L'Illustration, No. 3669, 21 Juin 1913

Part 2

Chapter 23,498 wordsPublic domain

Perle qui brode la nuit triste Entre le soir et le matin, Ame qui semble une améthyste, Rubis qui possède un destin,

Minute où s'accrochent deux ailes, Battement de coeur du mois d'août!... Je regardai la coccinelle: Elle ne bougeait plus du tout,

Et semblait s'amuser, sournoise, A donner, de tout son émail, Au porte-plume de travail Un air d'élégance viennoise.

Juste à ce moment, du dehors, La sérénade cigalière Monta si limpide, et le lierre Fut noir avec un cri si fort,

Orgueilleux de sa fleur nouvelle, L'acacia parla si bien A la petite coccinelle, La glycine trouva moyen

De lui faire, depuis la grille, En traversant tout le jardin, Un si tendre appel de vanille, Que je crus la voir fuir soudain.

Mais qu'importent les tentatives De tout un soir occidental Quand s'échappe une flamme vive D'une colonne de cristal?

Et restant le temps, sur ma tempe, De murmurer: «Qu'est-ce que c'est?» Elle s'élança vers la lampe Dont la splendeur l'éblouissait.

A peine eut-elle, au bord du verre, Mis un pied fin comme un cheveu, Qu'elle reçut d'un doigt de feu Des chiquenaudes de lumière;

Et brusquement, pour le bureau, Quittant la colonne qui brille, Je crus la voir tomber du haut D'une transparente Bastille!

Vite, elle se remit d'aplomb, Alla, mais n'y demeura guère, Parmi les gros boulets de guerre Qui pour nous sont des grains de plomb;

Elle explora deux livres: Dante _(l'Enfer)_, et Michelet _(l'Oiseau)_; Faillit trébucher, l'imprudente, Entre les pointes des ciseaux;

Se noya presque dans un vase Pour voir de plus près un oeillet; Revint examiner la phrase Qui s'étalait sur mon feuillet;

Promena longuement sa bouche Sur l'encre de mon papier bleu, Mettant dans mes pattes de mouche Ses pattes de bête à bon Dieu;

Enfin, ayant, ronde et légère, D'un bout de table à l'autre bout, Tracé des mots sur la poussière Et vivement marché sur tout;

Ayant, minuscule et ravie, Dans ce voyage merveilleux, Manqué trois fois perdre la vie, Par le fer, par l'eau, par le feu.

Elle regagna les dentelles Vacillantes des blancs rideaux, Quatre fois projeta ses ailes Et les replia sur son dos,

Puis, ayant supprimé ses pattes, Elle leva complètement Ses deux élytres écarlates, Hésita, frémit un moment,

Et, soudain, vite, vite, vite, Par la fenêtre s'envola, Emportant, elle si petite, Mon grand rêve de ce soir-là!

ROSEMONDE GÉRARD.

A L'ASSAUT DE L'ATLAS MAROCAIN

L'ACTION DE LA COLONNE HENRYS

Nous exposions récemment (numéro du 10 mai) le plan de campagne dont la réalisation progressive, par une action convergente des colonnes Mangin et Henrys, secondées par le colonel Coudein, doit nous livrer bientôt, enfin, le Tadla et la région du Moyen Atlas, si farouchement défendus par les tribus qui les occupent, Chleuh. Zemmour, Zaïan, Beni M'Tir, Beni M'Guild, Guerrouan, etc.

En rendant compte des conditions brillantes dans lesquelles avait été exécutée la première partie de ce plan, nous avions laissé le colonel Henrys à Dar Caïd Ito--exactement «Dar Caïd Omar Ould Ito» dont la position n'était pas alors très exactement connue--après un raid audacieux sur Azrou qu'il avait occupé.

A ce moment, les Beni M'Tir étaient coupés en deux groupes, dont l'un avait cherché asile chez les Zaïan, tandis que l'autre se repliait vers le pays des Beni M'Guild.

Très satisfait des résultats obtenus, le général Franchet d'Esperey tenait à venir féliciter en personne le colonel Henrys, et aussi à visiter les deux nouveaux postes établis à Ifrane et à Dar Caïd Ito.

Le 13 mai, accompagné du général Dalbiez, commandant de la région de Meknès, le commandant en chef du Maroc occidental arrivait à la kasba El Hajeb, un de nos plus anciens postes en pays berbère, et le centre du cercle des Beni M'Tir, récemment créé et confié précisément au colonel Henrys. L'après-midi, il passait en revue la petite garnison de Dar Caïd Ito. Le lendemain, il se portait avec la colonne sur Ifrane, en passant par le nord de la forêt de Jaba. Il eut la fortune d'être témoin, au cours de cette marche qui devait n'être qu'une promenade d'inspection, d'une attaque vigoureuse des Beni M'Guild. Ce fut une affaire assez chaude, où, malheureusement, un des bons collaborateurs du colonel Henrys, le commandant Bernier, du 1er tirailleurs, tomba mortellement blessé, au moment où, à la tête de son bataillon, il conduisait une charge à la baïonnette qui allait être décisive et repousser l'ennemi.

Les Marocains laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres. Le chef lui-même qui les conduisait était blessé, et son prestige semblait en être considérablement entamé.

A six jours de là, le 20 mai, l'ennemi dessinait une nouvelle offensive. Mais il donnait des signes visibles de lassitude et ne montra pas le «cran» qui caractérise d'ordinaire ses attaques et qui étonne toujours les plus allants de nos soldats eux-mêmes.

La colonne continue ses opérations, et il est certain que nous aurons à rendre compte de plus d'un combat encore, avant 4e pouvoir enregistrer la paix définitive.

Ce que nous tenons à souligner, c'est l'extrême rigueur de cette campagne, dans un pays âpre, difficile, dépourvu même de pistes, hérissé en tous sens, par une température inclémente, pluvieuse, froide, même en cette saison avancée.

Au premier coup d'oeil qu'on jette sur la carte que nous donnons et où sont reportés tous les itinéraires suivis par la colonne Henrys depuis sa mise en route, à la mi-mars, jusqu'à la fin de mai, on est frappé de la prodigieuse activité que dénotent ces marches et contremarches, et de l'endurance qu'il a fallu aux troupes, à chaque instant accrochées, bataillant à chaque pas, pour parcourir et battre aussi en tous sens un terrain en lui-même si pénible.

Le colonel Henrys était, aux dernières nouvelles que nous en avons eues, au pied de l'Atlas. Il avait reçu la soumission de nombreux douars guerrouan et beni m'tir. Les rebelles étaient rejetés dans la montagne, bloqués; l'indépendance des indomptables Zaïan se trouvait fortement compromise. Car la pression qu'exercent graduellement les colonnes lancées à l'attaque de l'Atlas va s'accentuant.

SANGLANTS COMBATS AU TADLA

Le colonel Mangin, de son côté, vient d'être amené à livrer deux combats très meurtriers, les plus sanglants que nous ayons eu à enregistrer depuis le commencement de l'occupation du Maroc, puisqu'ils ne nous ont pas coûté moins de 70 morts dont 3 officiers, et 135 blessés, parmi lesquels 6 officiers.

C'est toujours Moha ou Saïd qu'a devant lui le colonel Mangin.

Informé, au commencement de juin que cet irréconciliable ennemi s'apprêtait à fondre sur les tribus ralliées de la région avoisinant la kasba Tadla, le colonel constituait un groupe mobile qui, espérait-il, suffirait à détourner Moha de ses projets. Il n'en fut rien, et le 8 juin, une rencontre se produisait à Sidi ben Daoud, à la suite de l'occupation, par le groupe mobile, de Rhorm el Allem, à 12 kilomètres de la kasba Tadla. Moha ou Saïd fut mis en déroute, mais il alla se réfugier à sa kasba de Ksiba. Le colonel Mangin, laissant à Sidi ben Daoud le gros de ses forces, se lança sur Ksiba avec un groupe léger et deux batteries de 65.

La cavalerie, composée de goumiers et de partisans, sous le commandement du chef d'escadron Picard, fut attaquée dès le matin. L'escarpement de la route rendit le combat très périlleux. La petite troupe ne parvint à se maintenir qu'au prix de pertes importantes: 21 tués, dont 2 officiers, et 3 blessés.

L'arrivée du colonel Mangin, avec le gros, permit de reprendre l'offensive. L'ennemi fut bousculé, la kasba enlevée à la baïonnette. Nous avions 4 autres morts et 31 blessés. On fit sauter la kasbah, on y mit le feu et l'on rentra camper le soir à Sidi ben Daoud.

Mais l'ennemi ne s'avouait pas vaincu. De nouveau il se rassemblait à la kasba Ksiba. Le surlendemain de ce premier succès, le colonel Mangin revenait sur lui pour l'achever, emmenant toutes ses forées, divisées en trois groupes: avant-garde commandée par le lieutenant colonel Mathieu; centre sous le commandement du commandant Biétrix; arrière-garde et convoi, enfin, sous le colonel Mangin lui-même.

La kasba fut défendue avec un acharnement désespéré. On se rendit compte alors de l'importance qu'avait sa possession aux yeux des indigènes et, donc, de l'impression que produirait sur eux sa prise définitive. Au prix d'un héroïque effort, la colonne escalada une falaise rocheuse dominant Ksiba, d'où l'on commença le bombardement, et occupa, tour à tour toutes les crêtes avoisinantes. A 10 heures du matin, on pouvait donner à la kasba le second assaut. Quand elle fut prise, on y ralluma le feu pour en achever la ruine. A midi, on reprenait le chemin de Sidi ben Daoud.

Mais cet avantage avait été acheté au prix de 45 morts et de 101 blessés.

La liste des officiers et soldats mis hors de combat au cours de ces deux opérations vient d'être publiée. On y relève parmi les morts, en tête de liste, le nom du commandant Picard, commandant de la cavalerie du groupe mobile, qui appartenait, comme capitaine, d'abord, à la colonne Mangin depuis sa formation, qui s'était distingué à Ben Guérir, à Sidi bou Othman, contre El Heiba, avait commandé la pointe d'avant-garde entrée le 7 septembre 1912 à Marrakech, et qui, en récompense de ces brillants états de service, venait d'être promu chef d'escadron.

Avec lui sont tombés, le 8 juin, le lieutenant Bornet-Mazimbert, l'adjudant Barreau, du 8e bataillon colonial, les brigadiers Bossillon, Ladreux, et le cavalier Corbillin du 4e spahis, le soldat Mille, du 3e zouaves. Au combat du 10 on a eu à déplorer la perte du lieutenant Variengien du 7e tirailleurs, du sous-lieutenant de réserve Gilles, du 8e bataillon sénégalais, de 6 zouaves, etc.

Aux dernières nouvelles, on annonce que le général d'Esperey se rend sur les lieux, afin d'examiner les mesures à prendre pour assurer la tranquillité de ce pays sans étendre les opérations.

G. B

Afin de suivre toute une série de fêtes organisées pour la célébration du centenaire des Romanof, le tsar Nicolas, accompagné de l'impératrice, du grand-duc héritier et des grandes-duchesses, entouré des membres de la famille impériale et suivi par tous les hauts dignitaires de l'empire, vient de se rendre dans plusieurs des «vieilles villes» russes. Le voyage impérial commença à Vladimir, d'où les souverains et leur suite gagnèrent Nijni Novgorod. Là, seize vapeurs attendaient pour conduire, par la Volga, cette cour brillante à Kostroma.

Un peu avant d'atteindre cette ville, le groupe impérial débarquait afin de gagner, en voiture, le monastère Ilatief, où s'était réfugié, fuyant les Polonais, Michel Féodorovitch, le fondateur de la dynastie. Le cortège emprunta la même route qu'avaient prise, en 1613, les délégués moscovites qui allaient offrir la couronne à cet illustre ancêtre des Romanof.

De Kostroma, la famille impériale gagnait Moscou, où elle arriva le 6 juin. De grandes fêtes avaient été préparées en son honneur. La journée du 7, anniversaire de la naissance de l'impératrice Alexandra, fut particulièrement solennelle. Les souverains, accompagnés du prince héritier et de toute la famille impériale, reçurent, au Kremlin, des délégations venues des plus lointaines Russies, des confins de l'empire. Et, en remerciant le maréchal de la noblesse de Moscou, qui l'avait salué au nom de la noblesse russe tout entière, l'empereur dit combien il avait été frappé des témoignages de fidélité et d'affection qui lui avaient été prodigués au cours de ce voyage.

LA FAUNE D'AFRIQUE

_Chargé de mission dans l'Afrique équatoriale par le Muséum national d'histoire naturelle, le docteur Émile Gromier, à la différence de tous ceux qui ont avant lui rapporté des photographies de la grande faune africaine, n'est pas allé là-bas en chasseur de grosse bête, soucieux de produire des témoignages de ses exploits, ni en photographe spécialiste, préoccupé d'obtenir des clichés records, mais en zoologue, en observateur de la vie animale dans la forêt, et dans la brousse des Tropiques. Il n'a pas traqué les antilopes, les girafes, les zèbres, les rhinocéros, les éléphants: il les a regardés vivre, les épiant, se cachant près de leurs points d'eau, non pour placer une balle au bon endroit, mais pour les étudier sans les effrayer, pour surprendre leurs attitudes familières qu'il notera sur le carnet et fixera par l'objectif. Il a traité les fauves comme Fabre les insectes. De là, le caractère, l'aspect particulier de ses photographies, surtout de celles qui montrent des éléphants, en quelque sorte, dans leur intimité, et qui accompagneront un second article._

Nul, s'il n'est observateur passionné, ne saura l'intérêt qu'offre la poursuite et l'étude des animaux africains aux moeurs occultes, aux allures furtives, aux sens éveillés. Si l'intérêt est grand, la difficulté d'observation n'est pas petite. Il faut épier l'animal, l'attendre avec une inébranlable patience et savoir profiter de l'occasion à l'instant même où elle se présente. Cette occasion, après l'avoir guettée des mois et encore des mois, un jour, tout à coup, elle surgit avec une facilité d'examen, une clarté dans le détail, qui dédommagent de la longue attente. J'ai ainsi pu récolter, malgré les multiples difficultés de la tâche, d'intéressants documents et de nombreux clichés pris sur le vif.

Les contrées de l'Est africain, de l'Uganda et du Congo belge, sur lesquelles ont porté mes investigations zoologiques, sont loin de posséder une faune ornithologique et mammalogique semblable. Les différences profondes qu'elles présentent au point de vue du relief du sol et partant au point de vue climatérique font que chacune d'elles est en quelque sorte caractérisée par une flore et des espèces animales particulières.

Inversement, il est exact de dire que, dans les mêmes conditions de relief de sol et de climat, la flore et la faune se retrouvent étrangement semblables à elles-mêmes à des centaines de kilomètres de distance.

Il existe évidemment un grand nombre d'espèces qui, par suite de leur malléabilité, de leur facilité d'adaptation aux différents milieux, ont étendu leur habitat sur toute la zone tropicale, mais le plus grand nombre se sont confinées dans des contrées bien définies qui leur assurent une nourriture conforme à leurs besoins et une protection suffisante.

C'est ainsi que les grands herbivores et les fauves qui en vivent abondent dans les glands espaces herbeux, que les antilopes de plus petite taille, les petits rongeurs et carnassiers, hôtes des brousses basses, s'accommodent en général des régions habitées par l'indigène; que les singes arboricoles affectionnent les rives boisées des cours d'eau et que les mammifères amphibies recherchent le voisinage des estuaires et des grandes rivières.

GAZELLES ET BUBALES

Jetons un coup d'oeil sur la faune des plaines et des grandes steppes. C'est le vrai domaine des herbivores, c'est là que nous trouverons, réunies en troupeaux souvent innombrables, ces antilopes de toutes tailles et de tout poil qui constituent pour le voyageur un si curieux spectacle dans les grandes plaines traversées par l'Uganda Railway par exemple.

Voici de bien mignonnes petites bêtes: taille effilée, tournure svelte, costume crème avec écharpe noire sur le ventre, tel est le signalement sommaire des gazelles de Thomson. Hautes comme un chevreau, elles sont là une dizaine, le chef armé de leurs petites cornes annelées, broutant les pousses vertes qui vont reconstituer la prairie détruite par le grand fléau des feux annuels. Peu méfiantes en général là où elles ne sont pas trop poursuivies, elles laissent facilement approcher l'observateur si celui-ci a pris la bonne précaution de se mettre sous le vent.

Mais la plus méfiante s'est alarmée: c'est une jeune mère accompagnée de son petit haut comme un caniche; elle a levé la tête, fixé le chasseur en mastiquant la dernière bouchée d'herbes folles, remué vivement le petit appendice blanc et noir qui lui sert de queue et aussitôt, à ce signe d'inquiétude, tout le groupe s'est alarmé, toutes les petites queues se sont agitées, et la harde s'en est allée en trottinant, conduite par la plus avisée.

Plus loin, voici des gazelles plus fortes, mais tout aussi gracieuses, ce sont des «Grant».

Plus éclectiques que leurs petites cousines de «Thomson», elles broutent avec entrain aussi bien dans la plaine dénudée que dans les rochers buissonneux, dominés çà et là par de rachitiques mimosées épineuses.

Le mâle, d'un échantillon plus fort que ses compagnes, relève de temps en temps la tête, montrant une admirable paire de cornes annelées, arquées en arrière, presque hautes comme lui-même, une robe plutôt isabelle et une ceinture noire aussi, mais d'un noir moins franc.

D'une contrée à l'autre, à quelques lieues de distance, les cornes de cette antilope varient de forme et créent ainsi des sous-espèces locales dont la plus typique certainement la gazelle de Roberts _(Gazella Robertsi)_, dont les cornes divergent d'extraordinaire façon.

Quel est cet escadron bizarre, et, quelque peu ridicule qui vous suit des yeux avec obstination? Ce sont des bubales. Ah! les bubales: providence et désespoir du chasseur.

Providence, car ils sont partout et font la base du garde-manger; désespoir, car ils se constituent souvent les sentinelles des troupeaux sans malice et les entraînent dans leur fuite éperdue au moment même où vous alliez faire le plus intéressant des clichés ou le plus rare des coups de fusil.

Bien souvent, des scènes se passent comme celle-ci: avec la prudence et la souplesse du chat qui guette sa proie vous vous êtes glissé en rampant dans les herbes folles, votre front moite, vos reins courbaturés méritent bien la récompense: un bel élan aux cornes spiralées broutant sans soupçon l'herbe sauvage. Hélas! un bubale vous a vu! Il part de son trot élastique et saccadé dans la direction de votre gibier, se plante en face de vous, droit comme un I, éternue, donne l'alarme et s'enfuit d'un galop grotesque, lent et rythmé, entraînant l'autre à sa suite. Lorsque cette scène s'est renouvelée quelquefois vous devenez l'ennemi irréductible de ces pauvres «congoni», nom que leur donnent les indigènes, et vous ne pouvez plus les voir sans être pris d'une rage de destruction irréfléchie.

Comme les Grant, et comme, en général, tous les animaux africains, ces bubales varient d'une contrée à l'autre. La forme des cornes, les proportions, la robe, varient sensiblement, créant ainsi des sous-espèces.

Dans certains districts éloignés les uns des autres et très délimités, on trouve un parent du bubale, mais moins disgracieux, le chanfrein moins disproportionné, la croupe moins fuyante, la robe d'un beau brun roux: c'est le topi. On le rencontre dans le Jubaland, dans les districts au sud du Rodolphe, à des centaines de kilomètres plus loin aux sources du Nil, dans la vallée de la Ronts-chourou et dans les plaines au sud du lac Albert-Edouard. A Witschoumbi, j'ai vu 1.500 topis en un seul troupeau.

Je n'ai pas l'intention de passer en revue, même rapidement, toutes les antilopes des steppes, je sortirais du cadre de cet article. Cependant, je mentionnerai encore deux espèces des grands espaces dénudés, les gnus d'abord, ces curieux animaux qui tiennent du cheval par la queue, la crinière et les ruades, du boeuf par la tête et les cornes, de l'antilope par la souplesse et les moeurs, du bison d'Amérique par l'allure générale; et les oryx, si jolies dans leur robe isabelle, leur chanfrein harnaché, leurs longues cornes effilées et parallèles qui ont donné naissance autrefois à la légende de la licorne.

L'ÉLAN ET LE ZÈBRE

Je veux dire quelques mots d'un hôte important des forêts à clairières et de la savane: l'élan. C'est un animal superbe, la plus grande antilope africaine. J'ai tué des mâles d'une taille et d'un poids considérables. Le cou musclé comme celui du taureau, terminé très près de terre par un fanon proéminent, soutient une tête élégante, animée de beaux yeux fort doux, et surmontée d'une paire de cornes tordues sur leur axe très volumineuses et lourdes. L'espèce de l'Ouest et du Centre africain, dite _Taurotragus derbyanus_, est la plus grande, ses cornes atteignent parfois le poids de 20 kilos et une longueur d'un mètre. Cet animal, pendant la saison des amours, vit en petites hardes d'un mâle accompagné de cinq à six femelles, puis les sexes se séparent.

J'ai pu approcher l'élan de fort près; un jour même, mon ami Barbezat et moi, armés de nos appareils photographiques, sommes arrivés en rampant à une dizaine de mètres d'une petite harde dont nous avons pris simultanément quelques clichés.

FAUNE D'AFRIQUE _Photographies du Dr Émile Gromier._

C'est une antilope facile à tuer, cependant, comme elle est puissante et son cuir épais, le chasseur doit employer des balles pleines. Ayant tiré au coeur, à trente mètres, un énorme et vieux taureau, celui-ci fit un bond, décocha une ruade et resta immobile. Je tirai de nouveau: l'animal fit une cinquantaine de mètres au trot. Outré de ma maladresse et croyant avoir manqué le coeur malgré la proximité, je tirai une troisième balle sans résultat. Un quatrième coup eut raison enfin de la bête qui s'écroula; il était temps, mes hommes, goguenards, chuchotaient, et mon prestige en souffrait. Mes quatre balles pleines étaient au coeur où elles avaient opéré de simples pertuis, venant ensuite s'arrêter contre la paroi costale opposée. Si la distance avait été plus grande, les dégâts eussent été plus importants, bien entendu.

Si l'on veut enrayer la disparition de cette espèce, intéressante, belle, et facile à domestiquer, il faudra employer des moyens énergiques, car elle offre une cible large, elle est lourde dans la fuite, peu méfiante, et sa reproduction est médiocre.

Dans les fourrés épineux de l'Est africain, du Cap à l'Abyssinie, jusqu'à 3.000 mètres d'altitude, on trouve la plus belle de toutes les antilopes: le coudou.