L'Illustration, No. 3670, 28 Juin 1913

Part 2

Chapter 23,584 wordsPublic domain

Quiconque ne connaît que les petits éléphants d'Asie de nos jardins zoologiques et de nos cirques, qu'on a définis assez justement «un boudin sur quatre saucisses», ne peut avoir la moindre idée de la majesté et de la taille de son grand congénère d'Afrique.

Ses proportions gigantesques, son allure décidée, ses immenses oreilles agitées constamment comme deux voiles, sa trompe énorme et puissante, ses défenses presque toujours bien développées, vous saisissent et vous impressionnent au delà de toute expression.

Si l'on veut avoir une idée juste de l'éléphant africain, que l'on aille voir au Luxembourg le bronze admirable de Navellier. Voilà de l'art et de la vérité. Combien cela est différent de toutes ces horreurs en bronze, en terre cuite ou en faïence, qui encombrent les vitrines et ont la prétention de représenter le superbe animal!

L'éléphant est encore abondant malgré la poursuite et la destruction insensée dont il est l'objet. Il a dû, autrefois, être prodigieusement abondant. Peut-être constituait-il même l'espèce animale la plus nombreuse, car, depuis cinquante ans, il subit une guerre acharnée qui se chiffre peut-être par 20.000 cadavres annuels.

Quoi qu'il en soit, j'ai vu des contrées au Congo belge où le sol était littéralement criblé de crottins d'éléphants, où, sur chaque colline, dans chaque vallon, on apercevait des points noirs qui étaient des grands proboscidiens en promenade, où, à chaque détour, on risquait de tomber sur une harde de géants.

C'est dans la région des grands lacs que j'ai éprouvé les plus belles émotions, en face des beautés de la grande nature africaine et des manifestations de sa vie animale. Que ne puis-je décrire avec la langue et le talent d'un Loti certains tableaux tels que celui-ci: un jour, étendu avec un sauvage, Bacondjio, dans une prairie en pente, j'avais à mes pieds quinze éléphants, femelles, jeunes et nouveau-nés; au milieu de la rivière Semliki, trois grands hippopotames dormaient sur un banc de sable; sur l'autre rive, quarante éléphants, dont deux mâles particulièrement gigantesques, vaquaient aux diverses occupations de la vie proboscidienne.

Après le sujet du tableau, le cadre: le fond était fait du miroitement lointain des eaux bleues du lac Albert-Edouard, à ma gauche, se profilaient, à l'ouest, les hautes montagnes sombres qui bordent la vallée; sur ma droite, enfin, les glaciers de Rowenzori étincelaient sous le soleil tropical. Quel spectacle! Je me croyais transporté à un autre âge, je me figurais avoir l'image de ce que furent certaines périodes du tertiaire dans la France d'il y a peut-être des centaines de milliers d'années...

Plus au sud, dans la région des grands volcans de Kivou, région de rêve admirablement belle et qui deviendra plus tard un centre d'excursion, il m'a été donné de découvrir des éléphants de petite taille, nettement différents de leurs autres congénères africains, formant une espèce curieusement adaptée aux hautes contrées volcaniques, humides et brumeuses, qu'ils habitent. Fait que j'ai signalé à l'éminent directeur de notre Muséum d'histoire naturelle, M. Edmond Perrier, et à M. le docteur Trouëssart, professeur de zoologie au Muséum.

L'éléphant d'Afrique n'est pas difficile à tuer, mais il faut le tirer de près, sous le vent et aux points faibles du crâne. Même avec un fusil de petit calibre, la grande masse s'écroule si la balle pleine a frappé le cerveau.

La charge est très dangereuse, et, s'il est relativement facile de fuir un éléphant dans un terrain découvert, dans les bush épais et les forêts denses où il se trouve le plus souvent pendant le jour, cela est extraordinairement difficile: j'en ai fait l'expérience et j'ai bien failli terminer mes exploits photographiques dans les forêts des Kirounga.

Actuellement, avec la poursuite acharnée à laquelle il est en butte, l'éléphant a modifié beaucoup ses habitudes. Vis-à-vis du chasseur, il est devenu fréquemment agressif; les femelles spécialement, sachant leurs mâles, gros porteurs d'ivoire, en danger, les entourent, les protègent, et chargent souvent en fourrageurs à l'entour, battant le terrain comme des chiens de chasse. Car il existe un esprit de solidarité incroyable chez ces animaux, qui les porte par exemple à essayer de retirer d'une fosse un congénère qui y est tombé, à soutenir un de leurs compagnons blessé, et à accomplir bien d'autres faits remarquables que tous les grands chasseurs d'éléphants connaissent et que j'ai pu admirer moi-même chez les centaines d'éléphants qu'il m'a été donné de voir.

Un jour, une bande de femelles et de jeunes paissait l'herbe nouvelle dans une vallée découverte et je regardais avec intérêt les jeux folâtres des nourrissons qui se poursuivaient, se tiraient mutuellement la queue avec leur trompe, glissaient les quatre fers en l'air dans la boue et se relevaient prudemment en s'aidant les uns les autres. Tout à coup, une saute de vent fit que la troupe me sentit: aussitôt, elle se réunit en un bloc serré, les petits au centre, les nouveau-nés sous le ventre de leurs mères et celles-ci, la tête haute, dodelinant de droite ou de gauche, roulant des yeux blancs, la trompe alternativement étendue et roulée, les oreilles en bataille, me donnèrent un spectacle superbe et très impressionnant, au sens duquel je ne me mépris pas et auquel je me hâtai de me soustraire, non sans avoir pris un bien mauvais cliché, indigne de _L'Illustration._

Comme chez la plupart des animaux, il existe chez l'éléphant des différences assez considérables entre le mâle et la femelle. Avec de l'habitude, on les distingue aisément l'un de l'autre. D'une façon générale, la couleur est plus foncée chez le mâle que chez la femelle, cela est dû à ce que celle-ci porte des poils brun roux et que ceux du mâle sont noir brillant; cela tient réellement aussi, je crois, à une pigmentation plus forte du derme et de l'épiderme.

La taille des mâles adultes varie entre 3 m. 10 et 3 m. 50 au garrot, celle des femelles entre 2 m. 75 et 3 mètres. Ce sont là évidemment des moyennes, mais il est encore assez fréquent de voir des mâles bien au-dessus de cette taille (ces géants deviennent naturellement de plus en plus rares, étant presque toujours de gros porteurs d'ivoire); le maximum que je connaisse est de 4 m. 25 au garrot.

La tête est plus volumineuse et la base de la trompe beaucoup plus puissante chez le mâle; ses défenses sont tronconiques tandis que celles de la femelle sont minces et de calibre égal presque jusqu'à l'extrémité. Les défenses des femelles varient entre 5 et 15 kilos au maximum, chez les mâles elles peuvent atteindre des poids extraordinaires: 105 kilos pièce pour une défense que j'ai vue au Kensington Muséum de Londres et 80 kilos pièce pour une paire que j'ai pesée à Entebbe (Uganda). En moyenne, les mâles reproducteurs ont des défenses de 15 à 20 kilos pièce. L'aspect général est également différent entre le mâle et la femelle, indépendamment de ce que je viens de dire au point de vue de la couleur, des défenses, de la taille. Le mâle frappe par sa musculature apparente; il est fortement étoffé, ses formes sont pleines. La femelle est plus efflanquée, plus plate, en un mot moins volumineuse dans tous les sens, et, partant, plus ingambe, plus alerte, plus dangereuse par le fait même.

Les signes de l'âge sont également assez apparents pour le connaisseur; je n'entrerai pas dans le détail, mais ceux de la vieillesse frappent tout de suite: c'est d'abord une taille élevée, car l'éléphant semble croître fort longtemps, puis une maigreur de plus en plus accentuée, des creux profonds aux tempes, des déchirures multiples aux oreilles, et un replis, ou un ourlet de plus en plus apparent qui se forme sur le bord libre de celles-ci.

La place m'étant limitée, je termine là ces quelques considérations sur l'éléphant d'Afrique dont les moeurs si curieuses et si intéressantes pourraient faire à elles seules l'objet d'un gros volume.

J'ajouterai cependant que, seule parmi les nations qui se partagent l'Afrique, la France n'a pris aucune mesure vraiment sérieuse de protection en faveur de ce magnifique animal. Partout, sauf à la Côte d'Ivoire, les mesures édictées sont absolument insuffisantes et n'arrêteront en rien sa destruction.

On a souvent mis en doute la possibilité de la domestication de l'éléphant d'Afrique, la plupart de ceux qui l'ont niée ne connaissent pas l'animal ou le connaissent mal. L'immense majorité des Africains sincères avoueront ne l'avoir jamais vu que mort, et quelques-uns seulement l'avoir aperçu plus ou moins vaguement au milieu de la dense végétation tropicale. Seuls donc des hommes comme Foa, Selous, Villaert et des éleveurs de la compétence de Hagenbeck, de Hambourg, des pères du Saint-Esprit de Cap Lopez au Gabon, ou des officiers de la mission belge d'Api ont voix au chapitre, et ceux-là affirment la possibilité de sa domestication. Ma modeste connaissance personnelle du grand proboscidien me permet de me ranger absolument à leur avis.

«Cet animal n'est pas méchant, quand on l'attaque, il se défend», voilà ce que l'on pourrait répondre à ceux qui parlent de sa férocité. Quant aux services qu'il pourrait rendre, ils sont indéniables, au moins dans les régions où le tsé-tsé et autres diptères piqueurs rendent impossible ou précaire la vie des animaux domestiques.

Les Belges se sont occupés tout spécialement de cette question et ont sur un affluent de l'Ouellé une ferme où ils possèdent une cinquantaine de jeunes éléphants. Ils sont satisfaits de leur expérience, car ces éléphants rendent déjà des services, mais le procédé trop coûteux et trop long ne donnera des résultats vraiment pratiques que lorsque l'on pourra se procurer des animaux adultes, suivant les procédés en usage aux Indes.

Une société s'était fondée ces dernières années à Paris même, sous l'impulsion dévouée de M. Gaston Tournier et sous la haute présidence de M. Edmond Perrier, directeur du Muséum, membre de l'Institut, dans le but de propager en France les idées de protection et de domestication de l'éléphant d'Afrique. Les résultats, je dois le dire, n'ont pas été en rapport avec les efforts, mais je tiens à rendre hommage à l'intervention à la Chambre de MM. les députés Lemaire, Messimy et Rozet en faveur de ces idées. Ces interventions n'ont, malheureusement, pas été suivies de mesures suffisamment pratiques et efficaces. Le jour où l'on édictera des lois sévères pour la protection de l'éléphant, comme dans le cas de l'aigrette du Sénégal, il aura disparu...

Dans cette courte étude de la grande faune africaine, j'ai dû passer sous silence beaucoup de grands mammifères et tous les animaux de petite taille, moins impressionnants, certes, mais dont la vie n'offre pas moins d'intérêt.

Je veux dire pourtant quelques mots des oiseaux.

LES OISEAUX DE L'AFRIQUE

Je dois avouer avoir été profondément déçu par la faune ornithologique. Ni les couleurs, ni surtout le chant ne sont ce que l'on s'imagine. Quand on a parlé des «oiseaux des îles», dans lesquels on englobe les oiseaux africains, on croit avoir tout dit. Eh bien, je le déclare, leurs qualités sont fort exagérées, au moins pour les contrées où j'ai vécu. Évidemment, de-ci de-là, dans certaines régions, il existe de fort belles espèces, très richement colorées, mais littéralement perdues au milieu de la masse des oiseaux au plumage grisâtre ou roux, ou même noir. A l'ouest du Toro et de l'Uganda, dans des pays couverts de l'herbe à éléphant, il m'est arrivé de marcher huit jours de suite sans voir d'autres volatiles que des oiseaux noirs: hirondelles noires, traquets noirs, veuves noires, gobe-mouches noirs, ce n'était pas gai! Dans tous les pays montagneux, presque tous les oiseaux sont de couleur terne et ne jettent que des cris discordants. Dans les grandes plaines, ce sont encore les couleurs grisâtres qui dominent, mais les cris et les chants deviennent doux, tristes et monotones.

Les fauvettes qui, chez nous, dans notre vieille Europe, sont si gentilles, nous ravissent au printemps par leur gazouillis, ou comme la fauvette à tête noire, par des vocalises euphoniques et retentissantes, sont tout bonnement exaspérantes en Afrique.

Mettons à part ces délicieuses créatures qu'on nomme communément des colibris, que les ornithologistes appellent des nectarinidés et qui, eux, méritent bien leur réputation. Ce sont de mignonnes petites bêtes, toujours gaies, toujours en mouvement, infiniment variées de couleurs et de formes, construisant avec un art charmant des nids douillets feutrés de coton, suspendus au bout des branches ou des graminées folles.

Parmi les oiseaux au plumage le plus brillamment coloré, il faut citer le fameux foliotocole qui fait partie d'une série de petites espèces de coucous verts, répandus dans toute la zone tropicale.

Cet oiseau, que les dames élégantes connaissent bien, est d'un vert magnifique à reflet d'émeraude, le ventre est jaune d'or et les pattes bleues.

Tous ces petits coucous, foliotocole, coucou de Klaas, coucou vert du Cap _(Chrysococcyx cupreus)_, ont la même nourriture, les chenilles velues, et les mêmes moeurs vagabondes de notre coucou d'Europe. Comme lui, ils confient à des étrangers le soin de leur progéniture; c'est ainsi qu'ils pondent leurs oeufs dans les nids des plus petites espèces d'insectivores tels que les colibris. Il semble même qu'ils aient une prédilection pour ces derniers. J'ai vu très souvent, notamment dans l'Uganda, des colibris de la plus petite taille alimentant avec ardeur de jeunes coucous insatiables, spectacle risible de Lilliput nourrissant un Gulliver géant. Comme le jeune coucou est rapidement trop gros pour son berceau en forme de poire suspendue par son pédoncule et ne présentant qu'un petit orifice circulaire, il est obligé de le quitter de très bonne heure et de se tenir à proximité sur une branche.

Il existe encore de nombreuses espèces teintées de couleurs éclatantes, mais rares sont celles qui atteignent la grâce et l'élégance de nos espèces familières.

Notre faune ornithologique, au seul point de vue de la couleur, peut même soutenir la comparaison sans trop de désavantage avec celle de l'Afrique: loriots, huppes, rouges-gorges, mésanges bleues, martins-pêcheurs, rolliers, geais, bouvreuils, chardonnerets, linots, etc., etc., forment une pléiade qui joint à la beauté l'élégance des formes qui manque, je le répète, à beaucoup de leurs congénères africains.

Quant au chant, nos oiseaux remportent la palme, et de loin.

D'ailleurs, nos insectivores européens forment le fond de la faune ornithologique africaine pendant cinq mois de l'année. Dans certains bocages, comme aux alentours de Kénia, du Rowenzori ou des volcans du Kivou, je me serais vraiment cru en France tant étaient abondants nos oiseaux.

Rien ne peut traduire l'émotion que j'éprouvai un jour dans une contrée sauvage, manquant de tout, éreinté, cherchant à regagner à marches forcées quelque contrée hospitalière, lorsque j'entendis un rossignol, rejoignant, par petites étapes, son bocage familier, chanter à gorge déployée sa chanson de France.

Ainsi, toutes nos espèces insectivores sont obligées pour des raisons alimentaires de gagner l'Afrique au moins au-dessous du Sahara, et la plupart descendent bien au delà de l'Équateur.

Nos hirondelles familières elles-mêmes sont innombrables en Afrique depuis octobre jusqu'en mars. Je les voyais souvent évoluer avec intérêt autour des grands fauves qui soulevaient en marchant des nuées de petits insectes, qu'elle happaient au passage. Sur les fils télégraphiques de l'Uganda Railway, j'estime à des centaines de mille le nombre de ces volatiles qui y faisaient une cure de termites. Ces insectes creusent de chaque côté de la voie des galeries d'où s'échappent dans les airs, pendant quelques jours et dans un but de fécondation, des milliers de mâles et de femelles ailés. Les mâles menus et déliés sont la proie des hirondelles; saisis au vol, happés au passage, ils constituent à ce qu'il paraît un régal pour ces charmants migrateurs.

AIGLES ET VAUTOURS

Je vais dire quelques mots des oiseaux de taille supérieure. Considérons ceux qui vivent de chair. Leur nombre en est immense, le gibier ne faisant pas défaut. Des aigles de toutes tailles et de toute envergure planent inlassablement, surveillant de leur regard si aigu la brousse où s'ébattent perdrix, pintades et petits mammifères. Le plus grand et le plus fier est bien le magnifique aigle couronné _(Spizaetus coronatus)_.

Au bord des cours d'eau, vivant de poissons, se tient, dans une immobilité hiératique, une espèce de toute beauté, c'est le grand aigle vocifer.

Tête et gorge d'un blanc pur, robe d'un beau marron rougeâtre, ailes noires, queue blanche, tel est le signalement sommaire du bel oiseau. Ouvrez son estomac et vous y trouverez de quoi faire plusieurs excellentes fritures. Ce pygargue vit par paires au bord des fleuves ou des lacs. Sur les rives du lac Albert-Edouard il m'a paru particulièrement abondant. Son nom de «vocifer» vient du cri qu'il articule constamment: claoû, clo, clo, clo, clo.

A côté de ces nobles animaux vivant de chair palpitante, voici toute l'immense tribu des «charognards». Vous avez tué un gibier quelconque, écartez-vous et interrogez attentivement le ciel. Là-haut, tout là-haut, dans les nuages, vous distinguez un point noir. Ce point grossit, grossit: c'est un vautour. Son mouvement de descente a été aperçu par un congénère qui planait dans la région, il arrive immédiatement, et ainsi de proche en proche, si bien qu'à un moment donné dix, vingt, trente vautours décrivent sans un coup d'aile leurs orbes de plus en plus rétrécis autour du cadavre. Aussitôt posés, quel empressement! Et, hardi, l'un s'en prend aux yeux, l'autre à la gueule, celui-là s'occupe du côté pile, celui-ci du côté face, plusieurs s'acharnent à tirer à eux la masse des viscères; bref, c'est un festin.

Dérangez la bande qui fait ripaille et vous verrez ceci: tous ces gros oiseaux inélégants vont courir lourdement quelques mètres en se dandinant sur leurs pattes gourdes, puis écartant les immenses voiles qui leur servent d'ailes ils vont quitter la terre à grands battements lents. Dix, vingt coups d'ailes au plus vont leur permettre d'acquérir suffisamment de vitesse pour s'élever désormais sans effort. Ces monoplans parfaits ont mis leur puissant moteur en mouvement pour s'élancer dans l'espace, puis, la vitesse acquise, ils s'élèvent, et évoluent désormais en vol plané. Et, de fait, ces grands voiliers montent, descendent, tournent et virent, parcourant d'immenses étendues de plusieurs centaines de kilomètres par jour certainement, sans un coup d'aile en dehors du départ lancé. C'est contraire à toute loi physique admise, je le veux bien, mais cela est, et il faudra nous inspirer de leur science et admettre que l'air est non seulement une résistance, mais une force capable de propulser si nous voulons vraiment voler pratiquement un jour.

Quoi qu'il en soit, et bien qu'on les regarde avec un peu de dégoût, ces oiseaux, vautours et marabouts, sont infiniment utiles.

Il y a une hygiène générale qui réclame la disparition à bref délai de toute chose corrompue. La nature a créé plusieurs catégories d'assainisseurs: le jour, les grands oiseaux dissèquent le cadavre, la nuit les chacals se gavent des reliefs, tandis que les hyènes croquent les os; enfin, une autre catégorie plus humble achève le travail, ce sont les insectes. Tous préposés à la disparition des derniers restes carnés, peauciers ou stercoraux, mouches, sylphes, dermestes, nécrophages et bousiers travaillent si bien que, quelques jours après sa mort, il ne reste plus du grand animal que quelques os blanchis et concassés.

LA FIN DE L'AUTRUCHE

Un dernier mot au sujet des autruches: elles sont encore assez abondantes en Afrique mais sont appelées à disparaître partout en dehors des réserves. Elles ont disparu spontanément du Sahara sans qu'on puisse en connaître la cause, probablement par suite d'une fatalité qui plane sur toutes les espèces géantes. Elles disparaîtront ailleurs pour d'autres raisons qui sont la chasse et la recherche trop active de leurs oufs. Il n'y aura évidemment là que demi-mal puisqu'on est entré partout dans la voie de leur domestication, source de richesse future pour nos possessions africaines. D'ailleurs, l'autruche est rustique et s'accommode des climats froids: je l'ai rencontrée à 2.000 mètres d'altitude; dans le midi de la France il existe une ferme d'autruches, et à Hambourg même elles résistent admirablement aux températures hivernales.

Puissent ces quelques notes de voyage décider les amateurs de chasses fructueuses, ainsi que les admirateurs de nature sauvage et primitive, à organiser des expéditions cynégétiques dans ces régions privilégiées.

Mais je conseille à ces lecteurs de se hâter s'ils ne veulent pas arriver trop tard.

La civilisation qui marche à pas de géant fait disparaître les animaux, abat les arbres, détruit toute couleur locale. C'est le sort qui attend, comme tant d'autres, ces contrées si admirables par le nombre et la variété de leur faune.

DR EMILE GROMIER,

_ex-chargé de mission par le Muséum national d'histoire naturelle._ Droits réservés.

LES ESPAGNOLS AU MAROC

LE DRAME DE LA CANONNIÈRE «GÉNÉRAL-CONCHA»

Les troupes espagnoles qui avaient pu occuper sans coup férir, il y a deux ans, Larache et El Ksar, puis, il y a quelques mois, Tétouan et Arcila, se trouvent actuellement en butte, dans cette partie du Gharb et du Djébala, aux mêmes attaques que dans le Rif au cours de 1909.

Aussi, dès le début du mois de juin, les Espagnols ont-ils dû se livrer à une double série de sanglantes opérations qui aboutirent d'une part à une défaite complète de l'ennemi, par le colonel Silvestre, le 12, dans le voisinage de Souk-el-Arba, et d'autre part, dans la région de Tétouan, à l'occupation, par la colonne du général Primo de Rivera, du mont Laouzian et à la dispersion d'une harka qui avait vainement repris l'offensive et qui laissa plus de 100 morts sur le terrain. Tandis que cette leçon était infligée aux Djébala, des symptômes belliqueux commençaient à se manifester aussi dans le Rif, jusque-là paisible au point qu'on avait pu y prélever des troupes espagnoles et indigènes envoyées comme renforts à Tétouan. Le caïd Chenguiti, qui organise la résistance contre l'avance française sur Taza, a été, en effet, proclamé aussi sultan par les Beni bou Yahi de la zone espagnole, et les émissaires de Raissouli prêchent la guerre chez les Beni Saïd et les Beni Ouriaghel.

Le soulèvement tend donc à se généraliser dans toute la zone espagnole.