L'Illustration, No. 3670, 28 Juin 1913

Part 3

Chapter 33,522 wordsPublic domain

Mais l'épisode le plus tragique et sanglant de cette lutte s'est déroulé, par l'effet d'un fatal hasard, en un point écarté de son foyer principal. On apprenait, le 12 juin, que la canonnière espagnole _Général-Concha_, faisant sur la côte marocaine, entre le Peñon de Vêlez et Alhucemas, une croisière à la poursuite de la contrebande d'armes, s'était échouée par le brouillard dans l'anse de Bou Sikoub et se trouvait menacée non seulement des dangers habituels d'un naufrage mais des attaques de la féroce tribu des Bocoya qui, dans des circonstances semblables, avaient déjà pillé plusieurs navires et massacré leurs équipages, notamment, depuis 1874, ceux des bricks français _Saint-Vincent_, anglais _Meyer_, italien _Sentino_, hollandais _Anna_ et divers espagnols.

En effet, on sut bientôt qu'un terrible drame s'était déroulé à bord du _Général-Concha_. Les Maures, du haut d'une falaise surplombant le navire échoué, criblèrent de balles le pont, rendant impossible la manoeuvre des canons, puis montèrent en foule à l'abordage. Une partie de l'équipage fut tuée, une autre capturée; le reste, retranché dans l'entrepont se défendit désespérément. Le commandant du navire, le capitaine de corvette Castaño, fut des premières victimes. Cependant un canot monté par quelques marins était allé porter à Alhucemas et Melilla la nouvelle du naufrage. Le gouverneur d'Alhucemas, parti à la hâte avec quelques soldats sur un vapeur marchand, assista impuissant à la boucherie. Enfin, arriva de Melilla la canonnière _Lauria_ dont l'artillerie dispersa les Maures, qui évacuèrent la canonnière en y laissant les cadavres d'une vingtaine des leurs; mais les survivants de l'équipage durent gagner le _Lauria_ à la nage, la fusillade interdisant l'approche de tout canot: 63 hommes sur 94 furent ainsi sauvés, parmi lesquels 17 blessés, dont un officier. Le commandant et 16 hommes avaient succombé, et le second, grièvement blessé, et 11 marins restaient prisonniers. On espère les racheter, grâce à l'intervention de Maures amis de l'Espagne. L'épave du _Général-Concha_ fut détruite par le feu du croiseur _Reina-Regente_ arrivé tardivement et qui bombarda aussi les douars des Bocoya. La perte matérielle n'est pas considérable, car cette vieille canonnière, lancée en 1882, jaugeant 568 tonnes et armée de 4 canons de 42 et 3 mitrailleuses, était déjà presque hors de service. Mais la nouvelle du drame et le débarquement des victimes à Melilla ont produit une vive impression.

A la suite de tous ces événements, le gouvernement espagnol a rappelé tous les hommes en congé et envoyé l'escadre entière au Maroc. Les milieux diplomatiques examinent aussi l'éventualité d'une intervention franco-espagnole à Tanger si la ville était menacée, et peut-être d'une action militaire des deux pays combinée dans les régions limitrophes des deux zones devant cette nouvelle explosion de fanatisme belliqueux.

PENDAISONS A CONSTANTINOPLE

On sent dans les événements qui se succèdent à Constantinople depuis le meurtre du grand vizir la marque d'un gouvernement énergique. Arrestation, jugement, exécution, le châtiment a suivi le crime de façon soudaine. La mort de Mahmoud Chefket n'aura rien changé à la situation intérieure de la Turquie et plutôt consolidé qu'affaibli le cabinet.

Jeudi 19 a commencé le procès des assassins devant la cour martiale. Le nombre des accusés s'élevait à 38, dont 24 présents, les autres en fuite. Ils ont fait des aveux complets.

Le 23, douze des accusés étaient condamnés à mort: le capitaine Kiazim, l'un des principaux instigateurs du complot; Muhib bey, qui avait organisé un service de renseignements pour venir en aide aux conspirateurs; Zià bey, comparse; Chefki bey, lieutenant rayé des cadres; le lieutenant Mehmed Ali, précédemment mis en disponibilité; Topai Tewfik, qui déchargea son revolver jusqu'à la dernière cartouche sur Mahmoud Chefket, le Circassien Djevad, puis le Damad Salih pacha, gendre d'Abdul Hamid; le colonel d'état-major Fouad bey, et, par contumace, le prince Sabaheddine, déjà condamné à mort par Abdul Hamid, le général Chérif pacha, Rechid bey, Nazim bey. Le sultan n'a fait aucune grâce. Le 24, à 3 heures du matin, après la lecture de la sentence et les prières des imams, douze des condamnés ont été pendus. Ils sont morts bravement, suppliant les assistants de les venger et de délivrer leur patrie, maudissant les tyrans et les juges qui les avaient condamnés.

_Phot. du Dr Em. Gromier_

_Phot. du Dr Em. Gromier._

_Les «Amis de Versailles» pratiquent, envers la ville du Grand Roi, objet de leurs soins éclairés, un culte délicat et charmant; et ils aimant à provoquer les occasions de la faire mieux connaître, et plus admirer... Lundi dernier, ils avaient organisé, à Versailles même, une manière de garden-party fort élégante, qui attira, sous les séculaires ombrages du grand pare, une foule choisie. Elle fut précédée d'une docte et savoureuse causerie de M. André Hallays: dans la grande galerie des Batailles, le conférencier retraça la vie du bon jardinier Jean de La Quintinie, grand ordonnateur du Potager de Louis XIV. Puis, après cette fête de l'esprit, on se rendit au bosquet des Rocailles où, dans le décor le plus noble, devant la majestueuse cascade, un goûter se trouvait servi. Et ce fut une heure exquise, évoquée ici par le dessin de notre collaborateur J. Simont, où Von reconnaîtra, très apparents ou dissimulés dans les groupes, quelques-uns des organisateurs de la réunion et de leurs invités: M. Millerand, ancien ministre de la Guerre et président des «Amis de Versailles»; Mme la comtesse de Castellane et Mme la marquise de Ganay, vice-présidentes; Mme la comtesse d'Haussonville; M. Henry Simond, vice-président; M. Charles Cambefort, trésorier; M. Pierre de Nolhac, conservateur du château; le comte Primoli; le comte de Fels; MM. Metman, Eugène Tardieu, secrétaire des «Amis de Versailles», etc._

CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

Me permettra-t-on de rappeler, à propos de l'événement qui va, dans deux jours, remuer tout Paris, une anecdote que j'eus le plaisir de conter ici même, il y a quelques années? On m'avait dit: «C'est vous qui l'avez inventée, cette histoire-là, pour sûr...» Et comme je protestais, mes amis se mettaient à rire, haussaient les épaules. Hélas! que ne puis-je inscrire ici les noms _vrais_ des personnages, à la place de ceux que j'avais cités. Car il n'y avait d'inventés, dans l'anecdote, que les noms propres,--et pour cause. Je suis condamné aujourd'hui, on le comprendra, à la même discrétion que naguère; mais j'affirme que les faits furent exactement tels que je les ai contés.

Une étrangère, charmante, Mme X..., maltraitée par son mari, s'était enfuie du domicile conjugal, et réfugiée à Paris, pour y rejoindre un artiste connu, qu'elle aimait (et qu'elle a d'ailleurs épousé, depuis cette époque). Il fallait éviter le scandale; et avant que fût ébruitée dans la ville où résidait Mme X..., et où elle était connue de tout le monde, la nouvelle de cette désertion, le frère de celle-ci--très respectable célibataire--accourait à Paris, pour supplier sa soeur de réintégrer son foyer. On imagine ce que fut la première conversation qui suivit (dans un appartement dont je pourrais indiquer l'adresse) l'arrivée du frère à Paris. Récriminations, menaces, supplications, injures... Mais l'étrangère tenait bon. Son protecteur aussi. Après deux heures de vains et exténuants colloques, on s'aperçoit qu'il est huit heures du soir, et qu'on a faim...

--Où dînez-vous? demande froidement l'artiste parisien au voyageur.

--Est-ce que je sais, moi? répond l'autre avec dignité.

--Dînez donc avec nous. Nous causerons. On descend. On hèle une voiture. On gagne un cabaret à la mode. On dîne. Et la conversation continue, mais moins véhémente, moins âpre qu'au début.

La chère est exquise; les vins sont de premier ordre. Et le frère, peu à peu, s'attendrit, prête une oreille moins hostile aux choses qu'on lui dit.

Soudain, et de l'air le plus naturel du monde:

--Qu'est-ce que vous faites demain? demande l'ami de Mme X...

--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Je m'en vais. Je reprends le train...

--Vous ne pouvez pas faire cela.

--Pourquoi est-ce que je ne peux pas faire cela?

--Parce que c'est demain le Grand Prix, et qu'il est sans exemple qu'un étranger de passage à Paris la veille du Grand Prix n'ait pas retardé de vingt-quatre heures son départ pour y assister.

C'en était trop, et le pauvre homme se sentait terrassé. Le bon dîner, le bon cigare, l'atmosphère de Paris, les toilettes des femmes... ce Parisien qui semblait un excellent garçon, et sûrement rendrait sa soeur plus heureuse que n'avait fait son beau-frère... Tout de même, il pensa que, pour contenter sa conscience, il devait résister encore un peu; et, après avoir réfléchi, il dit d'une voix éteinte:

--Je ne peux pas aller à Longchamp.

--Pourquoi?

--Je n'ai qu'un chapeau mou.

On lui promit qu'un chapelier serait le lendemain à l'hôtel. Et, le lendemain à deux heures, coiffé d'un impeccable «huit-reflets», la fleur à la boutonnière, le frère de Mme X..., escorté de sa soeur et de son «ennemi», entrait au pesage de Longchamp. Il en revenait à quatre heures, ayant gagné trente louis, et bien résolu à plaider devant la famille la cause de la fugitive... Ce qu'il fit!

Depuis cette époque, le frère de Mme X... a pris l'habitude de revenir, chaque été, voir courir à Longchamp le Grand Prix.

Je suis sûr qu'il y sera dimanche.

* * *

Mais bien que la solennité de Longchamp marque la clôture officielle de la Saison, l'Art ne consent point encore à désarmer, si j'ose dire, et les Expositions persistent... J'en signale deux, qui sont à voir et qu'il faut même--pour des raisons très différentes--avoir vues l'une et l'autre. La première est la délicieuse exposition, rue de Sèze, des «Petits Maîtres de 1830»; la seconde s'est ouverte dimanche dernier à la galerie La Boétie, où elle remplace cette émouvante _Rétrospective_ d'Alphonse de Neuville dont j'ai naguère parlé. C'est l'Exposition d'un peintre sculpteur futuriste, nommé Boccioni. Et cette manifestation d'art eut un prélude: une conférence, où M. Marinetti, le sympathique apôtre du Futurisme, voulut bien nous démontrer,--ou plutôt nous affirmer, en termes obscurs et frénétiques, l'inutilité de la Syntaxe. Ils sont logiques, ces révolutionnaires; et l'on ne saurait s'étonner que la syntaxe, qui n'est autre chose, en somme, que le dessin du langage, exaspère des hommes à qui les antiques règles du dessin des formes, des figures, apparaissent comme «écoeurantes»... C'est le mot même dont se sert M. Boccioni, à la fin de la préface qu'il a écrite pour son catalogue: «Nous parviendrons à sortir de la continuité écoeurante de la figure grecque, gothique, michelangesque.»

La conférence de M. Marinetti avait attiré rue La Boétie un certain nombre de badauds ingénus et d'esthètes des deux sexes qui avaient préféré la joie d'assister à la condamnation de la syntaxe à celle de voir courir à Auteuil le Grand Steeple. Il y avait du monde. Il y avait même plus de monde que de chaises; car, autour de l'orateur, quelques jeunes filles s'étaient assises par terre pour écouter plus commodément. Autour d'elles, une vingtaine de dessins fixés au mur: combinaisons de lignes et de hachures dont le catalogue nous propose une explication plus confuse encore que le dessin lui-même. Et puis, la sculpture; onze «ensembles plastiques»: des morceaux de plâtre ajustés les uns aux autres, et qui signifient, paraît-il: des muscles «en vitesse», une «expansion spiralique» de muscles en mouvement, le «développement d'une bouteille dans l'espace», etc.; mais rien ne m'a plus ému qu'une sorte de tas blanc, de meringue énorme et bouleversée, au milieu de laquelle apparaissent une poignée de fenêtre, un carreau, des yeux humains, un chignon (en cheveux véritables) et qui figure au catalogue sous ce titre: «Fusion d'une tête et d'une croisée». Ça, vraiment, c'est à voir!!

J'entends dire: «Ces gens-là se moquent de nous». Je ne le crois pas. Mon avis est qu'ils sont sincères. Est-ce que les gens qui ont l'appendicite manquent de sincérité? Mais non. Ils sont simplement atteints d'un mal qu'on ne connaissait pas il y a vingt ans, et qu'on guérit depuis qu'on a appris à le connaître. De même, la _Futurite_ apparaît-elle comme une maladie nouvelle de l'esprit, dont il ne faut pas douter que les neurologues ne viennent à bout, à moins que d'elle-même, après avoir troublé quelques intelligences, elle ne disparaisse, un beau jour, de nos climats...

UN PARISIEN.

AGENDA (28 juin au 5 juillet 1913)

LES CONCOURS DU CONSERVATOIRE.--Les concours publics du Conservatoire national de musique et de déclamation se continueront aux dates suivantes: le 28 juin, piano (femmes); le 30, harpe et harpe chromatique; le 1er juillet, opéra-comique; le 2, tragédie; le 3, comédie; le 7, violon; le 8, piano (hommes); le 9, opéra; le 12, distribution des prix.

EXPOSITIONS--Musée des Arts décoratifs (pavillon de Marsan): exposition rétrospective de l'art des jardins en France.--Hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné): promenades et jardins de Paris depuis le quinzième siècle.--Grand Palais: Salon de la Société des Artistes Français; Salon de la Société nationale des Beaux-Arts. Clôture le 30 juin.--Galerie Lévesque (109, faubourg Saint-Honoré): oeuvres de Thomas Couture: peintures, aquarelles, dessins.--Galerie Manzi-Joyant (15, rue de la Ville-l'Évêque): pauvres de peintres modernes: Manet, Claude Monet, Sisley, Degas, Sézanne, etc.

VENTES D'ART.--Hôtel Drouot: le 28 juin, dernière vacation de la vente de la bibliothèque de M. P.-A Cheramy, livres anciens et modernes.--A Pantin (Seine), 100, rue de Paris: le 30 juin, vente de boiseries anciennes, trumeaux, glace, console ancienne décorant un hôtel particulier et provenant en partie de l'ancien hôtel de la Guimard.

FÊTE DE BIENFAISANCE.--Le 30 juin, à 4 h., à la Comédie des Champs-Elysées, matinée donnée au profit de la Société philanthropique. Au programme: visions des grandes fêtes de ce printemps; visions des Indes de M. Gervais-Courtellemont. Billets chez la duchesse de Guiches (42 bis, avenue Henri-Martin); à Photo-Couleurs (5, rue Royale) et à la Comédie des Champs-Elysées.

GARDEN-PARTY.--Le Cercle national des armées de terre et de mer donnera une garden-party au Pré-Catelan, le 3 juillet. Le programme sera vendu au profit des blessés du Maroc.

SPORTS.--_Courses de chevaux_: le 28 juin, Longchamp; le 29, Longchamp (Grand Prix de Paris); le 30, Auteuil; le 1er juillet, Compiègne; le 2, le Tremblay; le 3. Maisons-Laffitte; le 4, Saint-Cloud; le 5, Amiens; le 6. Maisons-Laffitte.--_Cyclisme_: le 29 juin, départ du «Tour de France: à la piste municipale (Vincennes), les 29 juin, 3 et 6 juillet. Grand Prix cycliste de la Ville de Paris.--_Yachting_: le meeting international de navigation automobile «les Couleurs de Paris» aura lieu le 6 juillet en Seine, dans le bassin de Longchamp.

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

L'HEURE DÉCISIVE

Il est permis, assurément, de ne point partager les idées philosophiques de M. le comte de Mun. On peut ne pas toujours suivre sur le terrain social le très éloquent et très catholique député du Finistère. Mais, il paraît difficile, par contre, que l'immense majorité des Français ne s'entendent pas, avec ce clairvoyant patriote, sur le terrain national. M. le comte de Mun, dans le recueil de faits et d'idées paru d'hier (1), nous persuade aisément que, depuis la foudroyante victoire des alliés balkaniques, laquelle a non seulement transformé l'état de l'Orient, mais créé, dans l'Europe entière un ordre nouveau, une «heure décisive» s'écoule pour la France. L'axe de la balance internationale est déplacé par les événements d'Orient. Que sera l'avenir de la Bulgarie si violemment exaltée par le succès de ses armes? Où s'arrêtera le magnifique effort de l'hellénisme ressuscité? Et, maintenant que la Turquie d'Europe n'est plus, en quels redoutables conflits vont se heurter les influences occidentales, de plus en plus âpres en Turquie d'Asie? Combien d'angoissantes incertitudes, de lourdes menaces pour l'avenir!

Un autre côté du grand drame apparaît dans l'éclat intermittent des disputes diplomatiques. Contre l'expansion allemande en Orient, des ports et des routes seront désormais défendus par des occupants tenaces. La mer Égée devient grecque. Où l'Allemagne trouvera-t-elle, demain, la mer libre nécessaire à sa croissante activité? «Redoutable question qui, pour la Belgique et la Hollande, peut devenir une question de vie et de mort.» La monarchie autrichienne qui frayait à l'influence germanique la voie de Salonique est obligée désormais de s'arrêter à l'entrée du chemin. La Russie, détournée des rives asiatiques, est ramenée par le réveil des peuples slaves vers le rôle que lui impose l'orgueil de son sang. Autant de causes impérieuses d'antagonisme formidable, de conflits internationaux, autant d'avertissements du destin qui justifient ce titre ardent: _l'Heure décisive_, que M. le député du Finistère donne à son livre opportun.

M. Albert de Mun fait prévoir le bouleversement qui pourra résulter, dans les systèmes d'alliance, de l'équilibre rompu en Orient. Les tendances actuelles de la Roumanie sont, à ce point de vue, très caractéristiques. M. Paul Labbé, qui vient de publier un bon livre documentaire sur _la Vivante Roumanie_ (2), est convaincu que, malgré le gain de Silistrie, les Roumains ne pardonnent pas à leurs voisins leur victoire et l'accroissement de leur puissance: le petit Bulgare a grandi trop vite, «il sait trop bien se servir de ses armes, ce n'est plus un paysan négligeable, c'est déjà un voisin dangereux». La Roumanie, à la vérité, est à un tournant de son histoire. Où cherchera-t-elle maintenant ses alliances? La politique allemande n'a pas donné les résultats qu'on en attendait. Il apparaît de plus en plus que, désormais, Vienne s'entendra avec Sofia. Depuis quelques mois, les hommes d'État bulgares se sont bien souvent arrêtés dans la capitale autrichienne, et, tout récemment, la mission Guéchoff à Vienne accusait l'effort tenté. Tandis qu'une alliance entre l'Autriche et la Roumanie serait, semble-t-il, médiocrement accueillie par les sujets du roi Carol. «Qui sait, écrit M. Paul Labbé, si, bientôt, pensant aux Roumains de Bukovine et de Transylvanie, on ne parlera pas, à Bucarest, de la grande Roumanie, comme on fait à Belgrade de la grande Serbie? Ce serait là une bonne politique. C'est à Vienne, quoi qu'on en dise, que sont les ennemis des Roumains.» D'où l'on pourrait conclure que l'attraction si longtemps exercée sur le royaume danubien par la Triplice est bien près de finir.

* * *

(1) _L'Heure décisive_. Emile-Paul, éditeur, 3 fr. 50.

(2) _La vivante Roumanie_. Lib. Hachette, 4 fr.

En d'autres temps, observe M. le comte de Mun, la France, libre de ses mouvements, eût, peut-être, par d'audacieuses initiatives, «pu tourner à sa gloire les événements auxquels le malheur dont elle traîne le pesant fardeau, l'a réduite à n'assister qu'en témoin». Cette réserve suffira-t-elle à la préserver? «Gardienne, malgré tout, contre l'Allemagne envahissante, de l'équilibre des nations, elle demeure, par sa position géographique, par sa force encore redoutée, par sa richesse toujours enviée, destinée aux premiers coups de l'inévitable conflit où tant d'intérêts contraires sont fatalement entraînés.» D'où la nécessité, en face du renforcement des effectifs allemands, d'accroître d'urgence la puissance de la barrière française. Les vibrantes et solides pages où M. Albert de Mun fait appel au pays contre la propagande destructive des socialistes et des antimilitaristes, son cri de raison contre une organisation de milices, soumise à toutes les influences parlementaires, pourrait emprunter une singulière force aux faits lamentables évoqués par le capitaine Choppin dans son livre sur les _Insurrections militaires en 1790_ (3). Dans cette étude, si actuelle par les rapprochements qu'elle permet d'établir avec de récents et pénibles incidents de casernes, on voit combien peut devenir détestable l'esprit de troupes braves et éprouvées quand elles sont travaillées par des fauteurs de désordre.

Ainsi, lorsque le régiment de cavalerie _Mestre-de-camp-général_ est dirigé de Nancy sur Paris pour s'adjoindre aux troupes convoquées à l'occasion de l'ouverture des États généraux, les escadrons, à peine arrivés à Château-Thierry, sont inondés d'écrits séditieux. Des émissaires, partis de la capitale, viennent accentuer cette propagande, dès l'arrivée à Saint-Denis. De nombreuses désertions se produisent. Le corps est renvoyé, par ordre du ministre, à Nancy où l'effervescence se transforme en révolte. Les soldats enfoncent à coups de hache les portes des prisons, blessent leurs officiers et assomment leur général qu'ils mettent en cellule. Le lieutenant Désilles se fait tuer en se jetant sur un canon auquel les révoltés allaient mettre le feu. Des troupes fidèles interviennent et le régiment _Mestre-de-camp-général_ est licencié.

L'insurrection de _Royal-Champagne_, en garnison à Hesdin, est également provoquée par les clubs de Paris. Un jeune sous-lieutenant prend la tête d'une révolte de sous-officiers. Trois députés arrivent de Paris pour encourager les mutins. Encore une fois des troupes fidèles ramènent l'ordre et chassent les rebelles de la ville.

Ce sont encore les excitateurs des clubs et les encouragements des députés, venus exprès de Paris, qui, en 1790, soulèvent le _Régiment de la Reine_ en garnison à Stenay. Une terrible contagion de révolte menace l'armée qui, enfin, se ressaisit.

Le sous-lieutenant qui s'était fait le chef des révoltés de _Royal-Champagne_ ayant vu de près le résultat de l'indiscipline chez le soldat, trouva son chemin de Damas. Démissionnaire après ces événements, il reprit du service aux premiers coups de canon et ne quitta plus les champs de bataille de 1792 à 1813. Maréchal de France à trente-quatre ans, sa maxime de guerre était que «toute infraction à la discipline est un crime». Le sous-lieutenant de Royal-Champagne était devenu duc d'Auerstaedt et prince d'Eckmühl. Il s'appelait Davout.

Davout, dans son âge d'expérience du moins, avait raison. L'armée fortifiée chez nous et la discipline rétablie, la paix sera sans doute mieux assurée qu'elle ne peut l'être par les efforts de l'internationale financière et les manifestations de l'internationale ouvrière. L'horizon sera plus clair et l'optimisme redeviendra possible. Car, en ces instants graves d'aujourd'hui, des voix à la fois raisonnables et conciliantes se font entendre aussi, et, après avoir parcouru avec un peu de fièvre les pages où M. le comte de Mun nous parle des risques immédiats d'une guerre européenne et cyclopéenne, nous aimons nous faire rassurer par M. Georges Bourdon, qui vient d'enquêter en Allemagne pour le _Figaro_, et qui, en de remarquables chapitres d'observation et de documents (4), nous dit les possibilités d'une entente prochaine pour une paix durable en Europe.