L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913
Part 3
N'ayant à s'occuper que de l'exécution des ordres reçus, M. Georges Dienne s'inclina. Il prit ses mesures. Ce fut une besogne longue et difficile que de percer les 237 trous de mine sur les flancs de ces deux blocs. On en jugera par les photographies prises pendant la préparation.
Ces trous de mine furent chargés avec de la dynamite gomme à 92% de nitroglycérine. Certains de ces trous dépassaient quatre mètres et demi de profondeur et étaient chargés de six kilos de dynamite.
La longueur totale de cordeau détonant, partant de chaque trou pour se raccorder au point où fut placée, à la dernière minute, l'amorce électrique qui provoqua la détonation générale, était de 1.500 mètres.
Bien que M. Dienne répondît de tout et affirmât que les maisons de Tormery ne ressentiraient même pas une secousse, l'administration crut devoir prendre des mesures exceptionnelles de prudence. On donna ordre d'évacuer le village et ce fut un spectacle attristant de voir les paysans abandonner leurs maisons avec leurs femmes et leurs enfants, traînant après eux leurs bestiaux, emportant leurs objets les plus précieux, leurs instruments agricoles, etc. Mercredi matin, le maire de Chignin, commune d'où dépend Tormery, vint avec les gendarmes et les gardes forestiers visiter les maisons une à une pour s'assurer que personne n'y était resté.
La nouvelle de cette explosion avait attiré beaucoup de curieux. Il en était venu d'Aix-les-Bains, de Chambéry, de Grenoble, de Lyon, de Genève. La compagnie de Paris-Lyon-Méditerranée avait organisé des trains spéciaux et la petite gare de Chignin ne s'était jamais trouvée à pareille fête. Pour contenir la foule, on avait dû faire venir une compagnie de chasseurs alpins. Il fallait à tout prix empêcher les curieux d'être victimes de leur imprudence et de recevoir sur la tête un des blocs de roches qu'allait infailliblement lancer en l'air l'explosion, absolument comme un volcan en éruption.
Quant au village on en avait fait le sacrifice. Il allait, vraisemblablement, être enseveli sous les décombres, comme Pompéi et Herculanum sous la lave du Vésuve. Le conseil général avait voté une somme de 100.000 francs pour indemniser les habitants, obligés de se reconstruire un asile un peu plus loin dans la vallée.
Mercredi matin, la foule était là, haletante. On se montrait, en face de Tormery, le Granier, cette muraille de 2.000 mètres qui maintient la montagne. On se racontait qu'en 1428 une partie de cette montagne s'était écroulée, engloutissant vingt-trois localités, dont une ville de 5.000 habitants, nommée Saint-André, et sur l'emplacement de laquelle se trouve actuellement le lac du même nom. On se disait qu'aujourd'hui encore, dans la clarté des matins, on peut apercevoir sous les eaux du lac, au fond, tout au fond, la pointe du clocher de Saint-André, comme dans la baie de Soulac, en Saintonge, on aperçoit à temps calme la ville engloutie par la mer.
Dix heures... M. Georges Dienne, après une rapide inspection, réunit ses cordeaux et pose le détonateur. On avertit la foule que l'explosion va avoir lieu.
Dix heures trente-cinq... une faible flamme, un crépitement, suivi d'un bruit semblable à celui des grêlons qui tombent. Ce sont les petits fragments du roc qui dégringolent de chaque côté, pas plus gros que les graviers qu'on jette dans les allées des parcs... Le village est intact.
--C'est ça l'explosion! s'écrie-t-on dans la foule.
Et, il faut l'avouer à la honte de l'espèce humaine, il y a un immense désappointement. On se figurait voir une lueur colossale, des jets de feu gigantesques, des blocs énormes projetés à des hauteurs incommensurables et retombant sur les toitures du village qu'ils auraient broyées comme des fétus de paille... Ce n'était vraiment pas la peine de venir de si loin.
Si, c'était la peine, parce qu'on a vu la puissance de la science actuelle, luttant contre les forces de la nature.
Parmi les habitants aussi, il y en eut quelques-uns qui furent déçus. Ils savaient qu'il y avait 100.000 francs destinés à payer les dégâts et ils avaient escompté cela, imaginant sans doute qu'au lieu de leur vétusté masure on leur donnerait un petit chalet plus moderne, plus confortable que la demeure ancestrale si rudimentaire. Mais ils se consolèrent vite. N'était-ce pas le bonheur quand même, que de pouvoir sans encombre reprendre sa place au foyer et ses habitudes?...
Les deux blocs latéraux sont donc pulvérisés. Le danger est-il complètement, définitivement conjuré? Il est à craindre que non.
Le bloc principal, de 7.000 mètres, subsiste. Les terrains qui le supportent sont toujours aussi mauvais: c'est de la marne qui s'attendrit et se délaie à la pluie...
Il est vrai qu'on va le soutenir par un mur. Mais ce mur, dont la construction présentera de grandes difficultés et nécessitera de fortes dépenses, pourra-t-il présenter une résistance suffisante? Le terrain sur lequel on aura à poser les fondations est-il assez solide? Quelle épaisseur faudra-t-il lui donner pour qu'il puisse supporter la poussée formidable du rocher?
Les blocs non minés qu'on a voulu garder sur le sommet du rocher et du côté de la montagne, pour faire contrepoids, sont tombés dans la crevasse qui sépare le rocher de la montagne. Au lieu de soutenir la «roche pourrie», ils vont la pousser vers l'avant.
En outre, une partie de ce rocher qui, avant l'explosion, faisait corps avec le noyau principal, s'est déplacée de quatre centimètres vers la droite du côté nord et est descendue également de quatre centimètres, ainsi qu'en font foi les «témoins» posés avant l'explosion et examinés après.
Tout cet été il n'y aura rien à craindre. Mais, l'hiver venu, avec les pluies, ou bien encore au dégel...?
On fera bien, pendant que la saison est favorable, de construire au plus vite le mur de soutènement et d'y apporter tous les perfectionnements possibles, dût-on y consacrer les 100.000 francs qu'on destinait à la reconstruction du village.
Mais n'eût-il pas été plus simple d'anéantir d'un seul coup tout le rocher?
C. D.
Une représentation de _la Fiancée vendue_ de Smetana sur la vaste scène en plein air du Théâtre national de Prague.--Phot. V. Jehticka.
UN GIGANTESQUE THÉÂTRE DE LA NATURE
Maintenant que le soleil s'est enfin décidé à rendre au mois de mai sa splendeur traditionnelle, les théâtres de la nature ont commencé de disposer leurs premiers décors. Les représentations en plein air se généralisent de plus en plus et il faut signaler, cette année, la gigantesque entreprise du Théâtre national de Prague, qui, dans un décor naturel en amphithéâtre, dans la banlieue de la capitale de la Bohême, peut mettre en scène, devant 20.000 spectateurs, une prodigieuse figuration. Notre photographie a été prise lors de la première représentation de _la Fiancée vendue_, l'opéra de Smetana, qui sera interprétée par le même ensemble à Paris, au théâtre des Champs-Elysées.
UNE FÊTE DES JARDINS OUVRIERS A BICÊTRE
La Société dos Jardins ouvriers de Paris et de banlieue a été créée en 1904. Son but est de réunir les concours généreux qui lui permettent de prendre en location ou en dépôt des terrains qu'elle attribue ensuite moyennant une très faible rétribution à des ouvriers chargés de famille et sous la seule obligation de bien cultiver leur petit lot de terre et d'y construire une tonnelle-abri.
Cette oeuvre si intéressante a eu des débuts difficiles. Procurer à l'ouvrier ou à l'employé de Paris un coin de sol de 100 à 150 mètres carrés paraît chose bien chimérique. La société débuta avec cinq jardins à Levallois-Perret. Dix autres vinrent s'y ajouter en 1905, prélevés sur un terrain de l'Assistance publique, boulevard Brune. A partir de 1906, le développement de l'oeuvre fut plus rapide. A sa dernière assemblée générale, le 2 février 1913, M. Robert Georges-Picot, le secrétaire général, annonçait un total de 36 groupes représentant 1.420 jardins. On n'a pas idée de ce qu'il a fallu d'efforts pour amener à la culture et à la vie certains terrains de rebut. Les ouvriers ont littéralement pétri et formé le sol. Mais aussi avec quelle joie ils vous montrent leurs légumes, leurs fleurs et leurs plates-bandes. On peut affirmer que, sur un terrain de 100 à 150 mètres, ils obtiennent, en moyenne, 80 francs de légumes, sans compter un gain moral qui ne saurait s'apprécier en argent. Car ces braves gens organisent entre eux des concours de jardinage, des visites de jardins, des fêtes d'enfants, des mutualités maternelles. Dimanche, ils se réunissaient joyeusement à Bicêtre où ils avaient organisé la représentation en plein air d'une adaptation de la légende de Geneviève de Brabant. On avait élevé une petite chèvre pour tenir le rôle de la biche. Un aimable juge de paix avait rimé des vers. Un artiste de l'Odéon, M. Dutertre, avait dirigé les répétitions qui eurent lieu pendant deux mois, le soir, chez l'abbé Lemire. Les jardiniers d'Arcueil avaient charrié pour leurs camarades de Bicêtre le décor de feuillage, et un millier de spectateurs applaudirent avec enthousiasme la grâce douloureuse de Geneviève et la noble allure du comte de Brabant.
M. Paul Hervieu vient de faire en Espagne un séjour de quelques semaines, pendant lequel il a été l'objet des manifestations de sympathie les plus flatteuses, pour lui-même et pour les lettres françaises. Le maître de la tragédie moderne s'était rendu à Madrid pour assister à la première représentation de _la Course du Flambeau_, traduite par un excellent écrivain, M. Carlos de Battle, et interprétée par une grande artiste, Mme Carmen Cabena: acclamé par les spectateurs du théâtre de la Zarzuela, affablement reçu par le roi Alphonse XIII et le ministre de l'Instruction publique, fêté par la société madrilène et par ses confrères espagnols, il a vu son voyage se transformer en une manière d'ambassade littéraire, qui, nous écrit notre correspondant M. J. Causse, «a contribué à fortifier l'oeuvre accomplie, dans le même temps, par les diplomates des deux côtés des Pyrénées».
A ces attentions officielles se sont unies, pour charmer son séjour, les impressions pittoresques qu'il a rapportées d'une excursion en Andalousie. Près de Séville, M. Paul Hervieu et ses compagnons de voyage, Mme la baronne de Pierrebourg--en littérature Claude Ferval et le comte et la comtesse de Lauris, ont eu l'occasion d'assister à l'une des fêtes les plus caractéristiques de l'Espagne. Le pèlerinage champêtre de la vierge du «Rocio» (de la Rosée), dont le sanctuaire, situé en plein bois, est chaque année, à cette époque, le rendez-vous de nombreuses confréries. La famille du grand armateur M. Ramon Ibarra a l'habitude de convier gracieusement, dans sa belle propriété de Lopaz, les jeunes filles et les jeunes gens de l'aristocratie sévillane, qui, vêtus du costume populaire andalou, vont attendre le passage des pèlerins, venus à cheval ou'en charrettes décorées de fleurs... L'éminent académicien, qui s'était mêlé à eux, n'a pas échappé à l'objectif du photographe; et c'est ainsi qu'a pu être pris cet instantané imprévu de l'auteur des _Tenailles_ et de _la Loi et l'Homme_.
LES «TROIS ANS» ET LE PARTI SOCIALISTE
La mise à l'étude du projet de loi rétablissant le service militaire de trois ans, la décision prise par le gouvernement, conscient de ses responsabilités et soucieux de ses devoirs, de maintenir sous les drapeaux la classe libérable à l'automne, tout cela, que la masse du pays--et de l'armée--acceptait sagement, a produit parmi les partis avancés une effervescence qui n'a rien d'ailleurs d'inattendu, et fourni le prétexte de protestations, de propagandes qui ont eu, par malheur, une regrettable répercussion dans certains régiments.
Des manifestations, demeurées heureusement isolées, se sont produites, la plus grave à Rodez, où un commencement de sédition fut arrêté, dès le début, par l'attitude énergique, résolue, du commandant Angelby.
Ces mouvements d'indiscipline ont été réprimés et punis sans faiblesse comme sans retard. Des enquêtes, conduites notamment par le général Pau, le général Goetschy ont rapidement établi les culpabilités et déterminé les nécessaires sanctions.
Mais, de prime abord, les renseignements recueillis par les enquêteurs révélaient clairement que les vraies responsabilités remontaient plus haut, et que les soldats insubordonnés, avec cette légèreté, cette spontanéité qui caractérisent la jeunesse, n'avaient été que trop dociles à des suggestions venues du dehors.
«Nous ne sommes pas en présence d'une mutinerie militaire, aurait déclaré en rentrant à Paris le général Pau, mais d'un mouvement d'origine politique.»
Les socialistes, les membres de la C. G. T. et autres anarchistes allaient bien vite fournir eux-mêmes des arguments probants pour justifier cette impression,-sans parler des faits précis qui allaient être révélés par diverses opérations de police.
Le dimanche 24 mai devait avoir lieu la traditionnelle manifestation au «mur des Fédérés», au cimetière du Père-Lachaise. Les socialistes décidaient brutalement d'en faire le prétexte d'une manifestation hostile au maintien de la classe sous les drapeaux, hostile aux «trois ans»,--pour tout dire, nettement antimilitariste. Le gouvernement ne le pouvait permettre. Il décida d'interdire cette démonstration, et la Chambre l'approuva.
Cependant, respectueux du droit de réunion, il ne songea non plus à empêcher les adversaires des mesures militaires de s'assembler, dimanche, au Pré-Saint-Gervais, en un meeting de protestation. Il n'eut pas à regretter cette tolérance. Tout se passa dans un ordre parfait.
Le temps, d'abord, était radieux et chaud et incitait à la douceur. Une foule, que les organisateurs ont évaluée à 120.000 personnes, mais qui en comptait 30.000 à 35.000 suivant la préfecture de police, se rendit par cette tiède journée au lieu indiqué par des affiches et les journaux intransigeants.
Des femmes, des enfants s'étaient mêlés aux manifestants. Des filets bourrés de victuailles et de «litres» se voyaient dans les groupes, derrière les drapeaux rouges ou noirs roulés dans leurs gaines. On saucissonna sur l'herbe, et ce fut une partie de campagne autant qu'un meeting. Après quoi, on se réunit autour des tribunes, pour y entendre, tour à tour, les quatre-vingt-seize orateurs inscrits! Que d'éloquence en une journée!
Il y avait là tous les orateurs écoutés du parti,--ou plutôt des partis, M. Jaurès en tête, qui ne fut ni le plus violent ni, partant, le plus applaudi. Il y avait encore M. Vaillant, véhément toujours, malgré les ans, M. Marcel Sembat, M. Albert Willm. Ils distribuaient la bonne parole par petites tables, si l'on peut dire, du haut de sept tribunes, sept camions dont le plus entouré était certes celui qu'ombrageait le drapeau noir des communistes anarchistes.
Aucun conflit, grâce aux mesures d'ordre habilement prévues par le préfet de police, M. Hennion, ne troubla la réunion.
Le lendemain, bien résolu à rechercher toutes les responsabilités dans les regrettables incidents dont les casernes ont été le théâtre, le gouvernement faisait procéder à une centaine de perquisitions, à Paris--notamment à la Confédération Générale du Travail, et à la Bourse du Travail--et en province, afin de rechercher les preuves des excitations politiques.
L'ATTENTAT D'HANOÏ
Dans une récente et importante interview publiée par notre confrère le _Temps_, M. le gouverneur général Sarraut a tenu à déclarer que l'attentat d'Hanoï, la bombe lancée le 26 avril dernier sur des officiers français à la terrasse d'un café local, n'était pas «un crime annamite» mais un crime extérieur à l'Indo-Chine, inspiré très vraisemblablement par le prince exilé Cuong Dé et exécuté par «la pègre internationale d'Asie».
Les journaux quotidiens ont dit, en leur détail, les circonstances de cet attentat qui causa une si grande émotion en France. Le samedi 26 avril 1913, vers 7 h. 1/2 la bombe, éclatant au milieu des consommateurs du café de Hanoï-Hôtel, blessait mortellement les commandants Mongrand et Chapuis, de l'infanterie coloniale, et atteignait plus ou moins grièvement douze autres Français et six indigènes. L'un des morts, le commandant Mongrand, qui s'était particulièrement distingué au Soudan où il avait été cité pour action d'éclat à la prise du repaire de Kentadji sur le Niger, laisse une veuve et quatre enfants. Il achevait sa période de séjour en Indo-Chine et, par décision du 24 avril, avait été affecté au 4e colonial, à Toulon.
L'une de nos gravures représente le lieu de l'attentat, la devanture du café photographiée le lendemain du crime, avec son panneau défoncé et ses vitres brisées Le sang des victimes a laissé des traces sur le sol et sur l'une des tables.
Quelques jours avant cet événement, une autre bombe avait tué à Thaï Binh un mandarin attaché à la cause française. Il n'est résulté de ces attentats aucune panique parmi nos compatriotes. Dans la nuit qui a suivi le meurtre des officiers, le gouverneur général, M. Sarraut, a fait afficher une énergique proclamation. Les victimes ont été enterrées le mardi 29 avril à 9 heures du matin. Tout Hanoï et beaucoup de Français de l'intérieur y assistaient. Devant la chapelle de l'hôpital militaire, alors que l'on venait de placer les deux cercueils sur des prolonges d'artillerie, le gouverneur général de l'Indo-Chine, M. Albert Sarraut, a prononcé un discours ému, promettant le châtiment exemplaire des meurtriers et de leurs complices. Ce discours se termina par le cri de «Vive la France!» qui, malgré la tristesse de l'heure, fut très applaudi.
CE QU'IL FAUT VOIR
LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER
C'est entendu. Paris s'étend, Paris «coule» vers l'ouest. Il avait, au temps de Mme de Sévigné, son centre mondain place Royale et dans le Marais; sous Louis-Philippe, entre le Cirque d'hiver et les Variétés; plus tard, entre les Tuileries et Tortoni. Les hommes de cette génération-ci ont amené le centre de Paris sur les boulevards, entre l'Opéra et la Madeleine. Ce sera demain les Champs-Elysées et l'Étoile, et, dans trente ans, Bagatelle, quand il n'y aura plus de fortifications. Les expositions de peinture et les marchands de tableaux suivront le mouvement; ils l'ont déjà suivi (nous le remarquions ici dernièrement); mais cela n'empêche pas qu'il n'y ait en ce moment dans l'un des moins occidentaux et des plus vieux quartiers de Paris, un Salon de peinture qu'il faut voir. C'est le Salon des artistes du 4e arrondissement. Il a même, ce Salon, le privilège d'une situation unique; il est installé pour un mois dans la cour d'un des plus pittoresques et vénérables monuments de Paris: à l'Hôtel de Sens.
Cet hôtel avait été construit, à la fin du quinzième siècle pour les archevêques de Sens, sous l'autorité desquels était placé--et demeura placé jusqu'en 1622--l'évêché de Paris. Il eut, durant cette période, des hôtes illustres: Louis de Bourbon, Louis de Guise cardinal de Lorraine, la reine Margot, et, avant elle, Nostradamus! La renommée du prophète provençal s'était propagée jusqu'à Paris, et Henri II avait fait prier Nostradamus de venir à la cour. Il y vint. Le roi ordonna qu'il fût logé chez le cardinal de Sens. Cela se passait au mois d'août 1556. Nostradamus fut même retenu à l'hôtel de Sens par un petit accident que, quoique astrologue, il n'avait point prévu. Un accès de goutte le cloua douze jours dans sa chambre, en attendant les succès de prophète qu'il allait remporter à la cour quelques jours après! Mais le vieil hôtel lui-même allait connaître d'étranges mésaventures. Abandonné par les archevêques de Sens, il allait être successivement le dépôt des coches de Bourgogne; puis une confiturerie, puis une verrerie... Et le voilà qui se relève tout doucement de cette déchéance. Il est, depuis quelques mois, la propriété de la Ville de Paris, qui se propose d'installer là une partie de ses collections. Quelque temps s'écoulera encore avant que soient commencés les travaux que cet aménagement nécessite; et la Société d'artistes du 4e arrondissement a eu la très bonne idée de mettre à profit ce délai en demandant à la Ville de lui ouvrir, pour un mois, la maison où Nostradamus eut la goutte, et devant la porte de laquelle la reine Margot fit, le 6 avril 1606, trancher la tête à un gentilhomme dont elle avait eu, comme femme, à se plaindre. L'Exposition n'occupe du vieil hôtel que la cour intérieure, qu'on a plafonnée d'un vélum, et sablée avec soin. Au fond de la cour, une porte basse ouverte sur l'étroit et tortueux escalier noir qui mène aux souterrains; à côté, surélevée de quelques marches, une petite chambre où un mobilier gothique--oeuvre de quelque exposant tapissier de l'arrondissement--a pour cadre une très belle cheminée «du temps», et les poutres vermoulues d'un plafond qu'aucune restauration n'a profané encore.
Et plus de trois cents oeuvres sont exposées ici. Les sujets de la plupart d'entre elles sont empruntés à l'arrondissement lui-même, à son histoire, à ses paysages. Et gentiment, le long de ces murs, amateurs et professionnels fraternisent. Saluons parmi ceux-ci: Franck Bail, Belot, Emile Bernard, Max Blondat, Delahogue, Druard, J.-J. Dufour, E. Fraisse, Garcia-Ramon, Grouiller, Lalauze, E. Lequeux, Pannemaker, A. Boulard, Emile Renard... Il est évident que d'une exposition située entre la rue François-Miron et le pont des Célestins--ou, plus exactement, à l'angle de la rue du Figuier et de l'ancienne rue de la Mortellerie--ces excellents artistes n'avaient nul profit ni surcroît de gloire à espérer... Simplement, ils ont «marché» avec les camarades, pour l'honneur de l'arrondissement. C'est très bien. C'est d'autant mieux qu'ils fourniront aux curieux qui leur feront visite une occasion de connaître ce coin délicieux du vieux Paris où l'on ne va pas assez. Le carrefour où s'érige l'Hôtel de Sens est à quelques pas de la Seine. Il fait face à l'île Saint-Louis, ce petit morceau de ville qui est, à lui seul, une relique. Autour de la vieille maison, c'est la rue des Lions, la rue des Jardins, les rues Saint-Paul, Beautreillis, du Petit-Musc; des façades d'hôtels seigneuriaux endormis dans la paix de petites rues de province. Ayez dans la poche le 4e fascicule de l'ouvrage où le marquis de Rochegude a décrit en vingt brochures (une par arrondissement) les rues de Paris, et conté l'histoire des maisons; et promenez-vous... Ce ne sera pas du temps perdu.
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