L'Illustration, No. 3671, 5 Juillet 1913

Part 3

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Le second procédé offre des garanties particulières, car, si le vaccin contient du bacille vivant, ce bacille est apte à se multiplier dans l'organisme et, par conséquent, à venir éventuellement augmenter l'action nocive des bacilles préexistant chez le sujet, au cas où ce dernier se trouverait en état d'incubation de la maladie, ce qu'il est en général impossible de constater.

On peut tuer le microbe par la chaleur ou à l'aide d'un agent chimique; c'est par l'emploi respectif de ces deux moyens que diffèrent essentiellement le vaccin Chantemesse et le vaccin Vincent.

LE VACCIN DU PROFESSEUR CHANTEMESSE

Les premiers essais de vaccination antityphique sur des animaux furent effectués simultanément en France et en Allemagne en 1887. Tandis que Frenkel, à Berlin, injectait de petites quantités de bacilles vivants non atténués, les docteurs Chantemesse et Widal, à Paris, stérilisaient leur bouillon de culture à une température de 120° qui tuait le bacille et laissait plus ou moins intacte la toxine vaccinante.

Les deux méthodes présentaient donc une différence radicale: la méthode allemande était inapplicable à l'homme; la méthode française, n'injectant que des cultures mortes, pouvait au contraire devenir applicable.

Les études poursuivies en France démontrèrent bientôt que la vaccination antityphique avec microbes stérilisés par chauffage confère l'immunité aux animaux pour une dose de bacilles typhiques qui tue les animaux témoins. On n'en pouvait conclure, avec certitude, que pareille immunité serait conférée à l'homme; la chose, toutefois, semblait très probable. On avait traité des cobayes, des lapins, des chevaux; or, l'expérience a appris qu'un vaccin agissant sur des mammifères d'un ordre élevé se comporte presque toujours de façon analogue sur l'homme.

Mais les expériences de Chantemesse et Widal soulevèrent d'assez vives polémiques; le monde médical les accueillit avec réserve.

On objectait avec insistance que les symptômes et les lésions de la fièvre typhoïde ne sont pas les mêmes chez l'animal et chez l'homme; qu'il serait imprudent, par conséquent, d'inoculer à l'homme un vaccin éprouvé seulement sur des animaux. Le docteur Chantemesse répondait que la dissimilitude des lésions importe peu, la fièvre typhoïde étant un empoisonnement du sang qui se manifeste de façon semblable chez l'homme et chez l'animal. Néanmoins, devant l'opposition qu'il sentait autour de lui, le savant professeur n'osa pas expérimenter sur l'homme.

Ce sont deux Allemands, Pfeiffer et Kollé, qui, s'inspirant de la méthode française, prirent les premiers une initiative jugée alors fort audacieuse. En 1896, ils injectèrent à un garçon de laboratoire du vaccin stérilisé par chauffage. Le garçon n'éprouva aucune gêne, ce qui était un point important acquis; mais on ne fit aucune expérience subséquente pour constater s'il était immunisé.

La même année, le professeur anglais Wright se préoccupait d'abaisser la température de stérilisation. Bientôt, la guerre du Transvaal étant survenue, il inaugurait la vaccination antityphique dans l'armée anglaise. Les résultats furent assez satisfaisants: alors que pour 1.000 hommes non vaccinés on comptait 141 cas et 31 décès, la proportion fut réduite à 20 cas et 4 décès pour les soldats vaccinés.

Vers la même époque, en 1899, le docteur Chantemesse vaccinait les élèves de son service d'hôpital. Peu à peu, les vaccinations devinrent plus nombreuses, mais c'est seulement depuis deux ou trois ans qu'elles commencent à entrer dans la pratique courante, en France et à l'étranger.

Au cours de leurs travaux, les différents chercheurs ont abaissé progressivement la température de stérilisation, en vue d'atténuer aussi peu que possible les propriétés du vaccin.

Au début, le professeur Chantemesse chauffait ses microbes à 120° pendant dix minutes; plus tard (1892) il s'arrête à 100°. Après lui, Wright (1896) chauffe à 75°, puis à 60°. Aujourd'hui, le docteur Chantemesse chauffe pendant une heure à 56°; c'est à son avis la température limite à laquelle on est certain de tuer le bacille.

D'autre part, comme les Anglais et les Américains, il ajoute ensuite à son liquide une légère dose d'un _antiseptique_, lysol ou crésol, par exemple. Il empêche ainsi le développement dans le vaccin du germe accidentel qui pourrait s'y glisser au cours des diverses manipulations, germe résistant au chauffage à 56° ou survenant après ce chauffage.

Le vaccin du docteur Chantemesse contient douze cents millions de bacilles morts par centimètre cube d'eau; il se présente sous forme d'un liquide légèrement opalin. La vaccination se pratique sur le haut du bras au moyen de la seringue classique; on badigeonne à la teinture d'iode la région piquée. Aucune douleur, ni pendant, ni après; point de démangeaisons ni de pustules comme en provoque la vaccination antivariolique. Parfois seulement un peu de fièvre que chasse un cachet d'antipyrine.

Le patient reçoit 3 milliards de bacilles stérilisés répartis en quatre injections à sept jours d'intervalle l'une de l'autre et ainsi dosées:

La lre de 300 millions de microbes. La 2e de 600 La 3e de 900 La 4e de 1.200 Total... 3.000 millions de microbes.

Tous les vendredis, à 11 heures du matin, le professeur Chantemesse et son adjoint, le professeur Rodriguez, reçoivent à leur laboratoire de l'Hôtel-Dieu les personnes qui désirent être vaccinées. J'ai rencontré là des Parisiens et des Parisiennes de tous les mondes, qui viennent en pleine confiance, connaissant les résultats que j'indiquerai tout à l'heure.

LE VACCIN DU PROFESSEUR VINCENT

Le docteur Vincent, médecin principal de l'armée, professeur au Val-de-Grâce, membre de l'Académie de médecine, comme le professeur Chantemesse, a commencé en 1908 ses études sur le vaccin antityphique.

Tout en reconnaissant la valeur des vaccins stérilisés par chauffage et antiseptisés, il leur trouve deux inconvénients:

1° La chaleur atténue un peu les propriétés du corps bacillaire;

2° Une autre atténuation est produite par l'introduction d'un antiseptique.

Ces atténuations, ajoute le docteur Vincent, modifient la _qualité_ du bacille; on ne saurait donc les compenser en augmentant la _quantité_ des bacilles injectés. D'ailleurs, on n'antiseptise aucun autre vaccin; si les manipulations sont bien faites, l'asepsie doit offrir une garantie suffisante.

D'autre part, le bacille typhique, comme d'autres bacilles, présente des races multiples. Ces races varient avec les pays ou avec l'intensité des épidémies dans un même pays. Or, le docteur Vincent a constaté que le vaccin antityphique est plus énergique s'il est _polyvalent_, c'est-à-dire si on le prépare en réunissant des bacilles de races diverses.

Dès lors, le mode de préparation adopté au Val-de-Grâce est le suivant:

On prend une culture très jeune de bacilles variés, culture de 18 heures. En ce court espace de temps, les sécrétions du bacille ont été peu abondantes, et la culture présente une virulence très faible. Au lieu de chauffer, on ajoute de l'éther: au bout de quatre heures, le bacille est tué. On retire alors l'éther par simple évaporation.

Des expériences comparatives faites par le docteur Vincent, il résulte que les cobayes injectés avec ce vaccin résistent à des inoculations de bacilles vivants assez fortes pour tuer d'autres cobayes traités avec du vaccin stérilisé par chauffage.

Le vaccin ainsi préparé contient 400 millions de microbes par centimètre cube. Les microbes étant moins atténués que dans les vaccins chauffés, on en injecte un nombre plus restreint: deux milliards seulement répartis en quatre injections à sept jours d'intervalle et ainsi dosées:

La lre avec 200 millions de microbes. La 2e avec 400 La 3e avec 600 La 4e avec 800 Total... 2.000 millions de microbes.

Ce vaccin n'est pas réservé exclusivement aux militaires; chaque lundi, à 11 heures du matin, le docteur Vincent reçoit au Val-de-Grâce tous les civils qui désirent être vaccinés. Là, comme à l'Hôtel-Dieu, on rencontre des personnes de tout âge et de toutes conditions.

Au petit nombre «relatif» de microbes injectés et à l'absence d'antiseptique, le docteur Vincent attribue le fait que ses vaccinés n'éprouvent aucune réaction pénible, alors que la douleur consécutive à l'emploi du vaccin chauffé fit un instant abandonner la vaccination dans l'armée japonaise.

L'impartialité me fait un devoir d'ajouter que les vaccinés du docteur Chantemesse, que j'ai eu l'occasion d'interroger à l'Hôtel-Dieu, affirment eux-mêmes n'avoir ressenti aucun malaise au cours du traitement. D'ailleurs, même en admettant que le vaccin japonais chauffé fût rigoureusement identique au vaccin chauffé français, les différences de climat, de race, voire de manipulations, ne permettent peut-être point de considérer comme scientifiquement comparables les résultats obtenus à Tokio et ceux obtenus à Paris.

LES RÉSULTATS

Voyons maintenant les résultats, en nous tenant aux constatations officielles.

Pendant l'été 1911, le ministre de la Guerre chargea une mission d'aller appliquer la vaccination antityphique sur les troupes occupant les confins algéro-marocains. Chez les non vaccinés, la morbidité fut de 115 et la mortalité de 8 p. 1.000; aucun cas ne fut relevé parmi les hommes inoculés avec le vaccin du docteur Vincent. Le vaccin du professeur Chantemesse, inoculé à 44 militaires, donna aussi des résultats très satisfaisants.

Devant une expérience aussi concluante, l'emploi du vaccin Vincent fut pratiqué sur une vaste échelle. A la fin de 1912, le nombre des soldats vaccinés atteignait 10.000 en Algérie-Tunisie, et 37.000 en France. Chez ces 47.000 hommes, il ne s'est produit aucun décès; ou a seulement relevé, en Algérie, un cas de maladie qui fut attribué à l'emploi de vaccin trop vieux. Or, la moyenne des cinq dernières années accuse 11,23 cas pour 1.000 hommes, avec 1,59 de décès en Algérie-Tunisie, et 3,67 cas avec 0,47 décès en France.

En septembre 1912, une épidémie très violente éclata dans la garnison d'Avignon, forte de 2.053 hommes. Sur 1.366 hommes vaccinés--dont 841 pendant l'épidémie--il n'y eut aucun cas de Typhoïde. Sur les 687 hommes non vaccinés, on releva 155 cas et 21 décès.

A Paimpol, 400 civils vaccinés échappent au fléau, alors que le reste de la population présente 150 cas et 11 décès...

Le vaccin du professeur Chantemesse n'a pas été expérimenté officiellement sur une aussi vaste échelle; il a donné des résultats analogues. En 1912, M. Delcassé autorisa la vaccination facultative des équipages de la flotte et des ouvriers des ports. Sur un effectif de 67.000 hommes non vaccinés, on releva 542 cas, d'avril à fin décembre 1912. Les 3.107 vaccinés furent complètement indemnes.

Tout ce que nous venons de dire concerne la vaccination _préventive_. On a essayé et on essaie encore l'action du vaccin comme agent thérapeutique, ou _curatif_. Les résultats sont fort irréguliers.

Tantôt on obtient une guérison brusque et définitive après l'inoculation; tantôt on constate une simple amélioration; tantôt le résultat est nul. Notre diagramme montre l'évolution d'un cas où l'inoculation a réussi.

Pour combien de temps le vaccin confère-t-il l'immunité? C'est une chose que, seule, l'expérience apprendra.

Il nous suffit de savoir, pour l'instant--nous croyons l'avoir démontré--que la vaccination préserve sûrement de la fièvre typhoïde. Et, bien que plusieurs étrangers, notamment le professeur Wright, aient une part honorable dans cette nouvelle conquête de la science, nous pouvons sans chauvinisme attribuer la part la plus large à deux Français: le docteur Chantemesse et le docteur Vincent.

_F. Honoré._

GRAVURES DE MODES

Emile de Girardin, de qui la mémoire demeure à jamais illustre parmi les hommes de notre métier, Emile de Girardin, après avoir débuté dans la carrière, en 1828, par la création d'un amusant recueil dont se divertissaient encore nos enfances, à l'aube de la troisième République, le _Voleur_, placé sous l'invocation double de Voltaire et de l'abbé Trublet, fondait l'année suivante la _Mode_, qui devait être, dans son esprit, «le régulateur du monde élégant».

On n'avait pas oublié déjà, nonobstant la Charte, les souvenirs de l'ancienne monarchie, du temps où un coup d'oeil de Louis enfantait des merveilles et où la plus élégante, la plus policée des cours, donnait le ton à l'univers, impérieusement; M. de Girardin moins qu'un autre. Aussi, éditeur avisé, songea-t-il dès l'abord à placer sa jeune feuille sous un auguste patronage: S. A. R. Mme la duchesse de Berry daigna accepter d'être la protectrice officielle de la _Mode_; des armoiries fleurdelysées en estampillèrent la première page.

Hélas! M. de Girardin, si clairvoyant qu'il fût, n'avait pu tout prévoir. Avant que son aimable gazette eût atteint un an d'âge, survenaient les «Trois Glorieuses»; la monarchie légitime était précipitée. Il devenait bien vain, sinon quelque peu périlleux, de se réclamer, désormais, de la bienveillance de la fille des rois. Emile de Girardin, sans hésiter, vendit la Mode.

Elle n'abdiqua point. Créée pour représenter, dans le domaine de la fantaisie, la règle, l'autorité, elle demeura fidèle à son principe initial: en face de l'esprit nouveau elle incarna le vieil esprit. Elle se haussa à devenir un journal politique, un journal d'opposition farouche, et, par sa crânerie, conquit le droit de vivre, de durer davantage même que le régime qu'elle combattait, avec une place enviable dans l'histoire du journalisme.

M. Lucien Vogel songeait-il à ce précédent fameux quand, à l'automne dernier, il fondait sa _Gazette du Bon Ton_? Ecartons, s'il vous plaît, les arrière-pensées politiques: à l'âge qu'a la _Gazette_, la _Mode_ était descendue déjà dans l'arène des partis. Mais toutes les autres ambitions que réalisa sa devancière de 1830 sont permises, du moins, à la jeunesse de la nouvelle venue, après les heureux débuts qu'elle a faits. Je vois très bien son fondateur méditant, quelque soir à la lueur des lampes, sur telles de ces feuilles volantes que des beautés disparues maniaient jadis d'un doigt indifférent, et qui décorent aujourd'hui des boudoirs raffinés, dessins de Leclerc, de Denais, de Watteau, de Gabriel de Saint-Aubin, pour la _Galerie des Modes_, croquis enluminés de Vernet ou planches arrachées au _Journal des Dames_ de La Mésangère, et se disant qu'après tout rien n'empêche de refaire, pour la délectation des amateurs de l'avenir--voire de ceux d'à présent--aussi bien, sinon mieux; qu'Abel Faivre, Pierre Brissaud, Bernard Boutet de Monvel, Maurice Taquoy, Brunelleschi, vingt autres ont, tout autant que les «petits maîtres» du dix-huitième, le sens des élégances françaises, l'imagination déliée, abondante et légère, le crayon alerte et le pinceau souple; que, par ailleurs, un homme de goût qui voudrait tenter l'aventure, trouverait à sa disposition des procédés de reproduction autrement variés et fidèles, des ressources matérielles autrement complètes qu'on n'en possédait voilà un siècle, voilà seulement vingt ans. Il n'en faut pas plus à un journaliste jeune, actif, entreprenant, pour se décider. Alors, vite à l'oeuvre! Et d'abord, il serait puéril de songer à créer un «journal de modes» si l'on n'est en liaison avec ceux-là mêmes qui régissent la mode. M. Lucien Vogel eut la bonne fortune de rencontrer le plus sympathique accueil auprès des princes de cet empire aimable et frivole: je cite, d'après la _Gazette_ et, selon sa formule, «par ordre alphabétique» Chéruit, Douillet, Doucet, Paquin, Poiret, Redfern et Worth.

Comme illustrateurs, il pensa à ceux qu'on a nommés plus haut, plus quelques autres, Antonio de La Gandara, Carlègle, Georges Barbier, Gosé, Ch. Martin, André E. Marty, Georges Lepape, Maggie...

Enfin, les agrégés, les docteurs ès élégances auxquels allaient être confiées les chaires de cette université du bon ton, furent non moins soigneusement choisis: on déploya un raffinement de coquetterie à mêler à des écrivains aux précieux talents les amuseurs mondains les plus dûment brevetés. Des proses futiles comme des bavardages de boudoirs ou serties d'idées savoureuses qui y chatoient pareilles à des fils d'or fin dans une trame de soie pure, sont signées tour à tour Marcel Boulenger et Gabriel Mourey, André de Pouquières et Jean-Louis Vaudoyer. M. Henri de Régnier a donné à la _Gazette_ un conte exquis, et ce sage et souriant Henri Bidou, le successeur, au grave _rez-de-chaussée des Débats_, du poète des _Médailles d'argile_, n'a pas dédaigné de préfacer, de présenter au public la jeune revue, d'en révéler les ambitions et d'en exposer la doctrine.

«On voudrait, écrivait-il, recueillir dans ces pages cette grâce du temps présent éparse au Bois, à la comédie, aux courses, aux thés, à un dîner, à une fête, et la prenant toute vive à l'esprit même de ceux qui la créent, en conserver ici la fraîcheur.»

Aimable programme, et digne qu'on y applaudisse. Mais comment le réaliser? D'une part, en recueillant «les idées de toilettes inventées par des artistes», en leur demandant des «inventions de parures»; de l'autre, en les chargeant de reproduire, en des planches soigneusement exécutées, «les toilettes inventées au contraire par les couturiers et réalisées par eux», en d'autres termes en leur confiant le soin de faire «les portraits de ces toilettes». Pour dire vrai, je n'ai dans la première formule qu'une demi-confiance. Si certains chapeaux imaginés--sans grand effort apparent--par Paul Méras, J. Gosé, Louis Strimpl, Georges Lepape sont amusants, les quelques toilettes sorties toutes parées du cerveau de dessinateurs même en vogue, sans la collaboration de l'homme de métier, je veux dire du couturier, m'apparaissent très inférieures en harmonie aux autres, conçues par les couturiers seuls. Les artistes du pinceau et du crayon me semblent manifester pour les réalités un trop superbe dédain; le procédé d'exécution leur doit paraître assez contingent,--quand tout, au contraire, dépend de lui. D'abord ils rêvent, puis griffonnent. Le _Gilles_, «grand manteau pour l'hiver», de M. Georges Lepape, de qui le talent est ici hors de conteste, n'est qu'une pittoresque fantaisie, et quant aux projets de M. Bakst, rien de plus laborieux, de plus saugrenu, de plus barbare, de moins français surtout. On brûle de lui crier, transposant Molière: «Watteau, avec deux traits, en dirait plus que vous.»

UN PEU D'OMBRE, ENFIN!

Robe d'après-midi de Doeuillet _Dessin d'André-E. Marly_

M. Bakst et ses émules en ce genre oublient que dessiner, ce n'est pas seulement arrêter d'un trait une forme, c'est modeler, c'est draper, sans cesse.

En ce moment, il me ressouvient de ces prodigieux cours de costume que professait naguère, une ou deux fois l'an, à l'École des Beaux-Arts, M. Heuzey. Avec quel art souverain, chiffonnant un tissu vulgaire, le maître dressait sur l'estrade Eos se dévoilant, une figurine tanagréenne ou une comédienne de Pompéi! Il pétrissait l'étoffe comme un grand sculpteur la glaise. Or c'est ainsi que je me représente l'art du couturier artiste; ainsi que je le vois, parant de velours ou de taffetas, de gaze ou de drap, suivant le caractère même de la forme féminine qu'il a devant lui, l'élégante qui se confie à son expérience, à son tact. Quel peintre, quel dessinateur, à moins d'une miraculeuse prédestination, aurait ce don?

Combien je préfère les spirituels croquis de M. Sacchetti synthétisant, juste à la limite de la caricature, la _Silhouette nouvelle_, cette cocasserie, non dénuée de charme, de la femme de cette saison et des dernières, cette démarche gênée, ces gestes hésitants qu'entrave et retient la peur de rompre fâcheusement un équilibre bien instable,--ou encore les interprétations que donnent, de toilettes créées par les couturiers amis de la _Gazette du Bon Ton_, les collaborateurs attitrés de la sémillante revue.

Leur ingéniosité s'y révèle jusque dans le choix des titres, leur sens esthétique affiné, par la joliesse, l'harmonie, la grâce des compositions où ils présentent les éphémères chefs-d'oeuvre auxquels ils ont assumé d'assurer la survie. Car c'est en cela que la _Gazette_ d'aujourd'hui l'emporte sur ses devancières, et que ses gravures de modes diffèrent de celles dont se contentait jusqu'ici l'âme ingénue et modérément assoiffée de beauté des tailleuses et des lingères, et dont nous ne prononcions le nom qu'avec dédain: être «mis comme une gravure de mode», quelle infélicité!

Ces gravures-ci s'intitulent _Un peu d'ombre, enfin!... le Jeu des Grâces, Je suis perdue, l'Oiseau de Paradis, la Miniature ancienne, Sur la terrasse, Ah! mon beau château, la Caresse à la rose, Lassitude, Soyez discret, Faites_ _entrer!..._ et donc, elles ont «des sujets», tout comme des tableaux. Et il en est de purement exquises,--_la Coquette surprise_ de Worth et André Marty, entre autres. On jugera, par les quelques reproductions que nous en donnons, de l'esprit qui les anime.

Je vois très bien des pages comme _les Trois robes neuves_, reproduites ici, où M. Georges Lepape a évoqué, avec un narquois humour, la stupéfaction d'une famille bourgeoise et un tantinet arriérée, devant les fantaisies d'aujourd'hui, comme le _Mariage au château_, parfait spécimen de l'art sobre et aristocratique de M. Pierre Brissaud, ou comme la _Femme au paravent_, «manteau de cour» par Abel Faivre, pieusement recueillies par un «curieux» de l'avenir, et, savamment encadrées, souriant aux murs de quelque petit salon intime...

L'art, le soin avec lesquels sont exécutées ces images leur confèrent tous les titres à cet enviable honneur.

Si, pour l'interprétation des dessins, on a renoncé à la gravure sur bois, on demeure fidèle, à la _Gazette_, quant au coloriage des planches hors texte, qui abondent dans chaque numéro, au patron ou pochoir. Manié par des artisans experts, il produit des fac-similés étonnants de perfection, et apparente un peu plus, s'il se peut, aux oeuvres du dix-huitième, ces productions de contemporains. Et si les harmonies en sont parfois un peu vives, c'est un défaut léger que se chargera bien de corriger le temps; quelques déjeuners de soleil remettront tout au point.

Encore que cette aimable revue n'ait pas atteint le terme de sa première année, les premières toilettes qu'elle fixa ont déjà je ne sais quelle mélancolique saveur de choses désuètes, passées,--tant sont fugaces les caprices de l'éternel féminin! Et déjà, l'on a le recul suffisant pour juger du style des couturiers en vogue, comparer la manière théâtrale, affectée, tarabiscotée de celui-ci, au genre simple, clair, logique, de pure tradition française, enfin, de cet autre.