L'Illustration, No. 3671, 5 Juillet 1913
Part 1
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L'Illustration, No. 3671, 5 Juillet 1913
AVEC CE NUMÉRO _"La Petite Illustration"_ CONTENANT VOULOIR PIÈCE EN 4 ACTES par M. Gustave GUICHES
COURRIER DE PARIS
APRÈS LA PISANELLE
S'il est vrai que c'est surtout après qu'ils ont vécu qu'il faille célébrer ceux que nous avons aimés, ainsi ce sera quand elles sont accomplies que nous devrons, par la louange, entretenir les belles choses qui nous ont touchés. D'ailleurs on s'exprime mieux _après_ que _pendant_, et c'est la perte qui fait l'éloquence.
Quand tout le monde a parlé de ce dont il fallait qu'on parlât pour obéir aux nécessités de l'instant, que chacun, avec la prodigalité du geste, a jeté son mot dans la fièvre et la hâte aussi de l'émotion première, il n'est pas inutile ni mauvais qu'une voix, quelconque, pourvu qu'elle soit frémissante et ménagée, prononce--dans le silence qui tend à s'établir et qu'elle ne veut pas laisser faire--un hommage détaché, un hommage qui, pour s'être exprès retenu, accepte d'avoir l'air tardif lorsqu'il tinte à son heure. Et c'est pourquoi, maintenant que sont tirés sur la _Pisanelle_, dans notre mémoire empourprée, les orfrois des quadruples et lents rideaux au travers desquels nous continuons de voir l'inoubliable spectacle qui se prolonge, il m'est à la fois vif et chaud d'y revenir, d'en reparler, comme on tisonne des braises pour en faire un guêpier d'étincelles, comme on irrite une splendide étoffe pour l'entendre bruire avec ces hardis craquements qui sont le cri, l'âme de sa couleur, ou bien comme on la froisse et la maltraite pour y agacer des reflets, ou encore comme on s'efforce, en fermant les yeux pour mieux regarder, de retrouver en soi, après coup, un paysage dispersé, un aspect de la vie en fuite, une minute antérieure d'art et de magnificence.
M. Gabriele d'Annunzio, escorté, flanqué, comme un jeune podestat de la légende et du rêve, d'une suite de magiciens somptueux et avisés, et marchant en compagnie d'une princesse de la Tyrannie esthétique et de la Volonté, nous a procuré en effet, avec son oeuvre récente, un éblouissement et un enchantement qui durent, qui coulent toujours, bien au delà de la soirée trop petite pour les tenir et les renfermer. Je ne pense pas que l'on ait déjà renoncé à se rappeler ces instants de satisfaction presque parfaite et si je dis presque, c'est pour ne pas décourager de la récidive ceux à qui nous devons la faveur de miracles pareils.
Du poème dramatique de d'Annunzio, manifestement fou d'amour, le premier, de la Pisanelle, avant tous ses personnages, comment ne pas admirer la symbolique et vigoureuse grâce, l'imagination, de richesse inépuisable et pourtant toujours débordée, le sens ingénu enfin, simple et profond, qui se lit avec autant de clarté qu'un sentiment pur à fleur de candides prunelles? D'une inspiration naïve et populaire, le sujet tient en quelques mots qui déroulent et animent le plus merveilleux des contes. C'est l'histoire d'une pauvre fille de Pise, une créature de plaisir et de joie que sa beauté, dont elle est innocente, a prédestinée aux aventures passives de l'amour. Elle n'a qu'à paraître pour désordonner les hommes et les enflammer d'une passion dont le principe correspond à leur soif d'idéal, d'une passion qui les exalte alors même qu'elle les rabaisse, et qui transforme leur vie, l'illumine en la saccageant, de telle sorte qu'ils préfèrent lutter et s'entre-tuer pour la vaine possession de la Beauté, dès qu'en la connaissant ils l'ont _reconnue_, plutôt que de consentir à se passer d'elle une fois qu'ils ont subi la transfiguration qu'elle opère sur eux et sur toutes choses rien qu'en se révélant, sans un mot, sans un ordre, du seul fait de sa présence muette et dominatrice. Il suffit donc qu'elle soit là, brusquement déposée avec les cargaisons sur les quais de la Fatalité pour que, même liée, semblant inoffensive et impuissante, elle exerce son influence et fasse ensemble tout le bien et tout le mal qui sont sa double loi, son rôle et sa raison, pour qu'esclave elle soit la souveraine, du haut du butin où elle a été jetée et placée pour le couronner, dont elle est le sommet, le pinacle naturel attirant tous les désirs, les regards levés et les bras tendus, les coeurs en folie. Tous en effet la veulent et chacun la réclame comme étant sa _prise_ et sa part légitime. Parce qu'ils se sont battus pour elle, voilà-t-il pas qu'ils se persuadent, les insensés, qu'elle doit leur appartenir! Les corsaires se la disputent à coups d'épée parmi les ballots égorgés, le ruissellement des tissus et des matières précieuses. Le sang coule sur les anneaux rouilles du port; les bandeaux des plaies sont arrachés et décollés par des mains que convulsé l'envie des caresses; des cris et des beuglements de bêtes percées bouchent l'air qui brûle, montent comme pour les enfler et les remplir jusqu'aux voiles gommées de vermillon et de safran des grands vaisseaux à triple étage caracolant sur des flots violets... Et la Beauté, la Beauté si difficile, et pourtant si facile hier encore, la prostituée de la veille devenue l'inaccessible de l'heure, mise aux enchères des convoitises et du rang, fouettée et comme flagellée par les poignées de pièces d'or qu'elle fait tomber à l'avance de la bourse des paumes vides, la Beauté finalement est prise et gardée par un jeune roi, tendre, extatique et prompt au mystère, qui croit recevoir avec elle la fiancée mystique de sa nostalgie, la Pauvreté, la Pureté venue exprès pour lui des immensités lointaines. Ce que voyant, la reine, jalouse et méchante, en feignant de la festoyer, fera périr la Pisanelle par la mort fleurie, l'étouffement rose. Quel fond, quelle trame pour un poète aussi avide, aussi divers et aussi rassemblé, aussi large et aussi minutieux que M. d'Annunzio! Sur ce canevas rigide et tendu comme la hune de la nef et souple comme le béguin de la Béate, il a pu broder à son entière ivresse tous les motifs, tous les entrelacs, tous les ornements, toute la faune et la flore et la bestiaire poétique de sa _comédie_, car à côté et sous les terribles ébats et combats de l'action brutale, sous le tumulte des chocs, sous l'arc-en-ciel du fer et des couleurs, sous le retentissement métallique des sonorités humaines, est sagement, implacablement, logiquement exposée, déduite et menée au pas--comme un cheval blanc qui piaffe un peu, par manière, mais qu'on tient haut la bride, sans le regarder pour qu'il avance mieux--est menée une comédie intellectuelle, une pièce de caractère et d'idées qui est comme le texte même, la pensée fondamentale et philosophique tracée en nobles et vastes lettres d'antiphonaire, d'une histoire tranquille, de tous temps, que déclament et commentent en marge à leur façon, dans des enluminures passionnées, des personnages héroïques. L'auteur parle à voix presque basse et serrée, vibrante et douce, et ses pensées entremêlées alors de sons de cors, de cris de guerre, sont reprises, accentuées, entonnées ainsi qu'un chant d'assaut avec une belliqueuse frénésie par les gens de sa maison, je veux dire _ceux_ de son coeur et de sa pensée (comme Joinville et Proissart disent _ceux_ de Bruges et _ceux_ de Cornouailles), les gens d'armes et les lances à toute épreuve, au service de sa croisade.
Et que cette figure de la Pisanelle attache donc et retient! Elle enlace à distance. Quoi de plus captivant que cette captive!... Par la profonde intention d'une antithèse nécessaire, c'est elle, la femme de rien, réduite à rien, à demi nue, ligotée, qui «est la cause de tout», qui bouleverse, noue et dénoue, et lâche la meute des événements. Elle a ce signe par lequel se distinguent les souverainetés qu'on adore: elle est impassible. Il ne peut en être autrement, car ce sont les hommages, les prières qui font le calme et le froid des statues. La cime ne s'émeut pas. La supplication qui gesticule crée de l'inerte résistance. Pour que les hommes s'agenouillent il faut que les figures divines, ou qui croient l'être, demeurent hautaines, toujours debout. Leur attitude alors ramasse et prend toute la grandeur à laquelle renoncent les prosternés, et c'est en elles que se réfugient les fiertés qu'ils abdiquent.
Cette suprématie majestueuse et figée, Mme Ida Rubinstein l'a comprise et rendue avec la puissance qu'elle est seule capable de montrer quand elle la dompte. Elle a le génie de l'Immobilité. Elle en possède les longs et solennels moyens, l'invincible force latente. Je conserve l'image, modifiée à tous les actes, et de style toujours pareil, que l'altière comédienne, la mime intérieure, si réfléchie, si absorbée et comme résumée en elle-même, a donnée successivement de la courtisane ocreuse à la chair orangée, et de la nonne aux sveltesses de tige, aux blancheurs liliales. Sur elle, contre elle, au marbre de son pied nu qu'ils n'avaient même pas l'air d'atteindre et de gêner, venaient se briser tous les transports, se répandre l'eau des pleurs et le vin du sang,... et Elle, aussi bien sous les liens de roseaux croisés qui l'empaquetaient que sous la liberté flottante de la flanelle et du lin, et sous les plis de plomb des brocarts, gardait son même détachement, son tout proche et lointain recul, son absence réalisée dans la présence réelle.
Derrière son immobilité l'on voyait pourtant l'âme évoluer et virer entre deux eaux, comme un poisson qui tourne sous la glace. On voyait l'esprit, le coeur de l'héroïne mille fois plus animés, sans qu'elle voulût le laisser paraître, que tous les corps qu'elle agitait, et l'on avait peine à suivre les innombrables et harmonieux mouvements qu'elle s'interdisait.
* * *
Mais... j'irais longtemps si je prétendais énumérer les joies, et de toute espèce, que m'a prodiguées cette oeuvre étincelante et délicate, d'une opulence généreuse. Elle est de celles que la sensibilité du beau accueille comme un bienfait. Elle offre une splendide et rare chevalerie et j'en aime le lyrisme acéré, tranchant, combatif, éperdu, toujours dégainé, continuel aussi comme un flottement d'oriflamme.
Quelques-uns ont paru s'étonner que le poète ait subi la griserie vertigineuse de ses archaïques trouvailles... Ah! qu'il a donc, au contraire, été bien inspiré de s'y précipiter, de s'y rouler, de s'y baigner et de s'en être étourdi dans l'allégresse de ses évocations! Qu'il tienne à ses léopards! Je l'en conjure. Ils font, à dater d'aujourd'hui, partie de son écusson. Qu'il ne les cède jamais!
Et puis,--c'est là-dessus qu'avant de terminer je voudrais un instant courber et retenir votre attention en y appliquant avec respect la mienne: connaissez-vous, aussi bien parmi nos talents chenus que parmi nos jeunes gloires, connaissez-vous parmi nos illustres, pourtant complets, enviables et fameux, connaissez-vous _quelqu'un_ qui soit aujourd'hui capable, si le vent de son destin l'avait, pour un temps, lancé hors de sa patrie et forcé d'aller penser et s'enflammer ailleurs, en pays étranger, que ce soit Russie, Angleterre, Allemagne, Italie, Espagne, n'importe... connaissez-vous quelqu'un capable d'entrer en plusieurs mois assez avant dans le génie, les flancs et les entrailles de cette terre d'adoption pour s'en faire une seconde patrie, naturelle et méritée, pour puiser à livre ouvert, avec une curiosité indiscrète, touchante et sacrée, dans ses archives, dans l'histoire et les légendes de son passé et en ramener toute chaude, vivante, obtenue avec un charme, une correction, une science et une virtuosité filiale, _une oeuvre écrite dans la langue même de ce pays qui n'est pas le sien_, une oeuvre allant, s'il le faut, accrocher la foule, après qu'elle a plongé les artistes et les patriciens de lettres dans un ravissement émerveillé? Eh bien, non, sans médire de personne, je ne vois pas autour de moi l'écrivain, prêt, dans de semblables conditions, à se donner orgueilleusement et à remplir sans défaillance une aussi dure tâche.
Ce noble but, Gabriele d'Annunzio l'a atteint. Je sais,... je sais qu'il a l'âme latine, qu'il était déjà gonflé de nos sucs, nourri de notre lait... Mais c'est égal... La langue française! Si redoutable! Si décourageante!... Il a osé s'attaquer à elle et la prendre, en la courtisant d'abord,... elle est femme... et puis en se faisant paladin, en la subjuguant par la beauté de son impétueux désir et la tendre ardeur de son amour.
Pour ce rare et cet extraordinaire hommage que le grand poète lui a rendu avec toute son âme, en écrivant chez nous, et pour nous, la _Pisanelle_, il serait injuste--ingrat--de ne pas le remercier par le plus beau de nos saluts.
HENRI LAVEDAN.
_(Reproduction et traduction réservées.)_
NOS HOTES AMÉRICAINS
M. LAWRENCE LOWELL
Un des personnages les plus considérables des États-Unis, M. Lawrence Lowell, président de l'Université d'Harvard, vient d'arriver à Paris, où il compte séjourner une dizaine de jours. Il est l'hôte de l'ambassadeur d'Amérique, et de multiples fêtes vont être données en son honneur.
Nous nous faisons difficilement une idée, en France, de l'influence et du rayonnement qu'exercent les grandes universités dans la démocratie américaine. Nous sommes un peu portés, d'instinct, à croire cette démocratie uniquement préoccupée de ses intérêts matériels, exclusivement passionnée pour les affaires et désireuse par-dessus tout de «faire de l'argent».
Il n'en est rien. Les grands besoins d'idéalisme la travaillent. Elle est plus qu'aucune autre sensible à l'action des forces morales.
L'Américain est fier de ses universités, il leur porte un vif intérêt, il leur voue un culte fervent.
Harvard est, parmi elles, une des plus prospères et des plus puissantes. Des donateurs généreux l'ont comblée de libéralités. Elle est riche à millions. Ses anciens élèves gardent fidèlement, précieusement, le contact avec elle. Tous les ans, vers la fin du mois de juin, a lieu une cérémonie des plus touchantes qu'on appelle le _Commencement day_. Les anciens d'Harvard tiennent à coeur d'y assister. Certains viennent de l'autre extrémité des États-Unis et se sont imposé, pour se mêler à leurs jeunes camarades, la fatigue d'un très long voyage. Une procession, un banquet réunissent, dans une communion amicale, les uns et les autres. On évoque parmi les impressions d'aujourd'hui les souvenirs d'autrefois. Et l'amour d'Harvard en sort considérablement grandi.
Quand, dans un point quelconque du vaste univers, des anciens d'Harvard, des _Harvardmen_, se rencontrent, quelle que soit leur situation sociale, leur condition, ils fraternisent aussitôt. Il vient d'être créé à Paris un _Harvard Club_, sous les auspices de M. Bacon, ancien ambassadeur des États-Unis, un des protecteurs de l'Université, de M. James H. Hyde, le créateur à Harvard de ces conférences annuelles de littérature française, qui obtinrent un si retentissant succès et firent tant pour le développement des relations intellectuelles entre les deux pays. Les membres du Club se retrouvent de temps à autre dans de joyeuses réunions. Le côté gastronomique en est réglé, de main de maître, par notre excellent confrère Inman Barnard, correspondant du _New-York Tribune_, qui possède en ces matières une compétence indiscutable autant qu'indiscutée.
Le nombre des élèves d'Harvard qui occupent dans la politique, les professions libérales, la haute banque, l'industrie, le commerce, des situations de premier plan ne se compte plus. Dans toutes les branches de l'activité américaine, la vieille Université est représentée avec éclat. Tous ces hommes conservant pieusement les liens qui les unissent à leur ancienne école, on se rend compte par là de l'influence extraordinaire qu'une telle Université peut exercer.
Il y a quatre ans, depuis le 19 mai 1909, que M. Lawrence Lowell en est le président. Né à Boston en 1856, élève d'Harvard, inscrit au barreau, conférencier, professeur, il fut enfin élevé par la confiance du comité et des anciens élèves à ces très importantes fonctions. Ses pouvoirs sont considérables. L'Université étant absolument indépendante et vivant sur ses propres ressources, c'est le comité, surtout le président, qui la dirigent comme ils l'entendent et sous leur propre responsabilité. Le président choisit les professeurs, et l'on sent tout de suite l'importance et la gravité de ce choix; il surveille les travaux, décide des réformes à accomplir, préside aux relations de l'Université avec le dehors.
Depuis quatre années qu'il exerce ces fonctions, M. Lawrence Lowell s'en est acquitté à la satisfaction unanime. Sa réputation, très grande déjà aux États-Unis, n'a cessé de grandir.
M. Lowell est l'auteur de plusieurs ouvrages réputés sur des questions politiques et économiques. Un de ses livres, le plus connu et sur le point de devenir classique, a pour titre: le _Gouvernement de l'Angleterre_. C'est l'analyse la plus précise, la plus complète de ces mille institutions et traditions dont l'ensemble, prodigieusement embrouillé et compliqué, constitue le mécanisme politique du Royaume-Uni. M. Lowell prend, un par un, tous ces rouages; il l'étudié, il le démonte et nous fait voir comment il marche. C'est un service qu'il a rendu non seulement aux étrangers dont nous sommes, mais encore à beaucoup d'Anglais qui sentaient ces choses-là d'instinct, sans avoir jamais pris la peine de les approfondir!
RAYMOND RECOULY.
M. ANDREW CARNEGIE
M. Andrew Carnegie, le grand philanthrope et l'un des plus puissants souverains de l'industrie et des finances de l'Amérique moderne, M. Andrew Carnegie, le roi du fer et le constructeur du palais de la Paix, est également depuis lundi l'hôte de notre capitale, où il est accueilli et fêté par tous les groupes ou représentants des institutions humanitaires dont il est le bienfaiteur.
Rappelons que M. Carnegie, Ecossais d'origine, est né à Dumferline il y a soixante-seize ans. Sa famille alla, en 1848, s'établir à Pittsburg en Pensylvanie, où le jeune Andrew occupa successivement les emplois modestes de mécanicien, de télégraphiste et d'employé du chemin de fer. Sa puissante intelligence, son extraordinaire activité lui firent gravir rapidement les échelons de la hiérarchie industrielle. Une fonderie qu'il créa et qui prospéra d'une façon magique fut l'origine de cette immense fortune dont il emploie les revenus, non point à des oeuvres de charité--car il estime que chacun doit demander le nécessaire de la vie à son effort personnel--mais à créer des institutions pouvant fournir aux moins riches les agréments intellectuels de la vie. Aussi a-t-il surtout fondé des bibliothèques publiques dans un grand nombre de villes des États-Unis et dans sa ville natale, des musées d'art, des salles de concert, des laboratoires, des établissements scientifiques, etc. Enfin, c'est lui qui donna les fonds nécessaires pour la construction, à la Haye, du palais de la Paix.
Dès le lendemain de son arrivée à Paris, M. Andrew Carnegie a été reçu par le président de la République. Auparavant, il y avait eu, au ministère de l'Intérieur, une séance spéciale pour la fondation Carnegie _(Hero Fund)_. Le soir, un banquet, présidé par M. Emile Loubet, avait été organisé par les associations et institutions suivantes qui doivent soit leur existence, soit d'importantes subventions au grand philanthrope: la fondation des héros, le comité France-Amérique, l'Université de Paris, le groupe parlementaire de l'arbitrage et de la conciliation internationale, le conseil européen de la dotation Carnegie pour la paix, le conseil national des femmes françaises, le musée social.
HENRI ROCHEFORT
A quatre-vingt-deux ans, Henri Rochefort vient de succomber, à Aix-les-Bains, à une crise d'urémie: il n'y a guère plus d'un mois qu'il avait donné à la _Pairie_, dont il était le collaborateur fidèle, son dernier article, avant d'aller, comme chaque année il le faisait, se reposer quelques semaines. Voilà close une carrière aussi étrange, aussi mouvementée qu'elle fut longue,--et heureuse, au demeurant; car, vraisemblablement, Rochefort, spontané, impétueux, passionné pour tous les rôles qu'il joua, quelle qu'en ait été la paradoxale diversité, toujours prêt à se lancer dans l'aventure avec une tranquille insouciance des suites possibles, n'eût pas donné, pour un destin plus calme et moins fertile en émotions, cette existence agitée qu'il a comparée lui-même, à l'âge où il jetait, en arrière, un regard désabusé, à une ligne de montagnes russes, ce qui était traiter avec désinvolture certains événements d'importance. Mais peut-être cet esprit aimable et léger ne se rendit-il jamais un compte très exact de la gravité des circonstances qui l'entraînèrent. Captif, pour la part qu'il avait prise aux événements de la Commune, et qui le pouvait parfaitement conduire jusqu'au poteau d'exécution, il écrivait dans un billet rapide que J.-J. Weiss a commenté vertement: «Je vais sans doute être fusillé. Le diable m'emporte si je sais pourquoi.» Aussi bien n'est-ce point comme homme politique qu'il convient de le juger, encore qu'en plus d'un cas il ait eu sur la marche des faits une influence certaine. Il lui manquait, évidemment, ce discernement, cette prévoyance qui sont nécessaires aux conducteurs d'hommes. Il fut seulement un excitateur de foules.
Avant tout, par-dessus tout, c'était un journaliste de beaucoup d'esprit, de beaucoup de verve, un polémiste au style incisif, vigoureux, entraînant: le pamphlétaire.
Sa vie s'est déroulée tellement au grand jour, dans la rue, au forum, que les péripéties en sont quasi populaires.
Authentique gentilhomme, descendant d'une illustre famille de soldats et de magistrats, et tenant, d'ailleurs, de cette noble origine, quoi qu'il en eût, plus d'un trait de caractère, le marquis Henri de Rochefort-Luçay était Parisien de naissance, et Parisien pauvre, son père, vaudevilliste en vogue, n'ayant conservé de la fortune ancestrale que des bribes. Et, comme il fallait vivre, à la sortie du collège, il entra dans les bureaux de l'Hôtel de Ville. Ce ne fut qu'un passage: le métier paternel l'attirait. Il écrivit, donna aux petits théâtres quelques pièces gaies qui ne déplurent pas; le titre falot de l'une d'elles a survécu à tout ce répertoire et, au temps des furieuses polémiques, boulangisme ou «Affaire», fournit à ses adversaires maintes plaisanteries: c'est la _Vieillesse de Brindisi_.