L'Illustration, No. 3672, 12 Juillet 1913
Part 2
L'occupation, par les Grecs, de Demirhissar a coupé la route de Sérès. Les ravitaillements sont devenus, pour l'une et l'autre armée bulgare, d'une extrême difficulté et le mouvement concentrique des Serbes et des Grecs, s'il réussissait, isolerait leur adversaire dans une position presque désespérée.
_Les tentatives de pénétration en Serbie_.--Il faut ajouter encore, pour résumer toutes les informations des télégrammes, que des tentatives de passage de troupes bulgares en territoire serbe ont été signalées au nord d'Egri-Palanka, ainsi que dans les environs de Tzaribrod sur la ligne de Nich, à Saint-Nicolas, et, plus au nord encore, à Zaïtchar. Ces reconnaissances paraissent avoir été partout refoulées par les Serbes. De ce côté, les informations sont confuses, mais il semble bien que les Bulgares là encore ont été fort éprouvés.
LA MOBILISATION ROUMAINE
Les Bulgares, dont la situation stratégique paraît maintenant très compromise, auront-ils à défendre, en outre, leur territoire contre l'invasion des forces roumaines? Ceci est le secret de demain. Mais les alarmes sont immédiates. La mobilisation, ordonnée par décret royal du 3 juillet, s'achève en effet au milieu de l'enthousiasme national. Des lettres de Bucarest nous disent les manifestations exaltées qui se produisent en ce moment en faveur de la guerre dans toutes les villes du royaume. Dès qu'eût été signé le décret de mobilisation, la population de Bucarest s'est massée devant le palais royal pour acclamer le roi, les ministres, le prince héritier, nommé généralissime; elle a entouré le monument du voïvode Michel le Brave et applaudi les orateurs populaires qui parlaient de la guerre nécessaire et de la Grande Roumanie reconstituée. Et chaque jour l'on continue ces manifestations au cours desquelles, si l'on acclame la Serbie, on pousse le cri de «A bas l'Autriche», cri très nouveau dans ce pays si longtemps soumis à l'influence de la Triplice.
LES MENACES TURQUES
Les Turcs, aussi, menacent d'entrer en ligne, si les Bulgares n'évacuent point d'urgence le littoral de la mer de Marmara et ne se retirent point au delà de la ligne Enos-Midia assignée comme nouvelle frontière par le protocole du traité. Ce sont pour l'instant les revendications avouées dans une note à Belgrade. Mais on peut supposer, si l'on en juge par l'exaltation actuelle du parti militaire, qu'au cas d'un écrasement bulgare l'armée, non encore dispersée, de Tchataldja tenterait un effort pour reprendre quelques avantages en Thrace, si, ce qui est peu probable, l'Europe et particulièrement la Russie n'y mettaient point opposition.
A. C.
Voir à la page 46 les photographies de LA NUIT SANGLANTE DE SALONIQUE (30 Juin--1er Juillet).
_Photographies M. Ivanof._
_L'un des officiers qui, les 8 et 10 juin derniers, dans l'Atlas marocain, dirigeaient les fougueux assauts par lesquels la colonne Mangin emporta la kasba Ksiba, repaire de Moha ou Saïd, décrivant ce nid d'aigles qui nous coûta si cher, en dit simplement: «Ksiba est située à 1.000 mètres d'attitude, dans un pays difficile.» On ne saurait pousser plus loin la concision, qualité primordiale du style militaire, non plus que la modestie. Le fait est que les chemins que nos soldats durent emprunter pour atteindre leur but défiaient en âpreté toute description, et que seule la photographie peut donner une idée exacte des difficultés qu'il fallut vaincre. Cest ainsi que les tirailleurs durent tirer à bras jusqu'aux crêtes les pièces d'artillerie, par des sentiers abrupts, rocailleux, zigzaguant entre des buissons épais. Dans le même temps, les goumiers marocains du lieutenant Delhomme, descendus de leurs chevaux, lancés en avant de la colonne, se défilaient un à un le long de chemins couverts, bordés de végétations denses, éminemment propices aux embuscades, pour gagner le pied d'un piton qui dominait le village et qu'ils étaient chargés d'emporter d'assaut. Et l'on s'explique, à la vue de ce terrain chaotique et broussailleux, comment la vaillante colonne fut si cruellement décimée._
D'ALGER AU DAHOMEY PAR TOMBOUCTOU
_Lorsque, il y a peu de mois, le général Bailloud fut atteint par la limite d'âge, l'énergique et toujours jeune commandant en chef du 19e corps d'armée ne voulut point revenir en France sans avoir fait une dernière et exceptionnelle randonnée d' «Africain». Et voilà comment, accompagné d'un officier d'élite, le lieutenant Labrue, maintenant capitaine, le général Bailloud réalisa, d'Alger au Dahomey, à travers les périlleuses étendues sahariennes, un raid qui témoigne d'une vigueur physique et d'une énergie morale que l'ancien chef de nos troupes d'Algérie saurait mettre, le cas échéant, au service du pays, à la tête d'une des formations de réserve, noyau de notre armée de seconde ligne. Sur ce «tourisme» d'étude au Soudan, nous sommes heureux de publier quelques intéressantes photographies et notes de route._
Les plus hautes personnalités civiles et militaires et les nombreux amis du général Bailloud s'étaient réunis, le 24 novembre 1912, vers 8 heures du soir, sur les quais de la gare d'Alger pour saluer le commandant en chef du 19e corps, qui, le matin même, avait quitté son commandement.
C'est d'ordinaire sur les pontons de la Compagnie Générale Transatlantique que se déroulent ces cérémonies d'adieux; mais l'ancien chef du service des Étapes à Madagascar, l'ancien commandant de la colonne expéditionnaire de Chine, des 20e, 17e et 19e corps d'armée, atteint maintenant par l'inflexible limite d'âge, n'emprunte pas la voie normale pour se rendre en France. Il gagne la Touraine, où il a fixé sa résidence d'été, en passant par... Tombouctou et en procédant en cours de route à des expériences de télégraphie sans fil qui permettront peut-être d'établir la liaison tant cherchée entre l'Algérie et le Soudan.
Un officier, le lieutenant Labrue, deux caporaux radio-télégraphistes, munis d'un poste récepteur de télégraphie sans fil, deux ordonnances, une petite escorte prise sur place: c'est, estime le général, plus que suffisant pour traverser le Sahara où pourtant un important rezzou vient d'être signalé.
Tougourt devait être gagné par la voie des airs. Une série d'accidents survenus aux appareils du centre d'aviation de Biskra priva le général Bailloud de ce mode de locomotion. C'est en auto qu'il arrive dans la capitale de l'Oued-Rhir, et à cheval qu'il fait son entrée à Ouargla, où les dernières troupes régulières du 19e corps adressent leur adieu au chef qui les a si brillamment commandées pendant de longues années.
La «Sauterelle» du caporal Cros, pilotée par le lieutenant de Lafargue qui a réussi, au prix de quels efforts, à faire la route Biskra-Ouargla, prend, à son bord, le général jusqu'à la Gara-Krima, à quelques kilomètres au sud d'Ouargla; puis c'est le méhari, la seule monture possible au désert, qui va le transporter, trop lentement à son gré, d'une «rive à l'autre du Sahara».
Ouargla et Gao, ainsi sont baptisés les deux méhari du général. Le premier, très calme, va de son pas tranquille et n'est pas impressionné le moins du monde par les «pull up» de son cavalier qui se croit encore sur un pur sang. Gao, qui vient d'être arraché aux douceurs du pâturage, manifeste d'abord une ardeur qui effraie un peu les braves Chaambas habitués à cheminer lentement sur les pistes du désert. Au bout de quelques jours, il reprend l'allure caractéristique de sa race, et seuls des airs entraînants comme le _Danube bleu_ ou la _Chanson du petit paveur_ parviennent à lui faire donner plus que les six kilomètres réglementaires.
La Noël est fêtée aux portes d'In Salah le 25 décembre et pour la première fois les petits Chaambas voient un arbre de Noël. Les innombrables menus objets apportés dans ce but d'Alger font la joie des enfants d'indigènes, comme à la même heure, dans la mère patrie, la distribution traditionnelle de joujoux à tous les jeunes frères de France. Le 5 janvier 1913, les tentes sont dressées dans les gorges de Takombaret.
Du 17 au 21 janvier, on chemine péniblement par les sentiers impossibles de la Koudia du Hoggar, au milieu de blocs énormes jetés au hasard par des Titans, et figurant des animaux fantastiques, des châteaux forts du moyen âge, de vieilles églises des Flandres, tandis que, çà et là, des pitons émergent. Le 21, au soir, on arrive à Fort-Motylinsky. Le 25, on touche à Tamanghasset, où le général retrouve un vieil ami, le Révérend Père de Foucauld, le plus grand marabout du Sahara, et nourrit pendant quarante-huit heures toute une tribu touareg avec un sac de bechna. Un nouvel arbre de Noël, suivi d'une large distribution d'épingles de nourrice, de petits savons et de glaces à deux sous, attire sur la tête du général et de son officier d'ordonnance les bénédictions de toutes les Targuistes jeunes et vieilles.
L'horrible Tanezrouft est franchi du 31 janvier au 3 février; le 4, on prend de l'eau à Tin-Gahor, point important de bifurcation du futur railway transafricain, et, le 11, on installe le campement à Bou-Ghessa, à la frontière de l'Algérie et de l'Afrique Occidentale française, où s'opère la jonction des méharistes algériens et soudanais. Cet événement saharien fut marqué par des fêtes superbes qui se déroulèrent dans un cadre majestueux et sous une tempête de vent et de sable comme on ne peut en voir qu'au Sahara. Un mât de cocagne remplace l'arbre de Noël, et ce divertissement inconnu jusqu'alors au Sahara excite l'enthousiasme universel.
Le 18 février, Kidal; le 1er mars, Bourem, sur le Niger; au total, près de 3.000 kilomètres franchis en moins de trois mois.
Tombouctou est tout proche, et l'aimable insistance du colonel Sadorge, commandant supérieur de la région, décide le général, qui avait fait avec lui la campagne de Madagascar, à pousser jusqu'à la. «Mystérieuse». Il y séjourne une semaine qu'il emploie à visiter la ville où se tient la grande foire annuelle du centre africain et à faire aux environs quelques reconnaissances cynégétiques, notamment une victorieuse campagne de trois jours contre une bande de six lions.
Du 18 mars au 11 avril, c'est la descente du Niger, en chaland, avec les escales de Bamba, Bourem, Gao, Ansango, Tillabery, Niamey, Gaya...
Ce mode de locomotion ne plaît guère au général qui s'accommode assez mal des longues heures d'immobilité dans l'étroite cabine du chaland. Chaque fois qu'il trouve une monture, il fait une partie de l'étape à cheval, force un coba à la course, abat une girafe après avoir chargé le troupeau pendant plus d'une demi-heure, tue un hippopotame dans les rapides de la Bezinga. Il échappe ainsi à la fièvre, plus heureux que son officier d'ordonnance qui, retenu de temps à autre par d'inopportuns accès, doit se contenter d'une seule victime, un bel hippopotame.
Entre temps, le général interroge les administrateurs et les chefs indigènes sur le recrutement des noirs qui est appliqué pour la première fois dans la région, assiste à quelques opérations, voit un bataillon de recrues en formation à Niamey, s'enquiert des ressources du pays, des besoins des populations et donne dans tous les villages où il passe, avec sa générosité habituelle, une multitude de ces petits cadeaux qui, là plus que partout ailleurs, entretiennent l'amitié.
Gaya marque la fin de la navigation fluviale, la limite du territoire du Haut-Sénégal-Niger et celle du royaume de la terrible mouche tsé-tsé qui ne fera heureusement qu'une victime dans la caravane,--un brave chien, Miss, l'inséparable compagnon du général.
Le retour à la côte s'effectue par le Dahomey et par les moyens de transport les plus modernes: l'automobile et le chemin de fer.
Une excellente route aboutit jusqu'au Niger; un service automobile transportant voyageurs, marchandises et courrier est organisé et, en cinq jours, par petites étapes, on atteint Savé, terminus du chemin de fer du Dahomey. Un jour suffit pour gagner Kotonou par la voie ferrée; quelques heures de navigation à travers la lagune conduisent à Porto-Novo, capitale administrative du Dahomey, où le général et son officier reçoivent, au palais du gouvernement, jusqu'au jour de leur départ pour la France, 27 avril, la plus cordiale hospitalité de M. Noufflard.
Cette traversée du Dahomey, si rapide fût-elle, permit cependant au général de se rendre compte du développement économique de cette belle colonie dont le budget se chiffre chaque année par un gros excédent de recettes.
Un admirable réseau routier est en voie d'exécution; une ligne secondaire de chemin de fer longe la frontière de la Nigeria; d'autres projets de voies de communication sont à la veille d'être réalisés. Le long des voies ferrées et des routes, la brousse disparaît, faisant place à d'importantes plantations de maïs, d'igname, de mil, de manioc, de bananiers, etc.
Au Dahomey comme au Sahara et dans les territoires du Haut-Sénégal-Niger, le général a trouvé chez toutes les autorités civiles et militaires l'accueil le plus aimable et le plus empressé. Le commandant supérieur de la région de Tombouctou se porta à sa rencontre jusqu'à Kidal, le lieutenant-gouverneur du Dahomey vint le saluer à Savé.
Les chefs indigènes se firent un devoir de présenter leurs hommages au grand chef blanc, venu d'Alger par le Sahara: Mohammed Ferzoug, chef des Touaregs Ifoghas; Moussa ag Amastane, amenokal du Hoggar; les chefs des tribus de Tombouctou, Gao, Ansango, la plupart accompagnés de nombreux cavaliers; enfin, au Dahomey, les rois de Parakou, de Savé; Agoli Akbo, le frère de Behanzin; le roi Toffa, de Porto-Novo, et nombreux autres roitelets. On ne saurait non plus omettre la reine des Peuhls, le chef recouvert d'un casque étincelant de blancheur, cadeau récent de la femme d'un administrateur, et Zoumaou, roi des Dassa, monté sur un superbe cheval de bois à roulettes, traîné par ses ministres,--spectacle imprévu pour des Européens.
Le raid transafricain que vient d'accomplir le général Bailloud, outre l'enseignement qu'il comporte au point de vue de la coopération que doivent se prêter les troupes algériennes et soudanaises chargées d'assurer la police du Sahara, a permis à l'un de nos premiers chefs militaires, dont les avis font autorité sur toutes les questions coloniales, de se rendre compte sur place des possibilités d'avenir d'un Sahara resté encore mystérieux pour celui qui ne le connaît que par les récits de trop rares visiteurs.
Capitaine L...
LES NOCES DE DIAMANT DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.--Le discours du président de la République à la Sorbonne.
_Les noces de diamant de la Société des Gens de lettres ont été fêtées, samedi dernier 5 juillet, avec un éclat exceptionnel. Tous les journaux quotidiens ont donné de longs comptes rendu? détaillés de la cérémonie de la Sorbonne présidée par M. Raymond Poincaré, de la réception à l'Hôtel de Ville et du grand banquet du soir présidé par M. Louis Barthou, président du Conseil des ministres. On a publié partant les admirables discours prononcés au cours de celte fête splendide des lettres françaises à laquelle s'étaient associés les pouvoirs publics, les grands corps de l'État, l'Institut et l'Université, et où les nations étrangères étaient représentées par le corps diplomatique au grand complet. Nous ne répéterons point ici ce qui a été dit et très bien dit ailleurs. Nous préférons, selon les traditions et le caractère de notre journal, donner, dans une belle gravure, la physionomie exacte de cette commémoration; et notre collaborateur J. Simont a choisi, à cet effet, pour composer le dessin de notre double page, l'instant de la réunion de la Sorbonne où le président de la République, répondant au beau discours du président de la Société des Gens de lettres, M. Georges Lecomte, adresse, avec cette éloquence si pure, si élevée, si nationale qui est la sienne, son salut aux lettres françaises._
_Dessin de J. SIMONT._
UNE ÉCOLE DE GRIMPEURS
L'ESCALADE ET LA TRAVERSÉE DES CLOCHETONS DE PLAN-PRAZ.
Les rochers du nord de la Grande-Bretagne offrent aux alpinistes anglais un merveilleux «champ d'entraînement»; chaque année, avant la belle saison, les membres de l'Alpine-Club londonien vont s'exercer aux difficultés de l'escalade en gravissant les cimes de l'île de Skye, en Écosse, ou les falaises du Cumberland; sur les flancs abrupts de ces aiguilles, d'une altitude modeste mais qui exigent des prodiges de force et de souplesse, les débutants se familiarisent avec la technique savante des «rochassiers»; cette «école de grimpeurs» a ses adeptes et ses fervents. Les membres du Club allemand-autrichien s'attaquent aux pics vertigineux des Dolomites où se rencontrent les plus périlleux passages des grands sommets alpestres. Les Suisses ont à Schaffhouse un «jardin d'escalade», la Frendenthal, et l'on sait la faveur dont le Salève jouit auprès des étudiants genevois.
En France, rien de pareil. Le touriste se lance à l'assaut des montagnes savoyardes ou dauphinoises sans avoir été préparé aux fatigues spéciales qui le guettent. S'il peut étudier l'emploi du piolet et des crampons en parcourant des glaciers aisément accessibles, en franchissant des cols faciles, il reste ignorant de l'art de grimper, art complexe et périlleux s'il en fut.
Pourtant, il existe, au-dessus de Chamonix, entre le Brévent, belvédère illustre, et la chaîne des «Bouges», aux pierres friables, une crête presque ignorée, déchiquetée comme une scie inégale et dont les dents sont de véritables aiguilles. On y distingue surtout le Clocher et les trois Clochetons de Plan-Praz, pitons aigus aux parois rapides et qui semblent lisses. Depuis quelque temps, les friands de «varappe» leur rendent visite. Les guides Joseph Ravanel et Joseph Demarchi leur ont montré le chemin. De l'hôtellerie de Plan-Praz, on gagne, en une heure, par le sentier du col du Brévent et des pentes d'herbe très inclinées, une dépression à gauche du Clocher. On grimpe alors directement la face du Clocher jusqu'à mi-hauteur puis on tourne à droite pour atteindre une étroite fissure (visible de Plan-Praz) et l'on s'élève, à l'aide d'un genou coincé dans cette fissure, jusqu'au sommet. Pour descendre, on se laisse glisser le long de la corde dans une cheminée assez large qui aboutit près du point de départ. De là, par des rocs éboulés, on atteint un champ, souvent couvert de neige, et l'on se trouve en face des trois clochetons que représentent nos photographies.
L'ascension du deuxième clocheton est seule difficile. Elle serait sans doute impossible si un alpiniste--que nous désignons dans nos légendes par la lettre A--après être monté sur le clocheton de gauche (d'accès aisé), ne lançait une corde par-dessus une aspérité du piton central. Cette aspérité est à 7 ou 8 mètres du sommet. Les autres alpinistes B et C, en contournant le piton de droite, atteignent une brèche entre celui-ci et le clocheton central. De là, l'un d'eux B se penche, saisit la corde pendante, s'y attache et commence l'escalade d'une plaque sans prises contre laquelle le corps se maintient par un miracle d'équilibre. La difficulté de cette escalade se double du fait que la corde maintenue, au lieu de l'aider, contrarie l'effort du grimpeur qui, souvent, reste agrippé par le bout des doigts. Au-dessus de la plaque se trouve une vire horizontale d'où le second alpiniste B peut hisser le troisième C. Lorsqu'ils sont réunis, ils se détachent, et le premier alpiniste A, toujours perché sur son pic, retire la corde à lui pour la relancer de nouveau, mais, cette fois, par-dessus le sommet du clocheton du milieu.
La même manoeuvre se renouvelle alors et l'ascension se continue par l'arête de droite de ce clocheton.
C'est au sommet que commence l'acrobatie. Il s'agit de passer du clocheton central sur le clocheton de gauche. Pour ce faire, on double la corde, on l'enroule autour du piton central et, tandis que le premier alpiniste A tire sur la double extrémité et que le troisième C maintient la boucle accrochée, le second B accomplit une impressionnante traversée dans le vide. Il se suspend d'abord par les mains à la corde et passe une jambe au-dessus d'elle. Ensuite, il avance par un mouvement de reptation en déplaçant lentement les mains. Dès qu'il atteint le sommet de gauche, il aide A à rendre la corde à leur compagnon C qui redescend, lui, par le chemin de la montée.
Pour un spectateur profane, ce jeu passionnant peut paraître une folie. Mais l'usage intelligent de la corde permet de pratiquer cette gymnastique vertigineuse avec sécurité. Afin de prévenir tout accident, on emploie deux cordes, l'une dite «de rappel» que lance le premier alpiniste (elle doit avoir 40 mètres environ), l'autre (plus courte) qui réunit les deux grimpeurs. Pendant la traversée aérienne, l'alpiniste B passe sur la corde de rappel doublée, mais il est attaché au milieu de l'autre corde dont ses deux compagnons tiennent les extrémités. Une chute devient ainsi impossible. Enfin, pour effectuer le retour, le grimpeur C se noue d'abord, sous les aisselles, la corde simple que B laissera filer peu à peu. Puis il saisit à deux mains la corde double et, les pieds posés à plat sur le roc, le corps presque en équerre, il descend par la force des bras.
De semblables exercices valent toutes les leçons de technique alpine, et les débutants qui les auront tentés ne s'effraieront pas des plus difficiles passages des cimes célèbres.
GEORGES CASELLA.