L'Illustration, No. 3671, 5 Juillet 1913

Part 4

Chapter 43,403 wordsPublic domain

Aussi bien, la _Gazette_ prétend-elle ne point borner l'exercice du magistère qu'elle ambitionne au seul royaume du chiffon. Si elle promène son coup d'oeil souverain sur l'une après l'autre des provinces de ce capricieux empire, si tels des exégètes expérimentés que j'ai nommés commentent tour à tour, avec le sérieux qui sied, le dogme de l'ombrelle et celui du bonnet de nuit, discutent l'évangile relatif aux pendants d'oreilles et celui qui a trait à la cravate, si un esprit hardi, même, s'aventure jusqu'à consacrer un chapitre aux «alentours, pourtours et dessous»--honni soit qui mal y pense--d'autres suivent la fantasque mode au théâtre, aux premières tapageuses, aux grandes ventes, qui sont bien aussi de leur ressort. Et leurs consultations, leurs arrêts, leurs monitoires, au nom du Bon Ton, sont imprimés, chaque mois, dans la plus classique et la plus seyante typographie qui soit: car M. Lucien Vogel travaille bien plus, peut-être, pour les bibliophiles que pour les snobs. Et c'est cela qui recommande à l'attention sa si jolie revue, c'est pour cela que _L'Illustration_, toujours à l'affût des choses actuelles, neuves surtout, sympathique aux efforts vers la perfection dans un domaine qui l'intéresse entre tous, puisqu'elle y a sa bonne place, devait à ses traditions d'applaudir à ces captivantes images, à ce texte élégant, à tant de «bel ouvrage».

GUSTAVE BABIN.

Ce sont les deux ancêtres du village... Longtemps, très longtemps, ils ont vécu côte à côte, participant tous deux à la vie de la petite commune, qui s'est déroulée, devant ces humbles témoins, avec ses joies et ses deuils. Et le temps, à mesure que les années s'écoulaient, les a pareillement affaiblis. Courbée par l'âge, la bonne vieille ne marche plus aujourd'hui qu'avec l'aide d'une canne et d'un bâton rustiques. L'église, elle aussi, a ses béquilles, ses pauvres béquilles qui la soutiennent et lui permettent encore de dresser vers le ciel, au-dessus de la campagne, son clocher dont la croix s'incline. Elle apparaît comme la vénérable aïeule dont l'existence est liée à celle du village, sans laquelle il ne serait qu'une réunion de maisons privée d'âme: elle dit la longue communion des hommes sur un même coin de terre française. La laissera-t-on achever, sans s'occuper d'elle, sa mélancolique destinée? En faveur de l'église rurale, de la petite église qui ne se prévaut ni de merveilles d'architecture, ni de souvenirs historiques, des voix généreuses, éloquentes, se sont fait entendre. «Ce ne sont pas seulement les belles églises que nous voulons sauver, a dit récemment à la Chambre des députés M. Maurice Barrés, ce sont encore les autres, celles qui n'ont pas de beauté.» Une loi tentera désormais de les protéger. Et bientôt, espère-t-on, dans toute la France, les églises les plus modestes, rajeunies, n'auront plus besoin de béquilles.

Récemment, nous montrions, restitué par un vivant dessin, l'un des tableaux familiers qui s'offrent quotidiennement le matin, au Bois: le salut du cavalier aux promeneuses des «Acacias», arrêtées au bord du sentier, le temps d'échanger, avec le parfait gentleman qui, du haut de sa monture, s'incline, de légers propos.

Voici d'autres visions coutumières, surprises, au hasard des rencontres, par le photographe en quête de gracieux instantanés: elles évoquent, non point l'heure élégante, à laquelle il est de bon ton d'apparaître, dans les allées consacrées par la Mode, mais l'heure familiale, qui est celle du bon sport et du salutaire exercice, l'heure des enfants. Ils viennent au Bois à cheval, comme de grandes personnes, sous la conduite de leur père, qui croit aux bienfaits de l'équitation, et leur en inculque les principes. Et c'est, pour eux, un plaisir qu'ils préfèrent sans doute à tous les jeux de leur âge, d'apprendre à manier le docile animal, approprié à leur petite taille, qui leur est confié, et de trotter librement, le nez au vent, dans la fraîcheur matinale. Garçons et fillettes--celles-ci montant en amazone ou enfourchant leur poney--ont déjà, en selle, jolie et souple allure: quelle meilleure école pour leur apprendre le sang-froid, l'adresse, et développer harmonieusement leurs jeunes forces?

UN TREMBLEMENT DE TERRE DANS LES BALKANS

De brèves dépêches, qui ont passé un peu inaperçues, ont annoncé, voici trois semaines, qu'un tremblement de terre s'était produit en Bulgarie, et avait eu une légère répercussion jusqu'à Bucarest, à Salonique et à Temesvar, en Hongrie.

Ces informations n'avaient pu laisser prévoir l'étendue de la catastrophe, qui, à ce moment critique de l'histoire bulgare, a été considérée par les populations superstitieuses comme un fléau de Dieu: on imagine l'impression qu'a dû faire parmi elles l'écroulement de la vénérable église Sainte-Bogoroditza, où fut couronné, en 1908, le roi Ferdinand: il n'en reste aujourd'hui que des ruines lamentables.

A Sofia, le tremblement de terre, faiblement ressenti, ne causa, par les rues, qu'une assez vive panique, rapidement calmée. C'est à Tirnovo, la vieille capitale bulgare, et dans ses environs, qu'il a exercé ses plus grands ravages.

Nos photographies--qui furent prises à grand'peine et, nous dit-on, malgré la défense des autorités peu désireuses de voir se répandre de trop impressionnantes images--attestent, mieux qu'aucun récit, l'importance de la catastrophe. A Tirnovo, outre l'église Saint-Bogoroditza, le gymnase, qu'une première secousse avait endommagé fortement, comme le montre un de nos clichés, fut anéanti par une seconde: des blessés de la guerre, pour la plupart officiers, qui y étaient soignés, périrent, ensevelis sous les décombres.

La ville voisine de Gorna-Oréchovitza a été également très éprouvée. A lui seul, l'effondrement du lycée de jeunes filles a fait près de soixante victimes, dont dix-huit furent tuées sur le coup. Et c'est un sentiment de profonde pitié que provoque le spectacle de ces petites mortes couchées en leurs cercueils fleuris, auprès desquels les parents agenouillés viennent une dernière fois pleurer.

DEVANT UN ICEBERG

A ceux qui n'ont jamais navigué dans la région des icebergs, notre photographie donnera une idée de l'impression que peut causer aux voyageurs la rencontre d'une de ces énormes glaces flottantes contre lesquelles se brisent les plus puissants paquebots. Cette fois l'iceberg est attendu, avec plus de curiosité que d'angoisse; signalé depuis quarante-huit heures par la télégraphie sans fil, il apparaît au crépuscule, formant sur l'Océan grisâtre une montagne lumineuse qui glisse majestueusement sous les yeux de passagers avides de contempler en toute sécurité le géant qui aurait pu causer leur perte.

Notre photographie a été prise le 27 mai dernier, dans les eaux où périt le _Titanic_, à bord du steamer _Caroline_, de la Compagnie Générale Transatlantique, qui se rendait du Havre à Québec. Deux jours auparavant, le steamer anglais _Royal-Edward_, faisant route inverse, annonçait six icebergs dont les positions furent bientôt confirmées par deux autres navires; aux heures prévues par les calculs du commandant, le Caroline apercevait les glaçons gigantesques dont il lui avait été facile d'éviter l'approche. L'iceberg que nous représentons mesurait environ 280 mètres de longueur sur 160 mètres de largeur et 70 mètres de hauteur. Si l'on songe que le volume de la partie submergée représente sept ou huit fois le volume de la partie flottante, on comprend le danger du moindre choc contre une pareille masse.

Naguère encore, ce danger était constant durant la nuit et pendant les nombreuses journées de brume qui attristent la région de Terre-Neuve; aujourd'hui, les renseignements échangés entre les paquebots par la télégraphie sans fil apportent aux navigateurs un élément de sécurité considérable.

Ces renseignements s'échangent bénévolement, en vertu d'un sentiment de solidarité spontané, mais sans méthode. Aussi, un groupe d'armateurs anglais a-t-il cru devoir prendre une initiative qu'on ne saurait trop louer. Il a affrété le bateau qu'utilisa naguère le docteur Bruce pour son expédition antarctique, la _Scotia_. Ce navire croise sur les bords de la banquise, au nord des routes de navigation, afin d'observer la marche des icebergs dont il signale la position probable, par télégraphie sans fil, aux paquebots dont les propriétaires contribuent aux frais de la croisière. Les renseignements recueillis sont, en outre, portés sur les cartes spéciales publiées chaque semaine par l'Office météorologique de Londres.

UN TRAIN DANS UNE RIVIÈRE

C'est de la montagneuse Herzégovine que nous vient l'impressionnant cliché reproduit ici,--l'un des plus curieux sans doute qui ait jamais été pris d'une catastrophe de chemin de fer.

L'accident s'est produit le 22 juin dernier, en pleine nuit, sur la ligne allant de Mostar à Sarajevo: un bloc détaché de la paroi rocheuse qui la longe, dans une de ses parties les plus pittoresques, fit dérailler le rapide, dont la locomotive vint se jeter dans la rivière Narenta, où elle s'enfonça, à une profondeur de 15 mètres. Deux voitures du convoi s'arrêtaient sur la berge, tandis qu'une troisième, ses attaches avec les précédentes rompues, demeurait suspendue, comme en équilibre, au bord de la voie.

Le chiffre des victimes s'est élevé à deux morts et à une douzaine de blessés.

LE PRÉSIDENT A LONDRES

La chaleureuse sympathie que le peuple britannique avait témoignée à M. Raymond Poincaré dès son arrivée sur le sol anglais ne s'est point démentie fin seul instant, jusqu'à l'heure où le président de la République s'est rembarqué, à Douvres, pour regagner la France à bord du paquebot _Pas-de-Calais_, auquel les cuirassés _Gloire, Condé et Marseillaise_ faisaient escorte.

Au sortir du banquet du Guildhall, où nous l'avions laissé dans notre compte rendu de la semaine dernière, M. Raymond Poincaré rentrait à York House, qu'il habitait, et recevait tour à tour les délégations des municipalités de Londres et du comté, les sociétés franco-anglaises. Le soir, il offrait au roi George, à l'ambassade de France, un dîner officiel, auquel assistaient le prince de Galles, le duc de Connaught, les membres du corps diplomatique,--en tout, quatre-vingt-un invités en habit noir, sans un uniforme...

La matinée du lendemain--la dernière journée officielle de ce voyage--fut consacrée à un pieux pèlerinage à Windsor, où M. Raymond Poincaré allait porter des fleurs sur les tombeaux du roi Édouard VII et de la reine Victoria. A midi, il était de retour à Londres. Il devait y être, à déjeuner, l'hôte de la colonie française. Dans cette réunion intime, familiale, où l'on se retrouvait entre compatriotes, on a, en toute sincérité, rendu hommage à la courtoise hospitalité du peuple britannique, reconnu l'enthousiasme sincère qu'il témoignait au représentant de la France et où le président de la Société française de bienfaisance, M. Lebègue, a voulu voir le gage d'une «ère nouvelle de repos et de prospérité»,--voeu de travailleurs dont l'oeuvre ne saurait être féconde que dans la paix.

Un peu plus tard, le président assistait, à l'Olympia, en compagnie du roi, de la reine, et du prince de Galles, à une séance du concours hippique et pouvait applaudir au triomphe de quelques officiers français qui comptent parmi les meilleurs cavaliers de l'armée, et notamment aux élégantes évolutions des écuyers de Saumur merveilleusement fringants sous leurs sobres uniformes noir et or.

Le soir, troisième dîner de gala: au Foreign Office, où M. Poincaré était l'hôte du ministre des Affaires étrangères, sir Edward Grey, qui avait, à cette occasion, sorti de ses écrins un service fameux en or massif, d'une valeur d'un million un quart.

Un bal à la cour clôtura ces fêtes. Quoique l'heure fût tardive, une foule immense était venue saluer le président au passage, comme il se rendait du Foreign Office au palais de Buckingham.

Le 'président ne prit pas part aux danses. Assis sous un dais, où trois fauteuils avaient été disposés, pour le roi, pour la reine et pour lui, il vit les souverains ouvrir le bal et danser le premier quadrille composé de vingt-deux couples.

En se retirant, un peu après minuit, le président de la République prenait officiellement congé de ses hôtes royaux. Mais le roi, par une attention infiniment délicate, tenait, le lendemain matin, à aller, avec le prince de Galles, le saluer à la gare de Victoria, où il s'embarquait à 10 heures. De joyeux hourras fêtèrent et le souverain et son hôte prêt à le quitter.

Cette dernière ovation, ajoutée à tant d'autres, était bien faite pour laisser à M. Raymond Poincaré un émouvant souvenir. Les adieux du roi, du prince et du président furent plus cordiaux encore, de façon évidente, que ne l'avaient été les souhaits de bienvenue, les poignées de main plus affectueuses, plus longues même qu'à l'arrivée. Il est certain que le président a conquis dans les coeurs anglais les plus durables sympathies, non seulement à la cour, et dans les milieux gouvernementaux où l'on a pu apprécier ses éminentes qualités, mais parmi ceux qui l'ont vu dans les diverses cérémonies officielles, qui l'ont entendu exprimer, au nom de la France, notre sentiment national et qui ont été profondément impressionnés par son éloquence sobre, élégante et substantielle. Quand, au Guildhall, où il prenait plus directement contact avec la grande cité, représentée par son élite, sa voix claire monta vers les voûtes de chêne, égayées des étendards des antiques corporations, ce fut, parmi la foule un émerveillement. Même les auditeurs auxquels notre langue demeurait mystérieuse semblaient subir le charme de cette parole nette, de cette impeccable diction.

Retrouvant, à Calais, la terre de France, le président de la République exprimait en ces ternies l'impression que lui laissait ce mémorable voyage:

«Où sont les rivalités et les luttes d'autrefois? Les deux peuples dont les dissentiments ont si longtemps influé sur notre destinée sont maintenant unis dans une même pensée de concorde et de paix. L'accueil qui vient d'être fait par la ville de Londres au représentant de la France est une nouvelle manifestation de leur amitié; et puisque c'est à Calais que j'ai, pour la première fois, l'occasion de prendre la parole à mon retour, vous me permettrez d'envoyer d'ici à la noble nation britannique, avec l'expression profondément émue de ma gratitude, le salut cordial de la République française.»

CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

Une dame étrangère m'écrit:

«Paris, où je n'étais pas venue depuis plusieurs années, m'amuse, m'effare et ne me satisfait pas pleinement. Peut-être cela vient-il de ce que j'y suis mal guidée, et par des gens de trop d'esprit--ou d'esprit léger--qui s'imaginent que nous ne venons chercher chez vous, nous autres, que du plaisir, ou des sujets d'ahurissement?

» C'est ainsi que je me suis laissé mener, depuis huit jours, à travers des music-halls dont les programmes ne m'ont pas paru tous prodigieusement originaux... J'ai eu, toute une soirée, les oreilles cassées par le vacarme instrumental d'une fête foraine à côté de laquelle s'ouvrait un établissement de plaisir qui nous est très recommandé par les guides; et là ce ne sont pas seulement mes yeux et mes oreilles qui ont souffert de trop de lumières et de trop de bruit: je me suis demandé, à la vue de ces exercices et de ces jeux dont chacun semble un défi aux règles de la joie normale et de la raison, si je devenais folle ou si j'étais entrée dans une maison de fous?

» Le lendemain, c'était sur la rive gauche qu'on me conduisait: dans une autre _cité_ de plaisir; cité magique, et dont l'enseigne--anglaise comme celle de la veille--nous annonçait les divertissements les plus parisiens; et je vis là quelque chose d'inouï: le tango dansé--et délicieusement, je le reconnais--par des femmes du monde! Elles ont, dans la «cité magique», leur coin à elles, c'est entendu; et elles ont aussi leurs danseurs à elles, vous n'en doutez pas. N'importe. Elles sont là. Et elles nous donnent, le plus simplement du monde, le spectacle de leurs audaces. Elles ont l'air de nous dire, en passant: «Vous voulez savoir, mesdames et messieurs, ce que c'est que Paris? Eh bien, regardez... c'est ça.» Je suis sortie de là très troublée. Je l'étais encore bien davantage, vingt-quatre heures après. Un ami à qui je demandais de me montrer une Exposition d'art me dit: «J'ai votre affaire.» Cet ami est un terrible pince-sans-rire. Il m'a menée voir, rue La Boétie, les dernières productions du génie futuriste italien, dont vous nous parliez, il y a huit jours. Je n'en suis pas encore remise. Et je me pose une question qui m'attriste. Je me demande: «Est-ce qu'ils ne sont pas en train de devenir un peu fous, à Paris?»

Non, madame; ils ne deviennent pas fous le moins du monde; mais vous avez très bien compris la raison des petites déceptions dont vous souffrez: on vous guide mal. On ne vous montre de Paris qu'une façade étincelante ou des aspects comiques, sous lesquels, il y a un autre Paris que les étrangers, que les provinciaux même, nos compatriotes, ne connaissent guère.

Ce Paris-là aussi est à voir; et vous avez raison: nous devrions nous appliquer davantage à y promener les étrangers qui nous font visite. Car il est incapable, ce Paris-là, de se montrer lui-même. Il est discret, un peu sauvage; il fuit le tapage, et il a horreur de la publicité. Il a pourtant, comme l'autre, son programme de plaisirs quotidiens. Plaisirs de jour; plaisirs du soir, mais si paisibles, et entourés d'un mystère si charmant!

Connaissez-vous, madame l'étrangère, les concerts de nos jardins publics? Avez-vous vu se grouper sous la verdure des arbres, autour de nos gentils orchestres militaires, ces auditoires recueillis de petites bourgeoises, de vieux retraités, de nourrices, de petits télégraphistes et de petits pâtissiers? Ah! ceux-là n'entendent rien à la musique «d'avant garde»; mais regardez leurs figures, cependant que défilent, sous le bâton du chef, les opéras familiers, les «airs connus» sur chacun desquels le petit télégraphiste lui-même met un nom: Gounod, Félicien David, Auber, Massenet... Regardez: à cette époque-ci de l'année, quand l'air est doux, quand les arbres sont chargés de feuilles et les jardins pleins d'enfants, ces «musiques de squares» entre quatre et six heures,--ces concerts où la foule élégante ne va pas, c'est un des plus jolis aspects de Paris.

Et le théâtre des Tuileries, le connaissez-vous, madame l'étrangère? Ce théâtre où l'on joue, le soir, _Carmen_ et le _Domino noir_ en plein vent, devant un parterre de petites chaises, où les places les plus chères coûtent vingt-deux sous, et sur lequel de menues lampes électriques accrochées aux branches des arbres répandent une si jolie clarté lunaire? Là non plus le «monde» ne va pas. Mais le «monde» ignore le chemin du théâtre des Tuileries; il y a dans Paris, des deux côtés de l'eau, une clientèle d'habitués qui le connaît bien, et qui souhaite même qu'on n'en parle pas trop! Amener la foule autour d'elle, ce serait gâter tout son plaisir.

Tout de même qui voudra être le Joanne ou le Boedeker de ce Paris inconnu? révéler aux étrangers ce que peut donner de joie--j'entends d'intelligente et honnête joie!--à un touriste fatigué une soirée d'été passée, avec ou sans musique, dans les sentiers du parc Montsouris, sur les hauteurs des Buttes» Chaumont, et en combien d'autres coins, délicieux et ignorés, de cette prodigieuse ville! Vraiment, il y a là un livre à faire; un livre charmant sur le «Paris qu'on ne voit pas»; sur ses paysages, ses aspects pittoresques et moraux, les braves gens qu'on y rencontre et les jolies choses à y découvrir. Madame l'étrangère, connaissez-vous une Exposition de peinture qu'on appelle la _Rosace?_ Non, évidemment. Permettez-moi de vous en indiquer le chemin.

Il faudra prendre le Nord-Sud, et s'arrêter à la station _Falguière_. La rue de Vaugirard est en face de vous. Avancez, je vous prie, jusqu'au numéro 121. Le couloir d'entrée, tout étroit, est serré entre un débit de vins et une boucherie. Ce couloir mène à une courette d'aspect pauvre, sur laquelle s'ouvre une petite porte où on lit: _Entrée, 50 centimes_. Au delà de la porte, une échelle-escalier conduit le visiteur à deux étroites pièces d'entresol où l'on trouve--entourant un harmonium, une bannière et quelques tabourets--une soixantaine de tableaux, de dessins et de gravures accrochés aux murailles. C'est ici le siège d'une pauvre petite confrérie, les Franciscains de la Rosace, dont les membres se sont consacrés à l'art religieux. Eh bien, la foule ignore absolument ces oeuvres, dont quelques-unes sont belles. La critique les a généralement dédaignées; et combien, parmi les amateurs les plus avertis, savent qu'il existe à Vaugirard, en ce moment, un Salon d'art religieux,--qui est à voir?

Je cite cet exemple-là, parmi beaucoup d'autres, parce qu'il est d'aujourd'hui, et afin de vous délivrer de tout remords, madame l'étrangère.

Comment les étrangers ne seraient-ils pas excusables d'ignorer Paris, quand la plupart d'entre nous le connaissent si mal?

* * *

Jadis, le Grand Prix était le dernier événement sportif et mondain de la saison. Il en marquait la limite exacte, le terme absolu. Après lui, toutes les licences étaient permises: qui se fût encore avisé, le Grand Prix couru, de venir chercher à Paris les règles du bon ton? Les législateurs et les sujets de la Mode se dispersaient, laissant dans leur empire se glisser, pour un temps, d'affreuses libertés. Et, sur le calendrier de l'Élégance, il fallait pousser jusqu'à la première quinzaine d'août pour trouver, enfin, les réunions de Deauville, impatiemment attendues après ce long interrègne: il est aujourd'hui supprimé, pour le plus grand profit de Paris et de ceux qui le visitent.