L'Illustration, No. 3669, 21 Juin 1913
Part 5
Des potées de bégonias «Gloire de Lorraine» appelaient d'emblée les regards des profanes par le prestige de leur ton de rose brique, et les connaisseurs les proclamaient presque uniques parmi les bégonias hybrides, supérieurs au prototype naturel et homogène. Hybride encore, ce groupe de cinéraires où le bleu indigo lutte avec le rouge sang et le violet intense pour composer un tableau qui met l'oeil en tumulte, et l'on sent bien que l'audace imaginative et la persévérance du botaniste ont passé par là et surenchéri victorieusement sur la conception de la nature... Quant à la tribu des orchidées qui emplissaient huit salonnets de leurs gestes pleins de fier décorum ou de grâce aristocratiquement alanguie et retombante, il faudrait des pages pour les énumérer et les dépeindre. Jamais on n'avait vu réunie une telle profusion de ces Reines exquises et «maniérées» du monde végétal,--à croire que cette élite patricienne était devenue une démocratie innombrable. Que dire de l'infinité et de la subtilité de leurs bigarrures, et comment définir des nuances qui vont de la teinte de la neige ou du nuage à celles des velours violets, des satins verts ou des bronzes dorés. Le groupe que montrent nos photographies et où elles se présentent, au milieu des hautes et souples lianes dont elles sont les luxueuses parasites, appartient à un assortiment magnifique des genres odontoglossum, cattleyas, amarylles et vandas qui se déroulent en grappes jaunes, blanches ou mauves, en silhouettes d'insectes ou d'oiseaux, ou en admirables cols d'urnes.
On m'a dit que l'ensemble des Floralies de Gand avait été assuré contre les accidents pour quatre ou cinq millions, dont la grosse part s'appliquait aux orchidées. Quel salon de peinture moderne prétendrait atteindre ou surpasser pareille évaluation, pour des risques de huit jours? Mais les fleurs n'ont qu'une saison. Et c'est précisément ce qui fait le prix de ces expositions fugitives, de ces floralies où l'on court comme à un spectacle de radieuse jeunesse sans lendemain, à un étalage de beauté dont il faut se hâter de jouir et dont le souvenir vaudra plus que la possession des choses plus durables et pour cela moins rares.
GÉRARD HARRY.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
LE PLUS PRÉCIEUX TAPIS DU MONDE
Le Victoria-and-Albert Muséum, à Londres, vient de recevoir, à titre de prêt, l'un des quatre panneaux qui forment le fameux «tapis de perles de Baroda», ce trésor de l'art indien que les experts considèrent comme la plus merveilleuse pièce de broderie en existence.
Il est composé de quatre panneaux symétriques, présentant chacun une superficie de 0 m. 55, et qui se juxtaposent exactement.
D'après le TIMES, à qui nous empruntons ces détails, ce tapis fut commandé par un des prédécesseurs du maharadja actuel, qui le destinait à recouvrir le tombeau de Mahomet, à Médine. Le travail demanda trois années aux meilleurs brodeurs et joailliers du Baroda; les matières employées coûtèrent une vingtaine de millions de francs, et les artistes se distribuèrent une gratification de 50.000 francs.
La section exposée comporte une fleur centrale formée de 405 diamants et 24 rosettes en bordure, formées chacune de 52 diamants. Des ruissellements de rubis, d'émeraudes et de saphirs sont encadrés d'arabesques brodées de perles fines.
On comprend que le prudent prince hindou, qui, dans un élan d'enthousiasme inspiré par sa femme préférée, de religion musulmane, avait décidé d'offrir un pareil chef-d'oeuvre à la mémoire du Prophète, se soit ravisé au dernier moment!
Les CAUSES DU DESSÈCHEMENT DU PAIN
On pourrait croire que, si le pain se dessèche, devient rassis, c'est simplement parce qu'il perd de l'eau par évaporation.
Il n'en est rien, et la preuve, c'est qu'en chauffant du pain rassis vers 50 à 60 degrés, ce pain reprend la consistance du pain frais.
De récentes expériences dé M. Katz, d'Amsterdam, démontrent qu'il s'agit de deux formes différentes d'équilibre physico-chimique.
Aux températures élevées, de 50 à 100 degrés, le pain frais est la phase d'équilibre; au contraire, aux températures ordinaires, la forme stable est le pain rassis.
On peut conserver du pain frais en vase clos à la température ordinaire; après vingt-quatre heures, il est devenu rassis; au contraire, celui qu'on conserve, même à l'air libre, à une température de 50 à 70 degrés, présente encore une mie parfaitement fraîche et une saveur inaltérée.
Les températures très basses ont d'ailleurs une action analogue aux températures élevées. Tandis qu'à 0° le pain est devenu très rassis, à -6° il se ramollit, et à -8° il redevient frais. A la température de l'air liquide, le pain se conserve absolument frais.
Il est vraisemblable qu'il s'agit là de modifications se produisant dans le grain d'amidon.
Ces expériences sont intéressantes au point de vue pratique, car elles démontrent qu'il serait possible d'avoir du pain frais le matin sans imposer le travail nocturne aux boulangers.
NÈGRES ESCLAVAGISTES.
Un écrivain américain vient de faire connaître un chapitre curieux de l'histoire de l'esclavage aux États-Unis: c'est celui qui concerne les nègres possesseurs d'esclaves. Il n'y avait pas seulement des blancs qui eussent des esclaves noirs: il y avait des nègres aussi. Des nègres émancipés qui s'étaient mis, eux aussi, à acheter de leurs congénères. Rien de surprenant à cela, puisque en Afrique l'esclavage était pratique courante et que la population était divisée en deux classes: les hommes libres et les esclaves. On ne peut donc s'étonner que l'usage africain ait persisté en Amérique.
Bon nombre de cas sont relatés, d'après des pièces: par exemple, des contrats de vente. Les contemporains, en outre, ont fait mention de faits de ce genre. Il en est de scandaleux dans le nombre. Ainsi on rappelle l'exemple d'un jeune nègre qui, étant fils de blanche, et par là citoyen libre, se laissa persuader par sa mère d'acheter son père qui était esclave. Tout alla bien jusqu'au jour où le père, froissé de quelque mauvais procédé de son fils, lui fit des représentations; sur quoi le jeune homme vendit son père à quelque autre propriétaire, dans le Sud, dans la région la plus redoutée des malheureux nègres, «pour lui apprendre les bonnes manières».
On cite un autre exemple: celui d'une négresse libre qui avait pour esclave son mari. Elle le louait au tiers et au quart, pour divers travaux, et s'en faisait des rentes. Mais un jour il l'offensa de quelque manière, et elle le vendit à un autre. Elle eut du regret du reste, et voulut le ravoir, mais le nouveau propriétaire refusa.
Un nègre, libre, qui avait une femme esclave la racheta en vendant leurs enfants. On a connu des nègres qui approuvaient fort l'esclavage: l'un d'eux était l'esclave de sa femme, et, lorsque éclata la guerre, ce fut un sudiste enragé. Il fallut même le mettre quelque temps à l'ombre, pour insultes aux troupes du Nord.
Il est même arrivé à des nègres de posséder des blancs, des émigrés: entre autres deux familles allemandes trop pauvres pour payer le voyage et qui obtinrent l'avance des fonds contre promesse d'une certaine durée de travail. Une loi fut même promulguée en Virginie pour empêcher les nègres de posséder des blancs ou des Indiens.
En 1860, à Charleston, il y avait 132 nègres possédant 390 esclaves. On estime qu'il y a bien eu plus de 6.000 nègres possesseurs d'esclaves aux États-Unis. Mais les renseignements les concernant sont très rares.
LA CHAPELLE DE L'ELYSÉE.
Nous avons promené l'autre jour nos lecteurs parmi les salons du palais de l'Elysée. Nous avions passé, sans nous y arrêter, devant une étroite antichambre, presque obscure, tout près de laquelle aboutit l'escalier privé des appartements du président de la République. On n'a pas parlé depuis bien longtemps de ce coin de l'Elysée. C'est là que se trouve la chapelle, salle basse à laquelle on accède par quelques degrés. Depuis la séparation des Eglises et de l'État, cette chapelle est inutilisée, mais elle a été laissée intacte. Naguère, jusque sous la présidence de M. Émile Loubet, un prêtre y venait dire la messe plusieurs fois dans l'année, et la petite chapelle était alors remplie d'assistants. De vieux serviteurs ont gardé le souvenir des fastueuses cérémonies qui se déroulaient sous ses voûtes, telles que la remise, par le nonce, de la barrette pourpre aux nouveaux cardinaux. Dans sa robe éclatante, le prélat qui, devant l'autel, venait ainsi d'être investi de nouvelles grandeurs, quittait la chapelle et parcourait plusieurs salons aux côtés du président de la République. Des officiers français et des Gardes nobles, venus de Rome tout exprès, leur faisaient cortège. Les personnes qui ont été témoins de ces pompes ne les évoquent qu'avec admiration.
LA PORTÉE DES ONDES HERTZIENNES COMPARÉE À CELLES DU SON ET DE LA LUMIÈRE.
On peut communiquer à travers l'atmosphère par les ondes sonores, les ondes lumineuses ou les ondes hertziennes. Or, la télégraphie sans fil atteint aujourd'hui des portées de plusieurs milliers de kilomètres, qui dépassent de beaucoup la portée de la télégraphie optique ou des signaux sonores. On peut donc se demander si la supériorité de la télégraphie sans fil ne tient pas, en majeure partie, à ce que les postes hertziens disposent d'une puissance mécanique beaucoup plus considérable que celle utilisée pour la télégraphie optique ou acoustique.
Un ingénieur anglais, M. Duddell, a essayé de résoudre la question, en prenant pour base de ses calculs une portée de 100 milles anglais, soit 160 kilomètres.
Pour franchir cette distance par ondes électriques, l'antenne doit rayonner environ 300 watts.
D'autre part, les expériences récentes de M. Paterson permettent d'admettre qu'une source lumineuse ayant une intensité de l/10e de bougie, est visible jusqu'à 1 kilomètre. Il en résulterait que, pour rester visible à 160 kilomètres, la source lumineuse devrait avoir une intensité de 2.560 bougies. En tenant compte de la perte de rendement, il faudrait, pour obtenir une telle lumière, une force d'environ 250 watts.
Enfin, en appliquant les lois physiques connues, on trouve qu'une puissance mécanique de 143 watts peut produire un signal sonore perceptible à 160 kilomètres.
Ces trois chiffres, 300, 250, 143 watts présentent des écarts sensibles; on peut dire cependant qu'ils sont du même ordre de grandeur.
Il semblerait donc que notre oreille, notre oeil et le récepteur radiotélégraphique possèdent approximativement la même sensibilité et sont, à une distance donnée, impressionnés par des puissances variant au maximum du simple au double.
Mais cet équilibre ne se manifeste plus dans la pratique, parce que l'atmosphère ne véhicule point avec la même perfection les ondes de divers genres.
Les ondes hertziennes, constituées par d'immenses vagues, contournent les obstacles et sont peu absorbées par l'air et par ses poussières. Au contraire, les ondes sonores et les ondes lumineuses sont très courtes; un obstacle faible les arrête et les brumes les absorbent. En outre, elles sont incapables de contourner la courbure de la terre, qui cesse d'être négligeable quand il s'agit de franchir des centaines de kilomètres.
L'ACCROISSEMENT DE LA POPULATION ET DE LA PRODUCTION DU BLÉ.
Le prix du blé tend à augmenter sur tous les grands marchés du monde. Voici, en effet, pour différents pays, les cours d'avril 1913 comparés au prix moyen par quintal de deux périodes décennales:
1881-90 1901-10 Avril 1913
Paris....... 24 55 22 60 28 80
Liverpool... 20 08 16 94 20 57
Berlin...... 22 66 23 49 26 03
Budapest.... 27 22 22 41 22 64
New-York.... 18 50 16 71 18 36
La hausse est donc générale. Et, cependant, de 1901 à 1910, la production mondiale a passé de 674 millions de quintaux à 888 millions, soit un accroissement d'environ 30%.
M. Edmond Théry se demande dès lors si l'augmentation de la production n'est pas dépassée par l'augmentation de la population consommatrice de blé.
En prenant pour base les statistiques officielles, on constate que, pour l'ensemble de l'Europe, la production moyenne de blé par tête d'habitant est tombée de 126 kilos pendant la période 1881-1890 à 117 kilos pendant la période 1901-1910. A vingt ans d'intervalle, la population européenne a donc augmenté dans une proportion plus grande que la production mondiale du blé. Il en est de même en Afrique.
La situation change en Asie, en Océanie et surtout en Amérique. Dans ce dernier pays, la production du blé par habitant s'est élevée de 174 à 218 kilos. Ainsi s'est trouvé compensé le déficit relatif de la production européenne.
Maintenant, si nous envisageons le problème de façon plus générale, nous voyons que la population de tous les pays producteurs de blé est passée de 689 millions d'habitants en 1885 à 858 millions en 1905, soit une augmentation, de plus de 24%, alors que la production du blé augmentait de 30%, comme nous l'indiquons plus haut.
M. Théry croit pouvoir conclure que la hausse persistante du blé tient à des causes diverses très accidentelles. Et l'élévation des cours ayant provoqué un accroissement des surfaces ensemencées, il en résultera une nouvelle augmentation de la production mondiale par rapport à la population. Dans ces conditions, le prix du blé pourra baisser sensiblement sur les marchés français.
UN PRÉCURSEUR.
C'est bien un «gratte-ciel», avec ses multiples étages, son architecture massive et régulière, où se reconnaissent pourtant, aux détails d'ornementation, la grâce et la mesure du goût français, que figure l'ancienne estampe reproduite ici, dont nous devons la communication à un de nos lecteurs, M. Félix Rochet, de Pigeac.
Cet édifice, qui rappelle si curieusement les «sky-scrapers» américains--nous en avons, tout récemment encore, montré quelques-uns pour illustrer les pages de M. Pierre Loti, sur New-York--fut conçu et dessiné, voilà plus de trois siècles, par un architecte savoyard, Jacques Perret, de Chambéry, le précurseur assurément des hardis constructeurs d'outre-Atlantique. Dans un ouvrage paru en 1601, il a donné le plan d'ensemble de ce «grand et excellent pavillon dans lequel pourraient loger cinq cents personnes à leur aise». Le bâtiment mesure 26 toises de long (50 mètres 45 cent.) sur 22 toises de large (46 mètres 65 cent.). Dans l'épaisseur des murailles, qui n'ont pas moins de 2 toises (3 mètres 98 cent,), «sont petits escaliers, cabinets et privés depuis le bas jusques en haut; par ce moyen, ajoute l'ingénieux architecte, il n'y a rien de vide ou de perdu».
Avec ses onze étages et le petit pavillon bâti sur le toit en terrasse du corps central, l'édifice devait atteindre environ 110 mètres. Certes, nous sommes loin encore des immeubles géants de New-York, hauts de 150 ou 200 mètres, dont nous avons reproduit naguère, dans notre numéro du 3 août 1912, l'impressionnant aspect. Mais il faut reconnaître, dans le «grand et excellent pavillon» de Jacques Perret, l'ancêtre des «sky-scrapers» d'aujourd'hui: les Américains devaient réaliser, trois cents ans plus tard, l'audacieuse idée conçue par un Français.
LA VIE DES TISSUS CONSERVÉE
Lundi dernier, à l'hôpital Broca, dans l'amphithéâtre du docteur Pozzi, le docteur Alexis Carrel, devant une affluence énorme, a exposé les résultats de ses merveilleuses recherches sur la vie des tissus conservée et transférée. Le public connaît déjà, par les comptes rendus des séances de l'Académie de médecine, les impressionnantes découvertes que l'on doit, dans le domaine de la physiologie expérimentale, au docteur Alexis Carrel qui, après avoir été attaché comme prosecteur à la Faculté de médecine de Lyon, est maintenant fixé, depuis plusieurs années, à New-York où il poursuit ses admirables travaux à l'Institut de recherches scientifiques créé par M. Rockefeller. Le docteur Carrel est l'homme qui enlève une cuisse tout entière, un rein, ou tout autre organe à un animal et qui lui en rajuste un autre emprunté à un de ses congénères. Il a, dans sa conférence, expose comment il réussissait à conserver des cellules, des tissus, des organes entiers même maintenus vivants pendant des semaines, une fois séparés du corps, et il a expliqué les applications pratiques qui pouvaient être faites au point de vue de la greffe humaine. Ajoutons qu'une ovation enthousiaste fut faite au jeune savant par ses auditeurs, au premier rang desquels on remarquait, vêtu du même sarrau d'hôpital que les étudiants, M. Clemenceau toujours curieux des progrès de la science médicale.
PREMIÈRES ARMES DU PRINCE DE GALLES
Le prince de Galles, qui fait partie du bataillon d'officiers formé par les élèves de l'Université d'Oxford, a, pour la première fois, porté cette semaine l'uniforme kaki de l'armée territoriale anglaise: samedi dernier, il quittait Oxford, avec de nombreux étudiants, «dans un compartiment de troisième classe», disent les journaux de Londres, et gagnait Mitchet Camp, près d'Aldershot, où il devait accomplir une courte période d'instruction.
Avec la même simplicité et la même bonne grâce qui ont laissé en France un souvenir si charmant, le prince de Galles partagea familièrement la vie de ses camarades, s'associant aux travaux du camp, prenant sa part des corvées, et marchant, dans le rang, comme un simple «private». Le premier jour de manoeuvres lui réserva des émotions inattendues: envoyé en reconnaissance avec un autre éclaireur, il fut surpris par une dizaine de cyclistes du parti adverse, qui le firent prisonnier en criant: «Haut les mains». Quelques instants après, il était heureusement délivré par les siens, accourus en nombre...
L'ÉDUCATION MILITAIRE D'UN FUTUR SOUVERAIN.--Le prince de Galles aux manoeuvres.
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