L'Illustration, No. 3671, 5 Juillet 1913

Part 2

Chapter 23,430 wordsPublic domain

Du théâtre au journal, les chemins de traverse abondent. Très entiché d'art et de bibelot, fureteur endiablé, Henri Rochefort se risque dans les sentiers de la critique, butine dans les expositions, les ventes, «brocante» un peu, lui-même, en amateur, et, comme il est curieux de son naturel, s'initie à un tas de dessous qui lui fournissent la matière d'une amusante brochure: les _Petits Mystères de l'Hôtel des Ventes_. C'est un recueil d'alertes articles sur un milieu pittoresque, qui, aujourd'hui encore, gardent la saveur de piquants tableaux de moeurs, vus par un oeil aigu. L'oeuvrette ne passe pas inaperçue. Ou la reconnaît fort spirituelle, vivante; elle a donc les deux qualités premières que requiert la chronique, dont commence la vogue. Désormais l'auteur sera chroniqueur. Sa signature, vite connue, voisinera au _Nain Jaune_, au _Figaro_, à _l'Événement_, avec celles d'Aurélien Scholl, de Jules Noriac, de Pierre Véron, d'Albert Wolff, de tous les «millionnaires de l'esprit».

Je viens de feuilleter les _Français de la décadence_, un recueil de ses «courriers de Paris», fantaisies éphémères sur la vie boulevardière, le monde, ses manies, ses caprices, le théâtre, ses étoiles, ses coulisses... On les relit sans ennui. Et déjà l'on voit poindre, à travers ces feuillets jaunis, le polémiste bientôt si redoutable. On lui reproche, par les voies administratives, de «friser la politique». Il a une façon de s'en excuser qui ne fait qu'aggraver son cas. Que d'irrévérence!--et quelle habileté dans le sous-entendu! quel art des rapprochements désobligeants pour les grands à qui il en a! Non seulement il ose exalter Victor Hugo--en 1865!--mais il ne peut se retenir de le faire au détriment des «glorieux vaudevilles» de M. de Saint-Rémy, qui n'est autre, nul n'en ignore, que M. de Morny lui-même.

Un moment vient où cette guerre aux fléchettes exaspère le pouvoir. On lui fait défense, selon l'un de ses mots les plus drôles, «de parler de M. Pinard--le ministre de l'Intérieur du moment, qui avait bien quelques centimètres de moins que M. Thiers, le plus petit des grands hommes--sinon pour vanter sa haute taille, et de nommer M. Rouher, si ce n'est pour exalter son désintéressement». Henri Rochefort doit abandonner le _Figaro_, où il ironise et raille ainsi, mais que sa collaboration compromet et menace de ruiner.

Alors naît la _Lanterne_, qui allait porter à l'Empire des coups plus cinglants encore, tout en assurant la fortune politique de son rédacteur. Fortune étrange, à la vérité, et bien faite pour éblouir et griser celui-là même qu'elle favorisait. Se voir saluer comme l'un des «artisans de la chute de l'Empire» parce qu'on a révélé au monde dans une formule au surplus bien amusante: «Il y a en France 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement», où encore que Barye, chargé de modeler une statue équestre de Napoléon III «est le plus célèbre de nos sculpteurs d'animaux», il y a là de quoi ouvrir à un écrivain, pour peu qu'il ait le sens critique un tantinet émoussé, un champ d'illusions sans limites. Hélas! de trois cruelles occasions de déchanter se préparent.

Toujours est-il qu'une réalité est là: la vogue de la _Lanterne_ grandit à mesure que s'accroît l'irritation du pouvoir. C'est pour Henri Rochefort la grande popularité, que ne font qu'aviver les persécutions. Viennent les procès retentissants, l'exil, et c'est l'élection triomphale au Corps législatif, le rôle politique de premier plan, la prison, que rouvre seulement la révolution du 4 septembre.

Par malheur, Henri Rochefort manquait de telles des qualités indispensables au tribun. Il n'était point l'homme des foules et ne leur rendait que platoniquement, à distance, l'idolâtrie dont elles l'accablaient. On le vit bien aux obsèques de Victor Noir, où, maître de diriger à son gré le courant populaire, dressé sur le pavois, exalté sur de robustes épaules, il fut pris de vertige et s'évanouit... Non, certes, qu'il ne fût brave: il avait eu des duels retentissants. Mais il ne suffit pas toujours de gourmander, comme Henri IV, la «vieille carcasse» pour la galvaniser.

A la chute du régime impérial, la vogue populaire qu'avait reconquise le polémiste, un moment moins choyé, après sa défaillance, le portait à l'Hôtel de Ville. Membre du gouvernement de la Défense nationale, il allait de nouveau s'inquiéter, et mollir à l'heure de l'action. Il démissionna vite.

On a rappelé plus haut jusqu'où l'entraîna sa participation à la Commune: ce fut la déportation à la Nouvelle-Calédonie, à laquelle mit fin une évasion périlleuse et retentissante.

Rentré en France à l'amnistie de 1880, il allait de nouveau connaître les amertumes de l'exil à la suite de l'équipée boulangiste, qu'il avait soutenue avec un entrain endiablé, une verve prodigieuse. Une fois de plus il se trouvait avec les vaincus. Il n'attendit pas sa condamnation par la Haute Cour pour gagner Bruxelles puis Londres, et vivre là dans l'espérance d'une autre amnistie. Elle le rappela en 1895.

«L'Affaire» le retrouve dans l'opposition: car, quel que soit le parti triomphant, il sera de l'opinion adverse. C'est un besoin de nature, un instinct impérieux, plus fort que tous les principes, que tous les dogmes. Il devait y demeurer soumis jusqu'à la dernière heure.

L'excessive véhémence de ton à laquelle graduellement il était arrivé, après avoir si adroitement manié le sous-entendu, enlevait, en ces dernières années, quelque portée à ses anathèmes. Mais la forme de ses articles demeurait si amusante, que ceux-là mêmes qu'il déchirait à dents féroces ne devaient guère lui on garder rancune. M. Constans du moins, qui fut peut-être, de tous ses adversaires, celui contre lequel il s'acharna le plus longuement et le plus rageusement--le plus vainement aussi--souriait avec bonhomie, quant à lui, de ces excès. Le fin matois avait des raisons excellentes de ne pas croire à la portée de ces philippiques.

Ce croquemitaine à l'étrange teint de bile, au provocant toupet d'argent, avait d'ailleurs des côtés chevaleresques parfois assez touchants et on l'a vu maintes fois défendre un confrère en butte aux coups du sort avec la même âpreté farouche qu'il déployait à trancher un adversaire.

Entre les différentes images que nous reproduisons de cette figure singulière et attachante, depuis le curieux crayon du «comte de Rochefort» à dix-huit ans, que nous communique le comte Wrangel, l'érudit écrivain, jusqu'au nerveux pastel de Marcel Baschet, étude pour l'admirable et expressif portrait que l'on connaît, en passant par cette photographie qui le montre sous l'allure cavalière de l'agitateur populaire, il est un de ses aspects qui manque: c'est le Rochefort penché, à quelque exposition précédant une grande vente, rue de Sèze, à l'hôtel Drouot, vers un tableau, une gravure, et, le binocle à la main, analysant, scrutant la peinture, puis redressant sa haute taille, demeurée droite jusqu'en la quatre-vingt-deuxième année, pour proclamer un arrêt péremptoire. Il n'est pas très certain que son esthétique fût mieux assise et plus infaillible que son jugement politique, mais du moins adorait-il la peinture, la sculpture, les oeuvres d'art, comme il affectionnait les lettres. Et il lui sera beaucoup pardonné en faveur de ces deux passions, comme de sa bonté d'âme et de son désintéressement.

GUSTAVE BABIN.

_Ici s'intercale un portrait hors texte en couleurs: HENRI ROCHEFORT, par Marcel Baschet._

GRECS, SERBES ET BULGARES EN MACÉDOINE

La journée du 30 juin a vu se produire un coup de théâtre dans la péninsule balkanique. Au moment où les plénipotentiaires de Sofia et de Belgrade s'apprêtaient à se rendre à Saint-Pétersbourg pour soumettre le différend à l'arbitrage du tsar, au moment où la solution pacifique du conflit paraissait le plus probable, les armées on présence entamaient la lutte sur un front de 200 kilomètres, presque partout à la fois. Sans doute plusieurs chocs s'étaient déjà produits entre les avant-postes des partis opposés; mais il s'agit actuellement de combats beaucoup plus importants et qui mettent aux prises la totalité, ou peu s'en faut, des troupes d'occupation de la Macédoine: serbes, hellènes et bulgares.

Au lendemain même de la prise d'Andrinople, dès que la résistance turque a été définitivement écrasée, on a senti que la jalousie des alliés, dissimulée jusque-là, allait se manifester. Les troupes bulgares, libérées par la capitulation de Choukri pacha, se dirigeaient non vers Tchataldja, mais vers Salonique, tandis que les deux divisions serbes du corps de siège regagnaient en toute hâte le territoire national.

Dès la signature des préliminaires de paix avec la Turquie, les armées bulgares de Thrace sont dirigées vers l'ouest et concentrées de manière à s'opposer partout aux groupements serbes et grecs.

La 3e armée (général Radko Dimitrief) court s'interposer entre la capitale et la frontière serbe, à cheval sur la voie ferrée de Nich à Sofia; elle comprend les 3e, 4e, 5e et 9e divisions.

La 1re armée (général Koutintchef), comprenant les 1re, 6e et 10e divisions, se concentra sur la haute Strouma; son quartier général à Kustendil.

Ces deux armées, sous les ordres du général en chef Savof, doivent compter au total 160.000 hommes environ.

La 4e armée--(2e, 7e et 12e divisions), précédemment, stationnée face à Boulaïr, est, reportée à Sérès et Brama. La 8e division bulgare, de l'ancienne armée du siège d'Andrinople, vient la renforcer. Ce groupement, qui fait face aux Grecs, est commandé par le général Ivanof; on peut, l'estimer à 75.000 hommes.

Ainsi, nous retrouvons, en Bulgarie et en Macédoine, trois des quatre armées constituées l'année dernière pour combattre la Turquie. Seule, la 2e armée--celle d'Andrinople--a été disloquée. La 11e division, qui entrait dans sa composition, se trouvait encore, aux dernières nouvelles, maintenue à Andrinople et s'était augmentée des troupes d'étapes, autrefois échelonnées entre Mustapha-Pacha et Tchataldja.

Enfin, on a constitué à Choumla, vers la frontière roumaine, un noyau de couverture avec des éléments divers, dépôts, recrues, arrière-ban (Opoltchénié).

Du côté opposé, les contingents serbes sont répartis en deux groupes; l'un, en face de l'armée du général Dimitrief, est à Pirot; l'autre s'allonge sur le Vardar, d'Uskub jusqu'à hauteur du lac Doïran, à Guevgheli, où il se relie aux Hellènes.

L'armée serbe, à laquelle sont venues se joindre des unités monténégrines, d'ailleurs en petit nombre, se compose de 10 divisions, dont 5 actives et 5 de réserve, mais qui, toutes, sont en campagne depuis neuf mois; elle met ainsi en ligne presque 200.000 hommes.

Les divisions hellènes qui tiennent le bas Vardar, Salonique et s'étendent le long de la côte jusqu'à Kavala, sont au nombre de quatre, mais renforcées par des formations territoriales et des volontaires crétois. Le roi Constantin commande en personne ces 100.000 soldats.

En somme, les Bulgares ont aligné 235.000 hommes devant les 300.000 Serbo-Grecs; ils disposent encore d'une cinquantaine de mille combattants au moins en Thrace et à Choumla.

La partie serait donc égale, si la Roumanie ne jetait son épée dans la balance. Cette puissance dispose de cinq corps d'armée à deux divisions, dont l'effectif est à peu près l'équivalent de celui des armées bulgares. Mais l'armée roumaine n'est pas mobilisée et n'est pas aguerrie par une longue et pénible campagne, comme celles des nations balkaniques, dont chaque soldat est, un vétéran. Malgré son réseau ferré très développé, il lui faudra plusieurs jours pour faire passer ses unités sur le pied de guerre et les amener à la frontière.

Enfin, on ne peut oublier que les deux masses turques de Gallipoli et de Tchataldja n'ont pas encore été disloquées et n'ont besoin que d'un ordre pour déboucher en Thrace, après avoir franchi les lignes bulgares hier encore si formidables, mais aujourd'hui vides de défenseurs. Certes, la tentation est forte, car devant Constantinople, Izzet pacha a 150.000 soldats et Fakri pacha 60.000, à Boulaïr.

Ainsi se présentait, dans ses grandes lignes, la situation militaire dans la péninsule balkanique, lorsque s'est allumée la conflagration inattendue du 30 juin en Macédoine. Sur toute la ligne de démarcation serbo-bulgare, depuis Zletovo, par Istip, jusqu'à Doïran et Guevgheli, la poudre a parlé. Naturellement, chacun des partis reproche à l'autre de l'avoir attaqué et prétend le prouver: les Bulgares affirment, que les Serbes préméditaient de tourner leur droite pour la rejeter dans la montagne de Platchkovitza; les Serbes accusent leur adversaire d'avoir comploté une offensive à la Napoléon en quelque sorte, dirigée sur leur point de soudure avec les Grecs, à Guevgheli, pour séparer les deux alliés.

A l'extrémité de la frontière conventionnelle gréco-bulgare, mêmes récriminations au sujet! des engagements qui ont abouti à l'occupation du petit port d'Eleuthera par les troupes du général Ivanof.

Enfin, à Salonique, le faible bataillon bulgare, isolé au milieu de toute l'armée du roi Constantin, a refusé de se soumettre à un ultimatum de désarmement hellène. Divisé en plusieurs détachements séparés les uns des autres, il a résisté pendant deux heures à la fusillade et n'a capitulé que lorsque le canon eut démoli les maisons qui l'abritaient.

Ainsi, la guerre n'étant point déclarée, il y a eu, pendant trois jours, entre Bulgares, Serbes et Grecs, cinquante heures de bataille avec, de part et d'autre, des pertes très cruelles. Les opérations, d'ailleurs, continuent et il ne manque plus à l'état de guerre qu'une déclaration officielle.

La Bulgarie, cependant, par une double démarche à Belgrade et à Athènes, le 2 juillet, a manifesté son désir d'arrêter les combats. Elle assurait que des ordres réitérés avaient été donnés à ce sujet aux commandants bulgares et elle demandait l'envoi urgent d'ordres identiques aux chefs de l'armée serbe et de l'armée grecque. Mais la Serbie et la Grèce se sont bornées à décliner la responsabilité des événements actuels. La Serbie, notamment, a répondu que les combats se poursuivaient du fait de l'armée bulgare, qu'elle n'avait fait que repousser une agression et qu'elle ne pourrait, immobiliser ses troupes tant que les Bulgares resteraient sur des positions qu'ils n'occupaient point avant leur mouvement offensif.

LE GRAND PRIX

Ceux qui, dans quelques années, voudront, avec le recul nécessaire pour juger les grands événements, même sportifs, caractériser en deux traits le Grand Prix de 1913, évoqueront aussitôt la victoire de _Brûleur_, grand favori, et l'accueil chaleureux, enthousiaste, exceptionnel, fait au président de la République, M. Poincaré. Ainsi, par ces deux signes, se distinguera, dans les annales hippiques, l'épreuve qui s'est disputée dimanche dernier à Longchamp.

Suivant l'usage, le chef de l'État, qu' accompagnait Mme Poincaré, arriva, peu avant la course, dans sa daumont, qui, précédée du piqueur André, en redingote gros bleu à parements d'or, et attelée avec la plus fringante élégance, fit sensation au pesage. Le président de la Société d'Encouragement a coutume de venir saluer le président de la République au pied du pavillon officiel: si cette réception fut, durant les précédents septennats, empreinte d'une très déférente courtoisie, les acclamations qu'elle provoqua, cette année, lui donnèrent un éclat dont le souvenir s'était perdu... On put voir, tandis que le prince d'Arenberg offrait son bras à Mme Poincaré, les membres du Jockey-Club manifester une sympathie unanime, groupés sur les marches de l'escalier qui mène à leur tribune réservée. Gardienne des traditions, celle-ci ne saurait admettre, en cette classique journée, que des chapeaux de soie: ils se levèrent tous, d'un commun accord, et s'agitèrent allègrement, au passage du chef de l'État, multipliant, comme autant de sourires de bienvenue, leurs mouvants reflets.

Du Grand Prix lui-même, qui réunissait vingt concurrents, tous français, et d'excellente classe, il faut dire qu'il se déroula sans grande surprise. Après une très belle course, _Brûleur_, sur qui s'était affirmée la confiance du public, l'emporta nettement, d'une longueur et demie, sur _Opott_, que suivaient _Ecouen_ et _Isard II_: il avait battu le record de vitesse en couvrant, en 3 minutes 13 secondes, les 3.000 mètres de l'épreuve. Par cette victoire, qui, pour avoir été un peu discutée, n'en demeure pas moins brillante, le jockey Stern a fait triompher la casaque rayée marron et jaune de M. de Saint-Alary, l'heureux propriétaire-éleveur de _Brûleur_.

CERFS-VOLANTS MARITIMES

Les cerfs-volants montés du capitaine Saconney, dont nous avons, à diverses reprises, entretenu nos lecteurs, ont été adoptés par l'armée de terre, il y a quelques mois. Après une longue série d'expériences, ils viennent de l'être aussi par la marine, qui a ainsi tracé son programme aéronautique:

Limiter l'emploi des aéroplanes à la défense des côtes, seul cas où l'avion trouve toujours dans une rade tranquille une surface de départ et une surface d'atterrissage.

--Utiliser les dirigeables à très grand rayon d'action pour la surveillance des armées navales ennemies.--Recourir au cerf-volant soit pour l'éclairage des escadres au large, soit pour la surveillance d'une côte étrangère bloquée.

Le cerf-volant présente cet avantage que le vent, grand ennemi des autres appareils aériens, facilite ses évolutions; si le temps est calme, le navire crée le vent par son déplacement. Il faut une vitesse de 18 noeuds pour élever l'observateur; or, les croiseurs du type _Edgar-Quinet_ en donnent 24.

Ces cerfs-volants, démontés et remisés, à bord, dans un coin quelconque, sont montés cinq minutes après avoir été apportés sur le pont du navire; dans le même temps, une autre partie de l'équipe dispose les treuils et les agrès de lancement. On compte ensuite quinze minutes pour lancer, arrimer la nacelle, et faire prendre place à l'observateur qui reste relié au navire par le téléphone; puis cinq minutes pour monter à 300 mètres. Dix minutes suffisent pour ramener le train à bord et le remiser sous le pont.

Ce nouveau matériel, qui vient d'être expérimenté au large des Bouches de Bonifacio par le croiseur _Edgar-Quinet_, a donné toute satisfaction.

LE VACCIN DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE

UNE NOUVELLE CONQUÊTE DE LA SCIENCE FRANÇAISE

Lorsque le docteur Roux découvrit le sérum de la diphtérie, quand Koch lança prématurément le vaccin de la tuberculose, il y eut en France, et dans l'humanité tout entière, une explosion d'enthousiasme. Après de longues recherches, le vaccin de la fièvre typhoïde a été trouvé; depuis plusieurs mois, il donne dans notre pays comme à l'étranger des résultats merveilleux, et, pourtant, la chose est à peine connue du grand public.

A quoi cela tient-il? A plusieurs causes d'ordres très divers.

Les premières expériences de vaccination typhique préventive sur des animaux remontent à une vingtaine d'années. Pendant longtemps, avec une prudence peut-être excessive, mais qui est dans les belles traditions de la science française, on n'osa pas expérimenter sur l'homme, sous prétexte que, la fièvre typhoïde humaine différant sensiblement de celle des animaux, on ne pouvait tirer argument de l'immunité conférée à ces derniers. D'illustres biologistes entendaient ne rien entreprendre avant d'avoir réussi à donner au chimpanzé la «vraie» fièvre typhoïde. Dans ces conditions, les résultats furent obtenus progressivement, sans éclat, timidement presque, et en soulevant des critiques ou des réserves plus ou moins justifiées.

En second lieu, il faut tenir compte de la résistance instinctive du public devant toute médication nouvelle qui n'est pas bruyamment lancée; tenir compte encore de son indifférence vis-à-vis d'un mal simplement éventuel. Le sérum antidiphtérique s'attaque à une maladie déclarée; la vaccination antityphique est, avant tout, _préventive_, à l'instar de la vaccination jennérienne. Or, ce n'est pas du jour au lendemain qu'on prendra l'habitude de se faire vacciner contre le typhus comme on se fait vacciner aujourd'hui contre la variole.

Enfin, et ici je touche un point particulièrement délicat, deux vaccins français se trouvent en présence: le vaccin «civil» du professeur Chantemesse et le vaccin «militaire» du professeur Vincent. Ces deux spécialistes ont dans le monde savant une situation éminente; leur probité scientifique est égale. Chacun reconnaît la valeur du vaccin rival, tout en croyant son propre vaccin supérieur. Autour des deux intéressés les avis sont aussi partagés: chaque vaccin a ses partisans ou ses détracteurs. Ces querelles désorientent le public et ébranlent sa confiance--chose d'autant plus regrettable que, de l'aveu de tous les gens compétents, et abstraction faite de mérites particuliers en discussion, les deux vaccins donnent des résultats qui paraissent souverains.

La fièvre typhoïde fait normalement en France 5.000 victimes par an. Elle sévit dans toutes les classes. Puisqu'il est désormais un moyen certain, semble-t-il, de l'éviter, _L'Illustration_ a pour devoir d'éclairer le public de façon aussi complète qu'impartiale.

J'ai causé longuement avec les professeurs Chantemesse et Vincent qui, très aimablement, m'ont admis à visiter leur laboratoire et à assister à des séances de vaccination. Il ne m'appartient pas de me prononcer entre les deux méthodes; il m'est, d'ailleurs, plus agréable de confondre dans un même hommage deux savants français qui ont bien mérité de l'humanité.

LA VACCINATION EN GÉNÉRAL

De façon générale, la vaccination consiste à introduire dans l'organisme sain l'agent pathogène d'une maladie quelconque, dans des conditions propres à déterminer une réaction défensive qui empêche la maladie de se produire et qui procure au sujet une immunité plus ou moins durable contre cette maladie.

Pour réaliser cette double condition, on se trouve en présence de deux exigences contradictoires. Il semble, en effet, qu'il y a intérêt, pour obtenir l'immunité la plus grande, à inoculer un virus aussi peu atténué que possible; d'autre part, on doit éviter que l'inoculation apporte à l'organisme une secousse trop violente.

Dans certains cas on recourt à la méthode des vaccins _chauffés_ préconisée par Pasteur et Roux: on chauffe à une température qui laisse le microbe vivant mais qui ralentit son activité. Pour le vaccin antityphique, on emploie des cultures _stérilisées_, c'est-à-dire des microbes morts. On n'introduit ainsi dans l'organisme que les matières--toxines ou autres--contenues dans le corps du bacille, c'est-à-dire une substance chimique inanimée.