L'Illustration, No. 3669, 21 Juin 1913
Part 3
De grande taille, de formes élégantes, la robe d'un brun roux strié de quelques lignes blanches parallèles, la tête petite surmontée de la plus admirable paire de cornes spiralées qu'il existe, c'est un animal magnifique.
Très furtif, on l'aperçoit rarement au clair et dans les bush épais où il se tient le jour, sa recherche est malaisée et son approche très difficile. Il se nourrit de feuilles et de bourgeons, et vient souvent, le soir, paître l'herbe des clairières.
Il existe un petit échantillon de l'espèce, le lesser-kudu des Anglais, _Strepsiceros imberbis_, assez abondant dans l'Est africain. Dans le British-East-Africa notamment, il existe un peu partout entre les stations de Tsavo et de Makindu. Je conseille au sportsman de s'arrêter à la station de M'toto-Andeï, sur l'Uganda Railway, et de diriger ses recherches avec un bon guide de la tribu des War Kàmba entre la voie ferrée et la base du massif des Ongolea.
A côté de toutes ces antilopes, il ne faut pas oublier leur compagnon presque inséparable: le zèbre. Il en existe plusieurs espèces qui varient par la taille, par le nombre et la disposition des rayures, nulle n'est plus belle que le zèbre de Grant coloré par les rayons si riches du soleil équatorial. L'espèce la plus favorisée au point de vue de la taille est le zèbre de Grévy, spécial au Somaliland et qui n'atteint pas au sud l'Équateur. Son domaine est même curieusement délimité par la rive gauche du fleuve Guaso-Nyiro, qui décrit un vaste arc de cercle autour du puissant massif de Kénia et va se perdre dans un immense marécage, le Lorian.
Le zèbre est si peu méfiant, si peu résistant à la balle, si lourd, et offre une telle cible que le tirer n'est plus du sport, mais du massacre, ce sont donc les novices ou les disciples de Costecalde qui se livrent à cet exercice.
Cependant, un impérieux besoin de viande oblige quelquefois à en sacrifier. La chair est rouge, semblable à celle du boeuf et excellente à mon goût; les colons, pourtant, la dédaignent, en général.
Tous ces beaux animaux de la steppe ont actuellement une vie bien précaire, constamment obligés de surveiller les quatre points de l'horizon, le jour, à cause de l'homme acharné à leur perte, ils doivent se garer encore, la nuit, des entreprises du lion.
LA VIE ET L'HUMEUR DES LIONS
Le grand félin, que je ne nommerai pas «roi des animaux», réservant cette appellation honorifique au seul qui la mérite, l'éléphant, existe partout où il y a des herbivores en dehors des forêts. Il n'est pas rare dans la savane, il est extrêmement abondant dans les steppes où la vie animale pullule et se tient surtout à leurs confins, à cause dos couverts.
Il excelle à se dissimuler et dans un pays que vous parcourez chaque jour en long et en large, vous n'avez que bien rarement l'occasion d'en rencontrer alors que, la nuit, vous l'entendez rugir de tous côtés. Cependant, en battue, on arrive à le débusquer de sa retraite qui est souvent au bord d'un cours d'eau, dans les buissons épineux, les ajoncs et les hautes graminées de la rive.
Quelquefois, dans les pays rocheux, il est tapi à l'ombre d'un bloc, dans une anfractuosité, dans une grotte, ou plus simplement sous un petit acacia épineux formant parasol.
Par des nuits très étoilées, sans lune, je pouvais compter exactement tous les lions qui m'entouraient grâce à leurs prunelles. Il ne s'agit pas là de phosphorescence, bien entendu, mais, comme chez tous les félins, y compris notre chat domestique, l'oeil reflète la lumière qui le frappe sous une certaine incidence.
Quand j'étais débutant en Afrique, je me rappelle qu'un soir nous étions couchés, M. Brandon, un charmant Anglais, M. Klein, un jeune Américain, et moi sous un petit mimosa épineux, dans la steppe sauvage; vers le milieu de la nuit, nos noirs vinrent, tremblants, nous avertir que nous étions entourés de lions. Ils nous montraient des lueurs jaune verdâtre qui se mouvaient. Je ne pouvais que me rendre à l'évidence: six lions rôdaient autour de nous, et chaque fois qu'ils nous fixaient on voyait admirablement leurs six paires de prunelles, ainsi que le jeu de leurs paupières. Depuis, j'ai pu faire souvent la même constatation.
Le lion est timide le jour, au moins dans les pays où il est très poursuivi; s'il entend ou sent le chasseur blanc (il fait parfaitement la différence entre l'Européen et l'indigène) et qu'il soit bien tapi, il ne bouge pas; sinon, il se dérobe rapidement.
S'il est surpris, il peut adopter, suivant son humeur, plusieurs attitudes. D'assez loin sur une proie, il vous regarde fixement, retrousse les babines comme pour lâcher un juron, pivote sur lui-même et s'en va lentement, la tête basse sans se retourner, faisant comme si vous n'étiez pas là. Vous voyez un animal beaucoup plus grand et plus long que vous ne vous y attendiez, puissant, musclé, marchant sans légèreté, la queue raide, les deux omoplates saillant alternativement. Sa robe très claire le fait paraître blanchâtre dans les herbes roussies par le soleil, seule sa crinière, s'il en a, tranche en fauve ou en noir sur l'ensemble. Ne vous y trompez pas, ce lion profitera du moindre obstacle, un groupe d'arbres, un rocher, un mouvement de terrain qui le masquera pour partir à fond de train et disparaître à longues foulées.
Le plus souvent, un lion surpris de près sur sa proie fuit au petit trot ou au galop, quelquefois pourtant il esquisse un mouvement en avant; c'est tantôt une action de défense réflexe, tantôt une façon de vous tâter. La tête est haute, il vous regarde bien en face, retroussant par intervalles les babines, montrant les dents, ses oreilles sont couchées, il ronchonne et grommelle, la queue se tortille de droite et de gauche, surtout à son extrémité qui est plus mobile; puis la prudence reprenant le dessus et en face de votre immobilité ou devant votre geste d'épauler, il tourne sur les talons et se dérobe.
Autre attitude, si vous avez affaire à un lion peu commode ou blessé: il baisse la tête en grondant et en montrant les dents par intervalles, faisant le geste de mordre de côté, la queue s'agite avec précipitation, il rugit par saccades, découvre carrément ses crocs en retroussant les lèvres, couche les oreilles, part sur vous au trot, puis, levant brusquement la queue, prend le galop sans cesser de vous fixer avec fureur et en accompagnant chaque bond d'un rauquement rythmé.
Chasseur, du sang-froid! Si vous êtes sûr de vous-même attendez et placez bien votre balle expansive, le lion n'ira pas plus loin et vous aurez l'orgueil d'avoir triomphé d'un grand péril. Sinon, ayez un noir expérimenté et sûr qui vous passera en cas de charge deux coups de chevrotines. Ce n'est plus du sport, mais vous serez sauf et votre ennemi criblé. Il n'existe, en face d'une charge, que ces deux solutions.
Le lion est doué d'une grande force musculaire. Évidemment, je ne l'ai jamais vu sauter une barrière avec un boeuf aux dents, comme on l'a raconté, mais les manifestations de sa force auxquelles j'ai assisté m'en ont pourtant donné une haute idée.
Un matin, sur les flancs du mont Donyo-Sabuk, dans l'Est africain anglais, un indigène Masaï accourt m'avertir que le cheval d'un Européen absent vient d'être tué par des lions.
Je me rends en hâte sur les lieux et constate que la porte d'une petite écurie en bois a été forcée, que le cheval a été tué à l'intérieur et tiré au dehors par les fauves. Ceux-ci, alourdis, ne doivent pas être loin. Je prends quelques hommes avec moi pour battre un petit ravin. Effectivement, les lions, car ils sont deux, un mâle et une femelle, sortent au pas d'un buisson épineux où ils étaient tapis, ils sont gorgés de viande et leur ventre énorme traîne presque jusqu'à terre. Je les vise dans mon oculaire photographique 9x12; mais, les apercevant mal, je prends le pas de course pour me rapprocher autant que possible. Inutiles efforts, les deux fauves se décident à prendre le galop et à remonter la pente de la montagne à une allure que je ne puis soutenir. Quelques instants après ils rentrent dans un bois sombre où je ne me risque pas à les suivre. Je change alors mes batteries et décide de photographier les lions la nuit suivante. Pour cela, j'appelle tous mes hommes disponibles qui, s'attelant au nombre d'une trentaine, arrivent avec une peine inouïe à déplacer de quelques mètres le cadavre du grand cheval blanc, de façon à le mettre dans une position plus favorable à mon affût. Je fais construire une petite cabane en branchage épineux, installe mon magnésium et mon appareil photographique en bonne position et je descends au camp.
Le soir, je me rends à mon affût, sur les flancs de la montagne, en recommandant à mes hommes de monter au premier coup de fusil.
Le soleil va se coucher à l'horizon des grandes plaines que je domine, ses rayons lui font comme une auréole incandescente, son disque rouge paraît énorme dans la brume légère du soir.
La nuit vient et son silence n'est plus troublé que par le claquement du bec de l'engoulevent au vol feutré engloutissant quelque coléoptère, ou par le chant vraiment euphonique d'une sorte de rapace nocturne égrenant ses notes perlées.
Je m'introduis dans mon petit réduit épineux, et les sens aux aguets, calme, avec l'indifférence que crée l'habitude, je rêve, pour tromper l'attente, à la patrie lointaine, aux êtres aimés laissés si loin, là-bas...
Il peut être 10 heures quand le silence est rompu par des froissements dans les grandes herbes. C'est alors que l'esprit travaille et que la sagacité du chasseur s'essaie à interpréter les sons pour en déduire leur auteur; car chaque animal a son allure, qu'il est facile de déterminer à l'oreille avec un peu d'habitude.
J'arrive, au bout de quelques minutes, à me rendre compte que ce sont bien des lions qui avancent. Ils avancent, mais d'une façon intermittente, ils font 20 ou 30 mètres et restent immobiles de longues minutes avant de faire de nouveau quelques pas. Ces animaux sont évidemment en méfiance, ayant été dérangés le matin même et sachant la présence d'un chasseur dans la région.
Je n'insisterai pas sur la dose de patience qu'il faut déployer dans ces circonstances, je dirai seulement que ces lions mirent plus d'une heure certainement à franchir la distance qui les séparaient de mon appât, lorsque je commençai à les entendre.
Enfin, à un moment donné sous la lune blafarde, fantômes blancs immobiles en face de moi à exactement 7 mètres, j'aperçois un magnifique lion et une lionne. Ils me fixent sans un mouvement et me voient certainement. Pensant qu'ils vont peut-être fuir sans toucher au cadavre, je me prépare à déclancher mon magnésium, lorsque d'un commun accord ils se jettent sur le cheval, l'empoignent non avec la gueule, mais avec les griffes de devant et s'arc-boutant sur le train de derrière ils le tirent à eux pour l'emporter...
Je fais exploser mon magnésium, une lueur intense m'éblouit, accompagnée d'une détonation très forte provoquée par un malheureux excès de poudre. Mes hommes croient à un coup de fusil, une immense clameur monte de la vallée célébrant la mort probable du «simba couboua» (grand lion) qu'ils avaient aperçu le matin même, et trente torches illuminent bientôt le paysage.
Je renvoie tous mes gens en leur recommandant expressément de ne revenir qu'à la troisième détonation de mon fusil.
Je m'installe de nouveau dans mon réduit, m'entoure d'une grosse couverture, car je suis transi par le froid relatif des nuits africaines, pose ma carabine Mannlicher à ma portée, bien décidé cette fois à faire une fin au grand lion.
Je suis à peu près sûr que les fauves reviendront, car leur audace précédente prouve leur appétit. Ce sera long, évidemment, mais je suis armé d'une inébranlable patience.
Ma patience fut mise à trop forte épreuve, hélas! car je m'endormis... et, lorsque je m'éveillai, le cheval n'était plus là! Les lions étaient venus, avaient empoigné le lourd cadavre et l'avaient traîné à plus de 100 mètres de là sur une pente assez forte, à travers les hautes herbes et les ronces. Ils avaient réussi à deux le travail de trente hommes... Belle manifestation de leur force musculaire que je tenais à signaler.
Je ne sais rien de plus formidable, de plus beau et de plus impressionnant que le rugissement du lion dans son domaine sauvage. Il est rare de l'entendre avant les dernières heures de la nuit, car auparavant le félin chasse et il est silencieux. Mais, dès qu'il a triomphé et que son appétit est satisfait, il l'exprime à pleine gueule. Aux quatre coins de l'horizon, les lions se répondent ainsi, et c'est un concert d'une grandeur et d'une sauvagerie incomparables!
Si la rencontre du grand félin m'a vite laissé sans émotion, sa grande voix m'a toujours impressionné vivement et certaines nuits je ne pouvais m'endormir tant j'étais «empoigné».
Une nuit, mon domestique personnel vint tout tremblant me réveiller: «Bouana ico simba arbaïni!», Monsieur, il y a ici quarante lions. A la clarté de la lune blafarde, j'aperçus vingt-quatre lions qui buvaient à tour de rôle à une flaque d'eau près de laquelle nous nous trouvions. Allant et venant, ils enjambaient et flairaient mes hommes roulés par terre dans leurs couvertures. Leur soif étanchée, ces lions repus s'en allèrent comme ils étaient venus, nous gratifiant peu après du plus magnifique concert.
Contrairement à ce que l'on croit généralement, les lions ne se nourrissent pas seulement de viande fraîche et palpitante, ils s'accommodent admirablement des chairs putréfiées. A l'affût, derrière un cadavre de rhinocéros, je les voyais la nuit venir humer les effluves épouvantables, le nez au vent, paraissant se complaire tellement à cette cérémonie qu'ils la renouvelaient plusieurs nuits de suite, comme le chasseur qui hume avec volupté le fumet de la bécasse pour savoir si elle est à point. C'était, d'ailleurs, le cas, car ces lions, ne pouvant entamer le cuir épais de la lourde bête, attendaient que la décomposition eût fait son oeuvre.
Il n'y a pas plusieurs espèces de lions. Dans une contrée particulièrement sèche il y a plus de probabilité, évidemment, de rencontrer des lions gris jaunâtre avec une faible crinière, ou même sans cet ornement, mais on y rencontre aussi des lions doués d'un système pileux plus développé.
Dans la vallée du Kédong (Rift Valley), près de la capitale de l'Est africain anglais, Nairobi, il y avait en 1911 et même encore en 1912 un lion colossal bien connu des chasseurs anglais, que j'ai traqué moi-même sans succès à plusieurs reprises, et qui était doué d'un système pileux brun roussâtre au moins aussi développé que celui des plus beaux spécimens de nos ménageries. Il faisait partie d'une bande de fauves gris jaunâtre dont plusieurs n'avaient aucune crinière. J'ai vu d'autre part, dans une même troupe, un lion sans crinière, deux lions avec une courte crinière roussâtre et un grand lion à petite crinière noire. Sur la quantité de lions mâles qu'il m'a été donné d'apercevoir, je n'en ai peut-être pas vu deux absolument semblables et il ne m'a pas été vraiment possible de les classer en espèces particulières.
L'ANIMAL TÉLESCOPE
L'animal typique de la savane est la timide girafe. Ce n'est pas un animal, c'est un télescope dont l'approche est d'une extrême difficulté. Immobile, son mimétisme la rend presque invisible; sa robe se marie admirablement avec le paysage. L'espèce du Kilima-N'djaro, dite de Schillings, présente même en guise de taches de véritables feuilles de platane.
Apeurée, la girafe fuit au galop. Ce galop est lent (j'ai calculé que l'animal accomplit une foulée toutes les quatre secondes), mais ces foulées sont immenses et la vitesse est extrême dans tous les terrains. Pendant la fuite, le grand cou décrit un mouvement lent et rythmé de balancier d'avant; en arrière; tandis que la queue aux longs poils noirs est relevée en arc de cercle sur le côté gauche. Cet animal gigantesque est encore très abondant et subsistera partout où on voudra se donner la peine de le protéger comme dans les colonies anglaises. Malheureusement partout ailleurs on le massacre par lucre ou simplement pour le plaisir. N'ai-je pas lu qu'un sous-officier du Chari avait anéanti tout un troupeau en quelques minutes? Triste exploit!
Cet animal atteint parfois des proportions considérables dont la belle girafe du Jardin d'Acclimatation peut donner déjà une idée. La girafe vit par petites hardes, d'un grand mâle roux sombre, de cinq ou six femelles roux clair et de deux ou trois girafons café au lait. Rarement, elle se réunit en grands troupeaux; cependant j'ai vu ensemble trente-deux girafes, dont je n'ai malheureusement pu prendre qu'un bien mauvais cliché.
La girafe vit aux dépens des mimosées de la savane.
La harde est là, immobile, devant les sveltes mimosas épineux; les mouvements sont lents et compassés, les lèvres préhensibles projetées en avant saisissent délicatement les pousses terminales, la queue fouette les flancs, les oreilles sont couchées, les yeux clignotent pour éviter les épines, de temps à autre une langue rosée s'introduit dans chaque narine.
Le grand mâle noisette, au dos brun noir, prend l'amble et va explorer un mimosa voisin que sa tête claire domine.
Alerte! Il a aperçu l'observateur: il fait demi-tour et se plante droit comme un I, oreilles en avant. Aussitôt ses six compagnes, comme à la parade, l'imitent, se rendent compte du danger et, pivotant de nouveau, tous s'éloignent à longues foulées.
LE RHINOCÉROS AVEUGLE ET FÉROCE
Parmi les animaux qui frappent l'imagination et dont je veux entretenir le lecteur, il en est un qui fréquente indifféremment la savane, la brousse épineuse, et n'est point rare dans la steppe à condition qu'elle présente les quelques petits mimosas épineux dont il se nourrit: c'est le rhinocéros. Cet animal détient deux records, celui de la laideur et celui de l'inintelligence. Il est facile de l'approcher de très près, car il est pratiquement aveugle et n'a pas une ouïe très fine; seul son odorat est excellent. Il ne faudrait pas se fier à son aspect massif et lourdaud, car il est capable de galoper dans les terrains les plus extraordinaires et on le rencontre dans les montagnes abruptes comme dans les plaines. Si le rhinocéros sent l'homme de loin, quelquefois il fuit au galop, le plus souvent il charge sur l'odeur. De près, il charge toujours sans hésiter, avec furie, sa petite queue grotesque à peine longue de 50 centimètres menaçant le ciel. Cette charge est rapide et dangereuse si on ne sert pas du vent. Il est d'ailleurs facile et de toute nécessité de courir rapidement à angle droit de façon à faire perdie l'odeur à l'animal irascible. Dérouté, il s'arrête net, tourne sur les talons et fuit souvent au galop pendant des kilomètres.
Il a comme parasite un oiseau, le _Buphaga erythroryncha_, gros comme une grive et marron comme elle, qui lui tend les deux services de le débarrasser de ses tiques et de l'avertir du danger. Un jour que j'approchais, prêt à prendre, à quelques mètres, un curieux cliché de deux rhinocéros endormis, les oiseaux parasites s'envolèrent en crissant, réveillant les deux grands animaux qui, instantanément, se précipitèrent sur moi qui n'étais nullement masqué dans la plaine rase. Je dus sacrifier presque à bout portant l'un d'eux pour ma défense.
Le rhinocéros n'est pas dur à tuer, à condition de le tirer au coeur, qui est volumineux et facile à repérer. Une balle pleine suffit à en avoir raison.
Dans certaines régions, très boisées, cet animal est encore assez abondant pour constituer un certain danger, pour les caravanes qu'il charge sans qu'on sache d'où il vient et où il va. Nous étions quelquefois chargés plusieurs fois par jour, mes hommes et moi, sans apercevoir notre ennemi, tant était dense la végétation. Inutile d'ajouter que mes malheureux colis, régulièrement précipités à terre par leurs porteurs, étaient soumis à une bien rude épreuve.
Dans l'Est africain, lorsque je désirais rencontrer un rhinocéros pour mes photographies, je montais sur une éminence et, armé de ma lunette Zeiss, j'explorais minutieusement les alentours; il était rare que je ne visse point un ou plusieurs rhinocéros.
... Aujourd'hui ils sont trois dans le champ de mon observatoire. L'un d'eux somnole dans l'herbe, au gros soleil, ses quatre pattes repliées sous lui. Il ressemble à s'y méprendre à une termitière, d'autant plus qu'il est couvert de la même terre rougeâtre; seules les allées et venues des gros cornets qui lui servent d'oreilles attestent la vie de sa grosse masse.
Une grande femelle aux cornes remarquablement longues erre d'un pas lent, broutant des acacias rachitiques couverts de grosses noix de galle, d'épines droites et blanches et de fourmis noires. Des oiseaux brun roux, au bec corail et aux yeux rouges, courent, sur son grand corps comme nos pics autour de leur arbre. Quand ils sont par trop indiscrets et s'agrippent aux oreilles, la lourde bête les secoue violemment pour s'en défaire. Mais on sent une union étroite entre ces parasites et leur hôte, l'un père nourricier, les autres avertisseurs.
Le troisième rhinocéros est un vieux mâle, maigre, efflanqué, dont les côtes simulent les grillages de bois d'une cage à poulets. Ses oreilles déchiquetées attestent son ardeur à provoquer ses rivaux lors des compétitions amoureuses de ses jeunes années. Son oreille gauche est même percée d'un gros trou rond comme à l'emporte-pièce. Paisiblement, en vieux philosophe désabusé, il somnole à l'ombre problématique de l'éternel mimosa épineux de la steppe.
De temps à autre il changera de place pour suivre l'ombre mouvante de l'arbuste, jusqu'au soir, dont la fraîcheur l'engagera à reprendre la monotonie de ses promenades nocturnes. Il se livrera alors avec volupté aux douceurs des bains de boue, il s'abreuvera à longs traits à la mare bourbeuse qui sert à toute la faune du district, il marchera toute la nuit arrachant de-ci de-là quelques feuilles ou quelques branchages terminaux qu'il mastiquera avec un bruit rude de molaires.
LE PLUS DANGEREUX ANIMAL DE l'AFRIQUE
Un animal fort dangereux, et je ne crains pas de dire le plus dangereux même de l'Afrique, est le grand buffle de Cafrerie dont le domaine est étendu dans tout l'Est africain et qui est remplacé au Centre et à l'Ouest par une espèce de taille moins considérable, mais d'humeur tout aussi vindicative.
Animal des bois, on le voit rarement au clair, sinon au lever et au coucher du soleil. Les mâles sont d'une musculature et d'une puissance étonnante, dont nos taureaux ne peuvent donner aucune idée. Les cornes, fort belles, prennent souvent avec l'âge de grandes proportions, le poil noir brillant est souvent rare chez les vieux mâles. J'ai tué des taureaux qui portaient de longues cicatrices parallèles dues aux griffes du lion dont ils s'étaient débarrassés victorieusement.
Le buffle est dur, une balle «solid» bien placée au coeur en a pourtant raison, malgré l'épaisseur de son cuir. Mal placée, le danger est grand, la charge est foudroyante et difficile à arrêter à temps; d'autre part, quelquefois l'animal blessé se cache et fond sur le chasseur à l'improviste pendant qu'il suivait imprudemment sa piste. La meilleure arme pour le buffle est l'express double 450-500.
Le buffle de Cafrerie a été fort éprouvé il y a quelques années par la grande épidémie de peste bovine qui a sévi sur le sud du continent et a atteint la région des grands lacs elle-même. Des mesures de protection ont permis aux troupeaux de se reconstituer en partie et dans l'Uganda on parlait, lors de mon passage, d'en rendre la chasse absolument libre pour quelque temps de façon à en limiter le nombre. Je ne puis m'étendre davantage sur cet animal pourtant si intéressant, et je passe au vrai «roi des animaux», au plus intelligent, au plus formidable, et, je ne crains pas de le dire, au plus beau de tous: l'éléphant d'Afrique...
DR ÉMILE GROMIER.
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