L'Illustration, No. 3672, 12 Juillet 1913

Part 3

Chapter 33,640 wordsPublic domain

_C'est par une de ces douces fins d'après-midi, où il est si plaisant de prolonger jusqu'au repas du soir l'heure du thé au Bois, propice aux légers entretiens et aux rencontres élégantes... Entre tous les «rendez-vous» de bonne compagnie, le Polo de Bagatelle, près de Longchamp, s'offre comme un des plus choisis. Tandis que, sur le vaste tapis gazonné réservé au jeu, se poursuit, parmi les galopades et les coups de maillet, une rude partie, de paisibles groupes errent le long de l'allée de sable fin, ou s'attablent sous les arbres, opposant, en contraste au sport violent qui emplit la pelouse d'alertes chevauchées, leur grâce indolente. Car l'endroit, aristocratique et discret, est de ceux que la Mode a consacrés et où une Parisienne habituée des réunions mondaines aime à paraître, sinon pour se passionner aux péripéties d'un beau match, du moins pour goûter le plaisir, toujours nouveau, d'être vue, et admirée..._

Si la France est obligée encore, dans toute une partie du Maroc, d'achever par les armes sa prise de possession, elle n'a pas attendu longtemps, dès que la sagesse des indigènes lui en a laissé la latitude, pour leur prodiguer, dans les régions qu'elle occupe en paix, les bienfaits de sa culture, et la gravure ci-dessus constitue une heureuse antithèse à celle qui montre, d'autre part, nos soldats à l'action. C'était la première fois qu'il était procédé, à l'école franco-arabe de Casablanca, à une «distribution solennelle des prix». La cérémonie, présidée par M. le comte de Saint-Aulaire, délégué à la résidence générale, autour duquel avaient pris place le général Ditte, M. Loth, directeur de l'enseignement, le pacha de Casablanca et tous les notables, fut suivie par la plupart des parents des élèves, assez étonnés, sans doute, à la vue de leurs enfants les bras chargés de livres aux reliures voyantes et le front ceint de couronnes dorées. Ah! si quelques émissaires des farouches Tadla, Béni M'Tir ou Zaer avaient pu se mêler à leurs groupes et contempler, comme eux, ce diplomate, représentant de la France, ces officiers complimentant gravement, affectueusement, ces bambins aux yeux éveillés dans des masques de bronze, quelles réflexions n'eussent-ils pas faites! Avant de venir récompenser de leur application ces petits Arabes, M. de Saint-Aulaire avait présidé à une autre solennité, plus semblable à celles que nous voyons se dérouler chez nous à pareille époque, avec la foule des garçons et des fillettes anxieux et béants devant les tables lourdes de volumes scintillants d'or: c'était la distribution des prix aux élèves des écoles françaises. Mais, pour être moins pittoresque que l'autre, et ne pas présenter le même contraste, elle n'en était pas moins frappante, pour ceux-là surtout qui l'année précédente avaient vu, groupés autour de leurs maîtres, deux cents enfants, et qui en voyaient, cette fois, quinze cents,--tant cette ville de Casablanca se développe avec rapidité, tant l'oeuvre française y progresse à pas de géant.

CHEZ LES BOY-SCOUTS ANGLAIS

Les Anglais, qui furent nos maîtres en matière de «scoutisme», possèdent une véritable petite armée d'éclaireurs, alerte, bien exercée, pleine de vaillance et d'entrain; la semaine dernière, elle a eu les honneurs d'une inspection passée par le prince Arthur de Connaught, en présence de son chef, le général sir R. Baden-Powell. C'est près de Birmingham, à Perry Hall Park, qu'a eu lieu, samedi, la revue de ces jeunes troupes, qui ne comprenaient pas moins de 30.000 boy-scouts, venus de toutes les parties de l'Angleterre; une délégation internationale, où figuraient des représentants de la France, qui furent particulièrement fêtés, s'était jointe à eux. Après avoir manoeuvré devant leur auguste visiteur, ils lui donnèrent le spectacle d'une charge générale: et ce fut une vision impressionnante que celle de tous ces jeunes garçons se précipitant, en une bruyante mêlée, drapeaux en tête, puis s'arrêtant soudain, au commandement, après une course éperdue...

UN CADEAU DE GUILLAUME II A LA NORVÈGE

L'empereur d'Allemagne, qui fait chaque été, depuis nombre d'années, une croisière sur les côtes de Norvège, a pris peu à peu ce pays en affection particulière. Si bien qu'il lui envoie un présent peu commun; ce n'est rien de moins que la statue colossale du légendaire héros Scandinave Fridthjof, qu'il destine à être érigée en vue de la mer,--souvenir d'un monarque ami des choses de la mer à un peuple de navigateurs. Ce Fridthjof, qui est loin dans la pénombre de l'histoire norvégienne, en reste la plus grande figure, parce que les Scaldes l'ont chanté. Il est pour les Norvégiens ce que sont pour les Grecs les guerriers de l'_Iliade_. C'est un vaillant comme Achille ou Ajax; mais ses poètes anciens ou nouveaux--le dernier en date Esaïas Tegner au commencement du dix-neuvième siècle--ont célébré non moins que le guerrier l'amant passionné et fidèle. La _saga_ de Fridthjof n'est pas seulement une chanson de gestes, c'est un poème d'amour, et les Scandinaves placent Fridthjof et son Ingeborg près de Tristan et d'Iseult. De Scandinavie, les récits de ses aventures et de ses amours traversées ont passé en Allemagne: elles y sont, on peut le dire, vivantes et populaires. Aussi l'idée est-elle venue tout naturellement à Guillaume II d'offrir aux Norvégiens cet hommage à une sorte d'ancêtre héroïque commun aux deux nations.

Notons encore que Fridthjof a fourni à un compositeur français, M. Théodore Dubois, le sujet d'une oeuvre non représentée, mais dont l'ouverture a été souvent exécutée dans nos concerts symphoniques.

La statue de Fridthjof est l'oeuvre d'un des plus renommés sculpteurs d'Allemagne: le professeur Max Unger. Voici quelques-unes des mesures: elle a 12 mètres de haut; son poids est de 14.000 kilos; le pouce de la main droite a la longueur d'un bras d'homme; les pieds ont 1 m. 70 de longueur; un enfant debout contre l'un des pieds en dégage à peine la cheville. Ce colosse se dressera sur un promontoire qui domine le Sognefjord, près de Bergen.

Fondue en plusieurs parties, la statue a été assemblée pour la première fois la semaine dernière à Berlin où elle a été exposée pendant quelques jours. Puis elle a été démembrée et envoyée au cours de cette semaine à Hambourg, d'où elle sera embarquée pour Bergen. Elle doit être érigée sur l'emplacement choisi pour le 31 juillet. L'inauguration aura lieu en présence de l'empereur Guillaume II, qui offrira en personne son souvenir au roi Haakon et à la nation norvégienne.

LES PRIX DE ROME DE MUSIQUE

L'Académie des beaux-arts, qui, l'an passé, avait réservé l'attribution du grand prix de Rome de composition musicale, a décerné, cette année, les deux hautes récompenses dont elle disposait: pour la première fois, une femme, Mlle Lili Boulanger, a recueilli, grâce à un concours exceptionnel, le laurier tant disputé.

Les candidats, au nombre de cinq, avaient à exercer leur jeune talent sur un épisode emprunté par M. Eugène Adenis, auteur d'un poétique livret, au second _Faust_ de Goethe. Samedi dernier, l'audition de leurs cinq oeuvres était donnée, suivant l'usage, au jury académique: après une courte délibération, il accordait un premier grand prix à Mlle Lili Boulanger par 31 voix contre 5, un autre à M. Claude Delvincourt, par 29 voix contre 7, tandis que M. Marc Delmas remportait un premier second grand prix.

Mlle Juliette Boulanger, qui est une très gracieuse jeune fille de dix-neuf ans, appartient à une famille de musiciens: son père, compositeur excellent, à qui l'on doit un _Don Quichotte_ joué à l'Opéra-Comique, et professeur de chant remarquable, lui a transmis des dons précieux, qu'elle partage avec sa soeur aînée, Mlle Nadia Boulanger, second grand prix de Rome en 1909. La suprême récompense qui avait été refusée à celle-ci, malgré d'éminentes qualités, sa cadette l'a obtenue, après seulement quelques années d'études et de préparation suivies: son succès ne pouvait être ni plus brillant ni plus prompt.

CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

J'ai commis, sans m'en apercevoir, une injustice, il y a quinze jours. En disant «au revoir», pour un an, aux deux Salons de la Nationale et des Artistes français, j'en signalais deux autres qui venaient de nous ouvrir leurs portes, rue de Sèze et rue La Boétie. J'insistais sur l'attrait de curiosité qui s'attachait à la seconde de ces Expositions: l'exposition du futuriste Boccioni, peintre-sculpteur. J'y insistais narquoisement, sans doute; mais enfin j'y insistais! Et je ne faisais que mentionner l'autre: celle des «Petits Maîtres de l'École de 1830». Voilà bien l'injustice. Nous allons à ce qui amuse, à ce qui étonne, à ce qui scandalise un peu, au besoin. Nous allons (disons l'affreux mot juste!) à ce qui épate... Et volontiers nous négligeons les grâces discrètes du joli spectacle qui ne fait pas de bruit. C'est mal. Mais l'essentiel est de pouvoir se repentir à temps; et c'est pourquoi je vous supplie de courir chez ces «Petits Maîtres», et de ne les point quitter trop vite, vite.

Cette exposition est, en ce moment, un des plus délicieux ornements de Paris. J'y suis retourné l'autre matin; et il m'a paru que la saison était particulièrement propice au spectacle délicat qui nous y est offert. Le public élégant--mais un peu tumultueux--des vernissages a déjà fait ses malles, ou, tout au moins, ne songe plus qu'à se sauver vers la montagne, vers les plages, vers les «eaux» diverses qui le sollicitent; et sur les cimaises, doucement éclairées, du Salon où règne un silence de chapelle, les «Petits Maîtres» ont l'air de sourire au visiteur et de le remercier: «C'est gentil à vous d'être venu...»

Arsène Alexandre a appelé cette exposition «le Salon des _Eclipsés_». C'est vrai. Nous ne les connaissions pas, ces «Petits Maîtres»; ou nous ne les connaissions que très mai. De trop grandes gloires, de bruyantes célébrités nous les cachaient; ils avaient eu le malheur de venir chanter leur discrète chanson en même temps que des ténors considérables, dont les voix éclatantes eurent tôt fait de couvrir les leurs. La postérité les vengera-t-elle d'une si amère mésaventure? C'est bien possible. Il paraît qu'il ne sera plus permis, l'hiver prochain, d'ignorer les «Petits Maîtres» et que nous allons voir triompher, dans les ventes, ces signatures d' «éclipsés»: Baron Berchère, Brissot de Carville, Cabat, Chavet, Cicéri, Couder. Karl Daubigny fils, Defaux, Dédreux, Victor Dupré, Fauvelet. Fichel. Flers, Guillemin, Héreau, Hervier, Joyant. Lambinet (qui a quarante paysages exposés!), Lavieille. Le Poittevin, le Roux, Longuet. Jules Noël, Ouvrié, Plassan, Roqueplan, Philippe-Rousseau, Rozier, Ville-vieille, et plus de trente autres encore! Leur catalogue, excellemment présenté par M. Roger Miles, ne comprend pas moins de trois cent cinquante ouvrages, dont beaucoup vous seront des révélations véritables. Allez voir cela.

Peu de bruit; peu de monde; de petites toiles que l'oeil embrasse vite: c'est bien l'atmosphère et le cadre d'intimité qui conviennent à d'honnêtes gens dont la destinée fut d'ignorer la gloire et, simplement, de travailler très bien dans le silence...

* * *

Ce qu'il faut voir, cette semaine, après les «Petits Maîtres»? Ne cherchez pas. C'est tout trouvé. Il faut voir la Fête nationale.

Je sais qu'une immense foule de Parisiens blasés s'enfuient de Paris, le 14 juillet. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le spectacle de cette journée a cessé d'être intéressant pour eux? Qu'ils se sauvent donc; mais qu'ils n'aillent point conseiller aux étrangers de les suivre! Ce serait mai. Il faut avoir vu, ne fût-ce qu'une fois, le peuple de Paris célébrer son Quatorze Juillet.

Je suis sûr qu'il le célébrera, cette année, avec une joie particulière, et que depuis longtemps on ne l'aura vu se précipiter avec un si joli enthousiasme à la revue de Longchamp!

Est-ce à dire que ce spectacle doive apporter aux Parisiens quelque supplément de plaisir? une surprise quelconque? Non. Mais pour toutes sortes de raisons (que nos coeurs connaissent et qu'il est inutile de redire ici) l'heure est propice aux beaux spectacles militaires.

On courra donc à Longchamp, et deux tableaux, également émouvants et pittoresques, s'y mêleront sous nos yeux; celui de l'armée qu'on acclamera; et celui de la foule qui acclamera l'armée... Les «cocardiers» vont vivre là d'heureuses minutes, et je crois que les étrangers qui les auront suivis au bois de Boulogne ne s'y ennuieront pas, comme on dit.

Mais qu'après la fête militaire du matin ces amateurs de pittoresque parisien n'aillent point manquer la fête populaire du soir! Cette fête est partout, et principalement dansées parties les plus populeuses et les moins élégantes de la ville; aux boulevards extérieurs et dans ce qu'on appelle les faubourgs. Nul protocole ne la règle; aucun programme n'en a fixé les amusements. C'est une sorte de kermesse improvisée dans le vacarme des orchestres de carrefours et parmi la joie d'illuminations où la guirlande électrique, le réverbère municipal et le lampion de marchand de vin combinent leurs effets pittoresques.

Chose curieuse: la gaieté de cette fête nocturne du Quatorze Juillet est très différente de celle dont le Carnaval, par exemple, nous donne le spectacle. La nécessité de s'entasser là où passeront les cortèges, la liberté du déguisement, la liberté--odieuse!--du confetti semblent exciter à un peu de brutalité les foules de Carnaval. On se bouscule, on s'écrase; sous le déguisement, la plaisanterie devient vite plus grossière, parce qu'elle est anonyme; et sous l'averse cinglante des petites rondelles de papier multicolores, que d'hommes paisibles se sentent devenir enragés!

Le Paris du Quatorze Juillet a une tout autre physionomie. Il nous donne l'amusante vision d'une multitude de fêtes de familles, éparses dans les rues... Chaque quartier s'amuse chez soi, et personne ne gêne personne. C'est comme un immense concert de joie bruyante, mais honnête, et à la protection de laquelle semble paternellement concourir l'autorité publique. On dirait--et cela est touchant--que durant toute cette soirée du Quatorze Juillet le droit de s'amuser est, aux yeux de la police elle-même, un droit très sérieux et qu'il convient que chacun respecte.

Le soir du Quatorze Juillet, il y a de petites rues, à Paris, où les familles dînent sur le trottoir et rendent aux passants la circulation très difficile. La police sourit, et laisse faire. Elle est pour ceux qui «font la fête» contre ceux qui ne la font pas; et si quelque voiture, au carrefour où s'érige le petit kiosque à musique, s'avance menaçante vers les couples qui s'agitent en cadence sur la chaussée, la police tire son bâton blanc et ordonne que la voiture s'arrête, aussi longtemps que durera la valse ou le quadrille: la police est, le soir du Quatorze Juillet, contre ceux qui ne dansent pas,--pour ceux qui dansent.

Amis étrangers, je vous en prie, ne nous quittez pas lundi prochain!

UN PARISIEN.

AGENDA (12-19 juillet 1913).

EXAMENS ET CONCOURS--Les examens oraux pour l'admission à l'école navale commenceront le _15 juillet_ à Paris.

EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--Pavillon de Marsan (Louvre), Bibliothèque Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné), et à Bagatelle: expositions de l'art des jardins.--Musée Galliera: l'Art pour l'enfance.--Galerie Lévesque (faubourg Saint-Honoré, 109): oeuvres de Thomas Couture.

LE CONCOURS CRESCENT.--Le jury du concours de poèmes de la fondation Crescent a décidé qu'il y avait lieu de procéder à un nouveau concours, aucun des ouvrages n'ayant réuni la majorité des suffrages. Ce nouveau concours est ouvert il sera clos le _15 octobre_.

CONGRÈS.--Un congrès international pour la protection de l'enfance, se tiendra à Bruxelles du _23 au 26 juillet._

INAUGURATION DE MONUMENT.--Le _13 juillet_, aura lieu, à Denain, l'inauguration du monument dédié au maréchal de Villars.

GARDEN-PARTY.--Il y aura, le _13 juillet_, garden-party à l'Elysée. Ce sera la seule de la saison.

SPORTS.--_Courses de chevaux: le 12 juillet,_ Saint-Ouen; le _13_, Auteuil, prix de France; le _14_, Saint-Cloud; le _15_, Saint-Ouen; le _16_, le Tremblay; le _17_. Maisons-Laffitte; le _18_, Rambouillet; le _19_, le Tremblay.--_Automobile_: les _12 et 13 juillet_, circuit de Picardie, Grand Prix de l'Automobile-Club de France; grand prix des motocyclettes et cyclecars.--_Aviron_: le 8e grand prix des joutes lyonnaises se disputera les _13, 14 et 15 juillet_, dans le bassin de l'île des Cygnes.--_Escrime_; le tournoi des armes de Vittel aura lieu, cette année, les _18, 19 et 20 juillet.--Aviation_; à la Ferté-Vidame, les _12, 13 et 14 juillet_, meeting d'aviation: coupe Latham.

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

AMES BALKANIQUES

La lutte entre alliés, entre frères de race et de religion, qui a succédé, dans les Balkans, à la guerre des Slaves et des Grecs contre l'«ennemi héréditaire», le Turc, la guerre entre chrétiens qui a suivi la croisade chrétienne, a, dès les premiers combats, témoigné d'un acharnement inouï. Les haines de familles, surtout lorsqu'elles naissent d'une succession disputée, ne sont-elles point les plus impitoyables? Les télégrammes des champs de bataille signalent des ardeurs effrayantes, des blessés achevés, des corps à corps de fauves qui s'entre-mordent, des villages innocents brûlés sans cause, pour le seul plaisir de l'incendie. Et voilà qui navre soudainement nos sympathies pour les énergiques petits peuples dont le premier élan nous parut si beau, si grand, si juste! Les événements d'aujourd'hui n'étaient pas cependant tout à fait imprévus. Ils n'ont surpris personne autre que les diplomates et les financiers. Et le nouveau beau livre des frères Tharaud: _la Bataille à Scutari d'Albanie_ (1), dont les pages notées--avant la rédaction à deux--par un artiste, un penseur et un historien, dans la Montagne noire, d'abord, après le premier coup de canon, puis parmi les couvents de l'Athos, précise l'effroyable logique des hécatombes actuelles.

Note 1: _La Bataille à Scutari d'Albanie_, par Jérôme et Jean Tharaud. Émile-Paul, éditeur, 3 fr. 50.

Celui des deux frères collaborateurs qui s'en alla sous le feu du Tarabosh chercher des visions de la guerre monténégrine ne s'est point préoccupé de saisir à la hâte les documents immédiats d'une correspondance quotidienne. Ses notes, réunies pour un livre de philosophie historique, impartiale, profonde et souvent émouvante, qui remonte aux origines, consulte la tradition, et renoue méthodiquement les faits épars, ont une valeur de document loyal et contrôlé, dont l'expression, sous ces plumes artistes, est toujours belle.

Devant Scutari, si passionnément convoité, les Tharaud écrivent:

«Cette plaine, ce lac, cette ville lointaine, c'est le riche trésor qui sera le partage du vainqueur, c'est la coupe dorée qui circule au jour des noces, dans les banquets monténégrins. Depuis des siècles, du haut de ces rochers, le berger misérable de la Tcherna Goray voit briller cette opulence à ses pieds; depuis des siècles, il rêve d'abandonner son séjour de corbeau pour descendre là-bas dans la terre promise. Un moment, il l'a possédée, il y s. cinq cents ans de cela, et cela n'a duré qu'un jour: mais de ce bref instant la nostalgie lui reste.»

Un très pittoresque portrait nous est donné du roi Nicolas, «ce roi paysan à qui tout a réussi»; qui a bien marié ses filles, qui a arrondi son domaine, qui a reçu de toutes mains, ce monarque rustique qui adore les opérations financières, les lointains coups de Bourse, tout ce qu'on nomme de ce nom mystérieux: les affaires, et dont un des projets les plus chers serait d'installer sur le rocher de Dulcigno, cet ancien nid de pirates, un casino comme à Monte-Carlo. Impressionnante aussi la première visite aux blessés turcs prisonniers dont une quinzaine ont le visage barré d'un pansement en forme de croix, qui recouvre les plaies du nez et des oreilles coupées. Le visiteur ne s'indigne point, car il songe au passé de luttes monténégrines et il écrit: «Horrible, mais traditionnel!» Mais le véritable enseignement du livre nous apparaît dès que nous pénétrons dans le «palais» de l'archevêque catholique du Monténégro. Il n'y a point là de discussion sur un sujet périlleux, mais seulement quelques mots qui saisissent, et aussi des silences contraints plus éloquents encore. Et, dès lors, on sent gronder déjà sourdement dans cette atmosphère de fièvre et de feu, une haine qui monte entre frères chrétiens rivaux.

Ce sont les orthodoxes qui vont rendre les Balkans à la chrétienté et rejeter l'infidèle à l'Asie. «Dans cette guerre de délivrance, les catholiques ne jouent qu'un rôle effacé, misérable: ils sont si peu nombreux! Et que deviendront-ils, lorsque les orthodoxes feront partout la loi? N'auront-ils pas souvent à regretter les Turcs? Les nations hérétiques montreront-elles à leur égard la large tolérance dont ils bénéficiaient sous la domination du sultan? Tout l'Orient catholique assiste avec angoisse à la débâcle turque.» Effroi de l'avenir, horreur de l'orthodoxie, immense inquiétude!

L'impression reçue, en cet endroit, est si forte, que le voyageur, poursuivant son pèlerinage d'histoire, quitte le Monténégro et sa capitale, «un de ces lieux où il faut naître, vivre et mourir, ou ne pas rester une heure», et se rend directement au mont Athos, la montagne sainte qui, depuis près de dix siècles, est pour les chrétiens d'Orient le lieu sacré par excellence et qui, «plus que Sainte-Sophie elle-même, demeure l'expression la plus haute du sentiment religieux qui soulève l'Orient chrétien contre l'Orient islamique». Les pages des Tharaud sur l'Athos sont admirables et resteront. Mais on y sent la déception du philosophe qui ne découvre que de la haine là où il espérait peut-être trouver de l'union et de l'amour.

--Regardez-moi, monsieur, lui dit le piètre sous-préfet qui représente en ce lieu l'autorité du sultan; regardez-moi, monsieur, suis-je assez misérable? Et la souveraineté du sultan ne s'est jamais manifestée en ces lieux que par des pauvres hères comme moi. Quel peuple, je vous le demande, quel conquérant aurait montré pour les gens qui vivent ici plus de tolérance religieuse? Dans notre loi, ils sont restés aussi libres, plus libres même que sous les empereurs de Byzance. Ils n'ont pas eu à subir un centième des rigueurs qui furent imposées aux moines de France et qu'ont connues aussi les moines de la catholique Autriche et de la très chrétienne Espagne... Tous ces moines se détestent à mort. La haine qu'ils ont contre l'islam est le seul lien qui les rassemble. Lorsque nous ne serons plus là, ces Russes, ces Grecs, ces Serbes, ces Roumains, ces Bulgares, se déchireront entre eux.

C'est fait. La prédiction se réalise. Mais les querelles de moines sont maintenant des querelles de peuples qui se règlent à coups de canon devant le Turc, intéressé, qui regarde... Le pessimisme de MM. Tharaud est une douloureuse vérité actuelle, et nous en souffrons, dans notre âme occidentale fraternelle qui connut d'enthousiastes émotions lors de la belle offensive bulgare, de la résurrection hellénique, et de ces premières victoires serbes dont un témoin émerveillé, M. Henry Barby, correspondant de guerre du Journal, vient de rappeler, en un précieux livre du souvenir (2), les heures héroïques et pures.

Note 2: _Les Victoires serbes_, par Henry Barby. Bernard Grassel, éditeur. 3 fr. 50.

ALBÉRIC CAHUET.

LES THÉÂTRES