L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913
Part 2
Comme couronnement à cette oeuvre grandiose, le consortium des entrepreneurs a dû intenter un procès à la Compagnie du chemin de fer. Cette dernière refuse de considérer comme un cas de force majeure échappant au contrat forfaitaire l'éboulement désastreux de la galerie nord, bien que cette galerie ait été percée suivant le tracé imposé par la Compagnie, après le rapport de géologues qui s'étaient trompés d'environ 80 mètres sur le niveau de la roche où l'on pouvait passer en toute sécurité. M. Brandt, constructeur du tunnel du Simplon, eut d'ailleurs à se défendre contre des prétentions analogues.
LES CONSÉQUENCES DE L'OUVERTURE DU LOETSCHBERG
Cette voie d'accès au Simplon est considérée en Suisse comme présentant surtout un intérêt régional. Elle permettra au canton de Berne de détourner une partie du trafic qui enrichit Bâle par le Gothard, et Lausanne par le Simplon.
Pour apprécier le point de vue international et surtout le point de vue français, nous tiendrons compte de deux rectifications de ligne, en cours d'achèvement: le raccourci Frasne-Vallorbe, qui évitera aux trains du P.-L.-M. le détour par Pontarlier, et le raccourci Moutier-Grange qui, par un tunnel d'environ 8 kilomètres, diminuera le parcours sur le réseau de l'Est.
Dès lors, deux faits se dégagent:
1° Pour la majeure partie de la région située à l'ouest de Cologne, le trafic qui gagne aujourd'hui l'Italie par Metz, Strasbourg et le Gothard, aura avantage à se diriger vers le Lotschberg en empruntant le rail français à Givet, Montmédy, Pagny, etc. Une guerre de tarifs a été évitée par des conventions récentes.
En même temps, le réseau de l'Est, désormais relié à Milan par une voie sensiblement plus courte que le Gothard, se trouvera dans de meilleures conditions pour garder le trafic-voyageurs anglais qu'Ostende n'a pas réussi à détourner. Le trajet Nancy-Milan, raccourci seulement de 56 kilomètres, se fera avec un gain de temps d'environ trois heures.
2° Quant à la distance de Paris au Simplon, elle sera kilométriquement plus faible par le Frasne-Vallorbe que par le Lotschberg. Mais les temps de trajet seront sensiblement les mêmes.
Ces situations respectives sont résumées dans ce tableau où nous indiquons les distances _réelles_, négligeant les distances _virtuelles_ toujours discutables.
Ajoutons que la nouvelle ligne est assez pittoresque. Entre Frütigen et Kandersteg, elle suit la vallée de la Kander, fraîche et verdoyante. Les ponts, les viaducs, les surprises de vues au débouché des petits tunnels; la boucle de Miltholz, où se superposent trois voies raccordées par des tunnels hélicoïdaux, ajouteront au charme du trajet qui ménage au delà du grand tunnel une belle vue sur les Alpes du Valais.
F. HONORÉ.
A L'ACADÉMIE DE FRANCE A ROME
Depuis une semaine, le nouveau directeur de l'Académie de France à Rome, M. Albert Besnard, a pris possession de ses fonctions: une simple et touchante cérémonie a consacré la transmission des pouvoirs, et groupé une dernière fois, pour de mélancoliques adieux, autour de M. Carolus Duran, les pensionnaires de la villa Médicis.
Certes, nulle nomination ne pouvait être accueillie avec plus de faveur que ne l'a été celle de M. Albert Besnard; mais M. Carolus Duran était adoré des jeunes artistes auxquels, depuis huit années, il consacrait ses soins dévoués, prodiguait les conseils, donnait l'affection d'un coeur toujours généreux. Aussi de quelles attentions on l'entourait! Avec quelles prévenances on s'efforçait de lui adoucir une tâche devenue, surtout depuis la mort de Mme Carolus Duran, bien lourde à ses épaules! On ne le laissait pas sortir en ville sans sa garde d'honneur, que formaient deux ou trois pensionnaires. Et c'était un spectacle touchant que de voir ce beau vieillard, tout chenu, au masque si plein de caractère encore, cheminant par les rues sous la protection de ces jeunes gens empressés, déférents, filiaux pour tout dire.
Ce fut le mercredi 4 juin, que M. Albert Besnard arriva à la villa pour prendre possession de sa charge. A peine débarqué à Rome, il avait reçu la visite de M. Robert Vaucher, notre correspondant, venu le saluer au nom de _L'Illustration_, et, dès les premières minutes de l'entretien, s'était révélé ambitieux de conquérir ce même cordial attachement qu'avait si bien su s'attirer M. Carolus Duran.
Le nouveau directeur fut présenté par son prédécesseur aux pensionnaires dans le grand salon de la villa. Mme Albert Besnard l'accompagnait. D'une voix que l'émotion fit bientôt défaillir, M. Carolus Duran s'efforça de dire combien les sympathies que lui avaient montrées ces «hommes de coeur» qu'il allait quitter lui avaient été précieuses. L'allocution se termina dans une accolade: les deux grands artistes, le directeur d'hier et celui de demain, tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
L'INCIDENT DU DERBY D'EPSOM
Le dramatique incident qui s'est produit, le mercredi de la semaine passée, au Derby d'Epsom, alors que se disputait la course, a causé, dans toute l'Angleterre, une vive émotion: l'importance nationale de cette grande épreuve hippique, l'intérêt passionné qu'elle suscite chez nos voisins, l'affluence considérable qu'elle attire--la présence, aussi, parmi les concurrents, d'un poulain français _Nimbus_, sur lequel on fondait de grands espoirs, et qui eût pu, sans doute, en des conditions normales, poursuivre sa chance--devaient donner au geste inattendu de cette suffragette, se jetant devant le cheval qui portait les couleurs du roi, un retentissement que n'atteignirent point les précédents attentats des terribles militantes du «vote pour les femmes».
Brutalement projetée sur la piste et frappée par les sabots du cheval dont elle avait provoqué la chute, tandis que son jockey, H. Jones, roulait à terre, en se faisant des contusions graves, mais heureusement non mortelles, l'héroïne de l'aventure, miss Émilie Davison, fut transportée, dans un pitoyable état, à l'hôpital d'Epsom: elle y a succombé, dimanche dernier, après une longue agonie.
Miss Davison, qui était âgée de trente-cinq ans, comptait, depuis 1906, parmi les suffragettes les plus résolues. Et elle s'était déjà signalée, à plusieurs reprises, par son extrême violence. C'est elle qui imagina, un jour, de se cacher dans le calorifère de la Chambre des communes pour apostropher les députés, et qui, il y a quelques mois, souffleta un infortuné pasteur qu'elle avait pris pour M. Lloyd George. Mise en prison par neuf fois, elle y manifesta encore son ardeur combattive en faisant la grève de la faim, en se barricadant dans sa cellule et en tentant de se suicider.
Miss Davison est considérée aujourd'hui par les suffragettes comme une martyre de la cause. Au cours d'un tumultueux meeting tenu cette semaine à Londres, Mrs Despard a exprimé l'espoir que son sacrifice «allumerait une flamme dans le coeur des hommes et les déterminerait à mettre fin à une situation redoutable».
[Miss Émilie Davison. Instantané pris quelques jours avant l'incident d'Epsom.]
[Sur la piste de l'hippodrome d'Epsom, après l'agressive irruption de la suffragette: miss Davison, le cheval _Anmer_ et son jockey, roulent à terre.]
L'ASSASSINAT DU GRAND VIZIR A CONSTANTINOPLE
«Le grand vizir Mahmoud Chefket pacha, passant en automobile sur la place de la mosquée Sultan Bayazid, pour se rendre au Divan, a été frappé d'une balle de revolver à la tempe et, transporté au ministère de la Guerre, est mort quelques instants après. Son aide de camp, Ibrahim bey, a été tué à côté de lui. Des cinq assassins, un seul a été arrêté. La ville est, comme toujours, calme et indifférente.»
Telles sont les nouvelles de Constantinople qui nous arrivent le mercredi et le jeudi de cette semaine.
Ainsi le sang de Mahmoud Chefket et d'Ibrahim bey paie le sang de Nazim pacha et de Tewfik Kibrizli.
Je revois passer devant mes yeux la tragédie du 23 janvier et Mahmoud Chefket pacha lui-même, le lendemain matin, accompagnant le sultan à la cérémonie du Sélamlik, puis recevant, le soir, à 3 heures, l'investiture du grand vizirat: raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de chat, l'expression implacablement résolue; et auprès de lui, vivant contraste, le cheik-ul-islam, vieillard séculaire, cassé, à la longue barbe, les yeux fixés vers le sol, l'air d'un très ancien revenant échappé du plus antique, du plus saint, du plus fanatique cimetière de Stamboul. Cette incarnation de la jeune Turquie et de l'ancienne, affrontées l'une à l'autre, avait quelque chose d'infiniment dramatique. Comme aujourd'hui, le peuple de Constantinople demeurait «calme et indifférent».
Et cependant, ce général à l'expression si impérieuse, ce bon officier à l'allemande, germanophile qui entrevoyait le monde à travers des lunettes prussiennes, était un faible, simple instrument aux mains du Comité Union et Progrès. Les adversaires de celui-ci n'ont pas frappé à la tête.
Les titres de Mahmoud Chefket sont des titres de général de guerre civile. Il est célèbre pour avoir, en avril 1009, conduit le 3e corps de Salonique contre Constantinople, célèbre pour avoir conspiré la chute du cabinet Kiamil et la mort de Nazim. Perte de la Bosnie-Herzégovine, perte de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque, prolongation inutile de la guerre avec les Balkaniques, conditions plus dures de la paix, tels sont les résultats qu'il a obtenus, et le bilan de la Jeune Turquie. Pourtant, c'était un des meilleurs de son pays, inlassable travailleur, ayant tenté de toute son âme la réorganisation de l'armée. Mais il semble qu'à un certain point de décadence d'un peuple la bonne volonté des individus soit vaine pour le sauver et que les efforts dans ce but n'aboutissent qu'à hâter les catastrophes. G. R.
LE MATIN AU BOIS
«Nous n'irons plus au Bois, déclarent quelques grincheux. Le Bois est envahi par trop de gens depuis que de Belleville on y peut venir, par le Métropolitain, pour trois sous. Et puis, les automobiles y soulèvent trop de poussière; et qui osera nous débarrasser de cette poussière-là? L'automobile est une reine dont on ne discute plus les volontés; on avait essayé de lui fermer deux heures par jour l'allée des Acacias. Ce fut un beau tapage! Non, non... nous n'irons plus au Bois.»
Les grincheux ont tort, et c'est Lavedan qui a raison. Il nous disait, la semaine dernière, qu'il n'y a rien à Paris de plus délicieux que ces deux mois de fin de printemps, de fin de saison parisienne. Mai, juin... C'est vrai, mais encore faut-il choisir. Car il y a, même à Paris, dans l'instant admirable de l'année où nous voici parvenus, des coins privilégiés, et, comme eût dit Dumas fils, des minutes supérieures. Or, l'un de ces coins privilégiés, n'en doutez pas: c'est le Bois. Il faut aller au Bois. Et il faut y aller le matin. Oh! pas le dimanche, c'est entendu; pas le jour où le Métro déverse sur le Bois deux cent mille flâneurs; où, de la porte Dauphine et de la porte Maillot, jaillissent les cyclistes, en gerbes rasantes; où il pleut sur les pelouses des bouteilles vides et des papiers gras; mais en semaine.
En semaine, et _pas trop tôt_. Avant neuf heures du matin, le Bois n'a pas sa vraie physionomie. Le Bois n'est pas en beauté. Je veux dire que, pour la parfaite joie de nos yeux, il n'est pas ce qu'il sera deux heures plus tard; ce qu'il faut qu'il soit pour être quelque chose d'unique au monde.
Avant neuf heures du matin, le Bois appartient aux arroseurs, aux jardiniers, aux chauffeurs qui viennent à grande vitesse chercher des clients dans Paris; aux gens d'écurie qui promènent leurs bêtes, aux hommes d'affaires qui font du cheval par hygiène, montent en chemise de flanelle et en chapeau mou,--en attendant le bain tiède et le chocolat... C'est entre neuf heures et midi qu'il faut aller au Bois; et c'est autour d'onze heures qu'il est exquis, si le temps est joli, de s'y attarder. Ah! qu'il est donc désolant que Verlaine ait eu le mépris du «monde», et que, pour n'avoir pas à s'habiller, il ait situé ses _Fêtes galantes_ au temps de Fragonard et de Watteau! Car le Bois aussi a ses fêtes galantes qui sont, deux mois par an, des fêtes de tous les matins. Le Bois a ses dessinateurs et ses peintres; il a ses prosateurs. Verlaine eût été le plus spirituel et le plus tendre de ses poètes, et l'on y rencontre à cheval, à pied ou sur des chaises--à chaque tournant d'allée--des hommes et des femmes qui ont l'air de bavarder des vers de lui.
N'allez pas chercher trop loin ces cavaliers, ces tournants d'allée et ces femmes. Le bois de Boulogne est une «étendue d'herbe» qu'on aime principalement, comme la mer, à cause des petites plages qui la bordent. Ces plages s'appellent Maillot, Madrid, Bagatelle, Dauphine, la Muette... Chacune d'elles est formée de pelouses commodes, de clairières où l'on s'assoit et d'où l'on guette les cavaliers qui passent au long de l'allée toute proche, et qu'arrêtent des mains tendues, des sourires qu'on savait rencontrer là. On potine, on échange de menus propos tout à fait dénués d'intérêt, mais qu'importe? Est-ce qu'ici l'attrait du spectacle n'est pas tout entier dans la grâce des attitudes, dans la façon jolie dont se disent ces choses inutiles, dans cet art souverain que possèdent, à Paris, certaines femmes--celles, justement, qui vont au Bois le matin--de composer d'adorables aquarelles rien qu'en disant bonjour à un cavalier qui passe, ou en promenant sous le bras, comme un bibelot de prix, le plus aimable ou le plus ridicule des petits chiens?
Un poète populaire francfortois, nommé Stolze, écrivait un jour: «Une chose qui ne m'entrera jamais dans la tête, c'est qu'on puisse n'être pas de Francfort.» Je suis étonné qu'à l'exemple de Stolze aucun écrivain de chez nous n'ait encore publié cette opinion:
«Une chose incompréhensible, c'est que les Parisiennes aient pu plaire avant d'être habillées comme elles le sont aujourd'hui.»
Il est certain qu'aucune mode n'a jamais plus spirituellement aidé à faire valoir les séductions de la grâce féminine que celles où l'on voit se complaire, à cette heure, la Parisienne. La jupe est assez courte pour laisser libre jeu au petit pied qu'habille la bottine claire. Elle est collante et souple à la fois. Elle est un vêtement de précision et de complaisance. Elle ne crie pas ce qu'il faut taire, mais tout ce qu'il est décemment possible de dire, elle le dit. Et leurs chapeaux! De ce côté-là, c'est le désordre; c'est l'anarchie; mais quoi de plus avantageux que l'anarchie, quand il s'agit de parer un joli visage?
Point de consigne oppressive; nul ordre à recevoir de sa modiste. On se regarde dans la glace, et l'on choisit un chapeau pour sa figure: toque ou bonnet, cape ou turban, vaste ou minuscule, persan ou batignollais, il importe peu. Et tous sont charmants.
Il n'est pas jusqu'à leur allure qui ne soit devenue plus troublante... Entraînée aux sports, la jeune femme sait mieux marcher qu'autrefois; regardez-la suivre au Bois, vers midi, le chemin qui la ramène dans Paris. Elle marche droite, avec aisance et résolution, en petite personne qui sait où elle va et ce qu'elle veut.
Mais que celles-là ne nous empêchent pas de regarder les autres... tous les autres. Car le Bois, le matin, ne doit pas son attrait qu'aux productions de la Modiste et du Couturier; et sur ces petites «plages» qui le bordent il est d'autres figures intéressantes que les modèles d'Helleu et de Boldini. Il y a toute une gentille clientèle d'«habitués» qu'on serait désolé de n'y plus voir. Il y a le rentier «classe moyenne» qui vient goûter là l'exquise volupté des flâneries matinales et dont la devise est faite d'un distique de _Galatée..._
_Ah! qu'il est doux de ne rien faire_ _Quand tout s'agite autour de nous!_
Il y a la _miss_; il y a la _fraülein_, qui ne semblent pas trop souffrir, en vérité, de l'exil auquel leur mission d'éducatrices les condamne; il y a le vieux cavalier, le sportsman ancien style qui veut bien reconnaître que la Parisienne de 1913 est une ravissante personne, mais qui cependant persiste à lui préférer celle de 1867, et pour cause. Il y a l'officier sur son cheval d'armes, le petit garçon sur son premier poney, l'amazone mûre, de belle prestance encore, qui fait du trot en pensant à sa corsetière et à son médecin. Il y a... il y a cent autres spectacles encore. Allons au Bois. Allons-y souvent. Le Bois est une de ces choses superflues sans lesquelles une foule d'honnêtes gens auraient, à Paris, l'impression de manquer du nécessaire.
E. B.
UN STUPÉFIANT RAID AÉRIEN
DE PARIS A VARSOVIE
Depuis longtemps déjà l'audace de nos aviateurs n'a plus de bornes; il semble désormais que leur succès ne doive connaître d'autre limite que celle de leur courage et de leur témérité. Malgré les prouesses qui, chaque jour, étendent le domaine des espoirs ou des prévisions, hier encore il eût semblé presque impossible de voler de Paris à Varsovie entre le lever et le coucher du soleil. Tel est pourtant le voyage extraordinaire, naguère encore digne de servir de thème à un conte de fée, que vient d'accomplir un de nos plus jeunes et de nos plus brillants champions, Brindejonc des Moulinais.
Pour couvrir cette distance de 1.360 kilomètres à vol d'oiseau, Brindejonc n'a fait que deux escales. Parti de Villacoublay à 4 heures du matin, il arrive à 6 h. 45 à Wanne (Westphalie); le temps de se ravitailler, d'inspecter son moteur, et il repart à 8 h. 55. Deux heures plus tard, à 11 heures (heure française), il atterrit à Berlin où son apparition cause une véritable stupeur: depuis le matin, la tempête fait rage; sur l'aérodrome de Johannistal, les oriflammes des hangars ont été arrachés par le vent, aucun pilote n'a même songé à sortir. Notre compatriote n'en est que plus chaleureusement accueilli; il s'offre quelques heures de repos, puis, tout souriant, comme le montre notre photographie, malgré sa fatigue, malgré la persistance du vent sud-ouest dont la violence rend son voyage extrêmement périlleux, mais fournit à la vitesse propre de son appareil un appoint considérable, il reprend son vol à 13 h. 45. Et, bien avant que se dessine le crépuscule, à 17 h. 15, l'oiseau de France se pose doucement à Varsovie.
Si l'on tient compte des arrêts, il reste un vol effectif de cinq heures cinq pour franchir les 900 kilomètres de distance entre Paris et Berlin, ce qui représente une vitesse moyenne réelle de 177 kilomètres à l'heure. La moyenne générale entre Paris et Varsovie ressort à 170 kilomètres; en fait elle est sensiblement plus forte, car le détour par Dusseldorf, Berlin et Posen semble porter la distance parcourue à près de 1.500 kilomètres. D'après un télégramme de l'aviateur, la vitesse entre Wanne et Hanovre aurait même atteint 215 kilomètres.
Brindejonc a ainsi mis quatre fois moins de temps que le train le plus rapide pour se rendre de Paris en Pologne. Il avait emporté un paquet de numéros du Matin qu'il a distribué aux habitants de Varsovie à l'heure même où le train en apportait à Lyon!
Par ce raid extraordinaire Brindejonc devient détenteur de la coupe Pommery conquise récemment par Guillaux qui était allé de Biarritz à Kollum, portant à 1.229 kilomètres le record du voyage en ligne droite en une seule journée. Le glorieux pilote reçoit la juste récompense d'une maîtrise et d'une audace à peu d'autres pareilles; il s'était déjà signalé dans plusieurs grandes épreuves, notamment dans le circuit des capitales et dans le circuit d'Anjou où, seul avec Garros, il termina le parcours le premier jour, bravant une tempête qui avait arrêté tous les autres concurrents.
Cette fois encore, il se trouvait aux prises avec des conditions atmosphériques déplorables. «Pris dans un tourbillon, racontait-il en arrivant à Berlin, je fis une chute de 300 mètres. Je passai en quelques secondes de 1.500 à 1.200 mètres. Tout mon dos est écorché. Je suis brisé de fatigue, mais je n'en suis pas moins content et fier d'avoir accompli en si peu de temps le trajet devenu classique Paris-Berlin.»
Sans doute, c'est la force du vent arrière qui a permis de réaliser cette vitesse exceptionnelle, car la vitesse propre de l'appareil ne dépasse guère 120 kilomètres; mais un tel exploit montre le parti qu'un bon pilote peut tirer de la fureur des éléments et atteste une fois de plus la valeur et le courage des aviateurs français.
Ajoutons que le héros de cette admirable performance est né à Plerin (Côtes-du-Nord) le 8 février 1892.
NOTRE OEUVRE AFRICAINE
LA JONCTION AVEC LES POSSESSIONS ANGLAISES
_Hors du bruit de nos agitations, de nos querelles, les admirables soldats lancés en enfants perdus dans la brousse tropicale pour accomplir l'oeuvre française continuent posément, méthodiquement, leur excellente besogne. Mais ils sont si loin, si isolés, que les feuillets d'histoire qu'ils écrivent ne nous parviennent que lorsque d'autres feuillets peut-être s'y sont déjà ajoutés. C'est ainsi que nous pouvons seulement donner le récit de faits qui se déroulaient au Dar Kouti, aux confins mêmes de notre empire africain et des possessions anglaises, dans les derniers jours de l'année écoulée. Il n'en a pas moins, après tant de semaines, la saveur de l'inédit._
On se souvient qu'au mois de janvier 1911 l'ancien lieutenant de Rabah, Mohammed es Senoussij sultan du Dar Kouti, trouvait la mort au cours d'un combat sanglant que lui avait livré le capitaine Modat.
Ce tyran retors et cruel avait réussi, grâce à une souple diplomatie, à maintenir des liens et même l'apparence d'une alliance avec nous. Il en profitait pour tirer de notre bienveillance tout ce qui pouvait lui servir à fortifier sa puissance, en particulier les armes et les munitions.
De notre côté, la faiblesse de nos effectifs dans les territoires du Chari-Tchad ne nous permettait malheureusement pas de surveiller ses agissements. Il en abusa pour ravager et dépeupler le pays qui lui était soumis et les régions avoisinantes, accroître ses armements et, par ses relations avec les plus fanatiques partisans de l'islam, tenter d'installer, au coeur des possessions françaises, un grand marché d'esclaves et un foyer de propagande religieuse.