L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913
Part 3
Nous sommes, là, sur la rue de l'Elysée. L'aile du bâtiment se prolonge entre cette voie et le parc. C'est à l'extrémité de cette aile que se trouvent le Salon d'Argent et un autre Salon qu'on appelait familièrement naguère le «capharnaüm», parce qu'on l'utilisait peu. Ces deux salons ont été tout récemment restaurés et M. Raymond Poincaré se plaît à y travailler et à y recevoir quelquefois. Ils ouvrent aussi sur le rectangle du parc qu'enferme cette partie du palais et qui forme un petit jardin à la française agréablement fleur.
Le général Beaudemoulin est secrétaire général militaire de la présidence de la République et chef de la maison militaire du président. Le secrétaire général civil est M. Pichon. Le chef du secrétariat particulier, M. Gras. La maison militaire se compose de MM. le capitaine de vaisseau Grandclément, le colonel Boulanger, le lieutenant-colonel Aldebert, le lieutenant-colonel Pénelon et le commandant Aubert. Le commandant du palais est le lieutenant-colonel de gendarmerie Jouffroy.
On peut diviser le personnel ordinaire de l'Elysée en trois catégories. M. Perrin, chef des services intérieurs, a d'abord sous ses ordres un personnel chargé de l'entretien du mobilier, du chauffage, de l'éclairage, du nettoyage, etc., et qui dépend de l'administration des Beaux-Arts. L'entretien du monument proprement dit est confié aux services de l'architecture. M. Guillaume Tronchet, architecte en chef des palais nationaux, a un bureau à l'Elysée.
La seconde catégorie du personnel concerne la surveillance. Elle est composée de surveillants militaires des palais nationaux, qui dépendent aussi de l'administration des Beaux-Arts; ce sont de vieux soldats, coiffés du bicorne et portant l'épée, les mêmes que ceux qui veillent à la porte de nos musées. Viennent ensuite les portiers, aux uniformes noirs avec de minces galons d'or. La garde militaire comprend un détachement de gardes républicains chargés de la protection intérieure et d'un détachement d'infanterie, chargé également de la protection intérieure et, en outre, de rendre les honneurs au président à sa sortie du palais et à son retour.
Il y a enfin le personnel d'antichambre et d'écurie, lequel est entièrement rétribué sur la cassette personnelle du président. Le service d'antichambre est sous la direction du maître d'hôtel; il est composé de valets de pied, de cuisiniers, d'huissiers, de garçons de bureau, etc. Le personnel d'écurie est sous la haute surveillance d'un officier de cavalerie de la maison militaire, en ce moment le lieutenant-colonel Aldebert. Le premier cocher, M. Decaux, est en même temps piqueur. Il y a dans les écuries, remises et garages de l'Elysée, six chevaux, deux voitures et deux automobiles.
Une de nos photographies représente le parc. Cette vue est prise de la partie des jardins qui avoisine les Champs-Elysées. Les parterres sont dessinés à la française. De beaux arbres ombragent les allées. M. le président de la République accomplit autour des pelouses sa promenade quotidienne. Il marche d'un pas pressé, jetant de temps à autre un regard au ciel, aux feuillages ou aux fleurs, mais le plus souvent étudiant un des dossiers dont il est toujours muni. L'indiscrétion d'un vieux jardinier--qu'on lui pardonne!--qui est le seul témoin de ces promenades studieuses nous a fait connaître cette habitude de M. Raymond Poincaré: «Ah! disait le vieillard ami des fleurs, quel homme que M. le président! Que peut-il bien avoir dans la tête? Je ne le regarde pas, bien sûr, mais je le vois tout de même... Eh bien, quand il descend, après son déjeuner, il a la poche droite de son veston toute bourrée de paperasses. Et le voilà qui commence à marcher vite, vite, autour des pelouses, et, tout en marchant, il plonge sa main dans sa poche droite, en tire un papier, le lit, parfois écrit quelque chose dessus, toujours sans s'arrêter, puis enfonce le papier dans la poche gauche pour en reprendre aussitôt un autre dans la poche droite. Et quand, sa promenade terminée, il regagne son cabinet, la poche droite est vide et la poche gauche est pleine... Mais qu'est-ce que M. le président peut bien avoir dans la tête pour travailler comme ça, tout le temps?...»
Et le vieux jardinier croisait les bras pour témoigner de sa surprise et de son émerveillement.
J. L.
A 10.000 MÈTRES D'ALTITUDE
_Le_ Zénith, _parti de la Fillette le 18 avril 1913, atterrissait trois heures plus tard près de Biron (Indre). Les 8.600 mètres d'altitude atteints au cours de l'ascension coûtaient la vie à Sivel et à Crocé Spinelli; seul, Gaston Tissandier, effroyablement éprouvé, échappait à la mort. Le 28 mai 1913, le ballon_ Icare, _ayant à bord MM. Bienaimé, Jacques Schneider et Albert Senouque, parti de Lamotte-Breuil (Oise), atterrissait cinq heures plus tard, ayant dépassé 10.000 mètres d'altitude. L'équipage n'avait nullement souffert. Avec quel matériel, à l'aide de quels instruments, comment, en un mot, est-il possible aujourd'hui de franchir le cap des 10.000 mètres sans accident, quelles sont les conséquences physiologiques de pareilles ascensions, l'un des trois aéronautes de l'_Icare, _M. Maurice Bienaimé, va nous le dire:_
Nous disposions pour cette ascension d'un ballon de 3.500 mètres cubes en tissu caoutchouté, gonflé à l'hydrogène pur.
Pour qu'un aérostat puisse gagner la haute atmosphère, il faut disposer de la presque totalité de sa force ascensionnelle, autrement dit il faut jeter tout le lest. Mais un ballon qui regagne les couches inférieures de l'atmosphère a une tendance à accélérer sa descente pour deux raisons distinctes: le gaz contenu dans l'enveloppe se contracte sous la pression atmosphérique grandissante; de plus, il est soumis aux lois de l'accélération de la pesanteur. D'où nécessité de garder une provision de lest évaluée à 25 kilos par 1.000 mètres d'altitude, soit 250 kilos pour modérer une descente de 10.000 mètres.
Afin de résoudre ce dilemme, nous avions muni notre ballon d'un parachute équatorial. Le parachute équatorial se compose d'une bande d'étoffe de 1 m. 25 de large, que l'on fixe autour du ballon à la hauteur de l'équateur. Cette bande d'étoffe forme une sorte de collerette dont le bord extérieur est rattaché à l'aide de cordelettes aux mailles inférieures du filet. Lorsque l'aérostat est immobile ou en ascension, l'étoffe pend verticalement; si un mouvement de descente se produit, l'étoffe prend une position horizontale et s'ouvre comme un vaste parapluie. La surface en était calculée de façon à délester le ballon de 250 kilos pour une descente de 125 mètres à la minute. Ce qui nous permettait de descendre presque sans lest.
Nous emportions quatre appareils respiratoires, dont un de secours. Ces appareils se composent d'un obus d'oxygène comprimé d'une capacité de 1.600 litres, d'un masque relié à l'obus par un tube métallique de 2 mètres de long. Un premier manomètre indique la quantité de gaz contenue dans le tube, et un deuxième manomètre, muni d'un détendeur, permet de régler le débit qui peut varier de 2 litres à 10 litres à la minute.
Au-dessus de 8.000 mètres d'altitude, on est appelé à rencontrer des froids pouvant dépasser -40°. Le gaz contenu dans les obus, en se détendant brusquement, se refroidit encore plus. Il est donc utile de protéger les appareils contre le froid. Dans ce but, nous avions enfermé les obus dans des boîtes remplies de sciure de liège et nous avions fait garnir les masques de caoutchouc, afin que le métal ne nous brûle pas le visage.
Dans ce genre d'ascension, une des principales sources d'épuisement réside dans la nécessité dans laquelle on se trouve de soulever successivement les sacs de lest pour les vider par-dessus bord. Au-dessus de 8.000 mètres, cet effort devient absolument épuisant. Afin de remédier à cet inconvénient, nous avions fait attacher nos sacs de lest à l'extérieur de la nacelle. Pour les vider, il suffisait de couper une cordelette après laquelle ils étaient suspendus. Ils tombaient dans le vide et une deuxième cordelette, préalablement attachée à leur fond, les faisait basculer et se vider automatiquement.
Pour déterminer l'altitude atteinte, nous emportions deux baromètres Richard enregistrant sur noir de fumée, ainsi qu'un thermomètre et un baromètre enregistreurs. Un dynamomètre à main pour mesurer la force musculaire, un appareil photographique, des fourrures, complétaient notre matériel.
Pour effectuer notre tentative, nous recherchions un ciel sans nuages et un vent excessivement faible. Dans les hautes régions de l'atmosphère on est appelé à rencontrer des courants aériens qui atteignent des vitesses dépassant 130 kilomètres à l'heure. Le 28 mai, par un temps idéalement pur, nous décidons de partir. Après avoir fait sceller tous nos appareils enregistreurs par M. Magne, ingénieur de la maison Richard, nous nous élevons à 12 h. 16 de l'aéro-parc Clément-Bayard, à Lamotte-Breuil. Un faible vent nous pousse vers le sud. Nous emportons 112 sacs de lest de 20 kilos environ chacun. Pour obtenir une montée régulière et continue de 50 mètres à la minute, nous jetons un sac toutes les deux minutes.
Il est indispensable de s'élever très lentement, afin d'éviter toute diminution brusque de pression.
A 13 h. 18, nous atteignons 3.400 mètres et nous commençons à respirer l'oxygène. A 14 h. 35, nous planons au-dessus de 7.000 mètres. Nous dépassons une couche de cirri. A 15 heures, nous atteignons 8.000 mètres. Nous sommes environnés par de légers flocons de neige. Le thermomètre marque -10 environ. Nous continuons à monter et, à 15 h. 15, nous dépassons 9.000 mètres. A 15 h. 32, je jette le 109e sac de lest et, à 15 h. 36, nous atteignons notre altitude maxima. Nous planons à 10.081 mètres au-dessus de la sphère terrestre.
Senouque essaie sa force au dynamomètre; alors qu'à terre l'aiguille s'arrêtait à 105, elle dépasse maintenant 110. J'essaie à mon tour; l'aiguille marque 155, alors qu'avant le départ elle n'indiquait que 140. Nos appareils débitent 5 litres d'oxygène à la minute et nous ne sommes nullement incommodés par la raréfaction de l'air.
Nous nous penchons sur le bord de la nacelle, la terre nous apparaît parfaitement nette. Nous distinguons les villages, les routes, les arbres qui les bordent et jusqu'à l'ombre qu'ils projettent. La surface du globe nous semble légèrement concave. Notre regard embrasse un panorama dont nous croyons pouvoir évaluer le diamètre à 250 kilomètres environ. Au delà, la vue est limitée par un rideau de brume. Le thermomètre est descendu à -18 degrés, mais l'absence totale de vent nous rend cette température très supportable. Nous n'avons plus que trois sacs de lest que nous conservons pour la descente, et notre provision d'oxygène s'épuise rapidement. Aussi décidons-nous de commencer à descendre.
La manoeuvre de la soupape dans les hautes altitudes est très délicate. Les ressorts qui actionnent les deux clapets sont constitués par six élastiques Sandow; lorsque le froid devient intense, il est toujours à craindre que le caoutchouc ne devienne cassant. Aussi, entr'ouvre-t-on à peine la soupape, et n'est-ce pas sans une certaine angoisse que l'on écoute si elle s'est bien refermée. De plus, il est indispensable d'amorcer la descente par une rupture d'équilibre aussi faible que possible. Une manoeuvre un peu brutale provoquerait une vitesse de chute qui s'accélérerait et qu'il deviendrait impossible d'enrayer étant donné le peu de lest dont on dispose. A 15 h. 40, je commence donc à soupaper et, après dix minutes d'efforts, nous constatons un léger mouvement de descente. A 16 h. 14, nous ne sommes plus qu'à 8.000 mètres.
La descente s'accélère et nous voyons le parachute équatorial s'ouvrir graduellement. 16 h. 20, et nous voici à 7.000. Les précédents mille mètres ont été descendus en six minutes. C'est trop rapide. Nous jetons un des trois sacs de lest qui nous restent. 16 h. 45. Nous voici à 5.000 mètres environ. La contraction des gaz pendant la descente a fait prendre à notre ballon une forme légèrement fusiforme et cette déformation a sa répercussion sur le parachute, qui a des mouvements ondulatoires inquiétants. A 3.000 mètres, nous quittons les masques respiratoires. Nous nous rapprochons rapidement de la terre et, à 19 h. 5, nous nous apprêtons à effectuer l'atterrissage. Nous arrivons sur une route; je jette le dernier sac de lest, les tubes d'oxygène, le sac à bâche, pour essayer d'éviter les fils télégraphiques, mais en vain. Ironie des choses, après nous avoir allègrement enlevés dans la haute atmosphère, notre coursier est incapable de nous faire franchir un obstacle de 3 mètres de haut. Après une courte lutte, les fils télégraphiques et les branches d'arbres nous livrent passage et l'atterrissage s'effectue sans encombre dans un champ voisin. Il est 17 h. 10. Nous sommes à deux kilomètres de Châtillon-sur-Seine. Nous avons donc parcouru un peu plus de 200 kilomètres à vol d'oiseau. Notre ascension ayant duré 4 h. 54, nous trouvons une vitesse moyenne de 40 kilomètres.
Au point de vue physiologique nous pouvons donc affirmer que l'organisme humain, grâce au complément d'oxygène que nous lui avons fourni, résiste parfaitement pendant un laps de temps assez considérable à une dépression de 545 millimètres, correspondant à une altitude d'environ 10.000 mètres.
Il est juste d'ajouter que, si l'organisme ne se ressent pas d'une façon immédiate d'une pareille dépression, il n'en est pas moins assez sérieusement éprouvé dans la suite. Le coeur, battant à la cadence de 110 pulsations à la minute, produit dans les artères et dans les veines une pression égale à une colonne de 25 centimètres de mercure environ. Lorsque la pression extérieure est réduite à 210 millimètres, alors que la pression interne est de 250 millimètres, il se produit dans les tissus du système circulatoire une tension considérable, et il est certain qu'une rupture artérielle ou une extravasation veineuse sont toujours à craindre.
Voici quelques mots sur les différents troubles qui résultèrent pour chacun de nous de cette ascension.
Albert Senouque éprouva simplement une profonde dépression physique... Jacques Schneider se réveilla le lendemain avec les veines du pied gauche fortement enflées et fut pris, après le déjeuner, de phénomènes d'essoufflement qui durèrent une heure environ. Le surlendemain il constatait une légère hémorragie intestinale. Pour ma part, je ne ressentis d'abord rien, mais quarante-huit heures après j'éprouvai une certaine oppression suivie de courbature cardiaque. Pour donner une idée de la pression subie dans les artères, je citerai le fait suivant: le docteur Héron de Villefosse, qui avait pris ma tension artérielle la veille de l'ascension, constata au retour que de 23 elle était tombée à 16...
Nous n'avons ressenti ni les uns ni les autres la moindre douleur dans les oreilles, grâce probablement à la fréquence des mouvements de déglutition que nous avons faits, dans le but d'assurer la perméabilité de la trompe d'Eustache et de maintenir le tympan entre deux pressions sensiblement égales.
En résumé, il semble résulter de nos constatations que les accidents qui se produisent au cours des ascensions élevées dépendent moins du défaut d'équilibre entre les pressions externe et interne que du manque d'oxygénation des éléments essentiels du sang. Et nous sommes fondés à tirer cette conclusion, puisqu'il a suffi d'assurer à nos poumons un apport régulier d'oxygène pour nous mettre tous trois à l'abri de troubles graves.
Quelle est la limite extrême au-dessus de laquelle la vie deviendrait impossible? Quelle dépression faudrait-il atteindre pour provoquer la rupture finale de notre équilibre organique? C'est ce que nous ne pourrons savoir que par l'expérience, c'est-à-dire en essayant de nous élever encore plus haut, et nous espérons bien y réussir.
MAURICE BIENAIMÉ.
NEW-YORK ENTREVU PAR UN BARBARE D'ORIENT Copyright by Pierre Loti, 1913.
II
Lundi, 23 septembre.
Aujourd'hui, pour la première fois, j'assiste à une répétition de _la Fille du Ciel_. C'est sans décors, sans costumes, en tenue de ville, dans une salle nue, dépendant du théâtre. Oh! l'étrange impression d'entendre les acteurs dire _no_ et _yes_, d'écouter mes phrases que je reconnais bien mais qui me font l'effet de s'être amusées à se déguiser en phrases anglaises... Je ne sais plus par qui fut énoncé l'axiome: une traduction, c'est l'envers d'une broderie. Je ne prétends pas qu'elle fût merveilleuse, la broderie que nous avions faite, et je reconnais d'ailleurs que l'envers en a été recoloré avec une habileté consommée; mais, quand même, c'est toujours un envers. Mise Viola Allen me paraît une idéale impératrice, et, malgré son chapeau parisien si en contraste avec les choses qu'elle doit dire, sa voix donne le petit frisson quand elle s'anime; à la scène finale, je vois même de vraies larmes perler au bord de ses jolis yeux vifs, qu'il sera facile de rendre délicieusement chinois en les retroussant au coin avec des peintures. Comme toutes les femmes ont l'air honnête dans ce théâtre! Les gentilles petites actrices chargées des rôles secondaires sont tellement correctes elles aussi, tellement comme il faut, et se tiennent comme des jeunes filles du monde. Mais, dans cette salle où sans doute je vais revenir tant de fois m'enfermer, il fait triste, de la tristesse particulière à tous les théâtres quand les illusions du soir y cèdent la place à la lumière appauvrie du jour.
Libéré à 4 heures, je circule au hasard, en auto, dans les rues que je n'avais pu voir encore animées par la pleine activité des jours de travail. La foule qui parle toutes les langues, les femmes aux allures décidées sans effronterie, les hommes tout rasés sous de larges casquettes, marchent vite, indifférents au fracas des chemins de fer suspendus ou souterrains.
A un angle de Broadway, sous les passerelles de ferraille ébranlées par le continuel passage des trains express, voici un rassemblement qui grossit, qui bourdonne; les voitures sont arrêtées, les policemen s'agitent, on dirait une émeute. Tout ce monde regarde avidement un tableau-noir sur lequel, de temps à-autre, quelqu'un ajoute un signe à la craie. Les jumelles, les monocles, les innombrables lunettes d'or sont braqués là-dessus, comme si le sort du monde allait s'y inscrire, et, chaque fois qu'un nouveau chiffre y apparaît, c'est tantôt un silence morne chez les spectateurs, tantôt une joie délirante avec des battements de mains et des cris. Qu'est-ce que ça peut bien être?--le cours de la Bourse?--Non, tout simplement, il s'agit de certain jeu de paume national; une grande partie se dispute en ce moment à la campagne, l'équipe de New-York contre celle d'une ville voisine, et un ingénieux système automatique apporte ici au marqueur l'indication des coups... Et tous ces hommes, que l'on croirait si positifs, se passionnent à ce point! Il faut en vérité que cette race, issue de toutes nos races vieillies, se soit retrempée de jeunesse sur le sol d'Amérique. Et j'admire surtout combien ces implantés d'hier ont déjà pris l'amour du clocher,--d'où découle nécessairement l'amour plus noble de la patrie.
Les gratte-ciel! Il faudra beaucoup de temps pour que mes yeux s'y résignent. Si encore ils étaient groupés, une avenue qui en serait bordée arriverait peut-être à un effet de fantastique beauté. Mais non, ils surgissent au hasard, alternant avec des bâtisses normales ou parfois basses; alors on dirait des maisons atteintes par quelque maladie de gigantisme, et qui se seraient mises à allonger follement comme les asperges en avril. Ce qui me déroute, habitué que j'étais aux villes de pierre comme en France ou aux villes de bois comme on Orient, c'est de ne voir ici que de l'acier, du ciment armé, des briques sanguinolentes, et surtout je ne sais quelle composition d'un brun rouge qui donne des maisons en chocolat, même des églises, des clochers en chocolat. Voici, dans la cinquième avenue, qui est comme on sait le quartier des milliardaires, l'habitation des Vanderbilt, en pur style moyen âge et en pierre pour de vrai; on l'aimerait dans un parc, sous de vieux chênes; mais un voisin gratte-ciel la surplombe et l'écrase. Voici une cathédrale gothique, capable de rivaliser avec les nôtres; mais les gratte-ciel d'à côté montent plus haut que ses flèches aiguës; alors elle est diminuée au point de ressembler à un joujou de Nuremberg. Au bord de l'Hudson, tel autre richissime a eu la fantaisie impériale de se faire construire le château de Blois, avec des pierres apportées de France, et ce serait presque une merveille; mais derrière, plus haut que les donjons et les girouettes, monte bêtement un gratte-ciel couronné d'une réclame lumineuse; alors cela n'existe plus. Cette ville, qui regorge de coûteuses magnificences, a poussé d'un élan trop rapide et trop fougueux; il me paraît qu'elle aurait besoin d'être coordonnée, émondée, et surtout calmée.