L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913
Part 3
Pourtant, le moment vint où le sultan du Dar Kouti sentit que, malgré tous ses efforts, il ne lui serait plus possible de nous cacher ses coupables agissements. Dès lors, il ne songea plus qu'à s'affranchir de notre tutelle, et à se préparer un refuge hors de notre portée. Il saisit le moment de nos plus cruels embarras au Ouadaï, la période durant laquelle fut massacrée la colonne Fiegenschuh et celle qui vit tomber le colonel Moll et ses compagnons d'armes à Dorothé. Disposant de 4.000 fusils, dont 1.200 à tir rapide, il dirigea ses meilleurs chefs de bannière et 2.000 guerriers contre la montagne de Djalé, vrai nid d'aigle, escarpé, tourmenté, formidable, où son ancien vassal le chef Djellab, sultan des tribus ouangas et youlous, s'était habilement fortifié. Le siège qu'il en fit fut long et meurtrier. Il lui fallut deux années d'efforts pour venir à bout des Youlous qui, finalement, affamés, épuisés, s'enfuirent de nuit pour se réfugier au Soudan anglo-égyptien, laissant la position aux mains de leurs adversaires. C'était le triomphe pour Senoussi. Sa défaite et sa mort, par les armes du capitaine Modat, vinrent briser ses espérances.
C'est alors que vainqueurs de Djellab et vaincus de N'délé vinrent se réfugier à Djalé même, où ils se groupèrent sous les ordres d'Abdoullaye Kamoune, fils de Senoussi. Conseillé par les plus ardents ennemis de l'influence française, le fanatique El Hadj Tockeur et le faki Yssa, anciens confidents de son père, le jeune sultan entreprit la réalisation des rêves et des projets ébauchés. Nouant des intelligences avec ses voisins, razziant tantôt vers le nord-ouest, en pays rounga, tantôt vers le bassin de la Kotto, au sud, où il massacra deux commerçants français, poussant des pointes vers la région de N'délé, il n'en continuait pas moins à nous accabler de fallacieuses promesses et de protestations d'amitié.
La situation ne pouvait durer. Une puissance nouvelle se formait: il fallait agir, et agir vite. La 4e compagnie du bataillon de l'Oubangui-Cliari, sous les ordres du capitaine Souclier, fut envoyée contre Djalé, le repaire de Kamoune, avec mission d'obtenir la soumission absolue de celui-ci. L'ultimatum du capitaine Souclier étant demeuré sans effet, au bout de vingt-quatre heures, l'assaut fut donné et la position brillamment enlevée. Nos adversaires surpris, bousculés, éperdus, furent culbutés, rejetés dans la plaine, éparpillés en désordre dans toutes les directions, laissant nombre des leurs sur le terrain. Kamoune, à peu près abandonné, s'enfuit, et très probablement se réfugia en territoire anglais. L'un de ses frères se rendit; les soumissions affluèrent.
C'en est donc fait désormais de l'ancienne tyrannie senoussienne. La route du Chari au bassin du Bahr el Ghazal est ouverte. La jonction avec la grande puissance amie devient un fait accompli par suite de l'installation d'un poste français à cinq jours du poste anglais de Kafia-Kingi et de la soumission du chef Djellab, réinstallé auprès de nous sur l'ancienne route des caravanes. Notre influence et notre commerce vont maintenant s'exercer librement dans ces vastes régions où la paix française ramènera l'ordre, la richesse et la prospérité.
LA NOUVELLE ALBANIE
M. Franz de Jessen, ancien correspondant de _L'Illustration_ à Copenhague, qui a suivi, comme correspondant du journal danois le _Riet_, les armées ottomanes durant la campagne de Thrace jusqu'au dernier coup de canon tiré en novembre à Tchataldja, avant le premier armistice, parcourt aujourd'hui l'Albanie devenue soudain indépendante, mais incertaine encore de son sort; il y visite les grands chefs féodaux qui prétendent chacun peser de façon décisive, du poids de leur épée et du nombre de leurs soldats, sur les destinées du pays et nous adresse ces très intéressantes lignes sur ses premières impressions pittoresques et sa rencontre avec Essad pacha:
DE DURAZZO A TIRANA
Tirana, 28 mai 1913.
J'arrivais le 23 mai, à bord de l'_Albanie_, dans le port d'Antivari. Nous apportions aux Monténégrins les premiers vivres qu'ils eussent reçus après la levée du blocus. Quoique fort contents, ils jurèrent qu'ils n'avaient jamais manqué de rien. Seul le propriétaire suisse de l'hôtel de la Marine se plaignait de n'avoir pu, durant les trois derniers jours, servir de bière à sa clientèle, et que les puissances eussent ainsi attenté aux intérêts d'un neutre.
San Giovanni de Medua était occupé à mon passage par un bataillon monténégrin et deux batteries. Cependant, à 2 kilomètres de la ville, on apercevait un camp turc de 2.000 hommes environ avec une trentaine de canons de campagne Krupp. C'étaient des soldats d'Essad pacha, évacués là, attendant les transports qui les ramèneraient en Turquie, et ne faisant point trop mauvais ménage avec leurs ennemis de la veille.
Le 25 mai, nous jetons l'ancre devant Durazzo. Deux croiseurs, l'un italien, l'autre autrichien, sont sur rade, quoique la ville ne soit plus bloquée. Ni formalité de passeport, ni douane. Le soleil levant éclaire les fortifications vénitiennes, la mer de turquoise, les petites maisons qui arborent le jeune drapeau de l'Albanie, rouge avec l'aigle noir, car les Albanais se nomment fils de l'aigle. Quelques-uns de ces drapeaux portent aussi une étoile blanche symbolisant le ciel commun à tous, catholiques, orthodoxes, musulmans.
LE FIEF D'ESSAD PACHA
A Durazzo, ordre parfait. Essad pacha y a institué un conseil de 6 notables, 3 musulmans, 3 orthodoxes, présidé par son cousin Hamid bey Toptani.
Beaucoup de soldats turcs sont demeurés là, vivant dans la détresse sans que personne se soucie d'eux, ni d'assurer leur rapatriement. Quant aux soldats albanais, ils ont été licenciés et renvoyés dans leurs foyers.
Hamid bey me donne un gendarme d'escorte, en uniforme turc, pour m'accompagner à Tirana, centre de l'influence de la famille des Toptani qui prétendent descendre de Scanderbeg et dont Essad pacha est le chef.
Les paysages qui bordent la route de Durazzo sont riants et fertiles, vergers, prairies, bosquets. Les églantines, les clématites, les jasmins en fleur parfument la brise de mer. Les paysans s'arrêtent, demandent qui je suis, puis saluent et disent à mon drogman «Qu'il écrive bien de l'Albanie!»
Tirana a un charme indescriptible. Protégée au nord par de hautes montagnes, elle est enfouie dans la verdure de ses platanes, de ses mûriers, de ses cyprès et d'innombrables jardins où se mêlent l'oranger, le citronnier, les lauriers et les myrtes. Partout de l'eau, des sources et des cascades.
CONVERSATION AVEC ESSAD PACHA
La demeure d'Essad pacha et de son état-major est une vraie forteresse gardée par les soldats turcs. Les Serbes qui l'ont occupée auparavant n'ont pas été tendres pour la propriété d'Essad pacha. Il s'en plaint, mais sans trop d'amertume.
Le maître de Tirana et de toute l'Albanie, au nord du fleuve Scumbi, a cinquante ans environ; il est vigoureux et d'allure militaire. Ne sachant que quelques mots de français, son chef d'état-major sert d'interprète. Il sait écouter, parle avec finesse; parfois ses yeux brillent, ses traits durcissent et on se sent en face d'un chef qui veut être obéi sans défaillance. Cependant il sait sourire et faire sourire; il a de l'ironie. C'est un militaire doublé d'un diplomate et qui combine les manières orientales à la rudesse d'un hobereau prussien. Il dément avec dédain les bruits qui ont couru sur ses relations avec le roi de Monténégro. Il n'y a eu nulle entente de sa part avec celui-ci. Il a rendu la ville à cause de la famine. La résistance était impossible, non seulement un jour, mais quelques heures de plus. A chaque fois que je reviens sur ce sujet, il se montre plus catégorique.
Mais quelle est sa position en Albanie, entouré de troupes turques, vêtu en général turc, placé entre le gouvernement provisoire de Valona, presque reconnu par l'Italie et l'Autriche, et le gouvernement de Constantinople et ce padischah auquel ses propres soldats à lui, Essad pacha, souhaitent encore chaque jour, après la prière, longue vie et long règne? Je le lui demande.--«Quant au gouvernement de Valona, me dit le général avec un sourire, comment voulez-vous que moi, général turc, j'entretienne des relations avec lui? Les consuls d'Autriche et d'Italie m'ont informé qu'un tel gouvernement existait. Je n'en sais rien. Cela ne me regarde pas!»
Et, montrant les dents et clignant des yeux: «Maintenant il y a la question de mes relations avec le gouvernement turc. Rien de plus simple. J'attends les ordres du ministère de la Guerre turc. Mais parfaitement... Je suis prêt à conduire mes hommes où on voudra, pourvu que ce ne soit pas trop loin. Par exemple je n'irai pas à Bagdad ou au fond de l'Asie Mineure. Cela n'a pas besoin d'explication.»
Voilà une loyauté parfaite. Mais Essad insiste: «Quand j'ai nommé Hamid bey mutessarif de Durazzo, il m'a demandé:--A qui dois-je m'adresser pour prendre des ordres?--A Dieu, lui ai-je répondu, et ensuite à qui tu voudras, sauf à moi.» Mais qui gouvernera ce pays, ai-je demandé à mon tour? Il rit: «Vous oubliez que l'Autriche et l'Italie estiment qu'il y a un gouvernement à Valona.»
Cependant il dévoile quelques-unes de ses pensées. Il veut «le bonheur de l'Albanie». C'est vague; comment l'assurer? L'indépendance est le point principal, puis: compromis honorable avec la Turquie, organisation du pays conformément à ses traditions nationales, recours à l'assistance européenne au point de vue financier et technique, mais sans arrière-pensée, sans tutelle autrichienne ou italienne. «Quant à mes aspirations au trône d'Albanie, merci, pas pour moi! déclare-t-il. Qu'on nous laisse en paix; et avec mes amis et tous les chefs du pays peut-être ferons-nous de bonne besogne.»
Il y a, en Albanie, trois religions: l'islam, l'orthodoxie et le catholicisme romain. Aussi a-t-on pensé, assez sottement d'ailleurs, qu'un prince ou qu'un roi protestant, n'appartenant à aucune de ces communions, concilierait tout. Essad pacha estime la trouvaille plaisante. «Pourquoi pas un juif? dit-il, vraiment, ce sont là des propos et des jeux d'enfant. Ce qui importe et ce qui importe seul, c'est notre indépendance, et par indépendance j'entends non pas une étiquette couronnée mais une réalité assurée et indiscutable.»
Pour l'instant, Essad pacha se repose, maître dans le fief de ses pères, ayant le temps d'attendre qu'on vienne le chercher si l'on a besoin de lui, conscient de sa force et de sa puissance, prêt à bondir au moment opportun, et sûr que rien ne se fera sans lui dans l'Albanie du Nord.
FRANZ DE JESSEN.
Ajoutons, quant aux rapports d'Essad pacha et du ministère de la Guerre à Constantinople, que le gouvernement turc considère ce grand chef albanais comme un simple rebelle. Certains des membres de ce gouvernement s'expriment même à son sujet avec la dernière violence. Comme notre collaborateur Georges Rémond, pensant à ce moment partir pour l'Albanie, s'entretenait de lui avec le colonel Djemal bey, gouverneur militaire de Constantinople, celui-ci lui déclara textuellement: «Essad pacha est le fils d'un bandit enrichi par Abdul Hamid, bandit lui-même, ayant fait assassiner. Hassan Riza bey, commandant la place de Scutari, l'un de nos meilleurs officiers, et ayant lâchement rendu la ville après entente avec le roi de Monténégro. Il n'existe pas d'homme plus scélérat et plus bassement ambitieux...»
TENNIS ET TENNISSEURS
_Paris, cette semaine, a vu pour la deuxième fois se disputer, sur les terrains du Stade français à Saint-Cloud, le championnat du monde de lawn-tennis sur court en terre battue, les meilleurs joueurs européens se sont trouvés aux prises sous les yeux d'une assistance aussi élégante que nombreuse et frémissante. C'est le grand event continental de l'année «tennistique», un des clous notables de la saison mondaine et sportive._
_Les notes suivantes, que nous avons la bonne fortune de publier à cette occasion, sont dues à M. André Lichtenberger. Car M. André Lichtenberger n'est pas seulement le subtil et délicat romancier que nos lecteurs connaissent. Chronologiquement au moins, il fut un des premiers joueurs de tennis de France et n'a pas cessé de manier la raquette. Ses observations souriantes ou narquoises se recommandent donc autant de sa connaissance du jeu que de ses qualités de psychologue. Elles sont détachées d'un petit volume qui paraîtra prochainement à la librairie Oudin: «Le Lawn-tennis.--Notes, Souvenirs, Méditations»._
I
MÉDITATIONS SOCIALES, ÉTHIQUES, PSYCHOLOGIQUES ET AUTRES
La vogue du tennis existe depuis trente ans et va grandissant. Cet empire sera-t-il éphémère comme celui d'Alexandre? Question grave et délicate.
J'estime que, déjà longue et quasi mondiale, la faveur du tennis s'étendra encore dans l'espace et dans le temps. Et je m'en réjouis. Cela tient à ce qu'il est un jeu «bien fait». Il y a des jeux «secondaires», trop spéciaux, artificiels, qui ne sauraient amuser qu'un moment ou qu'une poignée d'amateurs. D'autres sont éternels parce qu'ils émeuvent le fond même de notre nature. On jouera au siècle des siècles à la main chaude, à cache-cache et au chat perché.
Le tennis a conquis rapidement un succès qui s'affirmera parce qu'il satisfait agréablement un certain nombre des facteurs déterminants qui poussent l'homme à jouer.
Il a d'abord cette qualité indispensable d'être un jeu amusant.
Il est amusant parce que, d'une façon simple, nette, élégante, harmonieuse, il répond au besoin d'exercice physique de l'homme civilisé, et en même temps, de la même manière, satisfait l'instinct de lutte qui subsiste en lui.
Réagir par le sport contre les déformations de notre organisme au sein de la vie intense de nos cités surpeuplées est aujourd'hui un de nos besoins universels. Mais une foule des moyens qu'on nous propose sont médiocrement attrayants. La pratique solitaire de certaines gymnastiques suppose une volonté ascétique qui passe la mesure de beaucoup d'entre nous. D'autres jeux nécessitent les outillages compliqués ou coûteux, des apprentissages interminables, n'atteignent qu'incomplètement, que partiellement, le but qu'ils proposent. Le tennis est un jeu complet, faisant travailler l'organisme tout entier, réalisable pratiquement d'une manière en somme aisée. Et il bénéficie au plus haut degré de ce stimulant qu'est l'instinct de la lutte.
Infiniment respectable, pèlerin passionné, solitaire et silencieux, le joueur de golf poursuit par monts et par vaux ses travaux d'art pénibles et raffinés sur la petite boule qu'il chasse devant lui. Au tennis la riposte de l'adversaire tient sans cesse en haleine, aiguise et distrait l'attention du joueur. C'est une véritable bataille qu'il livre. Moins brutale que la boxe, moins précipitée que l'escrime, elle donne néanmoins la même espèce d'excitation, de joie aiguë.
Le tennis a, de plus, cette qualité d'être un jeu sociable. On joue entre soi, séparés et non isolés du monde, dans l'atmosphère de la maison ou du club. Il n'est ni dangereux ni épuisant, et, par là, accessible à tous les âges et à tous les sexes. Il peut se pratiquer en famille, unifier sur le court plusieurs générations.
Il est un des moyens les plus commodes aujourd'hui pour faire transpirer ensemble des jeunes gens de sexe différent. Il est accessible à des messieurs hors d'âge sans qu'ils soient tenus de se sentir ridicules. On peut y faire figure honorable après un apprentissage relativement bref et sans avoir des aptitudes physiques exceptionnelles.
Si presque tout le monde peut jouer au tennis, pour y exceller, il faut, par contre, réunir un nombre considérable de qualités rares. Et c'est ce qui fait qu'accessible et intéressant pour la foule, il offre en même temps un caractère éminemment athlétique et esthétique.
Le tennis met en jeu d'incontestables qualités morales: ténacité, énergie, maîtrise de soi. Il exige certaines qualités intellectuelles. Non qu'il soit indispensable d'être un Pascal ou un Poincaré. Mais un pur crétin arrivera difficilement à y exceller. Un minimum de réflexion, de présence d'esprit et d'attention est nécessaire, ne fût-ce que pour démêler le jeu de l'adversaire et rectifier le sien, en conséquence. Maints échecs et maintes victoires sont dus à de pures raisons psychologiques.
Le tennis est-il un jeu esthétique? On l'a contesté. Sans doute son cadre un peu étriqué et artificiel, la limitation nécessaire du geste et d'effort, ce quelque chose de sautillant et d'aheurté à la fois qui le caractérise ne fait pas de lui tout d'abord un spectacle harmonieux. Il n'a ni l'envol élastique et noble de la pelote basque, ni la furie truculente, et empoignante du football, ni la simplicité classique et splendide de la boxe, ni la puissance rythmée du rowing, ni l'éclat crissant et belliqueux de l'escrime. Pourtant la vitesse, la précision, la souplesse et la mesure du geste lui confèrent une grâce spirituelle, un charme à la fois robuste et net, qui sont bien à lui.
* * *
De ce que le tennis, accessible aux deux sexes, déroule ses phases harmonieuses dans un cadre restreint parmi une assistance attentive et nombreuse, il en résulte qu'il est infiniment propice au développement d'un aimable cabotinage. Et c'est là, sans doute, qu'il faut chercher une des raisons principales de son succès. Un monde spécial du tennis est né avec ses attitudes, son langage, ses costumes, son snobisme, sa franc-maçonnerie particulière. A des degrés divers, il marque d'une empreinte ceux qui y participent. Elle est d'un charme plus ou moins prenant, selon les individus. Une bonne fortune extrêmement rare veut que la totalité des champions que j'ai approchés soient sans aucune exception des garçons exquis qui unissent à la perfection de leur art une simplicité cordiale et de bon goût. En dehors d'eux on peut bien constater que par définition le champion du tennis est un tantinet poseur. Une nonchalance estimée aristocratique et un américanisme vaguement voyoucratique le caractérisent parfois. Ils lui confèrent une allure extrêmement personnelle.
* * *
Quelques vices plus laids trouvent pareillement leur contentement au tennis. La rosserie, voire la muflerie, s'y épanouissent à coeur joie. Pas d'occasion plus commode pour abuser lâchement de sa force. Avec impunité, le promenant de droite et de gauche, du grillage du fond au filet, vous époumonez jusqu'à l'agonie un gentleman rondouillard. Il vous suffit de quelques balles pour écoeurer une vierge ou déshonorer une dame mûre qui demeurerait respectable sur tout autre terrain. Il est des drives brutaux comme une rupture, des lobs perfides comme des billets souscrits à longue échéance, des volées basses et trompeuses comme un faux serment, des services américains décevants comme un flirt de même nationalité.
«Le style, c'est l'homme». Jamais l'adage célèbre ne se vérifia mieux qu'au tennis. Jadis le croquet passait pour une épreuve décisive antérieure aux fiançailles. Si vous ne vous étiez pas jeté les maillets à la figure avant la fin de la partie, vous pouviez espérer naviguer en paix parmi les écueils de la vie conjugale. Combien les enseignements du tennis sont plus riches, plus délicats et plus féconds! Rien qu'à voir comment Z... tient sa raquette est une indication. Jamais vous ne me ferez croire qu'Amy soit un pingre, Decugis un mouton et Salm un enfant de choeur.
Autant que le caractère, le tennis révèle la profession. Chacune confère au jeu de ses adeptes une empreinte qui les décèle. La vigueur nette et un peu sèche des attaques trahit le militaire. Ce processus honorable et appliqué pue l'universitaire à plein nez. Drives et smashes risqués à l'aveuglette dénoncent le cerveau brûlé. Vous faut-il le dossier de l'avocat, le diagnostic du médecin?
Je recommande particulièrement le tennis à l'intellectuel. Tandis que l'escrime l'énervera et que le golf sera impuissant à captiver son attention, le tennis, sitôt quelques balles échangées, s'empare de lui, le saisit et le distrait. Au bout d'un set, il a oublié les pires rosseries de ses confrères et combien son génie fut méconnu. La partie terminée, sous la douche bienfaisante, il se consolerait presque de n'en avoir point. Et, ensuite, placé en face d'une bonne tasse de thé et beurrant ses toasts, il reprendra confiance dans ses lumières, dans l'avenir de la France et le bonheur de l'humanité.
II
CONSEILS POUR TOUS
Le tennis est le tennis, c'est-à-dire quelque chose de considérable. Cependant, il n'emplit pas la vie, du moins tout entière.
Quand vous jouez au tennis, jouez-y. Vous aurez de l'esprit ailleurs, s'il vous en reste.
Ne soyez ni appliqués jusqu'au tragique, ni désintéressés jusqu'au je m'enfichisme. Croyez ou ayez l'air de croire que c'est arrivé, ou presque.
A moins que vous ne soyez Anglais, auquel cas ça viendra tout seul, faites-vous une tenue. Surveillez vos nerfs. Un masque mélodramatique est de trop. Une dégaine de gavroche pas tout à fait assez. Canet est bien.
Soignez votre style, mais ne lui sacrifiez pas tout. Proportionnez vos ambitions à vos forces. Il n'est permis qu'à Gobert de faire de suite trente-deux fautes de service. Evitez les mimiques outrées. Ne saluez pas de l'épée pendant plusieurs secondes avant de servir. Même si le service est bon, il y a déception. Et si rien ne vient, cela vous a un air de misère et d'avortement.
Ne considérez avec stupeur ni le ciel, ni la terre, ni votre raquette quand vous venez de manquer la balle. En somme, rappelez vos souvenirs, cela vous était déjà arrivé.
Si vous dominez aisément votre adversaire, n'exagérez pas la muflerie. Il y a des manières de faire cadeau d'un jeu qui appellent la gifle. Sachez gagner.
Et sachez perdre.
Quand, après deux heures de jeu, vous êtes estoqué, ne dites pas à votre vainqueur épuisé: «J'ai joué quinze au-dessous de mon jeu.»
Il y a, quand l'arbitre a jugé contre vous, certains regards de stupeur naïve qui sont d'exactes tentatives de chantage. Ils ne trompent personne.
Sachez offrir de recommencer un coup douteux surtout s'il n'est pas très important pour vous.
Même un sacré arbitre est un arbitre sacré: ne l'oubliez pas.
N'engagez pas de controverse avec votre partenaire du double; vous n'êtes mariés que jusqu'à la fin de la partie.
Si la petite jeune fille qui joue avec vous en mixte est tout à fait nulle, évitez néanmoins de vous désintéresser d'elle comme d'un animal galeux.
_Au champion_:
Souviens-toi que tu n'as pas toujours été champion et que tu ne le seras pas toujours.
Sans doute que si tu as manqué, c'est la faute de la balle, de la raquette, du vent, de l'arbitre, du jour ou de la semaine. Mais c'est toujours davantage la tienne et celle de ton adversaire. Même pour le let? Oui, monsieur!
Je sais bien que, puisque tu ne les paies pas, ça t'est égal de casser tes raquettes. Tout de même, pas d'excès d'ostentation dans tes dépits.
Puisque le public paie, il n'est que de stricte honnêteté de défendre ta chance jusqu'au bout. Sans quoi tu le voles. Songes-y.