L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913

Part 2

Chapter 23,530 wordsPublic domain

Le _shinto_ est le culte des grands hommes, réels ou imaginaires, qui ont joué un rôle plus ou moins grand dans l'histoire nationale. Nous les avons appelés _dieux_. Dieux, si l'on veut, à condition de ne pas attacher à ce mot un sens transcendantal, moins même que pour les dieux de la Grèce et de Rome, qui symbolisaient souvent des idées abstraites, concrétisées dans des personnages de convention.

La plupart des dieux du _shinto_ ont été des hommes réels, par conséquent des amis, des frères de tous les Japonais passés, présents et à venir. La foule simpliste les vénère, les adore, les prie, croit à leur intervention bienveillante en faveur du sol où ils vécurent et de ses destinées. Ce culte, plus généralisé, n'est autre que le culte des ancêtres. Aussi bien, chaque famille possède un petit sanctuaire intérieur ou extérieur où sont déposées les tablettes ancestrales.

Le _Nogi-Jinja_, dédié à la mémoire du héros de Port-Arthur, n'est pas autre chose. Durant sa vie, le général y remémorait ses ancêtres. Le dernier rejeton de la famille étant mort, le templicule a pris le nom du plus illustre des Nogi, et désormais c'est la foule qui viendra évoquer l'âme de cet homme devenu dieu et invoquer sa protection.

Ce temple s'élève dans l'enceinte de la petite propriété dont, par testament, le général fit don à la ville. La maison de Shinzaka machi qui vit le suicide émouvant du _dernier des samurais_, de _l'incarnation vivante du Bushidô_, est restée telle qu'au jour du drame. Les murs de la petite chambre du deuxième étage, dans la maisonnette de style européen, sont encore tachés du sang de Nogi. De petits écriteaux cloués sur chaque porte disent: «Chambre de repos de Mme Nogi. Chambre du suicide de Mme Nogi!» Et je remarque que devant cette chambre un groupe serré d'étudiantes se prosterne. Quelques-unes pleurent de vraies larmes.

J'aperçois le général Teranchi, profondément incliné devant la chambre où le général s'ouvrit le ventre.

Aujourd'hui, jour de la dédicace, les fenêtres et les portes sont ouvertes. Demain elles seront refermées, en attendant que la municipalité ait pris les mesures nécessaires à la conservation des nobles reliques, tout en assurant la liberté de les voir.

La foule se presse au fond du jardin. Là, un carré de 400 mètres conserve encore des traces de travail, des sillons couverts d'herbes mortes. Dans un coin, une bêche, des râteaux, instruments dont se servait le guerrier pour cultiver ses pommes de terre. Quelques-unes ont survécu à celui qui les planta. Elles hasardent timidement quelques tiges au dehors, tout comme les fameux _kakis_, plantés par la comtesse Nogi à la naissance de chacun de ses fils, «afin que, devenus de beaux arbres, ses bien-aimés en pussent cueillir les fruits». Hélas! les arbres fleuriront, porteront des fruits, mais eux ont engraissé de leur sang les collines de Port-Arthur et de Nanshan.

Ah! que je préfère ce rustique _jinja_ aux horribles statues de bronze qui commencent à grimacer un peu partout à travers les érables et les cerisiers, en l'honneur d'autres dieux analogues: le grand Jaïgo, à Meno, le célèbre Hirosé, du blocus de Port-Arthur, et une foule d'autres qui déshonorent l'entrée du Shôkou-sha de Kudar, où reposent les cendres des guerriers morts pour la patrie. Nogi n'échappera pas à la statuomanie, maladie aiguë des Japonais modernes qui commencent à élever des monuments à des personnages vivant encore.

Si la statue arrive à tuer le _jinja_, mauvais présage pour le Japon!

J.-C. BALET.

LA CONVALESCENCE DE PIE X

Pie X va beaucoup mieux. Le souverain pontife est en pleine convalescence. Il a fini par triompher de son long et redoutable affaiblissement. Il a recommencé de s'occuper personnellement des affaires de l'Église. Il a donné quelques audiences. Et même, on l'a vu réapparaître tout récemment sur un balcon du Vatican, entouré des hauts dignitaires de la cour pontificale, pour bénir un pèlerinage de 2.500 personnes qui attendaient, agenouillées au-dessous, dans la cour Saint-Damase, la vision blanche du pontife ressuscité.

Car vraiment c'est presque d'une résurrection qu'il s'agit ici. La maladie de Pie X avait, à juste titre, fait naître les plus immédiates inquiétudes. Le fragile vieillard, presque octogénaire, goutteux, arthritique, cardiaque, est, en outre, atteint d'artério-sclérose, et l'on n'osait guère espérer qu'il offrirait assez de résistance physique pour triompher d'un mal opiniâtre qui affirma sa ténacité pendant de longues semaines. Mais, décidément, l'heure mortelle du blanc vieillard n'était point encore venue; la flamme vacillante s'est ranimée, et, de nouveau, monte droite et claire. Pie X, notre photographie en témoigne, est apparu à la vénération enthousiaste des pèlerins, avec son visage accoutumé, empreint de douceur grave, mais plus pâle, allongé, émacié; la silhouette, maigrie, paraît moins terrestre; le regard, pensif et profond, semble encore fixé sur une vision de l'au delà.

Groupés autour de Pie X, les cardinaux, les prélats familiers, les officiers pontificaux, les gardes nobles de service, paraissent tout heureux de cette «première sortie» en public du pape convalescent.

Et, dès lors, sont interrompues pour un temps, entre prophètes de conclave, les discussions sur les cardinaux «papables». Le pape va mieux. Pie X continue son règne.

Sir Edward Grey.

LA PAIX ENTRE LA TURQUIE ET LES ÉTATS DES BALKANS.--Les plénipotentiaires A la droite de sir Edward Grey, les plénipotentiaires turcs; à sa gauche, les plénipotentiaires grecs; à l'extrémité de la table, M. Danef écrivant, entouré des plénipotentiaires bulgares seul signent, à cinq exemplaires, le traité de Londres, le 30 mai, dans la salle des Portraits du palais de Saint-James. _Dessin de S. Begg, de l_'Illustrated London News.

Viennent ensuite, de droite à gauche, en face de sir Edward Grey, les plénipotentiaires monténégrins et les plénipotentiaires serbes. A droite du dessin, en groupes distincts, les secrétaires, admis dans la salle pendant cette séance historique.

Le vendredi 30 mai, un peu après midi et demi, les plénipotentiaires de la Turquie et ceux des États balkaniques, réunis sous la présidence de sir Edward Grey, ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté Britannique, dans la salle des Portraits, au palais royal de Saint-James, signaient le traité de paix qui met fin définitivement, il le faut espérer, aux hostilités commencées au mois d'octobre dernier.

Cinq exemplaires du «traité de Londres» avaient été préparés. Successivement, les représentants des puissances naguère belligérantes y apposèrent leurs signatures. Puis sir Edward Grey se leva et, en français, prit la parole: «D'ordre du roi, mon auguste souverain, je m'empresse de vous assurer de la vive satisfaction avec laquelle Sa Majesté apprendra la nouvelle de la signature de la paix que vous venez de conclure en son palais de Saint-James. Au nom du gouvernement britannique, je vous prie d'agréer mes plus cordiales félicitations... Certes nous n'ignorons pas que diverses questions demeurent, après cette paix, en suspens; mais j'aime à espérer que la signature même de ce traité facilitera leur règlement; qu'elle consolidera votre amitié réciproque et fortifiera la bienveillance que les puissances vous ont vouée. De tout mon coeur, je fais des voeux pour que de la paix ici conclue résulte un complet apaisement qui permette à chacun des États en présence de réparer ses forces si fortement éprouvées, développer ses territoires, assurer le bien-être et le bonheur de son peuple et la prospérité de sa vie nationale.»

Il faut souhaiter ardemment que les espoirs exprimés par sir Edward Grey se réalisent complètement. Pourtant, si les délégués ottomans, grecs, serbes, ont adhéré sans restriction aux paroles du ministre des Affaires étrangères, M. Danef, au nom du gouvernement bulgare, M. Popovitch, au nom du gouvernement monténégrin, dans les allocutions qu'ils ont prononcées pour remercier le roi George et son gouvernement, n'ont pu se tenir de faire des réserves quant aux conditions qu'ils venaient d'approuver de leur seing. Même, après la conclusion officielle de la paix, la discussion s'est prolongée. Et les délégués serbes, grecs et monténégrins ont refusé de signer sur-le-champ un protocole additionnel que leur soumettaient les Bulgares.

LE PALAIS DE L'ELYSÉE

_L'Elysée, palais des présidents de la République française, est un monument discret, pourrait-on dire, et devant lequel le passant éprouve plus de curiosité que d'admiration. Ce n'est pourtant point une bâtisse vulgaire: seule l'exiguïté de l'espace vide qui l'entoure et la simplicité des murs ou des grilles qui protègent son parc lui valent cette renommée sans éclat. Vertes, l'Elysée, ce n'est pas le Louvre et son parc, ce n'est pas les Tuileries, mais ce palais clos et caché renferme des beautés dont l'existence mérite d'être rappelée de temps en temps au public oublieux. L'installation de M. Raymond Poincaré dans le palais de l'Elysée nous a semblé motiver suffisamment la publication d'une série de documents sur ce monument. Ces documents sont de deux sortes: d'une part M. Marc Varenne, qui fut le chef du secrétariat particulier de M. Fallières, a résumé pour nous l'historique du palais, et nous avons nous-mêmes réuni quelques renseignements sur son utilisation actuelle; d'autre part nous avons fait prendre plusieurs vues en couleurs des principaux salons, cabinets ou façades de la demeure de nos chefs d'État, on les voit reproduites aux pages suivantes. Cette partie de notre travail sur le palais national est absolument nouvelle et originale, et l'on peut juger que nos collaborateurs ont pleinement réalisé le projet que nous avions formé de composer, par l'image, une documentation inédite, à la fois historique et artistique, sur le palais de l'Elysée._

L'HISTOIRE DE L'ELYSÉE

En 1718, le bruit se répand à la cour qu'un des favoris du Régent, Henri de La Tour d'Auvergne, comte d'Évreux, troisième fils du duc de Bouillon, va épouser la fille du financier Crozat, un ancien commis devenu par la suite caissier du clergé et fondateur de la Compagnie de Louisiane. Le comte d'Évreux, criblé de dettes et n'arrivant pas à payer sa charge de colonel général de la cavalerie, s'est alors résolu, comme le dit Saint-Simon, «à sauter le bâton de la mésalliance» et, dès le mariage conclu, avec l'argent du père Crozat, il achète hors Paris, sur le chemin de Neuilly, une trentaine d'arpents en jardins et marais sur lesquels l'architecte Molé lui construit un magnifique hôtel.

Henri de La Tour d'Auvergne meurt avant de voir cette résidence achevée et il la laisse à un de sus neveux, le prince de Turenne, lequel déclare immédiatement se trouver dans l'impossibilité de la conserver.

Or, la marquise de Pompadour a une envie folle de l'hôtel d'Évreux: voilà plusieurs mois qu'elle convoite cette fastueuse installation dont la situation admirable lui plaît infiniment. La marquise, d'ailleurs, ne cesse pas d'acquérir des propriétés nouvelles. Elle possède déjà les châteaux de Crécy et de la Celle, ainsi que ses ermitages de Versailles, de Fontainebleau et de Compiègne, tout cela ne lui suffit point; elle achète l'hôtel d'Évreux pour 730.000 livres, y appelle aussitôt une légion d'ouvriers et d'artistes, entasse dans ses nouveaux salons un mobilier d'une richesse inouïe et tapisse les murailles avec les Gobelins que Sa Majesté a eu la gracieuseté de lui faire envoyer. Le peuple chansonne la prodigalité de la marquise, les épigrammes pleuvent et l'on affiche des placards critiquant les dépenses exagérées de la favorite. Celle-ci ne se laisse pas émouvoir; elle poursuit son oeuvre, embellit l'hôtel d'Évreux et, en dernier lieu, agrandit d'un coup les jardins potagers qui s'étendent jusqu'aux avenues Montaigne et Matignon actuelles.

Obligée de quitter le moins possible Versailles, afin de ne pas voir diminuer son crédit auprès de son royal amant, la marquise de Pompadour ne s'attarde guère à l'hôtel d'Évreux, elle ne peut y effectuer que des séjours de courte durée, mais elle garde une prédilection particulière pour cette résidence et à sa mort elle la lègue, par testament, au roi pour le comte de Provence.

Louis XV désintéresse M. de Marigny, frère de la marquise, et décide que l'hôtel d'Évreux sera réservé désormais aux ambassades extraordinaires logées souvent à l'hôtel Pontchartrain, rue Neuve-des-Petits-Champs. L'administration du Garde-Meuble de la couronne s'empare bientôt de l'hôtel qui n'abrita point d'ambassade et elle le conserve jusqu'au moment où le gouvernement, ayant besoin d'argent, le cède au fameux banquier Beaujon qui l'accepte sans difficulté en échange de ses grosses créances.

Beaujon, homme d'affaires consommé mais vaniteux et possédé de la manie du faste, amoncelle dans cette demeure dont il est si fier une quantité énorme d'objets d'art, de tableaux, de meubles et de livres.

Louis XVI rachète l'hôtel dont Beaujon se réserve l'usufruit et à la mort de ce dernier--cinq mois après la conclusion de ce contrat--il dispose de cette propriété en faveur de la duchesse de Bourbon.

Imbue des idées à la mode, cette princesse bouleverse les jardins et change les majestueux parterres à la française en parc anglais et donne à l'hôtel le nom d'Elysée qu'il porte aujourd'hui. Voyant que les choses se gâtent, la duchesse prend vite le parti d'émigrer et elle loue l'Elysée à un sieur Hovyn, sorte d'imprésario et entrepreneur de fêtes publiques qui transforme l'Elysée, devenu _Hameau de Chantilly_, en bal populaire où la foule se presse autour d'attractions diverses. Hovyn a eu là un trait de génie et la réussite est complète. Le Hameau de Chantilly ne désemplit, pas; selon la formule, on refuse du monde et, en l'an VI, Hovyn se hâte de se rendre propriétaire de l'immeuble vendu comme bien national.

Malheureusement le propre de la vogue c'est de n'avoir qu'un temps et le Hameau de Chantilly voit sa faveur décroître. Malgré la beauté de ses ombrages, le jardin n'attire, plus autant le public; la mode en a décidé autrement. Les soldats du général Bonaparte ont apporté d'Italie le goût des glaces à la vanille et ce sont les pâtissiers-glaciers qui, à cette heure, font fortune. Mlle Hovyn, qui a succédé à son père, s'obstine cependant durant quelques mois et tâche d'attendre des jours meilleurs en vivant au moyen des loyers que lui paient les locataires. L'hôtel est en effet divisé en quinze appartements et l'un d'eux est habité par M. de Vigny, dont le petit garçon, Alfred--le futur auteur d'_Eloa_--joue sur les pelouses du jardin: mais Mlle Hovyn se rend compte que lutter est impossible, la concurrence est la plus forte, il lui faut vendre l'établissement. Le moment est favorable: nous sommes en 1805, et une société nouvelle est en train de se reconstituer sur les ruines de l'ancienne noblesse. Un premier acquéreur se présente dans la personne de Louis Bonaparte, connétable de l'Empire. Effrayé par le prix, il préfère se retirer et laisse le champ libre au maréchal Murat, gouverneur de Paris, qui s'est mis en tête de quitter le quartier de Notre-Dame-de-Lorette. Murat, séduit par l'idée d'habiter dans l'aristocratique faubourg Saint-Honoré, finit, après d'assez longs pourparlers, par se décider, et l'Elysée est à lui moyennant un million.

L'Elysée a un besoin urgent de réparations indispensables. Ces derniers quinze ans l'ont très abîmé, et le premier soin de Murat est de charger Percier et Fontaine de mettre le palais en état. (C'est à cette époque qu'a été construit l'escalier d'honneur.) Quand l'empereur appelle Murat au trône de Naples, l'Elysée fait retour à la couronne, et Napoléon affectionne bientôt cette demeure tranquille, enveloppée par une ceinture de jardins, où il lui est loisible, en plein Paris, de se reposer des lourds soucis du pouvoir. Aussi s'empresse-t-il, en décembre 1809, au moment de son divorce, de comprendre l'Elysée, dont il a apprécié le charme doux et paisible, dans les palais affectés dorénavant à l'impératrice Joséphine. Le 30 janvier 1810, il lui écrit: «Je te saurai avec plaisir à l'Elysée et fort heureux de te voir plus souvent, car tu sais combien je t'aime», et, le 3 février: «J'ai fait transporter tes effets à l'Elysée; sois tranquille et contente et aie confiance entière en moi.»

L'Elysée a été le dernier palais impérial de Napoléon.

Presque jour pour jour, un an après l'abdication de 1815, le duc et la duchesse de Berry s'installent à l'Elysée. Ils mènent là une existence charmante, exempte de l'étiquette insupportable des Tuileries, et se plaisent à la conversation spirituelle de leurs familiers et notamment de leur premier aumônier, le marquis de Montebello, ancien maréchal de camp, qui ne craint pas de se mettre au piano pour faire danser l'entourage du duc et de la duchesse. Le 29 janvier, écrit la comtesse de Boigne, «un bal magnifique et profondément ordonné a lieu à l'Elysée. Le prince en fit les honneurs avec bonhomie et obligeance.» Quelques jours après, le prince est assassiné par Louvel, et la duchesse quitte l'Elysée.

Sous la monarchie de Juillet, le palais voit tour à tour défiler une foule de personnages et de souverains qui viennent rendre visite au roi des Français: Mehemet Ali et la reine Christine, le bey de Tunis, la duchesse de Kent, etc..

Un décret de l'Assemblée Constituante de 1848 assigne l'Elysée comme résidence au président de la République, et le prince Louis-Napoléon Bonaparte s'y installe en 1850.

Après la proclamation de l'Empire, quand Napoléon III s'est résolu à habiter les Tuileries, l'Elysée s'agrandit grâce à l'acquisition des hôtels Sébastiani et Castellane. L'architecte Lacroix construit une aile destinée aux appartements particuliers du chef de l'État et il surélève en outre les bâtiments qui donnent sur le faubourg Saint-Honoré et sur la cour d'honneur.

Au moment des fiançailles officielles de Mlle de Montijo avec l'empereur, l'Elysée abrite durant quelques jours la future impératrice, et lors des Expositions il est utilisé comme palais des Souverains.

Depuis 1873, l'Elysée est affecté à la résidence du président de la République.

MARC VARENNE.

L'ELYSÉE EN 1913

L'aménagement intérieur du palais de l'Elysée n'a guère changé au cours de ces dernières années. Le même mobilier Empire occupe et décore les mêmes salles. Quelques transformations ont bien été apportées par le président Sadi Carnot et par le président Félix Faure; mais, depuis lors, tout ou presque tout est resté intact et pareil. La destination des principaux salons et cabinets n'a guère varié non plus.

Nous allons parcourir rapidement tout le rez-de-chaussée du palais, en suivant un itinéraire naturel qui est celui du visiteur entrant par le vestibule d'honneur. Ce vestibule ouvre sur la cour d'honneur. Du porche du faubourg Saint-Honoré, auquel il fait face, les passants peuvent l'apercevoir, ainsi que le perron qui y conduit, ainsi que les vérandas et les verrières qui, aux jours de cérémonie, reçoivent un vêtement, de tentures et de draperies.

Le vestibule d'honneur franchi, nous nous trouvons dans le Salon des Tapisseries, ainsi nommé à cause des beaux Gobelins qui en ornent les murs. Nous pénétrons ensuite dans le Salon Blanc ou Salon des Aides de camp. Cette seconde dénomination lui aurait été donnée au temps du Prince-Président, dont les aides de camp avaient coutume de se tenir là. C'est un salon clair, peu orné, tout garni de boiseries blanches.

Passons maintenant dans le Grand Salon de réception, ou Salon des Ambassadeurs, qui est représenté à la page précédente. C'est ici que les ministres des puissances étrangères s'entretiennent d'ordinaire avec le président de la République, soit qu'ils viennent lui présenter leurs lettres de créance ou de rappel, soit qu'ils assistent à une cérémonie officielle. Le Salon de l'Hémicycle, qu'on voit sur cette même page en couleurs, lui est contigu. Plus loin, se trouve la Salle du Conseil des ministres, dont la cheminée supporte des bronzes noirs et dorés d'un grand effet et qui, débarrassée de sa sévère table au tapis vert, est réservée, les jours de réception, comme tous les salons précédents, aux invités du président de la République. Attenant à la Salle du Conseil des ministres, voici un salon plus étroit, le Salon de Cléopâtre, qui tire son nom du sujet de sa tapisserie, et où les personnes ayant obtenu audience attendent le moment d'être reçues par le chef de l'État.

Si nous traversons de nouveau, mais en sens inverse, tous ces appartements, nous nous trouvons dans le Salon Murat, aux vastes dimensions, dont la perspective est prolongée par d'immenses glaces et qui fut construit pendant le séjour du prince Murat au palais. Tout près est la Grande Salle à manger (voir la première page en couleurs) qui reçoit jusqu'à cent convives. Elle est de construction assez récente; on la transforme en buffet les soirs de réception. Les appartements privés de M. le président de la République comprennent une autre salle à manger, de dimensions plus réduites.

Le Jardin d'Hiver est parallèle à la Grande Salle à manger, et la Salle des Fêtes leur est perpendiculaire. Cette Salle des Fêtes fut construite par ordre de M. Sadi Carnot. Auparavant on dressait, les soirs de bal à l'Elysée, une immense tente provisoire sur l'emplacement de la salle actuelle. Elle est, cette Salle, surchargée d'ornements et de dorures; le plafond est un chaos de reliefs et de creux rutilants.

Au-dessus de ces vastes appartements du rez-de-chaussée, qui sont dits «officiels», se trouvent les appartements privés du président de la République qui comprennent aussi plusieurs salons de réception. Dans notre photographie du parc, où le Palais s'aperçoit au fond, entre les arbres, ces appartements privés sont ceux du premier étage.

Revenons dans le vestibule d'honneur--où commence le grand escalier à la rampe composée de longues palmes de cuivre--et pénétrons, à gauche, dans le Cabinet de service des officiers. Aux murs, plusieurs toiles, dont une _Charge de cuirassiers_, d'Aimé Morot, et _Un homme à la mer_, de Léon Couturier. A côté est le cabinet du secrétaire général militaire, le général Beaudemoulin, puis le cabinet du président de la République, que nous montrons plus haut, avec ses boiseries blanches, sa bibliothèque mi-circulaire, en acajou, remplie de livres aux reliures sévères, cuir et or. Deux fenêtres ouvrant sur le parc l'éclairent. Enfin voici le cabinet du secrétaire général civil, M. Pichon, dont un des murs, formant rotonde, est orné de la tapisserie de Pierre Mignard, que nous avons photographiée.