L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913
Part 4
Naturellement, puisque tu es ténor, tu peux te permettre certaines libertés. Sache les accommoder à ton grade, de même que tes exigences. Un champion interscolaire ne peut pas réclamer des balles neuves à chaque set. Certains petits cris d'oiseau n'ont toute leur grâce que sur les lèvres d'un vainqueur international.
Si tu joues à l'étranger, outre la correction.
Si tu joues en France, outre la courtoisie.
N.-B.--Paie tes entrées.
_Aux jeunes filles:_
Vous flirtiez tout à l'heure et recommencerez dans un instant. Maintenant, on joue.
Ayez, au tennis, une tenue de tennis. Les grands chapeaux, les chichis et les jupes entravées, ça sera délicieux en dehors du court.
Point de glapissements suraigus ni de mutins trépignements. C'est gentil cinq minutes, et puis ça appelle la fessée.
Cependant, n'adoptez pas non plus à l'égard des balles une attitude d'indifférence hautaine. Si elles ne vous intéressaient pas, vous pouviez rester assise.
Ne laissez à aucun prix votre partenaire vous ramener les balles. Ces choses-là se paient cruellement. On peut en rater un mariage ou un divorce.
Il n'est pas nécessaire que vous ayez une première balle foudroyante. Mais si vous envoyez régulièrement ces deux services dans le filet, mettez-vous plutôt au tricot.
Inutile d'entretenir avec votre partenaire une conversation soutenue. Cependant adressez-lui de temps en temps un compliment, surtout s'il est en guigne.
Ne clignez pas de l'oeil à la galerie. Ça peut vous jouer toutes sortes de sales tours.
Ne vous enorgueillissez pas démesurément de vos succès. N'oubliez pas qu'en simple, ce monsieur chauve et grisonnant vous rendrait demi-trente.
_A l'apprenti:_
Encore quelques milliers de balles par-dessus le filet, et tu y seras presque. Mais, en attendant, ne tape pas sur chacune à tour de bras. Tennis n'est pas synonyme de frénésie. Et si tu savais ce que tu es ennuyeux pour tes souffre-drives!
Ne t'accroche pas, parasite indécramponnable, aux basques de Laurentz ou de Gobert. Il ne t'est à peu près d'aucun profit de jouer avec beaucoup plus fort que toi. Regarde, et escrime-toi de préférence contre qui peut te rendre quinze au maximum.
Si, un jour, Germot, vaguement surentraîné, échange avec toi quelques balles, ne répète pas pendant six mois d'un ton négligent: «J'ai pris quatre jeux à Germot.» Il les a laissés tomber, et tu t'es borné à les ramasser.
_Tu Marcellus eris!_ crois-le, je n'y vois nul inconvénient. Mais rappelle-toi que tu ne l'es pas encore.
_Au vieux joueur_:
O toi qui fus champion, je sympathise. Tes muscles se sont rouillés, tes articulations raidies, ton haleine est devenue plus courte. Et, pourtant, tenace, tu n'as pas déserté les courts. Je t'en félicite. C'est un bon signe de santé physique et morale. Continue. Il t'est encore permis de jouer les handicaps. Mais surveille-toi. N'oublie pas que tu es au bord d'être ridicule. Il t'appartient de faire en sorte de ne pas te dégoûter toi-même.
Évite le sillage des petites jeunes filles et des grands champions. Tu les embêtes, et, malgré leur excellente éducation, tu t'apercevras bientôt qu'ils ne t'amusent pas.
Approprie tes ambitions à ce qui te reste de valeur. Pour peu que tu aies à promener du ventre, abstiens-toi les singles prolongés. Prends garde que tes courses évoquent l'autobus et ta face congestionnée le disque d'alarme.
Aie le jeu consciencieux et bon enfant. Que ta victoire, rare, soit modeste. Accepte sans amertume la défaite. Ne t'époumone pas à lutter indéfiniment, à galoper d'un coin du terrain à l'autre. Ne batifole pas. Point de gestes excessifs ni d'exclamations puériles. Passé au filet, réprime le râle d'agonie qui te monte aux lèvres et sache sourire à la balle qui te fuit comme à une plaisanterie d'un goût délicat ou comme à la vie, qui, elle aussi, commence à t'échapper et qui ne reviendra pas.
ANDRÉ LICHTENBERGER.
_Deux jeunes championnes revenant du court._
CE QU'IL FAUT VOIR
LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER
Le hasard fait voisiner sur les murs de Paris, depuis quelque temps, des affiches qu'on pourrait appeler des affiches-soeurs. L'une annonça d'abord l'exposition d'Alphonse de Neuville, dont je parlais ici, il y a huit jours. L'autre, ensuite, nous informa d'une reprise des _Cloches de Corneville_. Le peintre et le musicien sont de la même génération. C'est autour de l'année 1860 que Neuville exposait au Salon ses premiers tableaux militaires (qui étaient des tableaux de victoires); et c'est vers le même temps que Planquette composait ses premières chansons de café-concert, expurgées par la censure. _Les Cloches de Corneville_ sont de 1877: l'année où Neuville, en pleine gloire, envoyait le portrait de Paul Déroulède au Salon du Palais de l'Industrie. L'étranger, qui, après une heure passée à la galerie de La Béotie, aura consacré sa soirée aux _Cloches de Corneville_, saura comment, il y a trente-cinq ans, notre pays célébrait ses soldats, et quels refrains--puisque tout finit par des chansons!--il aimait à chanter.
Ce qu'il faudra voir encore, ces jours-ci? Il faudra voir _la Pisanelle_, au Châtelet; le concours général agricole, au Champ de Mars; et, avenue Montaigne, les Ballets russes dont les dernières représentations sont annoncées.
Ne pas manquer surtout les deux tableaux du _Sacre du Printemps!_ Il n'arrive pas tous les jours qu'on voie, pour un Ballet, une foule se passionner et des auteurs crier à la cabale.
Cabale inoffensive d'ailleurs; où l'on ricane, où l'on sifflote; une cabale qui, non seulement ne prend point les choses au tragique, mais semble ne se plaindre que de les voir prendre par quelques-uns un peu plus au sérieux qu'il ne faudrait.
Est-ce à dire que le grand danseur par qui cette chorégraphie «païenne» lut imaginée et le musicien de talent qui fit sautiller si étrangement ces marionnettes sur une musique qu'en peut qualifier de troublante, sans offenser personne, aient manqué de sincérité, ou, comme l'affirmaient quelques spectateurs maussades, se soient moqués de nous? Mais non, et ce sont là des insinuations très vilaines. Le musicien qui prend la peine d'écrire et d'orchestrer une partition (ce qui est un fort rude labeur) ne songe jamais à se moquer de personne; et le chorégraphe qui anime de son inspiration des masses dansantes, règle des pas inédits, des mouvements neufs (ce qui ne doit pas être une mince besogne non plus!) ne saurait être accusé, le pauvre, d'être un homme sans sincérité. Où M. Nijinski a-t-il appris que les Russes de la préhistoire dansassent de la manière qu'il les fait danser? Nulle part, évidemment. Mais sa conviction qu'ils dansaient ainsi, et non autrement, n'en est pas moins certaine.
Une sincérité moins certaine me paraît être celle de certains spectateurs. Ah! ceux-là sont admirables; et, s'il faut voir _le Sacre du Printemps_ (que les auteurs me pardonnent cette opinion irrespectueuse), c'est aussi pour jouir du spectacle de ceux et de celles qui s'y pâment. Vous les connaissez; ce sont nos amis les snobs, qu'on retrouve partout, animés d'une ardeur que rien ne rebute, d'une apparence de foi qui ne se lasse point. Qu'il s'agisse de choses peintes ou de choses sculptées, de musique, de danse, de théâtre ou de belles-lettres, ils sont prêts, toujours. Il leur suffit que l'oeuvre soit présentée dans des conditions de suffisante élégance et déclarée très ennuyeuse et très obscure, pour qu'aussitôt ils se précipitent, d'avance conquis, et tout de suite proclament que rien n'est plus beau, plus clair, plus simple que ce qu'on leur montre là. Personne n'a compris? C'est assez pour qu'eux comprennent. Il ne faut point détester les snobs. Ce ne sont ni des gens sans esprit, ni des gens méchants. Ce sont des aristocrates; ce sont des personnes très dégoûtées qui ne veulent toucher qu'à des opinions qui n'ont pas servi.
* * *
Les fêtes de la semaine prochaine, à Montmartre, ne les attireront sûrement pas. Elles attireront trop de monde pour que le snobisme y puisse trouver du plaisir. Je crois que, tout de même, en dépit de la cohue, elles vaudront d'être vues.
La Butte et ses alentours sont habités par des hommes qui ont beaucoup d'esprit, qui sont gais, et qui savent perdre leur temps à des besognes charmantes qui ne rapportent rien; car ils sont généralement pauvres, ce qui explique pourquoi ils méprisent volontiers l'argent. On sait que leurs fêtes de la semaine prochaine--trois pleines journées de réjouissances!--son des fêtes d'adieu! On rira. On devrait pleurer, puisqu'il s'agit de saluer Montmartre non pas comme on salue un vainqueur, et comme le saluait, il y a vingt ans, le gentilhomme Salis, mais comme on salue un mort.
En effet, Montmartre s'en va. Montmartre s'écroule; non de vieillesse, mais d'ambition. Montmartre veut avoir des rues larges à la place de ses ruelles, des garages d'automobiles à la place de ses petits jardins. La Butte veut être une butte moderne; électricité, téléphone, ascenseur et sagesse à tous les étages...
Il faut en prendre son parti. Les démolisseurs sont à l'oeuvre, et le drame est commencé. Des ruelles historiques de Montmartre ont déjà disparu; d'autres vont disparaître, et cela continuera aussi longtemps que derrière les peintres qui enragent et les poètes qui pleurent, il y aura des propriétaires qui se frottent les mains.
Il y aura donc peut-être, fout compte fait, pour l'Étranger qui passe, quelque chose de plus intéressant à voir dans Montmartre, la semaine prochaine, que les fêtes qui s'y donneront: il y aura Montmartre lui-même.
Qu'il s'y promène avant qu'y sévisse le vacarme des cavalcades; et qu'il retourne y poursuivre sa promenade, après que les cavalcades auront passé.
Même entamée par la pioche des entrepreneurs, la Butte demeure quelque chose de charmant. Certaines des rues qu'on y voit encore--telles la rue de l'Abreuvoir et la rue Girardon--étaient, au dix-septième siècle, des sentiers: et ces sentiers eux-mêmes avaient été tracés sur une terre foulée autrefois par les Druides, et où Mercure et Mars eurent des temples! Il n'y a plus de temples à Montmartre; mais il y reste encore trois moulins. Les «Amis du Vieux Paris» n'ont point d'architectures vénérables à y faire admirer aux étrangers: mais d'amusants débris du passé, des morceaux de pavillons, d'abbayes, d'observatoires, des traces de destruction guerrière y évoquent l'histoire de dix siècles, à côté de maints cabarets fameux où se racontent l'histoire... et les histoires d'hier.
On ne peut pas dire que la Butte soit une belle chose, en vérité; mais tant d'événements s'y sont passés, et tant de figures y ont passé qu'on peut dire qu'elle compose à elle seule le plus prodigieux recueil d'anecdotes qu'il y ait à Paris.
Étrangers, allez vite feuilleter le recueil, avant que le Progrès en ait chiffonné et balayé les dernières pages!
UN PARISIEN.
AGENDA (14-21 juin 1913)
CONFÉRENCES.--Hôtel de Sens (rue du Figuier): le 15 juin, à 4 heures, conférence de M. Léon Riotor. Le 20 juin, au Salon de la Société des Artistes Français (Grand Palais): conférence de M. Jean Morin: _la Verrerie artistique dans l'antiquité_.
EXPOSITION PHILATÉLIQUE.--Au Palais de Glace (Champs-Elysées): du 21 au 30 juin, exposition philatélique internationale organisée par la Société française de timbrologie.
EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--_Paris_: Grand Palais: Salon de la Société des Artistes Français; Salon de la Société nationale des Beaux-Arts.--Pavillon de Marsan (Louvre): l'Art des Jardins en France.--Bibliothèque Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné): Promenades et Jardins de Paris.--Hôtel de Sens (rue du Figuier): le 16 juin, clôture de l'exposition des Artistes du 4e arrondissement.
CONGRÈS.--A l'Hôtel des Sociétés savantes: du 16 au 20 juin, se tiendra un congrès forestier international, organisé par le Touring-Club de France.
FÊTES DE BIENFAISANCE.--Au vélodrome du Parc des Princes: le 16 juin, à 2 h. 1/2 fête artistique et sportive, au bénéfice de l'oeuvre française du rapatriement des artistes lyriques et dramatiques.--Au Trocadéro: le 17 juin, matinée donnée Par l'oeuvre des Trente Ans de théâtre au bénéfice de son dispensaire.
FÊTE.--Le 19 juin, à l'Opéra: soirée de gala en l'honneur de Beethoven, Verdi, Saint-Saens. Au programme, sélection d'oeuvres des trois compositeurs, avec orchestre.
SPORTS.--_Courses de chevaux_: le 14 juin, Auteuil; le 15, Chantilly, prix du Jockey-Club: le 16, Saint-Cloud; le 17, Enghien; le 18, le Tremblay; le 19, Longchamp; le 20, Maisons-Laffitte; le 21, Saint-Ouen.--_Aéronautique_: le 15 juin, à Saint-Cloud, grand prix annuel de l'Aéro-Club de France.--_Automobile_: le 22 juin, grand prix de France des motocyclettes, circuit de Fontainebleau.--_Boxe_: le 15 juin, à Toulouse: Willie Levis contre Kid Jackson.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
LE GRAND PRIX DE LITTÉRATURE
C'était, la semaine dernière, la seconde fois que l'Académie française attribuait son Grand Prix de littérature. La raison de ce prix, fondé il y a trois ans sur l'initiative de M. Paul Thureau-Dangin, fut sans doute qu'il appartenait essentiellement à l'illustre compagnie de décider, elle avant tous autres, quelle oeuvre méritait, chaque année, d'être sacrée chef-d'oeuvre. De-ci de-là, d'autres jurys bien rentes avaient peu à peu rogné sur cette prérogative, et telles de leurs décisions avaient été retentissantes. On en était venu à complètement oublier que cent ou cent cinquante volumes--à peu près le quart de la production en librairie--étaient annuellement jugés dignes par l'illustre assemblée d'une plus ou moins haute récompense. Les lauréats de l'Académie étaient devenus plus nombreux encore que les officiers d'académie. On n'y prenait plus garde dans le public, tandis que l'on s'accoutumait à acheter de confiance, aux étalages des libraires, les volumes primés par les académiciens Goncourt ou même par les dames de la _Vie Heureuse_. L'Académie ne pouvait rester sur cet affront. Elle ajouta à ses cent cinquante prix annuels un cent cinquante et unième prix auquel elle donna le nom de Grand Prix, et qu'elle dota de dix mille francs. Dix mille francs, c'est une somme. Il y eut une brusque émotion dans toute la gendelettres où, nuls, jeunes ou vieux, ne pouvaient bouder à un pareil encouragement à bien écrire. De son côté, l'Académie se devait à elle-même, pour cette fois, de bien juger. Elle souhaita d'être infaillible, et ce souci l'obséda au point que, le premier coup, dans le scrupule de se tromper, elle préféra s'abstenir de prendre une décision. On lui reprocha assez vivement cette attitude pour que, l'année suivante, elle supprimât le temps de la réflexion et se précipitât, les yeux fermés semble-t-il, sur une oeuvre dont on lui avait dit du bien: _l'Élève Gilles_, de M. André Lafon. Mais ce choix fut peu ratifié par le public. On attendit la belle, c'est-à-dire la troisième épreuve, qui se décida le jeudi de la semaine dernière. Trois livres, ou plutôt une oeuvre, toute une oeuvre d'écrivain et deux livres étaient en discussion. Couronnerait-on le _Jean-Christophe_, de M. Romain Rolland, qui venait de terminer, par un éblouissant chapitre (1), ce roman, en onze volumes, de la pensée d'une époque; ou bien donnerait-on le prix aux romans nés d'hier de deux nouveaux venus dans les lettres: _Laure_ (2), de M. Émile Clermont, ou _l'Appel des armes_, de M. Ernest Psichari (3). Il apparut tout de suite que la beauté et la richesse de l'oeuvre de M. Romain Rolland étaient indiscutables et ne souffraient guère de comparaison. Mais il y avait à trancher une question de principe par quoi se divisaient les opinions académiques. Le Grand Prix devait-il honorer une carrière ou encourager un début? On vota plusieurs fois pour se mettre d'accord sur la thèse et, finalement, la majorité des suffrages attribua le laurier d'or à l'oeuvre de M. Romain Rolland, à _Jean-Christophe_, que venait d'ailleurs de parachever le volume final paru dans les délais convenus pour la validité des candidatures. Le président de la République lui-même, M. Raymond Poincaré, avait tenu à participer à toutes les passes de la joute. On assure qu'il vota pour _Jean-Christophe_.
Note 1: _Jean-Christophe, la Nouvelle Journée_, par Romain Rolland, Ollendorff, éditeur, 3 fr. 50
Note 2: _Laure_, par Émile Clermont, Bernard Grasset, éditeur, 3 fr. 50.
Note 3: _L'Appel des armes_, par Ernest Psichari, Oudin, éditeur, 3 fr. 50.
Sans doute, l'Académie, en donnant le plus haut gage de son estime à M. Romain Rolland, n'a pas entendu épouser les doctrines sur la vie, aventureuses et un peu confuses, de Jean-Christophe Kraft, musicien génial, les conceptions imprécises de son humanitarisme, son mépris de l'oeuvre du passé et son peu de goût pour notre art national. Les idées, en elles-mêmes, n'ont pas été jugées, et c'est très bien ainsi. On n'a voulu retenir que l'abondance prodigieuse de la pensée, éclose à chaque ligne, la pureté, si française, de la langue, l'exacte et délicate beauté des paysages du Rhin, la fraîcheur émouvante des scènes de l'amour adolescent, le sens noble et profond des pages sur l'amitié. Lorsque parut le premier _Jean-Christophe_--que le jury de la _Vie Heureuse_ eut, tout d'abord, l'heureux instinct de distinguer--ce fut une joie, une émotion vive et ravie dans ces lettres, car, dès ce moment, l'on salua et l'on mit hors de pair le grand écrivain qui venait de naître, et qui, aujourd'hui, dans sa laborieuse retraite de Vevey, où est venu le surprendre la consécration académique, travaille paisiblement à de nouvelles fortes oeuvres.
* * *
M. Romain Rolland nous dit, dans la préface du dernier volume de _Jean-Christophe_: «J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa pesante tristesse, de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine: toute une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire. Voilà ce que nous fûmes.» Et il ajoute: «Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos corps un marchepied et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus heureux que nous.»
Jeunes hommes d'aujourd'hui, s'écrie, en riposte, M. Ernest Psichari dans _l'Appel des armes_, pour redevenir grands et forts, ne continuez point de suivre la route de la critique, des vides sophismes et des inutiles tournois de l'esprit. Nous avons trop d'esprit. Mais nous n'avons plus d'âme. Notre cerveau éclate sous la poussée des imaginations folles et malsaines, et dans l'effort des mesquines discussions. Nous nous mourons de littérature. Arrêtons-nous sur le chemin de Byzance. Plus de paroles, de l'action. Retrempons notre race dans le soleil et dans le feu des terres neuves, mystiques et guerrières!
Entre ces deux livres en conflit, le roman de M. Émile Clermont, _Laure_, a recueilli, pour de tous autres mérites, d'importants suffrages. La pensée est moins riche ou moins ardente que dans les oeuvres précédentes. Elle n'est pas moins élevée. Elle est plus subtile. C'est l'étude d'une âme inaccessible aux réalités modestes du bonheur humain. Qu'elle erre dans l'épanouissement sublime d'un parc au matin du printemps, ou qu'elle se replie dans le silence clos et froid d'une cellule, cette âme de Laure est une âme de cloître, orientée toujours vers l'infini. Elle est trop loin, trop haut pour descendre parmi les médiocrités de la vie. Elle passe, à distance, comme une lumière. Elle éclaire autour d'elle. Mais elle ne se mêle pas aux autres faibles et troubles lueurs humaines. On trouve, dans cette oeuvre, certainement influencée par l'art de M. René Boylesve, des nuances infinies de pensée, qui, parfois, à vrai dire, trahissent trop la recherche et nuisent au relief. Aussi le personnage étudié demeure-t-il, malgré tout, imprécis. Il y a des visions brèves, délicieuses, deux ou trois scènes muettes d'une grande émotion, et beaucoup de très jolies petites images qui n'arrivent pas cependant à nous donner un seul portrait expressif. M. Émile Clermont a révélé dans son récit de rares qualités d'écrivain. Et ces qualités, cependant, ne nous ont point valu un livre parfait ni même peut-être un très bon livre. L'attention se lasse. Elle résiste mal aux longueurs, car 200 pages pourraient, sans lui nuire, être retranchées de ce volume qui en compte 417. Enfin, il y a trop souvent une absence de simplicité qui irrite. Voici, par exemple, Laure qui prophétise avec un enfant sur les bras:
--Plus tard, murmure-t-elle, que deviendras-tu, toi que j'aurai vu à l'aube de tes jours, comblé des plus beaux présages? A ton enfance quelle grâce aura manqué?... Pourtant faudra-t-il qu'au long des années, dans ton coeur si pur, les instincts vulgaires de la race s'éveillent l'un après l'autre? Hélas! le faudra-t-il?... Que deviendras-tu? Quoi donc! homme, simplement homme, traînant indéfiniment les mêmes désirs et les mêmes passions banales dans le cercle que nous savons! Cela seulement! éternellement cela! A cette perspective, tout regard s'attriste et toute pensée se décourage.
Cela, c'est de la «littérature» et non point de la meilleure. Nous aimons mieux l'art, très fin, très souple, qui chatoie, en cent autres endroits, dans l'expression de la sensibilité humaine. _Laure_, c'est un joyau trop minutieusement ouvré. Il y a trop de facettes. On ne retrouve plus le foyer.
ALBÉRIC CAHUET.
L'ATTENTAT D'HANOI
Nous avons, il y a deux semaines, signalé, par quelques documents photographiques, le déplorable attentat d'Hanoï, qui, le 26 avril dernier, fit deux victimes, le commandant Mongrand et le commandant Chapuis. Le portrait du premier qui avait pu nous parvenir sans retard, a été, à cette douloureuse occasion, publié dans notre numéro du 31 mai. Il convenait de rendre le même hommage à son camarade, frappé à ses côtés, officier, comme lui, d'infanterie coloniale.
Le commandant Chapuis, blessé grièvement par la bombe jetée sur la terrasse du Hanoï-Hôtel, ne succomba qu'après une cruelle agonie: il eut encore le suprême courage de supporter une opération qui ne laissait aucun espoir.
Il est mort au moment où il s'apprêtait à revenir en France, ayant terminé son séjour en Indochine.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
HISTOIRES DE SCORPIONS.
L'histoire naturelle nous apprend que le scorpion est un animal d'une voracité extrême, redoutable pour les insectes dont il fait sa proie ordinaire, et même pour l'homme, qui doit, dans les pays chauds, se garder de sa piqûre envenimée: les deux photographies reproduites ci-contre témoignent que sa férocité s'exerce également sur ses semblables et que, dans cette gent cruelle, le plus vigoureux s'attaque volontiers au plus faible, et le dévore.
C'est à un entomologiste de Biskra, M. Chiarelli, grand collectionneur d'insectes sahariens, que nous devons la communication de ces curieux documents. On sait que la femelle du scorpion porte ses petits sur son dos jusqu'à ce qu'ils soient assez forts pour aller chercher eux-mêmes leur subsistance. En ayant isolé une avec sa progéniture, M. Chiarelli voulut un jour la sortir de la boîte où il la conservait: mais à peine l'avait-il touchée qu'il vit les petits, effrayés sans doute, s'éparpiller, et la mère, les attrapant avec ses pinces, se mettre à les dévorer un à un. «Comme je craignais de les voir tous disparaître de cette façon, nous écrit l'observateur amusé de cette singulière scène, je plaçai immédiatement le scorpion dans un bocal, où je versai une solution de formol. La mère cessa de vivre, sans toutefois lâcher ceux qu'elle avait déjà saisis entre ses pinces.» Le photographe n'eut ensuite qu'à disposer l'animal et ses petits sur un morceau de drap noir afin d'obtenir le cliché que nous publions.