les officiers que nous avons rencontrés des attentions délicates qu'ils ont eues pour nous...
JEAN LEUNE.