L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913
Part 5
Ce qui est à voir encore--et là il convient de se presser un peu, car le spectacle ne sera plus de très longue durée--c'est la Rétrospective de Neuville. Les jeunes gens ne soupçonnent pas quels souvenirs pathétiques évoque une telle exposition au coeur de leurs aînés. Et je ne parle pas seulement de ceux qui ont fait la Guerre, et qui sont aujourd'hui des vieillards, mais de leurs cadets, de ceux qui, entre 1875 et 1880, n'étaient encore que des écoliers, ou de tout jeunes gens. Ces cinq années marquent l'épanouissement du talent d'Alphonse de Neuville et l'apogée de sa renommée. Dans ces temps très anciens, les amateurs de tableaux ne voyaient pas s'ouvrir à eux, tous les huit jours, un nouveau Salon de peinture; les grands «schismes» de la Nationale, des Indépendants, du Salon d'automne, n'étaient point encore inventés; on ne connaissait qu'une Eglise, si j'ose m'exprimer ainsi; c'était «le Salon»; le Salon tout court, devenu celui des Artistes français. Il s'ouvrait, chaque printemps, au Palais de l'Industrie, sur l'emplacement duquel s'élève, depuis treize ans, le Grand Palais. Et cet unique «vernissage» de l'année était un événement parisien. «Avez-vous vu le _Neuville?_» C'était une des premières questions qu'on se posait en s'abordant, vers midi, autour des tables de Ledoyen. Ces toiles de Neuville évoquaient au coeur des combattants de 1870 et de leurs jeunes fils les angoisses, les douleurs de cette guerre affreuse qui semblait à peine finie, et dont tant de ruines encore intactes maintenaient devant leurs yeux le souvenir vivant. Mais voici ce qui était admirable, chez Alphonse de Neuville: ses tableaux bouleversaient d'émotion le vaincu; ils ne l'humiliaient pas. Ils disaient la défaite. Mais ils disaient aussi l'héroïsme de la défense, et l'instinctive fierté de ces vaincus devant une destinée qu'ils ne méritaient pas. Il y a des défaites dont la vue inspire une espèce d'horreur compatissante. Ce sentiment ne se dégage d'aucun des tableaux qu'Alphonse de Neuville a peints. Nous les regardions, nous, les lycéens d'alors, avec une admiration ingénue; nous n'avions pas, devant les figures du _Cimetière de Saint-Privat_, des _Dernières Cartouches_, de _l'Église du Bourget_, l'impression que des vaincus qui regardaient de ces yeux-là la défaite fussent tellement à plaindre...
Quelques-uns de ces tableaux ont pu être réunis à la galerie de la Boétie. Mme Roger-Douine y a envoyé les _Dernières Cartouches_; M. Bessonneau d'Angers, _En campagne_ et _le Cimetière de Saint-Privat_; M. J. Thinet, _le Grenier de Champigny_; M. Knoedler, _l'Attaque de la maison barricadée, à Villersexel_; le docteur Fournier, _la Bataille d'Héricourt_. Le musée de Péronne a prêté _l'Attaque de la passerelle de Stiring_ (bataille de Forbach); le musée du Luxembourg, deux esquisses de _Villersexel_ et de _l'Église du Bourget_; diverses autres toiles ou dessins--d'admirables croquis, des esquisses de tableaux--ont été empruntés aux collections de MM. Nismes, Chouanard, Brugairolles, Kullmann, Bernard Franck, G. Bernheim, Yves Refoulé, Paul Déroulède (qui a envoyé son portrait), J. Peytel, Jules Claretie, Pothier, Duez. Nous devons à ces «prêteurs» obligeants beaucoup de reconnaissance.
Nous en devons aussi aux organisateurs de ce Salon. En groupant autour d'Alphonse de Neuville les oeuvres de quelques peintres militaires de ce temps-ci, ils nous ont révélé un maître. Les lecteurs de _L'Illustration_ le connaissent: c'est Georges Scott. Jamais ne s'étaient affirmés avec plus d'éclat que dans cette Exposition la solidité d'exécution, la science de composition, l'instinct de justesse et de vérité qui distinguent les oeuvres de ce peintre. Certains des toiles et des dessins qu'il a rapportés de son dernier voyage aux Balkans sont, même en face des chefs-d'oeuvre du peintre des _Dernières Cartouches_, des pages de premier ordre. Cela, aussi, c'est à voir.
UN PARISIEN.
AGENDA (7-14 juin 1913)
CONCOURS.--Le 9 juin, concours d'admission à l'école Edgar-Quinet (enseignement primaire supérieur des jeunes filles).
CONFÉRENCES.--Au Grand-Palais (Salon de la Société des Artistes français): le 13 juin, conférence de M Paul Rognon: _Michel-Ange_.
EXPOSITIONS.--Grand Palais: Salon de la Société des Artistes français; Salon de la Société nationale des Beaux-Arts.--Musée des Arts décoratifs (pavillon de Marsan): exposition rétrospective de l'art des Jardins en France (tableaux, gravures, tapisseries);--Bibliothèque Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné): promenades et jardins de Paris.--A Bagatelle (bois de Boulogne): l'art du jardin, à l'occasion du centenaire de Le Nôtre.--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes): «la petite ville de province». (Clôture le 10 juin.)--Hôtel de Sens (rue du Figuier): les artistes du 4e arrondissement, jusqu'au 16 juin.--Le 7 juin, clôture de l'exposition du Palais-Salon (Cercle de la Librairie).--Le 9 juin, clôture de l'exposition de David et ses élèves (Petit Palais).--Galerie Georges Petit (salons Settiner): dessins français du dix-huitième siècle, exposition organisée par la Société des Amis du Louvre. (Clôture le 10 juin).--A Londres (galeries Grafton): exposition de la Société royale des peintres du portrait.
VENTE D'ART.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze): le 9 juin, vente de la galerie Steengracht, chefs-d'oeuvre des écoles flamande et hollandaise du dix-septième siècle, et tableaux modernes.
FÊTES DE BIENFAISANCE.--Hôtel de Béarn (rue Saint-Dominique): le 8 juin, soirée au bénéfice de la Croix-Rouge: danses du premier Empire, danses 1830, danses 1860; artistes des théâtres russe et italien.--Au théâtre de verdure du Pré-Catelan, le 11 juin, matinée de gala au bénéfice de la caisse de propagande des Amitiés Françaises.--Au Nouveau-Cirque: le 14 juin, fête de nuit organisée par les Artistes lyriques; pantomime nautique, mise en scène par M. Tristan Bernard.
FÊTES DE JEANNE D'ARC.--Les 8 et 15 juin, à Compiègne: fêtes en l'honneur de Jeanne d'Arc, au bénéfice des oeuvres de bienfaisance de la ville: cortège historique; mystère représenté en plein air, etc.
SPORTS.--_Courses de chevaux_: le 7 juin, Auteuil; le 8, le 12 et le 15, Chantilly; le 9, Saint-Cloud; le 10, Saint-Ouen; le 11, le Tremblay; le 13, Maisons-Laffitte; le 14, Auteuil.--_Aérostation_: le 15 juin, Grand Prix annuel de l'Aéro-Club de France (départ de Saint-Cloud).--_Boxe_: le 15 juin, à Toulouse, Willie Lewis contre Kid Jackson.--_Lawn-tennis_: terrains du Stade français (Saint-Cloud), du 7 au 15 juin, championnats du monde de tennis (sur terre battue).--_Cyclisme_: le 8 juin, course Paris-Bruxelles; à la même date, circuit de l'Aube.--_Aviron_: le 8 juin, à Rouen, régates nationales à l'aviron, organisées par la Société des Régates rouennaises.--_Athlétisme_: le 15 juin, sur le terrain du Stade français, à Saint-Cloud, éliminatoires du Collège d'athlètes organisé par la Comité de Paris.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
TEL MAÎTRE, TELLE BÊTE.
On a parfois constaté d'étonnantes ressemblances physiques entre les hommes et les bêtes, et, particulièrement, entre telle personne et son animal favori. Voici, de ces rencontres naturelles, un amusant exemple, qui a pu être observé au parc zoologique de Hambourg, par un photographe avisé, M. D. Mac Lellan: le gardien du pavillon des morses--un brave homme doué d'une bonne figure ronde, à la grosse moustache tombante--offre avec les amphibies dont il a la surveillance, avec l'un d'eux surtout, de singuliers points de comparaison. Entre les deux compagnons--liés par une amitié qui date de sept à huit ans--les clichés que nous reproduisons ici font apparaître comme un «air de famille». Ils s'entendent d'ailleurs à merveille, et, à force de vivre ensemble, ils sont devenus les meilleurs camarades du monde.
Sur le museau du morse, on remarquera la fleur de lys héraldique formée par l'ouverture des naseaux: c'est là une des caractéristiques les plus curieuses de cet animal, dont l'espèce est d'ailleurs en voie de disparaître. Au siècle dernier, on la trouvait encore sur les côtes de l'Écosse; mais, aujourd'hui, décimée par les balles des chasseurs, elle ne dépasse pas les limites de l'océan Glacial du Nord.
UN MONUMENT DU SOUVENIR A BÉDARIEUX.
Un beau monument, élevé par souscription publique à la mémoire des combattants de la guerre morts pour la patrie, vient d'être inauguré à Bédarieux, en même temps qu'a eu lieu la remise de la médaille de 1870 à plus de cent vétérans: ainsi, dans un pareil hommage, qu'il convient de signaler, ont été réunis les enfants de la cité cévenole qui, glorieusement, sont tombés sur le champ de bataille, et ceux par qui se perpétue, de nos jours, le vivant souvenir de l'année terrible. Le sculpteur, M. Louis Paul, conservateur du musée de Béziers, a représenté la France sous les nobles traits d'une Paix armée, prête à se défendre, fière de la force de son glaive; un coq gaulois, dressé sur ses ergots, surmonte le monument, qui s'érige, dans un joli décor de verdure, au bout d'une des promenades de la ville.
La cérémonie d'inauguration a été présidée par l'amiral Servan et le général Dioux, commandant la 63e brigade, qui ont prononcé des discours, après que M. César Cabal, président du comité, eut remis à la ville le nouveau monument qui la pare.
LA RÉSURRECTION DES GRENOUILLES.
Les remarquables travaux du docteur Carrel ont ouvert un immense champ d'études où se sont lancés les physiologistes des deux mondes. Citons les étranges expériences qu'exécutent plusieurs savants de la John Hopkins Médical School, la première Ecole de médecine des États-Unis.
Choisissant un animal à sang froid (grenouille, escargot, poisson, etc.), en parfait état de santé, ils le placent dans un récipient fermé juste assez grand pour le contenir, et qu'ils plongent dans de l'air liquide. Après un intervalle plus ou moins long, l'animal prend la rigidité d'un cadavre.
Quatre ou cinq semaines plus tard, la grenouille--si tel est le cas--est retirée de la jarre, et, après quelques massages, ressuscite, paraît-il, et reprend le cours de sa vie sans plus se soucier de ces trente jours de mort qu'elle vient d'endurer!
LE TRICERATOPS.
Depuis quelques années, grâce à l'activité toujours en éveil du professeur Boule, la galerie de paléontologie du Muséum s'est enrichie d'un certain nombre de pièces remarquables, choisies avec un tel discernement qu'elles présentent un puissant intérêt même pour les personnes peu familiarisées avec les évolutions de la faune préhistorique. Le nouveau fossile qu'on vient d'exposer à côté du fameux Diplodocus est, dans son genre, tout aussi curieux que ce dernier.
Il appartient au même groupe de Dinosauriens qui, à une époque fort reculée, étaient, par les dimensions, sinon par l'intelligence, les rois des animaux, et auprès de qui les Mammifères actuels paraissent de petites bêtes. Mais, tandis que le Diplodocus a une tête minuscule comparativement à la hauteur des jambes et à la longueur démesurée du cou et de la queue, la forme plus ramassée du Triceratops rappelle vaguement la silhouette du rhinocéros, et l'ensemble du crâne présente un développement exceptionnel (2 m. 20 pour l'exemplaire du Muséum).
Il faut remarquer toutefois que le museau, les cornes, et surtout la collerette postérieure ont une importance énorme; la boîte cérébrale est très minime.
La reconstitution faite par M. Knight, sous la direction de M. Osborn, conservateur du musée de New-York, où figure un squelette complet, montre l'allure de cet animal curieux qui mesurait environ 6 mètres de longueur.
Notre fossile arrive d'Amérique. Il fut découvert dans les régions dénudées du Wyoming, où les découpures fantastiques, de roches versicolores, profondément ravinées, attestent de grands bouleversements géologiques. Il reposait dans le terrain appelé Laramie fin, qui appartient à la fin de l'ère secondaire.
M. Boule l'avait commandé, il y a dix ans, au grand «chasseur de fossiles», M. Sternberg, qui explore le sous-sol du nouveau continent pour le compte des grands musées d'Amérique. L'exemplaire de Paris est plus beau que celui acquis, il y a six ans, par le British Muséum.
A PROPOS DU SYSTÈME TAYLOR.
Nous avons parlé à plusieurs reprises du système Taylor, ou méthode d'organisation du travail qui consiste à supprimer les mouvements inutiles de l'ouvrier et à combiner les mouvements utiles de façon à obtenir, sans supplément de fatigue, souvent même avec une fatigue moindre, le rendement maximum. Ce système, dont la généralisation aurait une importance économique considérable, et qui, de prime abord, paraît fort séduisant, compte en dehors du monde ouvrier, de sérieux adversaires; il vient de provoquer une joute intéressante entre l'amiral américain Edwards et M. Henry Le Chatelier, professeur à la Sorbonne et membre de l'Académie des sciences.
Comme exemple typique des résultats que l'on obtient avec la nouvelle méthode, on peut citer le cas du maçon.
Après une étude détaillée de chacun des mouvements du poseur de briques, M. Gilbreth détermina la position exacte que doivent occuper les pieds de l'ouvrier par rapport au mur, à l'auge, au tas de briques, de façon à lui éviter de déplacer ses pieds. Il étudia la hauteur la plus favorable pour l'auge et les briques, et fit construire un échafaudage portant une table où les matériaux sont placés de telle sorte que les mouvements inutiles soient supprimés. A mesure que le mur monte, ces échafaudages sont réglés par un homme chargé uniquement de ce travail. Le poseur est ainsi dispensé de l'effort consistant à se baisser pour prendre une brique ou du mortier, et à se redresser ensuite.
D'autre part, les briques, une fois déchargées, sont triées et placées sur leur meilleur bord, ce qui évite au poseur de retourner la brique en tous sens avant de la poser. Enfin, en employant un mortier assez liquide, les briques peuvent être enfoncées à la profondeur convenable par une simple pression de la main, sans qu'il soit nécessaire de les frapper de quelques coups de truelle.
Avec cette méthode, le nombre des mouvements nécessaires pour poser une brique est réduit de 18 à 5 et, parfois, à 2. M. Gilbreth a obtenu un rendement de 350 briques par homme et par heure, au lieu de 120.
L'amiral Edwards reproche au système Taylor d'être très coûteux à installer, de ne pas augmenter les salaires dans la proportion où il accroît le rendement, d'exiger une attention si intense qu'elle nuit à la santé de l'ouvrier, de rabaisser l'ouvrier au niveau de la bête de somme, etc. Il insinue, en passant, que, dans les arsenaux maritimes, c'est la qualité plutôt que la quantité qui doit être la mesure principale du rendement.
M. Le Chatelier répond, dans le GÉNIE CIVIL, que ce dédain du prix de revient, assez commun en tous pays dans les établissements de l'État, n'est aucunement recommandable; du reste, tous les établissements français qui emploient la méthode Taylor, ou en étudient l'application, sont incontestablement les premiers au point de vue de la perfection de leur fabrication.
D'autre part, l'augmentation de la production est indépendante des ouvriers, elle résulte de l'organisation étudiée et réalisée par la direction; en augmentant les salaires de 25 à 75%, on attribue donc aux ouvriers plus que ce qu'ils ont le droit légitime d'exiger. Quant au chronométrage, pourquoi serait-il déshonorant à l'usine, alors que l'ouvrier est très fier d'être chronométré quand il fait du sport?
Enfin, si l'on augmente la fatigue en même temps qu'on accroît la production, on sort du système Taylor.
M. Le Chatelier conclut que ce qui arrêtera longtemps la diffusion des méthodes de Taylor, c'est la difficulté de trouver un personnel dirigeant capable, d'abord de comprendre leur utilité, et ensuite de les mettre en oeuvre. Un des admirateurs de Taylor disait récemment qu'il faudrait deux générations d'hommes avant de voir ses méthodes scientifiques se généraliser dans l'industrie.
INFLUENCE DU CLIMAT SUR LA TAILLE DES OISEAUX.
Un naturaliste allemand, M. Boetticher, a fait de curieuses observations sur les variations sous différents climats de la taille d'oiseaux de même espèce.
Le corbeau est plus grand en Norvège et au Groenland que dans nos pays; celui de l'Himalaya est de dimensions considérables. Par contre, le corbeau de l'Espagne est plus petit que le nôtre. De même, la corneille est beaucoup plus grosse en Sibérie, au Kamtchatka, et, en Mongolie, que dans l'Europe occidentale.
En Algérie, en Tunisie, au Maroc, la pie est plus petite que chez nous; au Thibet et dans l'Amérique du Nord, elle est de taille supérieure.
La mésange bleue des îles Canaries, la mésange charbonnière de Sardaigne et de Corse, sont plus petites que les nôtres. Le roitelet devient de plus en plus grand à mesure qu'on remonte vers le Nord.
En général, les oiseaux sont plus grands dans les régions froides. Il y a pourtant quelques exceptions; le moineau, notamment, est plus grand à Damas qu'à Paris.
L'ALCOOL DE SCIURE DE BOIS.
On sait que, depuis quelque temps, le cours de l'essence de pétrole a atteint les hauteurs inconnues et que les autres carburants se sont empressés d'imiter ce fâcheux exemple. Pour les propriétaires de voitures de luxe, il n'y a là qu'un incident plus ou moins désagréable, mais pour les entrepreneurs de transports en commun, pour les industriels qui utilisent couramment les camions automobiles et, par ricochet, pour les constructeurs de ces divers véhicules, il s'agit presque d'une question de vie ou de mort. On voit, dans ces conditions, quel intérêt peut présenter la découverte de nouveaux carburants ou la production économique des carburants actuels. Or, il existe un combustible qui a sur l'essence cette même supériorité d'être un produit national et il semble que, grâce à des procédés nouveaux, ce produit puisse être obtenu à des prix défiant toute concurrence.
Ce combustible n'est autre que l'alcool, _alcool éthylique_, ou alcool de bouche.
La source à peu près unique de l'alcool est la fermentation de liquides sucrés sous l'action de la levure. Or, les divers sucres proviennent soit directement des végétaux, soit indirectement de la transformation des matières amylacées.
La première condition pour obtenir de l'alcool à bon marché est par suite de fabriquer le sucre au prix le plus bas possible, avec des matières de prix minime. Or, depuis quelques années, on s'est mis à fabriquer le sucre, c'est-à-dire l'alcool, en utilisant soit les résidus des fabriques de pâtes de bois, soit la sciure de bois elle-même.
Dans la fabrication de la pâte à papier au sulfite, chaque tonne de bois laisse comme résidu dix tonnes de lessives contenant environ la moitié du bois traité et renfermant assez de sucre pour produire 70 à 80 litres d'alcool. Il suffit de neutraliser le liquide à la chaux, de le faire fermenter trois ou quatre jours et de distiller. On obtient ainsi un alcool impur, impropre à la consommation et qui n'en est que meilleur au point de vue industriel, car il se trouve dénaturé _automatiquement_ par la proportion assez élevée de méthylène qu'il renferme. Le méthylène (ou _alcool de bois_) est, en effet, le dénaturant actuel adopté par l'État.
Les usines suédoises qui utilisent ce procédé de fabrication depuis environ quatre ans peuvent fournir annuellement 300.000 hectolitres d'alcool (chiffre qui dépasse la consommation intérieure). Le prix de revient est d'environ 10 francs pour l'hectolitre d'alcool à 90 degrés.
Dans le second procédé de fabrication utilisé surtout aux États-Unis et introduit depuis peu en France, on emploie exclusivement la sciure de bois traitée à chaud par les acides. Or, une tonne de sciure de bois qui peut fournir 90 litres d'alcool ne coûte guère que 2 francs à 2 fr. 50 dans les pays où il existe des scieries mécaniques. Le coût de la fabrication proprement dite étant sensiblement équivalent à celui de la fabrication de l'alcool de grains, la différence des prix de l'alcool résultera de la différence des prix de la matière première (sciure de bois ou blé indien). On voit quelle peut être, au point de vue économique, la supériorité de l'alcool de sciure de bois, étant donné surtout que cet alcool est en quelque sorte dénaturé de naissance.
POUR DÉCOUVRIR LES ALCALOÏDES DANS L'ORGANISME.
On a souvent besoin de savoir si un liquide de l'organisme ne renferme pas un alcaloïde thérapeutique, comme la cocaïne, la morphine, la caféine, ou criminel comme tel ou tel poison végétal. L'analyse chimique n'est guère possible quand la quantité de liquide dont on dispose est faible: aussi est-il intéressant de savoir qu'une autre méthode existe, très sensible, et permettant de démontrer l'existence de quantités infinitésimales d'alcaloïde.
Elle a été signalée à l'Académie des sciences par MM. M. Gompel et Victor Henri, qui ont trouvé que le spectre d'absorption des rayons ultra-violets est caractéristique pour chaque alcaloïde examiné jusqu'ici. Cette méthode spectroscopique est extrêmement sensible: il suffit, en effet, que dans le liquide à examiner il y ait un deux cent millième de gramme de cocaïne par centimètre cube pour pouvoir retrouver et doser ce poison.
Si la méthode est aussi efficace en ce qui concerne les alcaloïdes susceptibles d'être employés dans un but criminel, les empoisonneurs n'auront qu'à se bien tenir.
LES BALLES ANESTHÉSIQUES.
Un Américain, M. A.-E. Humphrey, jugeant avec raison que ce que l'on demande à une balle, soit à la guerre soit à la chasse, c'est seulement de mettre hors de combat, et non de faire souffrir, vient de lancer l'idée de la balle anesthésique, ou narcotique, de la balle qui apporte en même temps la fracture, ou la lésion, et l'anesthésique empêchant de la sentir.
La méthode est simple: dans de petites cavités de la pointe de la balle blindée, l'inventeur met un peu de morphine (à l'état de sel solide). Celle-ci ne diminue en rien l'efficacité du projectile; elle ne change rien à son pouvoir destructeur.
Mais elle détermine l'anesthésie, chez l'homme ou la bête. Et le blessé s'endort tranquillement, dit l'inventeur... En théorie, cela marche à merveille, et la balle de M. Humphrey a bien tout l'air d'un «ange de miséricorde». Les chasseurs l'apprécieront: qu'un lion ou un éléphant soit blessé à une partie vitale, ou bien de façon insignifiante, il leur sera toujours acquis, puisque toute blessure doit endormir l'animal, et permettre de l'achever sans danger. Mais il faudra une dose de morphine sérieuse pour un éléphant.
A PROPOS DU DAÏKON.
Nous signalions récemment un radis géant, originaire du Japon, le daïkon, cultivé aux environs de Paris par M. de Notter.
Un de nos lecteurs nous fait remarquer que ce légume a été introduit en France par M. Paillieux et son collaborateur M. D. Bois, assistant au Muséum, à qui nous devons l'importation et la vulgarisation du crosne du Japon.
MM. Paillieux et Bois ont consacré aux diverses variétés du daïkon tout un chapitre de leur POTAGER D'UN CURIEUX, dont la Librairie agricole de la maison rustique a publié la troisième édition il y a une dizaine d'années. Ils ont eux-mêmes cultivé le radis japonais, et, à la suite de leurs premières expériences, la graine de daïkon figura dans le catalogue de la maison Vilmorin, en 1891. Elle en fut retirée en 1904, les essais de culture effectués au cours d'une dizaine d'années ayant donné des résultats médiocres.