L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913
Part 2
_La reproduction des photographies illustrant cet article est autorisée.--Le correspondant-photographe de_ L'Illustration _à Alger, M. Geiser, mettra gratuitement des épreuves à la disposition des journaux allemands soucieux de compléter leur documentation sur la Légion étrangère._
Ces derniers jours, une partie de la presse allemande a recommencé, avec une violence nouvelle, sa campagne favorite contre notre légion étrangère. Cette fois, les feuilles pangermanistes ont raconté qu'un de nos officiers, le colonel Pierron, aurait fait fusiller à Oran un légionnaire allemand de dix-sept ans, bien que celui-ci, un nommé Muller, eût été gracié par le président de la République. Ce jeune Allemand avait été porté déserteur et était revenu après trois jours et demi d'absence. Telle est la fable qui, par son invraisemblance grossière, ne méritait même pas un démenti. Cependant, des journaux français ont enquêté pour savoir ce qui avait pu, dans la réalité des faits, donner un sens à cette singulière histoire, et voici les renseignements qui furent recueillis par le _Matin_:
Un légionnaire, nommé Hans Muller, et qui n'était pas Allemand, mais Suisse, avait été exécuté, non pas à Oran, mais à Oudjda, il y a trois ans, à la suite d'une condamnation à mort, motivée par l'abandon de son poste en face de l'ennemi et provocation à la désertion. Le légionnaire était âgé de vingt ans révolus et le président de la République n'avait été saisi d'aucun recours en grâce en sa faveur. En outre, le colonel Pierron ne commandait pas à Oudjda en 1910 et n'avait pu être mêlé ni de près ni de loin à cette affaire. Voilà toute la vérité. Il n'empêche, comme le fait remarquer notre confrère le _Temps_, qu'il a suffi à un journal wurtembergeois de second ordre de lancer au hasard une nouvelle si peu sérieuse pour qu'aussitôt une grande partie de la presse allemande, des organes importants en tête, accueillent cette information et en fassent le prétexte d'une campagne d'injures contre la France et de diffamations contre la légion, traitée, une fois de plus, de «corps de déserteurs», d'«institution infâme».
Insultes traditionnelles, auxquelles un ancien de la légion étrangère, M. Candau-Maurer, ripostait naguère par ces nobles paroles prononcées à l'un des banquets de l'Alliance coloniale française:
«La légion est non seulement l'école de l'abnégation et de la bravoure, mais encore le lieu de refuge où tant de malheureux égarés ont pu se refaire une vie honorable. La soutenir, la défendre est, au premier chef, un devoir sacré auquel nous ne saurions faillir, car il nous est commandé par l'amour de la patrie et par la solidarité humaine et fraternelle.»
La vérité, c'est que non seulement à l'étranger, mais en France même, on est, d'une façon générale, très peu renseigné sur la légion dont l'organisation et la composition sont choses fort mal connues du grand public, du monde parlementaire, voire de certains milieux mêmes de l'armée. La psychologie des régiments étrangers, le pittoresque des divers contingents qui les alimentent et auxquels M. le général Bruneau a consacré un excellent chapitre de son dernier livre: _En colonne_ (Calmann-Lévy, éditeur), ont fait l'objet de diverses publications, parmi lesquelles il faut citer l'étude du colonel de Villebois-Mareuil, publiée en 1896 dans la _Revue des Deux-Mondes_, et le livre ardent de M. Georges d'Esparbès sur la _Légion étrangère_. Pour l'organisation même des régiments étrangers, dont nous allons tâcher de donner un exposé précis, on pourra consulter, avec l'édition méthodique du «Bulletin officiel du Ministère de la Guerre» (2e partie, cadres et effectifs), le Recueil de documents sur la légion présenté par le lieutenant-colonel Morel (Chapelot, éditeur), un article anonyme paru dans _l'Opinion_ du 11 mars 1911, et le très intéressant travail sur _la Légion étrangère et les troupes coloniales_, publié par la librairie Chapelot encore, sous la signature G. M.
LES ORIGINES
La légion étrangère, qui a pour statut organique actuel le décret du 4 septembre 1864, a été créée par l'ordonnance royale de 1831. Ce n'était point un dernier vestige conservé des régiments étrangers suisses, allemands, irlandais, qui entrèrent dans les armées de l'ancien régime en France, comme chez les autres puissances. Encadrée par des officiers en majorité français, et composée en grande partie, à l'origine, par de nombreux bannis politiques, Polonais, Belges, Italiens, Allemands, Espagnols, qui étaient venus chercher un refuge chez nous, la légion avait, dès sa formation, pris un caractère très différent des régiments mercenaires dont on achète les services. Le corps comprit d'abord 7 bataillons de 8 compagnies chacun et les hommes étaient répartis par nationalité dans les bataillons qui partirent, en 1831, pour l'Algérie où les légionnaires prirent une part fort brillante aux deux sièges de Constantine, à la prise de Zaatcha. Sous le second Empire, la légion se couvrit de gloire en Crimée, en Italie, à Magenta, et au Mexique. En 1870-1871, un corps de légionnaires défend Orléans, avec l'armée de la Loire, puis combat la Commune. Les légionnaires sont de l'expédition de Tunisie; ils prodiguent l'héroïsme en Extrême-Orient, forment le noyau de la colonne du général Doods, au Dahomey, et participent à l'expédition de Madagascar. Enfin, dès que nous tirons le canon au Maroc, les légionnaires y accourent. Ils s'illustrent partout et continuent le feu, presque chaque jour, avec leur traditionnelle bravoure et leur admirable résistance de vieux soldats d'un corps où, seul, le service à long terme a été maintenu. Tels sont les états de service--trois quarts de siècle de combats presque ininterrompus--de cette troupe d'élite dont les attaques si directement intéressées des journaux francophobes voudraient tenter de priver notre défense nationale.
ORGANISATION ET RECRUTEMENT
L'organisation actuelle de la légion comporte, pour plus de 12.000 hommes, 56 compagnies réparties en 13 bataillons formant 2 régiments, dont les dépôts respectifs sont à Sidi-Bel-Abbès et Saïda, plus un bataillon de marche, soit plus de 6.000 hommes par régiment, ce qui constitue l'effectif de 3 régiments au moins de l'organisation normale.
La loi du 7 juillet 1900 classe la légion étrangère avec les tirailleurs algériens et les bataillons d'infanterie légère d'Afrique dans la catégorie de réserve de l'armée coloniale, bien qu'en fait l'emploi de la légion comme troupe d'occupation permanente coloniale soit consacré depuis bientôt trente ans.
Le recrutement des régiments étrangers s'opère exclusivement par voie d'engagements volontaires, dont la durée est uniformément fixée à cinq ans, et de rengagements.
Les engagements volontaires pour la légion sont contractés au titre étranger, et l'on entend par titre étranger la situation, la condition, l'état militaire de _l'étranger non naturalisé_ servant par engagement ou par rengagement dans les régiments étrangers. Cette condition _est partagée par le Français_ qui contracte un engagement volontaire dans ces régiments, sauf l'exception prévue par l'article 11 de l'instruction ministérielle du 20 février 1902 spécifiant que «les jeunes Français qui n'ont pas encore satisfait à leurs obligations militaires peuvent _exceptionnellement_ être autorisés par le ministère de la Guerre à contracter un engagement volontaire de cinq ans _au titre français_ dans les régiments étrangers».
Les Français qui ont contracté pour la légion un engagement au titre étranger sont liés au service dans les conditions du titre étranger pour toute la durée du contrat spécial qu'ils ont volontairement souscrit. En principe, ils ne peuvent pas obtenir de passer du titre étranger au titre français au cours de leur engagement. Telle est la règle. Par exception, néanmoins, sur autorisation spéciale du ministre et après examen de leur situation particulière, quelques légionnaires français engagés au titre étranger sont parfois autorisés à passer du titre étranger au titre français. La condition essentielle habituellement exigée de ceux qui sollicitent cette faveur est de ne pas avoir d'antécédents judiciaires.
La durée des rengagements, dans les régiments étrangers, varie d'un à cinq ans; ils sont renouvelables jusqu'à une durée totale de quinze ans de services, pour le personnel servant au titre français comme pour celui servant au titre étranger. Ces rengagements ne peuvent être contractés que par les militaires de ces régiments présents au corps et par continuation de service. Les seuls militaires des régiments étrangers pouvant être admis à rengager au titre français dans ces régiments sont ceux qui servent au titre français et qui, nous venons de le voir, constituent l'exception. 11 faut ajouter que les légionnaires d'origine étrangère qui viennent à obtenir la nationalité française par voie de naturalisation sont considérés comme servant au titre français du jour de leur naturalisation. Dès ce moment, il leur est loisible, soit de rengager au titre français, soit de demander à passer dans un corps français.
Jusqu'en ces derniers temps, les militaires étrangers, ou servant au titre étranger, ne bénéficiaient d'aucun des avantages prévus par la loi du 21 mars 1905 pour les militaires des corps français ayant accompli la durée du service légal, savoir: primes d'engagement et de rengagement, haute paie dès l'ouverture de la troisième année de service, solde mensuelle après cinq ans de service pour les sous-officiers. Un rapport du ministre de la Guerre au président de la République, en date du 7 août 1910, a fait ressortir qu'il était peu équitable d'appliquer des traitements différents à des militaires d'un même corps suivant que les services rendus par eux le sont au titre français ou au titre étranger; et ce rapport, en conséquence, proposait d'étendre aux militaires étrangers, ou au titre étranger, les divers avantages dont jouissent les militaires des corps français, à l'exception, toutefois, de la prime d'engagement et de rengagement. Un décret du 7 août 1910 a consacré ces propositions.
En ce qui concerne les changements de corps, sont seuls admis à passer pour convenances personnelles dans les divers corps de l'armée métropolitaine ou des troupes coloniales les militaires des régiments étrangers servant au titre français.
D'autre part, les dispositions de la loi du 18 mars 1889, réglant le droit à l'obtention de la pension de retraite proportionnelle après quinze ans de services, sont applicables aux militaires français et naturalisés Français servant au titre étranger, mais non point aux légionnaires étrangers qui n'ont point obtenu la naturalisation. Une intéressante décision du Conseil d'État statuant au contentieux, en date du 1er mai 1903, a établi que le Français qui, n'ayant pu se rengager dans un corps français en raison d'antécédents judiciaires, est entré dans un régiment étranger sous un nom supposé peut, après quinze ans de service, acquérir le droit à la pension proportionnelle.
LE «TITRE ÉTRANGER» ET l'«ÉLÉMENT ÉTRANGER»
Voilà donc comment sont réglés par la législation actuelle et la jurisprudence les conditions du recrutement à la légion et les avantages et droits accordés aux légionnaires. Nous avons remarqué que des Français--le plus grand nombre--servent dans ce corps au titre étranger et que des étrangers, naturalisés il est vrai, y figurent au titre français. Il ne faut donc point confondre, à cause des similitudes de terminologie, les conditions avec les sources du recrutement, ni le _titre étranger_ avec _l'élément étranger_.
L'élément étranger, qui demeure l'élément normal le plus important, 60 à 65% environ, se recrute parmi les volontaires de nationalités quelconques et peut se diviser en trois catégories: la première se compose des jeunes étrangers n'ayant pas encore accompli de service militaire dans leurs pays d'origine. En raison de l'âge, cette catégorie est inutilisable tout d'abord pour le service colonial. Aussi a-t-on soin de maintenir ces jeunes gens dans les portions centrales d'Algérie et ne les envoie-t-on aux colonies que lorsqu'ils ont atteint l'âge et le développement physique désirables. Les deux autres catégories qui comprennent: 1° les étrangers déserteurs, 2° les étrangers ayant satisfait à la loi militaire de leur pays d'origine, fourniront à la légion un nombreux contingent aussitôt utilisable et particulièrement remarquable au point de vue du développement et de la résistance physiques ainsi qu'au point de vue de l'éducation militaire, puisqu'il s'y trouve parfois des officiers étrangers.
Il faut, en outre, joindre à ces trois catégories celle des étrangers ayant déjà accompli un congé à la légion et qui y contractent un rengagement.
L'Allemagne, y compris l'Alsace-Lorraine, fournit à peu près 40% des contingents étrangers. Le contingent annuel des engagés est d'environ 3.000 hommes, dont 700 Allemands et 400 Alsaciens-Lorrains ou immigrés allemands qui se présentent comme Alsaciens-Lorrains.
Les formalités d'engagement pour les étrangers sont des plus élémentaires. Ils doivent avoir dix-huit ans au moins. Ils donnent un nom, indiquent une profession, et signent leur engagement, sans qu'on soumette leur déclaration à une enquête.
Pour les Français, les formalités d'engagement sont très simples aussi, bien que soumises à certaines conditions indispensables: le consentement du chef de corps n'est point exigé non plus que le certificat de bonne conduite à la libération précédente. D'autre part les engagements, contrairement à ce qui se passe dans les autres corps, sont reçus jusqu'à quarante ans. Il suffit de produire, avec un certificat d'identité, le livret militaire et un extrait du casier judiciaire afin de s'assurer si l'homme a satisfait à la loi du recrutement et s'il n'a pas subi de condamnations entraînant l'exclusion de l'armée.
L'engagement des Français à la légion ne peut, nous l'avons dit, être souscrit que dans des conditions identiques à celles des étrangers, c'est-à-dire pour une durée de cinq ans et sans allocation de prime ou gratification d'aucune sorte. Les conditions, on le voit, sont peu avantageuses. D'où il suit que ne s'engagent généralement à la légion que les Français empêchés par une raison majeure de contracter un engagement volontaire ou un rengagement dans les corps où il est payé des primes d'engagement ou de rengagement. Mais il ne faut pas oublier le caractère de la légion et l'esprit dans lequel les hommes, le plus généralement, se font incorporer, un grand nombre d'entre eux cherchant à l'abri du drapeau un relèvement et une réhabilitation.
Ceci dit, qu'il faut retenir, on doit noter que les Français engagés à la légion proviennent surtout des catégories suivantes:
1° Pour le plus grand nombre, des militaires de toutes armes sans certificat de bonne conduite et qui, de ce fait, se sont vu refuser l'accès des corps où sont reçus les rengagements comportant des avantages pécuniaires;
2° Des hommes présentant des antécédents judiciaires autres néanmoins que ceux entraînant l'exclusion de l'armée, et n'ayant pas été admis en conséquence à s'engager ou à rengager dans les mêmes corps;
3° Pour une part beaucoup moindre, des hommes âgés de plus de trente-deux ans, possesseurs de certificats et qui, désirant prendre du service, n'ont pu contracter un rengagement dans les troupes coloniales, où l'âge limite a été fixé à trente-deux ans par la loi du 30 juillet 1893.
Ces trois catégories ne comprennent que des individus ayant déjà satisfait à la loi militaire. Elles sont en conséquence composées d'hommes ayant en général dépassé l'âge de vingt-cinq ans, engagés auxquels il faut joindre les Français, assez nombreux, qui entrent à la légion sous un nom et une nationalité d'emprunt et qui sont presque toujours des hommes ayant dépassé la trentaine et comptant de précédents services militaires.
Les diverses catégories de Français libérés antérieurement par d'autres corps et qui, pour une raison quelconque, viennent servir à la légion, forment pour ces effectifs un appoint important. L'auteur de _la Légion étrangère et les troupes coloniales_ note que ceux des hommes de ces catégories qui n'ont à leur actif que le fait de s'être vu refuser le certificat de bonne conduite à leur sortie du régiment en France pour de trop nombreuses punitions, de salle de police ou prison, deviennent généralement à la légion de bons soldats coloniaux. L'amalgame de cette catégorie française avec les catégories étrangères constitue le fond le plus solide des compagnies de la légion.
Il convient enfin, pour en finir avec les engagés français que l'on rencontre à la légion, de citer deux sources de recrutement très différentes.
L'une de ces sources, d'ailleurs très faible, envoie à la légion étrangère des jeunes gens libérés du service militaire en France ou en Algérie, munis de leurs certificats et qui, désirant suivre la carrière militaire en servant spécialement à la légion, contractent dans ce corps un engagement volontaire «au titre étranger». A cette catégorie, qui fournit nombre de sous-officiers et même quelques officiers au titre étranger, on pouvait, il y a quelques années encore, rattacher les jeunes Alsaciens et Lorrains nés avant 1870, qui fournirent à la légion un très important appoint d'engagés volontaires et--après naturalisation au cours de leur service militaire--un bon nombre d'excellents officiers. Ces engagés sont devenus plus rares. Par contre, il faut signaler comme venant à la légion depuis une vingtaine d'années une forte proportion d'Allemands immigrés en pays annexés et qui se présentent comme Alsaciens.
Une seconde source de légionnaires français d'élite est représentée par les sous-officiers venant, par permutation ou mutation d'office, des régiments de France ou d'Algérie, et qui continuent de servir au titre français.
TYPES DE LÉGIONNAIRES DE DIFFÉRENTES NATIONALITÉS
LES OFFICIERS
Le recrutement et la situation des officiers servant au titre français sont régis par les règles générales applicables à tous les corps français. Les officiers servant au titre étranger proviennent: 1° d'étrangers, officiers dans leurs pays d'origine, qui, généralement accrédités par leurs gouvernements respectifs, obtiennent du gouvernement français la faveur de servir dans la légion, à grade égal ou inférieur, comme officiers au titre étranger; 2° des sous-officiers de la légion, Français ou naturalisés Français, servant au titre étranger et qui ont été admis à l'École de Saint-Maixent; ils sortent de cette école sous-lieutenants au titre étranger; 3° des sous-officiers des régiments étrangers, Français ou naturalisés Français, servant au titre étranger, promus directement sous-lieutenants au titre étranger, soit pour faits de guerre, soit en vertu des dispositions du décret du 10 août 1911 spéciales aux adjudants: 4° des officiers français de tous corps, démissionnaires, qui obtiennent du chef de l'État la faveur de reprendre du service, dans la légion, comme officiers au titre étranger, avec leur ancien grade. On peut ajouter à cette dernière catégorie les officiers de réserve qui, servant au Maroc, seront, par mesure exceptionnelle, maintenus, au titre actif, dans la légion étrangère.
Il n'existe, jusqu'à ce jour, aucun texte ayant caractère législatif et exposant d'une façon précise et complète les règles qui régissent la situation militaire des officiers servant au titre étranger. Mais, d'une façon générale, on peut dire que l'état de ces officiers présente beaucoup d'analogie avec celui des officiers de la réserve et de la territoriale. Ainsi, la non-activité par retrait d'emploi et la réforme par mesure disciplinaire ne sont pas applicables aux officiers servant au titre étranger, qu'ils soient Français ou de nationalité étrangère. Pour fautes graves contre la discipline ou le devoir militaire, ils sont _révoqués_ et rendus à la vie civile.
AMES DE LÉGIONNAIRES
Le général Bruneau, à qui l'on doit de si éloquentes pages sur la légion, a tracé, en de vigoureux coups de crayon, la physionomie, si diverse, du légionnaire:
J'ai eu dans ma vie, écrit-il, un honneur suprême: j'ai commandé un régiment de la légion, le 2e étranger.
Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion de conduire au feu cette troupe incomparable dont le nom évoque à juste titre le souvenir de l'organisme militaire le plus puissant qui ait jamais existé, la légion romaine.
Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps unique au monde, Alsaciens-Lorrains, Belges, Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves, Italiens, Espagnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces usines à soldats que sont les dépôts de Sidi-Bel-Abbès et de Saïda. Là, en quelques semaines ou en quelques mois, suivant l'origine ou la dureté du métal humain, tous ces éléments hétérogènes, jetés dans l'ardent foyer de l'esprit de corps, ont fondu comme cire, et sont définitivement coulés dans le moule à fabriquer les héros!
Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, généraux et officiers de tous grades et de tous pays, soldats de toutes les armes et de toutes les armées; magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes de loi, fonctionnaires de toutes sortes; braves gens qui veulent tout simplement «voir du pays», neurasthéniques et désoeuvrés; tous ceux qui, ayant perdu l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont préféré se faire soldats plutôt que de se brûler la cervelle; tous ceux que dégoûte notre civilisation veule et décadente et tous ceux qui sont obligés de la fuir; tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont rassasiés de voluptés; tous, sans exception, tous, vous m'entendez bien, sont mués en cet être brave, stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype de l'homme de guerre, le légionnaire.