L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913
DES PETITS BRUITS DANS LA MAISON, par Henriot.
Ce numéro contient: 1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre nº 10: LE TROUBLE-FÊTE, de M. Edmond Fleg, et LA GLOIRE AMBULANCIÈRE, de M. Tristan Bernard; 2° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 7 JUIN 1913 _71e Année.--Nº 3667._
COURRIER DE PARIS
L'ADORABLE MOMENT
--Non, en vérité, je crois que je ne pourrais pas à la fin de mai, au début de juin, être ailleurs qu'ici. Paris est, en ces jours qui nous échappent si vite, une splendeur suave, ininterrompue. L'air et la lumière sont épris l'un de l'autre, _se déclarent_ sans cesse, et se surpassent en douceur autant qu'en vivacité. Le soleil sur les gazons de velours, faits pour des pieds nus, pose des ombres mouvantes, palpitantes, qui semblent des reflets de respiration. Les troncs des arbres sont d'un noir ardent qui n'est pas triste, et les fleurs brillent, nouvellement peintes.
Dans le ciel est semée, répandue, une poudre de bonheur... Les hirondelles insensées, prenant les ailes à leur cou, volent si haut... si haut... qu'elles nous font monter. Pas longtemps, car en bas l'existence est aimable et nous donne une récréation ravissante. Je ne peux pas vous dire tout ce que je vois du matin au soir qui m'amuse, m'enchante et me fait jouir, et à quoi passionnément je me délecte sans songer à rien. Visions, impressions rapides, multiples, fugitives, qui ne durent que la courte éternité d'un regard, d'un ah! qui reste en dedans!... Tout m'est plaisir. Tout me remplit d'aise. Les passants ont le pied léger et les voitures la roue caressante. Tout le monde a l'air d'aller, de courir, de se précipiter sans violence dans la même direction, celle de la joie, et nul ne paraît tourmenté, comme si chacun était sûr qu'il y aura des provisions de joie, et pour tous, qu'on arrivera toujours à temps pour en recevoir. Beaucoup de confiance. Une tranquillité absolue, sur les joues, dans les prunelles, dans les cours. La vie? Ah! belle, belle! Dieu? Si bon! Les hommes? Pas méchants, mais non. Beaucoup moins en tout cas qu'on l'affirmait hier. Et voilà! On n'a plus peur.
* * *
Ah! vivre! vivre!... Que c'est donc agréable et comme cela vous inonde! Se laisser vivre! Ne rien faire que vivre! Aimer vivre, désirer vivre! Et se coucher, s'étaler dans cette idée et dans ce mot. On ne se soucie que par minutes de vivre avec cette intensité profane, mais ces minutes-là dédommagent. Quelle entente exacte et merveilleuse alors entre les hommes! Ne dirait-on pas que tout le monde se connaît? La vie devient comme une petite ville dont tous les habitants se fréquenteraient, _se verraient_. On ne se croise plus avec cette hostilité qui chasse et rejette d'habitude les gens loin les uns des autres. Non. Une sympathie réelle, frivole et tendre, envahit les traits de chacun; et les masques de dédain, de mépris, d'indifférence ou de fierté tombent pour une heure. Les yeux se cherchent, se visitent, dans l'échange d'un réciproque éclair. Les curiosités, en se rencontrant, s'abordent, se donnent, sans s'arrêter, une espèce de petit coup de bec amical. Bonjour muet, politesse de circonstance accordée uniquement parce qu'il fait beau, et qu'un souffle délicieux, venu on ne sait d'où, nettoie les fronts et allège les pensées. Rien qui ne soit prétexte à nous fournir une puérile béatitude. La surprise d'être heureux durant quelques secondes, d'être épargné par les ennuis, la maladie, la mort, font sortir de tous les êtres une vapeur de joie, comme le soleil tire des dessous de la terre humide ces fumées bleues qui ne sont que le déroulement immatériel de sa fécondité, l'envol azuré de ses entrailles. Le mot lisible sur tous les visages est le mot: remerciement. On remercie de vivre. Les femmes, bien placées dans de séduisantes poses de fausse fatigue, les traits à la fois détendus et galvanisés par trop de sensations, les jeunes hommes, nu-tête et les cheveux secoués, rejetés en arrière, se montrent, se présentent dans les _autos_ avec une complaisance ingénue. Ils «s'offrent» naïvement, ainsi que des parfaits modèles de félicité terrestre et momentanée. Ils fendent l'espace. Leurs frémissantes narines, dans le courant d'air des glaces baissées, aspirent Paris que leurs lèvres entr'ouvertes avalent aussi, par gorgées. Les arômes, les parfums, sont goûtés comme des sorbets. Il n'est personne qui, renversé dans la quiétude, veuille pour l'instant consentir à autre chose qu'à savourer, et l'expression de chacun, attrapée au passage, est celle de l'étourdissement, du délire. Si chacun pouvait faire l'effort de s'arracher ce qu'il pense, on est sûr qu'il dirait: «Laissez-moi, ne parlez pas, ne troublez pas... Je suis délicieusement bien.»
Tout contribue d'ailleurs et s'applique à l'heureux effet de l'ensemble. Les laideurs disparaissent ou s'atténuent. Pas de spectacles douloureux, de pénibles scènes. Ce n'est pas le jour de la béquille et du moignon, de la pauvresse, du mendiant et de l'estropié. Ils doivent s'en rendre compte car ils ne sont pas là, et si par hasard ils y sont, c'est comme s'ils n'y étaient pas, car on ne les voit point, ils ne sont pas dans le rayon visuel de la pitié, ils demeurent inaperçus, ils sont absorbés par tant de bien-être et tant de richesse... fondus dans le grand brasier de joie véhémente, féroce et douce. Et tout est mieux aussi qu'à l'insipide ordinaire. On est mieux tenu, mieux habillé. Les chapeaux des femmes sont plus capiteux et leurs robes plus cordiales. Tout est charme, attirance, tentation. De quelque côté que l'on se tourne, on ne trouve en face de soi que de l'irrésistible. Les êtres, les choses, les idées dégagent une puissance, une langueur de séduction qui trouble, excite et désespère. La sensibilité, renouvelée, rajeunie, comme trempée dans le cristal d'une source, n'est plus qu'une suite et qu'une gamme de frissons frais, pareils à ceux d'une peau saisie et satisfaite, sur laquelle courent en s'entrelaçant, avant qu'on les essuie au sortir du bain, les gouttes d'eau savantes.
Le sol lui-même s'apaise, aplanit ses aspérités, lance et conduit l'auto qui roule sans secousses. Aussi les grandes voies triomphales de Paris, celles des Champs-Elysées, des quais, des avenues, ne sont-elles plus que des tremplins de joie... Elles s'emplissent d'un harmonieux brouhaha, d'un concert de glissements, d'emportements, de fuites souples et sans frayeur. Il suffit de voir filer comme des barques rapides et légères ces chars dont on oublie les roues, pour que le vertige vous prenne, à votre tour, et que l'on ait le désir d'entrer également dans la course à l'oubli. La nature s'en mêle. Tout y prend part. Jamais le parc et les jardins, l'arbre, la feuille et la rose, les bois, la forêt voisine, la libre grande route n'offrent plus, qu'en ces jours privilégiés, d'attraits violents et fins, de provocations saines et délicates! Pourquoi en est-il ainsi? On ne sait pas. Cela s'accomplit grâce à une espèce de mot d'ordre mystérieux donné par le dieu de la vie, de la vie naturelle, sensuelle, irréfléchie, acceptée et aimée pour elle-même et préférée à tout pendant quelques instants d'aiguë et molle jouissance, d'excessive volupté. Jouissance et volupté qui s'imposent, qui veulent être employées et qui nous gagnent avec la force du fatal et la tyrannie du nécessaire. Nous sentons, en nous y abandonnant, que nous défendre est inutile, presque coupable, et que nous faisons bien d'y céder. Le soleil et son ivresse n'ont jamais tort. Chaque fois que nous dominent ces innocentes et vagues folies surhumaines, sachons bien voir en elles la condition même d'un sacrifice futur, d'une peine en chemin, d'un désenchantement dont elles sont le rachat préventif, la récompense anticipée.
Si l'on y regarde bien, de près comme de loin, on est effrayé en effet de la rareté de nos plaisirs, du petit nombre et de la minceur de nos joies! Irons-nous donc repousser ces dernières quand, par moments, elles s'approchent de nous, quand, avec une tendre audace, leur main s'empare de la nôtre et qu'elles nous invitent à faire un petit tour de danse? Au fond je crois bien que le soir où, lassés d'avoir tant cherché, senti, souffert et voulu toujours nous exprimer, nous passerons la revue de nos souvenirs heureux, de nos souvenirs de joie complète et sans mélange, nous serons tout étonnés d'avoir une certaine peine à retirer du fond des années ceux qui avaient fait le plus de bruit à l'époque, et tenu le plus de place, et que nous pensions éternels, devoir durer plus que nous, au delà de nous,... tandis qu'au contraire ce qui restera, ce qui surnagera--à côté de nos impérissables émotions, les plus secrètes, les plus chères et les plus belles, dont nous ne parlons pas--ce sera souvent l'image ressuscitée d'une de ces journées d'élite, d'un de ces moments de Paris et d'autrefois, où soudain tout était feu, lumière, allégresse, emportement et délire, où rien ne paraissait plus chimérique de tout ce qu'on avait rêvé, où l'homme n'avait plus d'âge et la vie plus de terme, où les Champs-Elysées montaient vers la porte de gloire qui semblait celle même de l'Avenir, ouverte et défoncée sur des pays d'azur, des horizons de pourpre et d'or...
On se rappellera, comme une série d'ivresses sans nom, les riens de ces jours perdus... la plume d'un chapeau, l'ombre d'un marronnier sur une pelouse, un thé pris dans un parc, un chant de merle pendant le dîner la fenêtre ouverte, un lamento de violon, un éclat de voix, un doux ronflement d'auto dans une grande allée un peu humide et ténébreuse, et des yeux... des bleus, des noirs, des sourires... des mains charmantes... des bruits... des silences... la vie enfin, la vie... quand elle veut se donner la peine d'être enivrante et belle sans avoir l'air d'y toucher, pour qu'on la regrette plus...
HENRI LAVEDAN.
_(Reproduction et traduction réservées.)_
L'OEUVRE DE PEARY
Après avoir fêté, il y a six mois, le capitaine Roald Amundsen, le héros du Pôle Sud, la Société de Géographie recevra le 6 juin en séance solennelle à la Sorbonne l'amiral Peary, le vainqueur du Pôle Nord. Dans l'histoire des découvertes arctiques, le célèbre explorateur américain occupe une place de premier rang, non seulement de par cette conquête, mais encore en raison de l'importance et de la continuité de son oeuvre dont cette victoire sensationnelle forme le couronnement. Nul des plus illustres pionniers polaires ne compte dans ses états de service un aussi grand nombre de campagnes. De 1891, époque de son début, à 1909, date à laquelle il a atteint le Pôle, Peary a passé pas moins de neuf ans dans le domaine des glaces, soit un an sur deux, et durant cette période a couvert des milliers et des milliers de kilomètres, vivant en Esquimau au milieu des Esquimaux. Chez cet homme extraordinaire, on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, ou de sa volonté qu'aucun obstacle n'a pu rebuter, ou de sa vigueur physique que les rudes épreuves du climat arctique ont été impuissantes à entamer. Alors que l'hiver est la période de repos dans l'exploration du Nord, en décembre et janvier on le voit, bravant la nuit polaire et les froids de 50°, accomplir de longues randonnées. Dans une de ces expéditions a-t-il les pieds gelés, il se fait voiturer en traîneau sur une distance de 450 kilomètres jusqu'à sa station d'hiver, pour y subir l'amputation des orteils, puis, sans attendre d'être complètement remis de l'opération, il repart en avant. Avec Nansen et Amundsen, Peary détient le record de l'endurance dans l'exploration polaire.
Pour permettre au lecteur d'apprécier l'oeuvre du voyageur américain, indiquons brièvement la configuration des régions qui ont été le théâtre de ses exploits. Comme on le voit en jetant les yeux sur une carte, au delà de Terre-Neuve l'océan Atlantique envoie dans la direction du Pôle un long bras de mer de plus en plus étroit à mesure qu'il s'étend dans le nord, pour aboutir finalement à l'immense océan couvert de banquises qui occupe la calotte boréale du globe, et au milieu duquel se trouve le Pôle Nord. A gauche, c'est-à-dire à l'est de ce long goulet--désigné successivement sous les noms de détroit de Davis, mer de Baffin, détroit de Smith--c'est l'énorme masse continentale du Grönland, et, à droite, un archipel, grand comme huit ou dix fois la France et composé d'îles très étendues, terres de Baffin, d'Ellesmere, de Grant, etc., etc.
Pendant trois ans, en 1891, puis de 1893 à 1895, Peary s'est d'abord consacré à l'exploration du nord-ouest du Grönland. Au cours de ces campagnes, il parvint notamment à la côte septentrionale de cette terre qu'aucun voyageur n'avait encore foulée. Dans cette région qu'elle a visitée à son tour l'an dernier, l'expédition danoise de Rasmussen, rentrée il y a un mois à Copenhague, a trouvé le _cairn_ élevé par l'explorateur américain au terminus de sa course et rapporté en Europe le rapport sommaire qu'il avait déposé sous cette pyramide de pierres sèches.
En 1898, Peary reprenait le chemin de l'Arctique, et cette fois y demeurait quatre ans de suite. Au cours de ce long séjour, il explore les terres de Grinnel et de Grant qui bordent à l'ouest le détroit de Smith, puis, se dirigeant vers l'est, reconnaît l'insularité du Grönland. Ces terres, les avancées extrêmes du continent américain vers le nord, finissent sous le 83° de latitude environ, soit à 770 kilomètres du Pôle, la distance de Paris à Arles; pour atteindre ce point suprême, il ne restait donc à Peary d'autre ressource que de s'engager avec des traîneaux sur la banquise de l'océan Arctique. Route singulièrement difficile; les nappes solides qui recouvrent les mers polaires sont hérissées d'énormes monticules produits par l'entassement de leurs débris dans les collisions qu'elles subissent, avec cela découpées de lacs et de canaux. Enfin, souvent il arrive que les courants refoulent la banquise sur laquelle le voyageur chemine en sens inverse de la direction qu'il veut suivre. Quoi qu'il en soit, au printemps 1902, Peary s'élançait à travers le puissant embâcle de glaces marines qui obstrue le bassin arctique; mais, après quinze jours de lutte, il était forcé de s'arrêter à 634 kilomètres du but. Cet échec ne le décourage pas; quatre ans plus tard, en 1906, il recommence la lutte, et, cette fois, réussit à battre tous les records établis auparavant et à approcher à 320 kilomètres du Pôle. Deux ans après, en automne 1908, l'énergique Américain revenait s'établir sur la côte septentrionale de la terre de Grant. De là, au printemps suivant, avec 24 compagnons, 7 marins et 17 Esquimaux, et 133 chiens attelés à 19 traîneaux, il s'engageait de nouveau sur la banquise. De son point de départ au Pôle, la distance à vol d'oiseau était de 740 kilomètres; grâce à des circonstances particulièrement favorables, elle fut couverte en vingt-sept étapes, et, le 7 avril 1909, l'explorateur avait la joie de déployer le pavillon des États-Unis sur la fraction de la banquise mobile qui, à ce moment, occupait le gisement de l'extrémité septentrionale de l'axe terrestre.
Le Pôle est un point mathématique dont la position ne peut être déterminée que par des observations astronomiques. Pour être fixé sur la situation exacte d'une localité atteinte par un voyageur et dont il a observé la latitude, il suffit de vérifier ses calculs. Aussi, à la demande même de Peary et conformément d'ailleurs à l'usage, ses documents furent soumis par la Société de Géographie de Washington à l'examen des trois spécialistes officiels les plus compétents des États-Unis. Le verdict rendu par ces experts est catégorique. Après avoir pris connaissance des minutes des observations et des instruments ayant servi à les exécuter, ces savants ont signé un procès-verbal déclarant que Peary avait atteint le Pôle Nord et qu'en raison de cet exploit il était digne des plus grands honneurs. A la suite de ce contrôle officiel, dès 1910, les deux grandes Sociétés de Géographie de Londres et de Berlin ont tenu à honneur de recevoir solennellement le vainqueur du Pôle boréal. Pour être quelque peu tardif, l'hommage que Paris rendra à son tour au conquérant des glaces arctiques n'en sera pas moins chaleureux et cordial.
Dans la visite qu'il nous fait, l'amiral Peary est accompagné de sa femme et de sa fille, qui, elles aussi, ont place dans l'histoire polaire. Mme Peary a accompagné son mari dans plusieurs campagnes et a même hiverné avec lui dans le Grönland septentrional, et c'est pendant ce séjour au milieu des glaces qu'est née, en 1893, Mlle Peary.
CHARLES RABOT.
MARINE D'AUTREFOIS ET D'AUJOURD'HUI
Lundi dernier a commencé la troisième semaine des manoeuvres navales, qui a ramené les escadres sur les côtes européennes de la Méditerranée, Corse et Provence, et qui se terminera par la revue que doit passer, dimanche, le président de la République. Le thème de cette troisième série de manoeuvres consiste, pour le parti A (vice-amiral de Marolles), à rechercher et à attaquer le parti B (vice-amiral Marin-Darbel) qui, venant de la mer Tyrrhénienne, se dirige vers les côtes provençales, entre Nice et Bandol pour couper les communications entre la France et l'Algérie. Ce sont des opérations de grande envergure, difficiles à résumer en une image. Mais le correspondant de _L'Illustration_, embarqué sur le torpilleur d'escadre Spahi, a fixé, dans un dessin pittoresque, un épisode fortuit, une rencontre imprévue. Par un curieux hasard, dans cette Méditerranée sillonnée de tant de cargos aux flancs rebondis, et de courriers postaux filant à grande vitesse, le _Spahi_ eut la bonne fortune de croiser une felouque. C'est un bâtiment dont la forme et le gréement ne seront plus, dans quelques années, qu'un vague souvenir; un proche parent des galères du Roi Soleil, avec leurs voiles latines, et des chébecs qui parurent, avec nos marins, devant Alger, en 1830. Et ce fut une étrange impression, pour ceux qui montaient le torpilleur véloce, que de voir arriver sous le vent cette gracieuse voilure toute blanche, légère comme une aile, inclinée sous la brise.
UN SOUVENIR DU MARIAGE DE BERLIN
_(Voir notre gravure de première page.)_
La rencontre, à Berlin, à l'occasion du mariage de la princesse Victoria-Louise de Hohenzollern avec le prince Ernest-Auguste de Cumberland, du tsar Nicolas et du roi George V, a fourni au photographe de la cour allemande l'occasion d'un très curieux cliché, que nous reproduisons, et qui montre côte à côte les deux souverains russe et anglais, l'allié et l'ami de la France.
Le tsar porte l'uniforme de colonel de son régiment de hussards prussiens. Le roi de Grande-Bretagne et d'Irlande a revêtu la grande tenue de colonel du régiment de cuirassiers prussiens dont il est le chef honoraire. Sur la poitrine de chacun d'eux pend, en sautoir, le grand collier de l'Aigle noir.
Mais ce qui frappe surtout dans ce cliché, c'est la saisissante ressemblance des deux souverains, qui a été maintes fois signalée, et qui inspire encore, en cette circonstance, à un journal illustré allemand, _l'Illustrirte Zeitung_, un amusant croquis fantaisiste: dans la salle des réceptions, l'un des deux sosies s'avance, en uniforme tout constellé d'ordres. Et l'empereur de se pencher vers le chambellan de service: «Est-ce le tsar ou bien le roi?»
_Julien_, le poème lyrique que l'Opéra-Comique vient de nous révéler, va encore ajouter à la gloire de Gustave Charpentier qui, depuis le succès triomphal de _Louise_, se taisait dans la retraite et le recueillement. Déjà cette oeuvre apparaît incontestablement comme un autre chef-d'oeuvre. On y retrouve, développé, amplifié, le thème esquissé dans cette _Vie du Poète_ qui fut, on s'en souvient, le premier envoi de Rome du jeune compositeur. Dans ce nouveau drame musical, d'une puissante originalité, le rêve est aux prises avec la vie. On y voit, d'étape en étape, l'artiste vibrer d'enthousiasme pour la Beauté, douter de soi-même et d'autrui, éprouver l'impuissance de l'effort, demander enfin à l'ivresse les illusions qui l'ont abandonné. Ses visions intérieures s'extériorisent et l'accompagnent quand, s'évadant de lui-même, il demande en vain la paix et l'oubli à la nature, ou cherche à s'étourdir parmi la foule frénétique des faubourgs. Ces sentiments contradictoires, ces situations qui s'opposent, ce mélange de matérialisme et d'idéal, ces aspirations d'amour et de gloire, ces espoirs suivis de désenchantements, ces beaux élans d'une âme ardente, généreuse, passionnée, errant parmi les paysages du monde réel et chimérique, sont exprimés avec une grandeur, une noblesse, une spontanéité, un lyrisme profondément émouvants. Cette oeuvre magistrale, superbement présentée par l'Opéra-Comique, réunit la plus parfaite interprétation qu'on pût lui souhaiter. Mme Marguerite Carré et M. Rousselière en sont les magnifiques protagonistes et, à côté d'eux, tous les artistes de la maison ont mis tout leur talent à servir la pensée de l'auteur.
NOGI DIVINISÉ
_Selon les traditions de la religion des grands hommes, au Japon, le_ shinto, _un temple a été consacré à l'illustre général Nogi gui se suicida pour ne point survivre à son empereur. Sur cette dédicace du Nogi-Jinja, et les antiques coutumes qu'il évoque, notre correspondant de Tokyo, M. J.-G. Balet, nous a adressé les intéressantes notes qui suivent:_
HITO WA BUSHI, HASSA WA SAKURA
_L'homme (par excellence) est le samurai, (comme) la fleur (par excellence) est celle du cerisier._
Officiellement, Nogi est entré dans l'Olympe japonais; il a maintenant, sur terre, son premier temple, un temple qui porte son nom, tout simplement: _Nogi-Jinja_. Inutile d'ajouter qu'il a de très nombreux et très fervents adorateurs, _more japonico_, comme le montrent nos photographies.
On s'est souvent demandé ce qu'était la religion du Japon, le _shinto_, ou voie des dieux. Elle tient tout entière, ou presque, dans la cérémonie l'hier. Répétez-la des milliers de fois, à travers les âges, en l'honneur des hommes qui ont bien mérité de la nation et vous aurez la vraie notion du _shinto_.
Les templicules qui se cachent dans les bosquets touffus de la plaine, par centaines et par milliers, au flanc des montagnes, à l'abri des arbres séculaires, sur le bord des torrents, les sanctuaires plus majestueux d'Isé, de Dazaifu, d'Ikuta, etc., tous sont dédiés à la mémoire d'un Nogi quelconque des temps préhistoriques ou historiques, ou bien à la mémoire des empereurs défunts, mais pour des raisons identiques.
Du temple, ils ne méritent même pas le nom. Ils sont d'une simplicité rustique qui rappelle le toit domestique. Un portique de pierre ou de bois en marque l'entrée. Ils sont vides. Parfois un autel de bois supporte le miroir, le joyau sacré et les _gohei_ en papier, symboles du shintôïsme.