L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Ce numéro contient:
1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 13: LA RUE DU SENTIER, de MM. Pierre Decourcelle et André Maurel;
2° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
L'ILLUSTRATION SAMEDI 19 JUILLET 1913 _Prix du Numéro: Un Franc._ _71e Année.--Nº 3673._
NOS CORRESPONDANTS DE GUERRE
La seconde guerre des Balkans, soudaine et violente, sera vraisemblablement de courte durée. Mais elle a une telle importance, tant au point de vue de ses conséquences politiques possibles que par la valeur et l'entraînement des adversaires en présence, que l'_Illustration_ ne pouvait hésiter à envoyer de nouveau sur le théâtre des opérations quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs.
La Bulgarie se trouvant encerclée d'ennemis, il n'était pas possible de rejoindre ses armées. Nous avons donc demandé à M. Alain de Penennrun de se rendre cette fois en Serbie, d'où il a aussitôt gagné la Macédoine, tandis que M. Jean Leune, qui n'avait pas quitté la Grèce, rejoignait l'armée hellénique.
D'autre part, notre brillant collaborateur, le peintre militaire Georges Scott, qui a rapporté de ses deux campagnes en Thrace de si impressionnantes images de guerre, a bien voulu repartir vers les nouveaux champs de bataille pour y étudier sur le vif, après le soldat bulgare, le soldat grec.
SUPPLÉMENTS D'ART
A côté des pages d'actualité, nous publierons cet été de nombreuses pages d'art.
Parmi les suppléments en couleurs qui seront encartés dans nos numéros, et dont le tirage a été particulièrement soigné, nous pouvons dès maintenant citer:
_Le Calme du soir_, par VAN DER WEYDEN (Salon de 1913);
_La première Pipe_, par CODDE (musée de Lille);
_Le jeune Mendiant_, par MURILLO (musée du Louvre);
_Intérieur de la cathédrale de Delft_, par E.-M. DE WITT (musée de Lille);
_Jeune fille_, par GREUZE (musée du Louvre).
COURRIER DE PARIS
AU BORD DE L'EAU
Emmené sans résistance par deux amis, j'ai passé le dimanche de la semaine dernière aux environs de Paris--un peu loin--sur les bords de la Seine où nous avions projeté de déjeuner dans un restaurant-guinguette. Le temps était gris, presque morose, mais teinté de ce calme et de cette douceur qu'ont précisément certaines journées dédaigneuses du soleil.
Temps d'hôpital, qui me ouate le coeur... temps soucieux, réfléchi, temps chagrin, temps qui pense et qui fait penser, temps de cendre où les nuages, en composant un autre ciel, ne remplacent pas le vrai qu'ils voilent. On dirait que ces temps-là, d'une langueur déterminée, ne sont pas le fait du hasard ni de la malchance, mais que choisis, voulus, ils ont été commandés pour mieux s'adapter au caractère du paysage et répondre plus directement en nous à des nuances de sensations, à des saveurs de sentiments. Or j'ai toujours eu, je ne m'en cache pas, une étrange, une exquise et coupable faiblesse pour ce temps gris des dimanches désoeuvrés, le temps de perle malade, qu'il fait souvent au bord de l'eau, dans un endroit de plaisir facile, et retiré, qui prétend être gai sans se douter une seconde de son enivrante tristesse...
Voici le lieu, cent fois vu, parcouru, visité, qui peut n'être jamais le même, changer de place et de nom, mais qui reste toujours pareil, éternel décor d'un des fréquents états d'âme de notre jeunesse passagère.
C'est d'abord, en entrant dans les petits jardins compliqués et sinueux, une fraîcheur de berge qui vous prépare, qui vous chuchote dans le dos: «La rivière n'est pas loin.» On traverse des bosquets où sur des tables hardiment peintes, d'un vert de rainette, la blancheur du linge humide et lourd vous touche déjà les mains. Le sol est élastique et mou, l'herbe épaisse et bien lavée. Une odeur de mousse, de vase et de cuisine vous remplit la tête. Et brusquement, c'est le bord de l'eau, à _proximité d'une île_, de l'île invariable que chacun affirme «pouvoir gagner aisément à la nage». Tout du long, des couverts sont mis, contre de grands arbres, des peupliers d'Italie poussés de côté, qui partent de la rive pour aller obliquement au-dessus du fleuve, comme s'ils voulaient pêcher à la ligne dedans. Ils s'y reflètent, de telle sorte qu'on ne sait plus si c'est le flot en bas ou la brise en haut qui fait clapoter leurs milliers de feuilles menues. Tour à tour de couleur différente à l'endroit et à l'envers, elles miroitent ainsi que des verroteries dont elles ont le bruissement frivole et cristallin, et nos yeux sans défense s'y prennent comme des alouettes. Au bout du chemin en pente et souillé, près du ponton rustique, se frottent l'une contre l'autre avec un grincement de chaîne usée les barques plates comme des barques de passeur... les barques sans gouvernail, toujours un peu défoncées, les barques vides qui sont «les chevaux de bois de l'eau». Sur leur plancher pourri bouge une flaque saumâtre d'où sort une grosse pierre attachée par une corde et qui semble retirée du cou d'un noyé.
La terrasse est déjà pleine de monde: familles, jeunes gens, ménages, réguliers ou libres, couples discrets, amoureux d'une effronterie ingénue, et une complaisance générale, une familiarité indulgente et tacite rapproche--même dispersés--tous les convives de ce petit banquet de la vie. On se regarde, on s'excuse, on se pardonne,... sans jamais rien, même chez les aînés, qui blâme ou qui s'indigne. Ce n'est pas l'heure ni l'endroit des sévérités inopportunes, et le plus sage, s'il est là, se sent avec modestie une âme qui n'en mène pas large, une pauvre âme sentimentale de banlieue, de bastringue mélancolique...
En effet, la gaieté qui se manifeste en ces maigres jardins et à ces instants dérobés est spéciale, sans exubérance. En montrant sa fatigue elle la communique. C'est de l'allégresse avachie. Les groupes, isolés parmi le chétif Eden des buissons, des malingres verdures, n'étalent à terre et sur les bancs qu'une joie sans ressort, une joie allongée, inquiétante, presque grave,... et tout, je ne sais pourquoi, même les cris, les éclats, les rires, les chansons, les poursuites dans les branches, tout dégage une impression particulière que, sous le vague sourire avec lequel on lui fait bon accueil, on a l'équivoque étonnement de sentir à la fois grisante et douloureuse...
Ici l'esprit, le coeur, les pensées ont une tournure à part, inclinée à la veulerie, au désenchantement. Tout en nous se laisse aller, coule, coule comme l'eau tentatrice et douteuse. La force de vivre est engourdie et l'on préfère les molles ritournelles du regret au cantique de l'espérance. Qui peut dire à quoi nous fait songer alors, à quel monde de choses, à quel _inexprimable_ délicieux et qui nous étouffe, le simple bruit monotone et sec des capsules, au tir du bout de l'allée... le gémissement rythmé de la balançoire? N'est-ce pas moi qui suis visé par les invisibles carabines? Chaque plomb met en miettes la coquille d'oeuf de notre coeur fragile et léger que le sang fait danser en nous comme à la pointe d'un jet d'eau..., et la vue du portique ébranlé jusqu'aux racines par le coup de jarret d'une buveuse de l'air nous donne le vertige. Nous suivons d'un oeil qui n'est plus à nos ordres, qui nous échappe et qui s'éloigne d'elle, la jupe que berce le vent... nous sommes incapables de formuler, nous ne comprenons pas ce que nous éprouvons, nous ne pénétrons pas l'absurde et langoureux mystère en vertu duquel à cette heure la moindre valse nous déchire et la polka peut devenir navrante. Nous subissons, pris, enlacés, le morbide étourdissement. Nous sommes pareils à ces dormeurs éveillés que le _haschich_ immobilise en décuplant leur lucidité. Comme en un rêve doux et un peu malsain nous voyons et entendons tout sans y participer. Spectateurs inertes et gorgés d'impressions aiguës, nous sommes accablés par trop de souvenirs, d'idées compliquées, trop de petites angoisses qui viennent d'ailleurs et ne restent pas là, nous entraînent ailleurs aussi. Le bizarre dédoublement qui se fait en nos cerveaux surexcités! Nous assistons à d'insignifiantes et banales scènes dont nous sommes par l'esprit à des milliers de lieues... et les plus hautes pensées, la mort, l'énigme de la vie... le pourquoi du mal et de la souffrance s'éveillent en nous, tout à coup, nous habitent... parce qu'un bouchon est parti, que des assiettes se choquent, ou bien que les mesures d'une mazurka se sont mises à sautiller... Et voilà qu'une tristesse d'une surprenante volupté est créée aussitôt par ce contraste inattendu. Nous voudrions y résister, nous ne le pouvons pas. Nous sommes sous les mancenilliers de la bohème. Il y a de l'agonie et du suicide dans l'air. Nous sentons circuler dans nos veines heureuses l'indéfinissable poison. Notre âme prend son absinthe.
Il faut--puisque nous y sommes--que nous buvions jusqu'au fond du gros verre le breuvage exquis et bourbeux. Et tout nous enchante, obtient de nos lèvres entr'ouvertes un pâle sourire crispé. Nous nous mêlons, le plus près possible, à cette humanité qui n'est pas la nôtre, dont nous n'avons pas l'habitude et à laquelle cependant nous nous trouvons attachés et comme accouplés à cette minute par d'obscurs et tendres liens. Nous vibrons au frôlement des moindres détails, nous sommes des _harmonicas_ de sensibilité tendue, nerveuse et maladive. Et nous recevons aussi le renvoi immédiat de notre sympathie facile et dégradée. Les regards se rencontrent et s'abordent sans gêne. On se parle sans ouvrir la bouche. Enfin, si tout à coup, dans le silence intermittent, un piano mécanique fêlé, pris d'hystérie, jette à travers les feuillages l'égrènement de ses arpèges, nous avons de la peine à ne pas laisser pétiller à nos yeux la mousse des pleurs, cette _piquette_ d'émotion à quatre sous que nous versent la mélodie du trottoir et le concerto de la barrière.
Il nous jaillit alors à l'esprit, en un rétrospectif éclair, que notre trouble a sa source lointaine et profonde dans les pages immortelles d'une écoeurante et tragique vérité où Daudet et Maupassant ont décrit, épuisé et pour ainsi dire tari, ce même genre de sensations, louches et suaves, ce pervers et sensuel malaise qui nous prend dans les bals-musettes des dimanches, au bord de l'eau, sur ces rives riantes et gluantes où la pensée, comme le pied, glisse toujours un peu dans la boue... même quand elle veut s'embarquer, et s'envoler... car les rames ont beau vouloir les imiter, ce ne sont pas des ailes.
HENRI LAVEDAN.
_(Reproduction et traduction réservées.)_
LA REVUE DU 14 JUILLET 1913
Il faut retenir cette date. Elle aura dans le souvenir français une signification éloquente. Elle se fixe dans notre histoire en chiffres clairs. Elle sonne haut et net comme la voix d'un peuple. La revue du 14 juillet 1913, qui restera la grande revue, la revue de nos deux armées, métropolitaine et coloniale, la revue des quarante drapeaux, fut une apothéose admirable de nos énergies civiques et militaires ralliées sous nos trois couleurs. Il est donc vrai que l'enthousiasme ne se lasse point et que, tout au contraire, il ne connaît point de limites prévues, mesurées à l'avance, quand il tient aux ardeurs de l'âme nationale. Il est donc vrai qu'un peuple sait être reconnaissant des sacrifices qu'on lui demande, avec raison et avec justice, et que le courage civique, autant que l'abnégation militaire, est puissamment compris par l'intelligence des foules. Le spectacle que la population parisienne a donné, lundi dernier à Longchamp, aux membres de notre Parlement mêlés au public des tribunes, ne sera pas de sitôt oublié de ceux-là mêmes qui ont pu un instant se tromper sur la pensée nationale.
La foule, accourue sur le terrain de la revue, ne saurait être exactement évaluée en chiffres. Etaient-ils quatre cent mille ou cinq cent mille, ces Parisiens qui, depuis l'aube précoce, avaient, par toutes les issues de la ville, gagné en hâte et en joie le lieu du rendez-vous patriotique? Tout ce qui, dans notre grande et toujours frémissante capitale, avait pu venir au drapeau était là, à la lisière du Bois, sur le bord des pelouses, recueillie dans son attention, vibrante dans son orgueil. Et quelle importance alors devant une telle masse qui prétend elle aussi être consciente, quelle importance pouvait bien alors prendre l'opposition des dix ou quinze mille égarés ou indécis qui, dans les déclamations de meetings internationalistes, émettent l'extravagante prétention de représenter le peuple de Paris.
Dès 7 heures du matin, on avait été obligé de refuser à quarante mille personnes, munies de cartes cependant, l'entrée des tribunes déjà envahies. La police avait mis plus d'une heure à dégager le terrain réservé aux troupes. On savait que le spectacle, en sa beauté traditionnelle, comportait, cette fois, un pittoresque inédit dû à la présence de divers détachements de tirailleurs algériens, annamites, sénégalais, de spahis et de cavaliers soudanais. En outre, on voulait assister à la scène grandiose de la distribution, par le président de la République, des drapeaux, à la gendarmerie, et aux régiments métropolitains de formation récente, ainsi qu'à la remise de la croix de la Légion d'honneur au drapeau du 1er Sénégalais qui pourrait suffire à lui seul à évoquer tous les fastes africains.
A 8 heures, toutes les troupes qui doivent participer à cette belle fête militaire sont rangées face aux tribunes, sur trois lignes, sous le commandement du général Michel, gouverneur militaire de Paris. A ce moment, le canon tonne et le cortège présidentiel débouche, au milieu des acclamations, par la route de la Cascade. On ovationne à la fois le président de la République et le ministre de la Guerre, M. Etienne, qui se trouve dans la même voiture et dont on sait la collaboration énergique avec le président du Conseil, M. Louis Barthou, pour obtenir le vote de la loi de trois ans. Après que la voiture du Président, à côté de laquelle galope le général Michel et que suivent tous les attachés militaires étrangers, a passé sur le front des troupes, M. Poincaré s'avance vers les détachements des corps qui doivent recevoir un drapeau ou un étendard et qui sont rangés devant la tribune présidentielle. Ils représentent la gendarmerie, et, avec une douzaine de régiments métropolitains, quatre régiments d'artillerie coloniale, les six régiments d'infanterie coloniale mixte du Maroc, cinq régiments de tirailleurs algériens, les 2e, 3e et 4e régiments de tirailleurs sénégalais, le 1er régiment de tirailleurs annamites; le 4e régiment de tirailleurs tonkinois, les 1er, 2e et 3e régiments malgaches, le régiment indigène du Tchad, le régiment indigène du Gabon. Immobile, très droit, avec son visage toujours grave et recueilli, le président de la République en l'une de ces courtes allocutions où il sait si bien exprimer, en quelques mots métalliques et bien frappés, ce que tout notre pays sent et pense, a répété à tous ces défenseurs de toutes les France d'au delà des mers la confiance que la patrie mettait en eux. Puis, au milieu de l'émotion générale, il a remis à chaque délégation le drapeau qui lui revenait, et décoré--en l'embrassant, aux acclamations de la foule--le drapeau du 1er tirailleurs sénégalais, d'une croix bien gagnée et qui sera le fétiche de nouvelles victoires.
Notre armée noire, qui depuis tant d'années, et à peu près chaque jour, fut la première à la peine, partout, dans cette Afrique où l'on continue de se battre, fut, cette fois, la première à l'honneur dans ce Paris dont la population, mieux que nulle autre, s'entend à fêter l'héroïsme. Les tirailleurs, sous le commandement du général Gouraud revenu du Maroc, et les spahis noirs furent, tous ces jours-ci, les enfants chéris de notre capitale. On les acclama à la revue, au défilé. Et de mille façons la sympathie populaire se manifesta à ces beaux soldats bronzés, presque tous décorés de la médaille militaire ou coloniale, et qui ne cessaient d'intéresser la foule parisienne par leurs silhouettes pittoresques et leurs attitudes martiales, avec aussi leurs étonnements et leurs joies naïves, lorsque, par exemple, dans le ciel de la revue, ils virent passer le dirigeable. On a fait tout ce que l'on a pu pour leur rendre agréable ce séjour à Paris. Le Cercle du soldat, l'oeuvre si intéressante de M. René Thorel à qui devaient aller tous les concours a donné une réception--que présidait le général, Michel ayant à ses côtés le général Dodds--avec jeux, spectacle et rafraîchissements, en l'honneur des soldats indigènes, dont les officiers avaient été fêtés la veille au cercle militaire. Et lorsque, mardi soir, la musique des tirailleurs, la _nouba_, qui, déjà, avec ses curieux instruments, s'était fait entendre le samedi d'avant au concert à la garden-party de l'Elysée, sortit de l'École militaire et traversa en retraite les rues de Paris, une foule énorme leur fit cortège et les ramena, en triomphe, à leur quartier.
LA ROUTE DES PYRÉNÉES
Après avoir obtenu des pouvoirs publics les crédits nécessaires pour établir la _Route des Alpes_ et avoir fourni lui-même une subvention importante, le Touring-Club s'est proposé d'établir une _Route des Pyrénées_. Se développant de Hendaye au cap Cerbère, du pays basque au pays catalan, cette route unirait l'Océan à la Méditerranée, en traversant une série de paysages aussi beaux que variés; elle présenterait une longueur totale de 734 kilomètres, dont 119, répartis sur divers points du parcours, sont à construire.
Le projet est encore à l'étude; mais, dès maintenant, la Compagnie du Midi a tenu à le réaliser dans la mesure possible, en créant des services d'autocars qui font partie d'un vaste programme ayant pour but de développer le tourisme dans toute la région pyrénéenne.
La semaine dernière, M. Guffet, chef de l'exploitation de la Compagnie du Midi, et M. Leverve, sous-chef de l'exploitation de la Compagnie d'Orléans, inauguraient avec quelques invités le circuit Cauterets-Luchon-Argelès-Gazost, qui emprunte une des plus belles parties des Pyrénées classiques: vallées de Cauterets et de Gavarnie; cols de Tourmalet, d'Aspin, de Peyresourde; Luchon, Saint-Bertrand-de-Cominges, d'où l'on gagne la route de plaine pour toucher Capvern, Bagnères-de-Bigorre, Lourdes et Argelès.
Dans quelques jours, deux autres services commenceront à fonctionner dans les Pyrénées inconnues. Tous deux partiront de Font-Romeu, un des points les plus pittoresques de notre admirable Cerdagne française. Un des services conduira les touristes à Ax-les-Thermes: l'autre, les mènera à Quillan en traversant le plateau sauvage du Capcir et ces magnifiques gorges de l'Aude qui peuvent rivaliser avec les gorges les plus célèbres des Alpes.
Au mois de septembre, les auto-cars excursionneront dans le pays basque et emmèneront les touristes jusqu'à Pampelune.
Si, comme on l'espère, l'exploitation de ces nouveaux services donne de bons résultats, on les multipliera dès l'année prochaine.
D'autre part, la Compagnie du Midi a résolu d'électrifier son réseau pyrénéen et elle vient de construire à Soulom, près de Pierrefitte-Nestalas, une usine hydro-électrique alimentée par les gaves de Gavarnie et de Cauterets, qui fournira une partie du courant nécessaire. A la fin de ce mois, la traction électrique sera réalisée entre Perpignan et Villefranche. De cette curieuse petite ville fortifiée partira la ligne de Vernet-les-Bains, qu'il est question de prolonger jusque vers le sommet du Canigou. A travers les aulnes, les magnolias, les châtaigniers, on arriverait ainsi devant l'admirable abbaye de Saint-Martin-du-Canigou, monastère-château fort du onzième siècle, campé à 1.065 mètres d'altitude, et dont les moines aménagèrent, les premiers, les bains du Vernet.
«Il serait difficile, écrit J. d'Elne, d'imaginer un site plus pittoresque. L'abbaye, placée comme sur une étagère, au pied d'un immense rocher qui la domine, surplombe elle-même à pic et à une très grande hauteur la vallée de la Ridourte. Autour d'elle, les contreforts du Canigou décrivent un cercle étroit et l'enferment dans d'infranchissables remparts. Une végétation luxuriante a poussé dans ce chaos; des chênes, des châtaigniers, des bouleaux, des hêtres croissent dans les anfractuosités et abritent sous leurs ombrages une flore vigoureuse, remarquable par la richesse de ses formes et de ses coloris.
» La physionomie de l'abbaye s'harmonise merveilleusement avec le cadre qui l'entoure. Son architecture est simple, rustique même. L'église, orientée vers le levant, semble posée en l'air sur la saillie d'un roc: on n'y peut accéder que par des escaliers.
» L'église abbatiale est, avec sa crypte, un type très curieux, et peut-être unique, du style roman-byzantin. Elle date de la dernière moitié du dixième siècle, et fut consacrée en 1009.
» A la Révolution, l'abbaye tomba dans le domaine national. Peu à peu les voûtes s'effondrèrent, les murs s'écroulèrent, et, en 1835, elle n'était plus qu'un amas de ruines.
» Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, a racheté ces ruines en 1902; peu à peu il a restauré l'antique abbaye qui, aujourd'hui complètement reconstituée, ouvre ses portes hospitalières à la foule des visiteurs.»
Et, chaque saison, malgré son grand âge, l'exquis prélat quitte la crosse épiscopale pour l'alpenstock, et vient, avec une bonne grâce inexprimable, faire aux touristes les honneurs de sa montagne, d'où il contemple en souriant cette région privilégiée qu'il a lui-même appelée le Paradis des Pyrénées.
Rappelons, en terminant, que deux chemins de fer transpyrénéens sont en cours d'exécution: l'un, d'Ax-les-Thermes à Bourg-Madame, constituera la ligne de plus courte distance entre Toulouse et Barcelone; l'autre, d'Oloron au Somport, permettra d'aller directement de Paris à Madrid par Pau.
Grâce à ces initiatives multiples, dues en grande partie au nouveau directeur de la Compagnie du Midi, M. Paul, il est permis d'entrevoir à bref délai un développement considérable du tourisme dans les Pyrénées. Un chiffre peut, d'ailleurs, fixer les idées: la recette kilométrique du chemin de fer de Cerdagne, naguère évaluée à 2.000 francs, atteint actuellement 17.000 francs.
F. HONORÉ
LA LÉGION ÉTRANGÈRE _Photographies J. Geiser, Alger._