L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913
Part 6
L'EXPLOSION D'UNE DYNAMITERIE
Il y a quelques jours, le 29 mai dernier, vers 7 h. 15 du matin, une formidable explosion anéantissait plusieurs des bâtiments de l'usine de dynamite de Paulilles, à 3 kilomètres de Port-Vendres, et faisait de nombreuses victimes, dont six morts et une vingtaine de blessés.
Une première explosion, dont les causes n'ont encore pu être nettement établies, s'est produite dans la dynamiterie proprement dite, â l'atelier où l'on traite la glycérine à l'aide des acides afin de la nitrer. Elle fut suivie de plusieurs autres, qui firent sauter successivement les ateliers de filtrage et de pétrissage.
Ces détonations étaient entendues à 30 kilomètres à la ronde, tandis que les alentours étaient ravagés par une véritable pluie de mitraille. Parmi les malheureux ouvriers qui n'avaient pas eu le temps de fuir, plusieurs furent littéralement déchiquetés. L'agent de l'État, M. Jouvena, qui se trouvait dans la partie sinistrée, fut découvert dans les décombres, parmi les morts.
Les premiers secours avaient été organisés par le personnel de l'usine, dont les autres bâtiments, très espacés, n'ont pas souffert, par des habitants de Port-Vendres, ayant à leur tête le maire, et par les infirmiers de la 16e section, casernée à Port-Vendres. Longtemps flotta au-dessus des bâtiments sinistrés un panache de fumée noire dont la photographie, prise aussitôt après l'explosion, à bord du vapeur Roland, du laboratoire zoologique de Banyuls, par M. Albert Valat, et communiquée par M. Jean Arlaud, nous donne l'immédiate vision.
UN GRAND MATCH DE BOXE
Dimanche dernier, Georges Carpentier, notre boxeur national, qui déjà, en moins de deux années, s'est attribué trois championnats d'Europe--poids mi-moyen, poids moyen et poids mi-lourd--par ses victoires successives sur Young Josephs, Jim Sullivan et Bandsmann Rice, a triomphé de Bombardier Wells, champion professionnel poids lourds d'Angleterre, en une rencontre sensationnelle, dont le théâtre fut la salle des Fêtes de l'exposition de Gand.
Ce match, où devaient s'affronter deux adversaires redoutables, était de ceux qui, passionnant pour les habitués des _rings_, excitent l'intérêt même des profanes, familiarisés désormais avec les termes d'un réalisme si pittoresque propres au jeu des pugilistes. Il mettait aux prises deux hommes de taille, de poids et d'âge différents, et cette inégalité, tout à l'avantage du boxeur anglais, contribuait à rendre émouvant le spectacle de leur lutte: Carpentier, plus jeune que Bombardier Wells --il n'a que dix-neuf ans et quatre mois--plus petit et moins lourd l'emporta par sa science, la rapidité de son attaque, son sang-froid, et, si l'on peut dire, le merveilleux équilibre de ses forces.
Le combat fut bref, violent, et provoqua tour à tour, chez les partisans des deux champions, des alternatives de découragement et d'espoir. Durant les deux premières reprises, Carpentier, durement atteint à la face et jeté à terre, mais ripostant pourtant avec énergie, parut dominé par Wells, dont l'offensive puissante semblait irrésistible. Le troisième round changea brusquement le sort de la bataille: Carpentier, renonçant à frapper à distance, se mit à «travailler» dans le corps à corps, et ce furent toute une série de foudroyants «directs» et de «crochets» vigoureux, qui se terminèrent par l'écrasement de l'Anglais, «knock out» à la quatrième reprise,--cependant que la foule acclamait follement son favori, aux sons de _la Marseillaise._
La physionomie de Georges Carpentier boxeur a été popularisée par l'affiche, et nous l'avons d'ailleurs reproduite ici même, lors d'un match précédent. La photographie que nous publions aujourd'hui montre que le célèbre champion, le jeune Lensois destiné naguère aux travaux de la mine, sait porter avec élégance, en ses loisirs d'homme du monde, le frac impeccable.
LES THÉÂTRES
La délicieuse comédie de M. Georges Feydeau, _le Bourgeon_, vient d'être reprise au théâtre de l'Athénée. Cette pièce, qui est l'une des plus adroitement composées et des plus finement écrites de cet auteur, a retrouvé tout le succès qui l'accueillit à ses débuts. Ses audaces, ses ironies, son émotion n'en sont pas émoussées. M. André Brûlé, dans le rôle qu'il créa, s'est fait applaudir comme naguère et, près de lui, Mmes Marie-Laure, Madeleine Carlier, Cécile Caron, Jane Renouardt, MM. Dubosc, Guyon fils et Gallet, contribuent de tout leur talent à l'éclat de cette reprise dont les représentations paraissent assurées pour longtemps.
M. Georges Feydeau va, d'autre part, selon toute vraisemblance, tenir l'affiche du théâtre des Variétés durant de nombreux soirs. On vient d'y reprendre son vaudeville célèbre: _la Dame de chez Maxim_, dont le succès date de 1899. Cette pièce aux situations enchaînées avec la plus bouffonne logique, avec ses personnages si vigoureusement caricaturés, passe à bon droit pour le chef-d'oeuvre du genre. Après avoir fait plusieurs fois le tour du monde elle nous revient sans rides. Le boulevard a cru rajeunir à la retrouver; il lui a fait un accueil enthousiaste. La môme Crevette, que créa Cassive, a rencontré en Mlle Ève Lavallière une nouvelle interprète tout à fait remarquable. Les autres rôles sont également tenus par des artistes de tout premier ordre, tels que Mme Marie Magnier. MM. Félix Galipaux, Colombey, Flateau, etc..
Cet été s'annonce comme favorable aux «reprises» théâtrales. _Le Poulailler_, comédie en trois actes de M. Tristan Bernard, affronta les feux de la rampe pour la première fois, le 3 décembre 1908 au théâtre Michel, et la critique ne lui ménagea pas ses éloges. _L'Illustration Théâtrale_ la publia le 16 janvier suivant et ce numéro est, depuis longtemps épuisé. Mais le succès de l'oeuvre ne l'est pas. L'expérience vient d'en être faite avec bonheur à la Comédie des Champs-Elysées. Cette pièce, de bonne humeur spirituelle, facétieuse et philosophique tout à la fois, n'a pas moins plu aujourd'hui qu'au jour de sa création. Il est donc permis de prophétiser à nouveau une longue carrière au _Poulailler_.
Au théâtre de l'Ambigu-Comique, reprise, avec un succès qui ne saurait surprendre, de la noble pièce tirée par M. Edmond Haraucourt du roman alsacien de M. René Bazin: _les Oberlé_. Et, de nouveau, et à quelle heure opportune--tandis qu'au Reichstag se discutent les lois d'exception contre l'Alsace-Lorraine--le public s'est ému au spectacle, si fortement évoqué, de cette lutte qui continue en terre d'Alsace, entre deux rares, deux civilisations, l'une conquérante, avide, impatiente, l'autre conquise mais point domptée et rebelle, avec intransigeance, à l'absorption totale.
Au théâtre Antoine, M. Lugné-Poe a porté la légende dramatique de M. Édouard Dujardin: _Marthe et Marie_. du répertoire de l'Oeuvre. Cette pièce relève du genre symboliste dont son auteur fut l'un des premiers adeptes. Mais le symbole, qui, jadis, demeurait hermétique, s'y est fait plus compréhensible. Néanmoins, les personnages n'atteignent pas encore à cette vérité humaine de gestes et d'accents qui émeut pleinement un auditoire. Marthe et Marie sont deux soeurs; l'une est simple et raisonnable, l'autre chimérique et romanesque. Elles font tour à tour la joie et le désespoir d'un homme. L'action se déroule au temps des Médicis dans un cadre pittoresque. Cette aventure morale--car elle démontre que le bonheur est dans la vie ordonnée et non dans le rêve impossible--a pour interprètes les bons artistes de l'Oeuvre.
_La Jeunesse dorée!_ Voici une opérette qui n'arrive pas de l'étranger. Elle est spirituelle, alerte, frondeuse. A ces qualités, on la reconnaîtra bien française... et parisienne aussi. Elle évoque les dandies de 1830 et les rats d'opéra du temps où le docteur Véron présidait aux destinées de l'Académie de musique rue Le Peletier. C'est une histoire d'amour et de coulisses sans sous-entendus grossiers. Le texte de MM. Verne et Faure est correct. La musique de M. Marcel Lattes, gracieuse, comique ou tendre, est agréable. Ce spectacle, fort bien mis en scène et soutenu par une interprétation de choix, est le succès actuel du théâtre de l'Apollo.
Le Gymnase abrite en ce moment la compagnie d'artistes du Théâtre National polonais de Léopol qui, sous la direction de M. Louis Heller, vient donner à Paris une série de neuf représentations de pièces polonaises. Le premier de ces spectacles, _le Cercle enchanté_, de M. Lucien Rydel, est un conte dramatique pathétique et vivant, d'un intense coloris et d'une réelle puissance d'expression, dont le public parisien a paru goûter le charme exotique.
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
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