L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913

Part 4

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Dans le fleuve, des escadres de guerre sont mouillées, de superbes escadres que l'Amérique réunit en ce moment pour se donner, en une grande fête, le spectacle de sa jeune puissance navale; les dreadnoughts dorment là, imposants de laideur terrible, surmontés de ces nouveaux mâts à l'américaine, larges et ajourés, qui ressemblent à des tours Eiffel; auprès d'eux, des croiseurs, des contre-torpilleurs dorment aussi; et une multitude de batelets, de mouches électriques, s'empressent alentour. Sur la berge, des milliers de curieux stationnent pour regarder. En prévision de cette prochaine fête de la marine, des pavillons de l'Amérique, rayés blanc et rouge avec semis d'étoiles sur leur coin bleu, commencent à flotter aux fenêtres des hautes maisons somptueuses. Et sur tout cela rayonne le beau soleil de l'«été indien». C'est comme une révélation de New-York que je viens de m'offrir aujourd'hui, et tout ce que je découvre, en faisant ainsi l'école buissonnière, est franchement admirable.

Mais la campagne, le silence, où donc les atteindrai-je? Ma course accélérée dure depuis plus d'une heure, et les gratte-ciel me suivent toujours, en files aussi orgueilleuses, témoignant que cette ville contient des riches par milliers. Il est vrai, sur la rive d'en face, au lieu des tuyaux d'usine qui pendant des kilomètres s'obstinaient à l'enlaidir, il n'y a déjà plus maintenant que des rochers et de grands bois; si près de la ville, c'est une surprise et un repos.

Enfin, enfin, la route que je suivais s'enfonce parmi des buissons et des arbres, l'air s'imprègne de la bonne senteur des mousses d'automne; je suis sorti de la fournaise humaine! C'est la campagne que j'avais tant souhaité atteindre, et elle est plus boisée, plus sauvage peut-être qu'aux entours immédiats de Paris. Mais je m'y sens quand même en exil, car les arbres et les plantes, à bien regarder, diffèrent légèrement des nôtres; les _asters_, que nous ne connaissons que dans nos jardins, croissent ici à profusion parmi des rochers noirs; sur tous ces feuillages des bois, les bruns et les rouges de l'arrière-saison s'accentuent davantage que chez nous, arrivent à des teintes sensiblement plus ardentes. Non, ce pays n'est pas le mien... Et puis, une campagne sans paysans, sans vieux clochers protecteurs autour desquels se groupent les villages, autant dire qu'elle n'a pas l'air vrai... * * *

Samedi, 28 septembre.

Les jours qui passent m'acclimatent assez rapidement à New-York. Les maisons me semblent moins extravagantes de hauteur et, quand je traverse Broadway, j'écoute moins le fracas des trains sur les passerelles de fer.

Un peu partout je découvre des choses amusantes à force d'imprévu, d'audace, de disproportion et de luxe colossal. On m'a montré ce matin comme typique certain café-restaurant qui éclipse tous les cafés-restaurants du monde. La salle d'en bas, qui coûta 5 millions, a été construite pour enchâsser le tableau de Rochegrosse acheté à grands frais: _le Festin de Balthazar_. Sur toutes les murailles de marbre vert, on a ciselé les mêmes bas-reliefs qu'à Persépolis; en marbre vert également sont les puissantes colonnes à têtes cornues, et les gigantesques taureaux ailés à visage humain. Mais, comiques au milieu de ces splendeurs déréglées, il y a les rangs de petites tables pour les consommateurs, et il y a les garçons en frac apportant à la ronde les bocks ou les cocktails!...

Aux répétitions de _la Fille du Ciel_, qui occupent mes journées, la féerie commence à se dessiner; nous sortons peu à peu des incohérences et du chaos des premières heures. Des décors qu'aucun théâtre parisien n'aurait risqués font revivre d'inimaginables passés chinois, des jeux de lumière électrique dont nous ignorons encore le secret imitent des limpidités de ciel, ou des lueurs de bûcher et d'incendie. Dans les jardins de l'impératrice, aux grands arbres tout roses de fleurs, des cigognes et des paons réels se promènent sur des pelouses jonchées--parce que cela se passe au printemps--de milliers de pétales qui ont dû tomber des branches comme une pluie. Là, aux rayons d'un clair soleil artificiel, je vois revivre, chatoyer tous les étranges et presque chimériques atours de soie et d'or copiés sur de vieilles peintures que j'ai rapportées, ou sur des costumes réels que j'ai exhumés naguère de leurs cachettes au fond du palais de Pékin.

Les monuments les plus singuliers, je crois, sont ces entr'actes, ces repos durant lesquels la féerie s'échappe, pour ainsi dire, de la scène, pour déborder sur les fauteuils d'orchestre. La vaste salle somptueuse, envahie alors par tous les figurants, n'en demeure pas moins plongée dans des ténèbres presque absolues; quelqu'un qui arriverait du dehors, où il fait jour, percevrait seulement que des formes humaines sont assises là, partout, et que le discret murmure de leurs voix _sonne étrange_: ce sont des voix chinoises qui chuchotent en chinois, et ces gens, qui simulent des spectateurs dans l'ombre, sont de pure race jaune... Quand les yeux s'habituent à l'obscurité, ou si quelque lueur électrique vient à filtrer de la scène, on découvre que tout ce monde, de la tête aux pieds, est vêtu avec l'apparat des anciennes cours célestes. Il y a même des groupes de ces petites déesses armées et casquées qui portent aux épaules des pavillons en faisceaux éployés et semblent avoir des ailes. Un peu fantastique vraiment, ce grand théâtre sans lumière, où les auditeurs, échangeant à mi-voix des phrases lointaines devant la toile baissée, sont pareils aux guerriers, aux Génies, sculptés dans les vieilles pagodes...

Le plus étonnant pour moi, c'est que ces figurants ne sont pas des gens quelconques, mais des étudiants des universités. L'un d'eux, habillé comme un seigneur du temps des Ming et qui, dans la vie privée, prépare son doctorat en médecine, vient un jour m'expliquer de la part de ses camarades, très courtoisement et dans l'anglais le plus correct, pourquoi ils ont accepté de venir: «C'est un tel plaisir pour nous, me dit-il, de nous trouver ainsi replongés dans le passé de notre pays, de voir reconstituée la Chine de nos ancêtres.»

* * *

Lundi, 30 septembre.

Cette nuit, pour avoir une vue d'ensemble des fantasmagories de New-York, je monte au sommet de l'hôtel du _Times_, qui est l'un des plus stupéfiants gratte-ciel. A un angle de rue, dans un quartier de maisons à peine hautes, il se dresse tout seul, grêle, efflanqué, paradoxal, avec un air de chose qui n'aura jamais la force de rester debout. Très aimablement, les rédacteurs m'avaient convié. Un ascenseur-express, qui jaillit comme une fusée, nous enlève d'un bond jusqu'au vingt-cinquième étage, d'où nous grimpons sur la plate-forme extrême. Là souffle une brise âpre et froide--déjà l'air vif des altitudes--et, de tous côtés, dans le cercle immense qui va finir à l'horizon, l'électricité s'ébat à grand spectacle. Auprès, au loin, partout, des mots, des phrases s'inscrivent au-dessus de la ville en grandes lettres de feu, éblouissent un instant, disparaissent et puis reviennent. Des figures gesticulent et gambadent, parmi lesquelles j'ai déjà de vieilles connaissances, comme par exemple le farfadet qui brandit ses gigantesques brosses à dents. La plus diabolique de toutes est une tête de femme, qui se dessine dans l'air, soutenue par d'invisibles tiges d'acier, et qui occupe sur le ciel autant d'espace que la Grande Ourse; pendant les quelques secondes où elle brille, son oil gauche cligne des paupières comme pour un appel plein de sous-entendus, et on dirait d'une jeune personne fort peu recommandable. Qu'est-ce qu'on peut bien vendre en dessous, dans la boutique qu'elle surmonte et où elle vous convie d'un signe tellement équivoque? Peut-être tout simplement d'honnêtes comestibles ou de chastes parapluies. Il va sans dire, aucune montagne n'aurait des parois aussi verticales que ce gratte-ciel; en bas, les foules en marche le long des trottoirs, les foules sur lesquelles, en cas de chute, on irait directement s'aplatir comme un bolide, font songer à des grouillements d'insectes qui seraient lents pour cause de trop petites pattes, tandis que les files de wagons, dont la ville est sillonnée, paraissent de longues chenilles phosphorescentes qui ramperaient sans vitesse. Et une clameur monte de ces rues, comme une plainte de bataille ou de misère, entrecoupée par les grondements de tous ces trains en fuite... Babel effrénée, pandémonium où se heurtent les énergies, les appétits, les détresses de vingt races en fusion dans le même creuset.

Malgré le froid qui cingle le visage, c'est presque un soulagement, une délivrance, de se sentir là sur ce sommet artificiel; les six millions d'êtres qui, à vos pieds, dans la région basse, se coudoient, luttent et souffrent, au moins ne vous oppressent plus; même il est presque angoissant de penser qu'il va falloir redescendre tout à l'heure de ce haut perchoir où la poitrine s'emplissait d'air pur, redescendre et se replonger dans cette vaste mer humaine qui fermente et bouillonne partout alentour. Quelle inexplicable manie ont les hommes de s'empiler ainsi, de s'étager les uns par-dessus les autres, de s'accoler en grappes comme font les mouches sur les immondices,--quand il reste encore ailleurs des espaces libres, des terres vierges!... Vue d'ici, la ville paraît infinie; aussi loin que les yeux peuvent atteindre, l'électricité trace des zigzags, tremble, palpite, éblouit, écrit des mots de réclame avec des éclairs, et finalement, vers l'horizon où il n'est plus possible de rien lire, va se fondre en une lueur froide d'aurore boréale. Jamais encore New-York ne m'avait paru si terriblement la capitale du modernisme; regardé la nuit et de si haut, il fascine et il fait peur.

Samedi, 12 octobre 1912.

Aujourd'hui, la «première» de _la Fille du Ciel_, au Century Théâtre. Cette langue étrangère me déroute à tel point que je ne me sens pas tout à fait responsable de ce que mes personnages racontent. Vraiment, pour reconnaître ma pièce, je devrais plutôt faire abstraction du dialogue et, m'efforçant de ne pas entendre, n'assister au spectacle qu'avec mes yeux, comme si c'était une simple pantomime,--une pantomime certes qui dépasse mon attente par son exactitude et sa splendeur. Grâce à la consciencieuse magie des peintres et des costumiers, la vieille Chine impériale, qui ne se reverra jamais plus, est là devant moi, avec le jeu de ses nuances rares, l'inconcevable étrangeté de ses atours, avec ses dragons, ses monstres, tout son mystère. Pour compléter l'illusion, il y a même le son rauque des voix chinoises, et, pendant l'acte de la bataille, quand les soldats délirants se précipitent en une ruée suprême vers leur impératrice pour tomber tous à ses pieds, je crois réentendre ces clameurs qui faisaient frissonner, en Chine, aux jours de réelles tueries.

A la scène finale cependant, dès que l'empereur Tartare et la Fille-du-Ciel sont seuls en présence, je me reprends à écouter ce qu'ils disent; leur jeu est d'ailleurs si expressif que je me figure presque les entendre parler ma propre langue. Et quand la Fille-du-Ciel tend la main pour recevoir la perle empoisonnée qui va lui ouvrir les portes du Pays des Ombres, son geste et son regard émeuvent comme si vraiment elle allait mourir...

Maintenant la toile tombe; c'est fini; ce théâtre ne m'intéresse plus. Une pièce qui a été jouée, un livre qui a été publié, deviennent soudain, en moins d'une seconde, des choses mortes... J'entends des applaudissements et de stridents sifflets (contrairement à ce qui se passe chez nous, les sifflets, à New-York, indiquent le summum de l'approbation). On m'appelle, sur la scène, on me prie d'y paraître, et j'y reparais cinq ou six fois, tenant par la main la Fille-du-Ciel, qui est tremblante encore d'avoir joué avec toute son âme. Une impression étrange, que je n'attendais pas: aveuglé par les feux de la rampe, je perçois la salle comme un vaste gouffre noir, où je devine plutôt que je ne distingue les quelques centaines de personnes qui sont là, debout pour acclamer. Je suis profondément touché de la petite ovation imprévue, bien que j'arrive à peine à me persuader qu'elle m'est adressée. Et puis me voici reparti déjà pour de nouveaux _ailleurs_. J'étais venu à New-York afin de voir la matérialisation d'un rêve chinois, fait naguère en communion avec Mlle Judith Gautier. J'ai vu cette matérialisation; elle a été splendide. Maintenant que mon but est rempli, ce rêve tombe brusquement dans le passé, s'évanouit comme après un réveil, et je m'en détache...

Mercredi, 16 octobre 1912.

Demain matin, je prends le paquebot pour France. Je ne puis prétendre qu'en ce court voyage j'aie vu l'Amérique. Puis-je seulement dire que j'aie vu New-York? Non, car j'y ai surtout vécu prisonnier sous une sorte de coupole obscure,--le Century Théâtre avec sa pénombre de chaque jour. C'est là, dans cette grande salle rouge et or, parmi les fantastiques spectateurs des répétitions, figurants échappés de vieilles potiches ou de vieilles ciselures, c'est là que j'ai rencontré à peu près les seules femmes américaines qu'il m'ait été donné d'approcher.

Ces inconnues, admises pour avoir montré patte blanche au régisseur, entraient discrètement sans faire de bruit, presque à tâtons, effarées par tous ces personnages casqués d'or qui occupaient les stalles. Elles n'étaient jamais les mêmes que la veille, mes visiteuses. Non sans peine elles parvenaient à me découvrir, après avoir interrogé quelques-unes de ces étranges figures, qui balbutiaient des réponses vagues, en chinois. Assises enfin à mes côtés, elles étaient tout de suite gentilles et pleines de bonne grâce, malgré l'insuffisance de la présentation. Filles de richissimes ou pauvres petites journaleuses, elles appartenaient à tous les mondes. Et on causait, dans une sorte de plaisante camaraderie sans lendemain, pour ne se revoir jamais; c'était à demi-voix, pour ne pas troubler les acteurs qui, tout près de nous, se disaient des choses tragiques, dans quelque vieux palais de Nankin, sous de faux rayons de lune, ou bien à la lueur d'un faux incendie. Détail qui m'amusait, en général, elles apportaient, par précaution contre la longueur de la séance--la répétition durait plusieurs heures d'affilée--des sandwichs ou des petits gâteaux, et il me fallait partager cette dînette dans les ténèbres. Plusieurs d'entre elles me connaissaient beaucoup, sans m'avoir encore vu nulle part; c'est là l'inconvénient--ou le charme si l'on veut--de s'être trop donné dans ses livres. Quelques-unes avaient vu ma maison de Rochefort, d'autres, en canotant sur la Bidassoa, avaient aperçu mon ermitage basque. Grandes voyageuses, presque toutes, elles étaient allées à Stamboul, à Pékin, dans les différents lieux de la Terre que j'ai essayé de décrire, et la traversée de l'Atlantique pour venir chez nous leur semblait un rien comme promenade. Passant vite d'un sujet à un autre, elles disaient des choses incohérentes mais profondes; elles différaient des femmes de chez nous par quelque chose de plus indépendant et de plus masculin dans la tournure d'esprit; beaucoup plus libres certes, mais sans qu'il y eût jamais place entre nous pour l'équivoque. Et, après avoir causé un peu de tout, dans une intimité intellectuelle favorisée par l'ombre, on se saluait pour ne se revoir jamais.

En quittant ce pays, j'ai un vrai remords de n'avoir pu répondre comme je l'aurais souhaité à tant de lettres cordiales et jolies que chaque courrier m'apportait, à tant d'invitations téléphoniques m'arrivant aux rares heures où j'habitais mon perchoir. D'aimables inconnus m'écrivaient, avec la plus touchante bonne grâce: «Venez donc un peu vous reposer chez nous, à la campagne; au bord de l'eau, sous nos arbres, vous trouverez du _silence_.» Et j'étais élu membre honoraire d'une quantité de cercles. Comment faire, avec si peu de temps à moi? Au moins voudrais-je, ici, exprimer à tous ma reconnaissance et mon regret.

Dès que _la Fille du Ciel_ a été livrée au public, j'ai employé de mon mieux mes trois ou quatre jours de liberté avant le départ. Mais combien il était embarrassant de choisir: pourquoi accepter ici et s'excuser ailleurs?

Je suis allé luncher à la magnifique et colossale Université de Columbia, auprès de quoi nos universités françaises sembleraient de pauvres petits collèges de province. J'ai voulu paraître dans différents clubs puisque l'on avait eu la bonté de m'en prier. J'ai répondu à l'invitation naïve des jeunes filles de l'école Washington-Irving qui m'avait particulièrement charmé par sa forme; elles étaient là deux ou trois centaines de petites étudiantes de quinze à seize ans qui, pour m'accueillir, avaient placardé aux murs des écriteaux de bienvenue; après m'avoir chanté la Marseillaise, elles ont continué par un hymne où de temps à autre revenait mon nom prononcé par leurs voix fraîches, et en partant j'ai serré de bon coeur toutes ces mains enfantines. On m'a fêté à l'Alliance française où, après le dîner, il y a eu, dans un grand hall, un défilé dont j'ai été ému profondément; tandis qu'un orchestre jouait cette _Marseillaise_ qui, à l'étranger, nous semble toujours la plus belle musique, des Français de tous les mondes, les uns très élégants, les autres plus modestes, se sont tour à tour approchés de moi; des jeunes, des très vieux dont le regard attendri disait la crainte de ne plus revoir la France; des aïeules à chevelure blanche m'amenant leurs petites-filles qui m'avaient lu et souhaitaient me voir; là encore j'ai serré plusieurs centaines de braves mains que je sentais vraiment amicales, et je ne sais comment dire merci à tant et tant de familles qui ont bien voulu se déranger pour me témoigner un peu de sympathie.

En somme si, au premier abord, pour l'Oriental obstinément arriéré que je suis, New-York ne pouvait que sembler effarant--en tant que chaudière gigantesque où, pour créer du nouveau, se mêlent et bouillonnent tumultueusement les génies de tant de, races diverses--si New-York m'est resté jusqu'à la fin peu compréhensible, avant de le quitter j'ai pourtant senti qu'il était quand même et surtout la ville de la pensée chaleureuse, de la franche hospitalité et du bon accueil.

PIERRE LOTI.

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Scutari, la ville durement assiégée pendant de si longs mois, reprend peu à peu sous l'administration collective des puissances, son aspect normal d'avant la guerre. La population, musulmane ou chrétienne, rassurée, vaque, comme devant, à ses occupations pacifiques. Les vivres ont de nouveau, en abondance, rempli les magasins et les docks, et les nombreuses misères provoquées par le siège ont été secourues, à la première heure, par les soins de l'Autriche et de l'Italie dont, en cette terre d'influence, et en attendant que soit définitivement arrêté le statut de l'Albanie, les bons offices rivalisent. L'Angleterre et la France participent activement à l'oeuvre municipale. Les services ont été reconstitués avec des officiers des corps d'occupation ou des fonctionnaires locaux. La police est énergiquement organisée, et les commissions sanitaires ont méthodiquement procédé à l'assainissement de la ville.

Dans les rues, maintenant paisibles, de Scutari d'Albanie, les femmes albanaises, de qui les voyageurs se sont accordés à nous dire la sculpturale beauté, circulent, tranquillement, isolées ou par groupes, en leur costume traditionnel, à cela près cependant que les musulmanes, en grand nombre déjà, ont enlevé leur voile en attendant sans doute que des modes occidentales--de Vienne, de Rome, de Paris--inaugurées à la cour du prince, du futur prince d'Albanie, ne soient à leur tour adoptées, et on le regrettera, par les dames de la ville.

CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

Il y a, à partir d'aujourd'hui, une chose délicieuse à voir à Paris; un spectacle tout neuf: c'est, au musée Galliéra, l'exposition de l'Art pour l'Enfance. On sait qu'outre son exposition d'Art décoratif, qui est à la fois permanente et continuellement renouvelée, la Ville organise à Galliéra, une fois par année, un petit Salon qui est, chaque fois, une ravissante surprise. On se rappelle les plus récentes: l'exposition de la Reliure, celle de la Dentelle, celle de l'Ivoire. Demain, et durant tout cet été, l'exposition se composera uniquement d'oeuvres et d'objets--d'autrefois et d'aujourd'hui--destinés à parer, à amuser l'enfance, _ou inspirés par l'Enfant_. Le très distingué conservateur du Musée de la rue Pierre-Charron, M. Eugène Delard, s'est adressé aux artistes, aux collectionneurs, aux éditeurs, aux fabricants qu'il savait capables d'aider, par leur collaboration gracieuse, au succès de cette aimable entreprise; et tant de bonnes volontés assemblées viennent de réaliser, pour le plaisir de nos yeux, quelque chose de charmant.

Entrons. C'est d'abord le petit jardin du musée aménagé en jardin d'enfants: de menues plates-bandes, quelques pelouses minuscules plantées d'arbres nains; un ruisseau «pour rire» dévalant en cascatelle au milieu de rochers gros comme le poing; et sur ce «paysage», une quinzaine de maisonnettes plantées; de maisonnettes pour enfants, derrière lesquelles une toile de fond déroule les splendeurs d'un panorama-joujou... Le vestibule du musée contient une amusante exposition de jouets modernes; et voici, dans le grand hall, des trésors: les collections d'anciens mobiliers de poupées, de Mme Ménard» Dorian; de Mme Bernheim (celui-ci est fameux; il servit à l'amusement du roi de Rome!); voici les poupées de M. d'Allemagne et de M. Léo Claretie; les soldats de l'ancienne France, de M. Vidal de Léry; et ceux de l'Empire de M. Bernard Franck (qui seront un des clous de cette exposition); les jouets de bois peint des paysans de la Lozère; les «découpages»--moins naïfs, mais d'autant plus amusants en leur ironique ingénuité--du pauvre Caran d'Ache et de Grandval; les poupées bretonnes, les animaux en fer forgé (d'extraordinaires caricatures de bêtes, inventées par le ferronnier Emile Robert, et qui vont avoir un succès fou). Et puis, disséminés autour de ces vitrines--ne pas négliger celle des hochets anciens!--voici les images de l'Enfance; d'exquises images: des panneaux d'Espagnat; des portraits de Carrière, de Paul Renouard, Steinlen, Lévy-Dhurmer, Geoffroy, Mme Breslau; un bébé en bois, de Carabin, qui est un chef-d'oeuvre; de délicieuses effigies enfantines, signées Dalou, Bourdelle, A. Charpentier, Dampt. J'en oublie... et c'est bien heureux, car je serais désolé de faire ici concurrence au catalogue qui est lui-même un document ravissant: une réduction de l'affiche de Willette en formera la couverture, et le _texte_ en sera commenté par Poulbot.

Est-ce tout? Mais non. Car je n'ai rien dit des «chambres d'enfants» et je sais des mères qui vont préférer ce coin d'exposition-là à tout le reste. Elles occupent, ces chambres d'enfants, tout un côté de la seconde salle où sont exposés les jolis pastels de Mme Franc-Nohain, les vitrines de poupées et de jouets japonais de Mme Stroehlin, et du comte de Fleurieu. Ce sont des chambres où la forme des meubles, la couleur des tentures, les moindres détails du décor ont été inventés, combinés dans le dessein d'ajouter à la gentillesse du petit être qui est là, de l'encadrer aussi joliment que possible, de le parer et de le divertir. Je note l'appartement pour _gosse_--chambre à coucher et salle de jeux--d'André Hellé. Caran d'Ache, tapissier pour enfants, n'eût rien imaginé de plus suavement comique. Il n'y a pas un objet dans cet appartement-là, pas un bout d'étoffe qui n'ait de l'esprit!

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