L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913

Part 5

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Il y a quelques semaines à peine, c'est par dizaine de mille que la faim, le dénuement et la maladie faisaient périr à Andrinople les soldats qui n'avaient pas su conserver à leur pays le dernier boulevard de la Turquie. Sans doute il n'est plus de mode aujourd'hui de massacrer les prisonniers, mais on peut difficilement éviter que ceux-ci soient éprouvés par les privations de toutes sortes et la famine. Il faut prévoir en effet que, après les gigantesques batailles que nous réserve l'avenir, l'exemple d'Andrinople se renouvellera sur une échelle plus grande encore. C'est à grand'peine que les vainqueurs pourront subsister sur l'espace restreint où les opérations auront brusquement accumulé pendant quelques jours un ou deux millions d'hommes; et, quant aux vaincus, ils n'échapperont aux sabres de la cavalerie ennemie que pour succomber à la famine.

UNE BIZARRERIE DU COURS DE L'EURE.

Le cours de l'Eure présente une particularité curieuse. Née entre les forêts de Longuy et de la Ferté-Vidame, cette rivière coule, depuis sa source jusqu'à Thivars, soit pendant 50 kilomètres, dans la direction sud-est. Elle revient alors brusquement au nord-est, puis s'infléchit vers le nord-ouest, parallèlement à la vallée de la Seine. Son cours inférieur suit donc une orientation inverse de son cours supérieur.

D'après les observations de M. François Bochin, signalées à l'Académie des sciences par M. Barrois, cette anomalie provient de ce que l'Eure actuelle est formée en partie par l'ancien cours supérieur du Loir qu elle aurait capté à son profit.

Un tel phénomène géologique est assez rare. On cite néanmoins quelques cas analogues; un des plus intéressants est la capture de la Moselle par la Meurthe, à l'époque lointaine où ces deux rivières communiquaient directement entre elles.

LE PAPIER DE SARMENTS

Il y a longtemps déjà que l'on a proposé d'utiliser les sarments pour fabriquer de la pâte à papier; mais jusqu'ici on n'avait fait aucun essai sérieux. Grâce aux études de M. Chaptal, professeur de chimie à l'école d'agriculture de Montpellier, la question semble résolue, et une industrie nouvelle va s'établir dans nos régions du Midi.

Les sarments, après avoir été attaqués par un mélange à chaud et dilué d'acide nitrique et d'acide chlorhydrique, sont broyés et passés au tamis. On obtient ainsi une pâte brunâtre, facile à décolorer par le chlore, et dont les fibres, de longueur très variable, satisfont au principe «que le rapport des dimensions longueur et largeur d'une fibre doit être supérieur à 50, pour que son utilisation à la fabrication du papier soit possible».

Mêlée à de la cellulose de sapin, la pâte de sarment fournit un papier que les professeurs de l'école de papeterie de Grenoble ont reconnu excellent pour l'impression.

Le rendement est, en général, moitié de celui que donne le bois. Ce dernier coûtant environ 7 francs le mètre cube, soit à peu près 2 francs les 100 kilos, on pense que les sarments pourront être payés 10 francs la tonne. Il semble, d'ailleurs, que ce rendement puisse être dépassé; M. Chaptal a tiré des sarments 30% de cellulose, alors que le rendement des bois blancs feuillus, bouleau, hêtre, tremble, peuplier, varie de 29 à 32%.

M. Chaptal a calculé que la pâte produite en un an par les sarments des vignes françaises équivaudrait en quantité à celle que fournirait l'exploitation, par cycles de soixante ans, d'une forêt de sapins de 600.000 hectares.

Sur l'initiative du syndicat agricole de Lézignan (Aude), une souscription a été ouverte dans l'Aude et l'Hérault, en vue de créer des usines de papier de sarment, et l'on espère pouvoir installer, à bref délai, une quinzaine d'usines dans les seuls arrondissements de Béziers et de Narbonne. Chacune d'elles trouverait dans un rayon de 5 kilomètres la matière première nécessaire pour une production annuelle de 4 tonnes de pâte par jour.

LES SUCCESSIONS EN FRANCE.

Le nombre total des successions déclarées dans l'année 1911 a été de 359.133, déduction faite de 12.738 successions négatives, avec excédent de passif. Ce nombre représente presque la moitié de celui des décès. Si l'on tient compte des décès d'enfants, et aussi des très petites successions mobilières en ligne directe, que les héritiers se partagent sans déclaration, on voit que les trois quarts des adultes mourant chaque année laissent un actif plus ou moins important.

Voici d'ailleurs comment se répartissent les successions de l'année 1911:

Montant des successions. Nombres. Sommes. Fr. Fr.

De 1 à 500 95.522 23.551.413 De 501 à 2.000 91.787 119.126.038 De 2.001 à 10.000 105.966 523.585.874 De 10.001 à 50.000 47 032 993.980.837 De 50.001 à 100.000 7.755 539.326.357 De 100.001 à 250.000 4.878 761.071.426 De 250.001 à 500.000 1.675 587.970.721 De 500.001 à 1 million 882 591.273.726 De 1 à 2 millions 379 532.314.059 De 2 à 5 millions 245 439.897.393 De 5 à 10 millions 30 200.601.397 De 10 à 50 millions 9 233.010.638 Au-dessus de 50 millions. 3 215.978.834

Total 359.163 5.761.721.713

En 1911, le nombre des successions supérieures à un million de francs a été de 666.

On voit que les millionnaires sont maintenant assez nombreux. Le million est en voie de se démocratiser.

LES THÉÂTRES

Dans sa pièce _Vouloir_, qui vient d'être chaleureusement accueillie à la Comédie-Française, M. Gustave Guiches a entrepris de montrer un professeur d'énergie, une sorte de professionnel de la volonté pour qui «vouloir c'est pouvoir», mais qui éprouve des difficultés à passer de la théorie à la pratique. Sa volonté échouera devant un obstacle imprévu: un conflit d'ordre sentimental, et s'appliquera vainement à vaincre ses passions, à «vouloir» le bonheur de ceux qui l'entourent; il ne saura parvenir à faire des heureux ni à l'être. Cette pièce, toute en finesses, ne manque pas, çà et là, de vigueur; l'ironie et la grâce s'y mêlent heureusement; elle présente des situations nouvelles et fortes. La réalisation scénique en est parfaite avec une interprétation admirablement homogène qui réunit dans le succès les noms de Mmes Sorel, Maille, Devoyod, de Chauveron, Duluc, et de MM. de Féraudy, Grand, H. Mayer, Siblot, Grandval, Numa.

L'Odéon vient de réunir dans un même spectacle deux ouvrages bien différents. _Dannemorah_, de M. Puyfontaine, est une légende à l'intrigue assez floue. Un vieux roi pleure ses illusions et croit les retrouver à la faveur d'un philtre magique. Les gestes des personnages sont malaisément explicables bien qu'ils s'expriment avec abondance, en vers de belle sonorité.

L'autre pièce, _Réussir_, est plus claire, plus vivante. C'est une bonne étude de moeurs du monde politique moderne. Un homme, pour «réussir», sacrifie la femme qui l'aime à ses ambitions. M. Paul Zahori, l'auteur de ces trois actes bien construits, a fait preuve de réelles qualités d'observation, d'un sens avisé du comique. Son dialogue abonde en répliques heureuses.

MM. Serge Basset et Antoine Yvan ont tenté de rajeunir le vieux drame populaire. Ils ont voulu, tout en conservant les formules «classiques» du genre: accumulation des événements sensationnels, épisodes comiques et pathétiques, coups de théâtre, etc., se tenir également éloignés de l'emphase déclamatoire et du naturalisme excessif. Ils y ont réussi. _Mon ami l'assassin_ pose un cas de conscience intéressant, une situation poignante: un honnête homme, partagé entre le devoir social et la reconnaissance, livrera-t-il celui qui le sauva du déshonneur et de la mort lorsqu'il découvre qu'il est un abominable criminel? Ce drame est vivant et pittoresque. L'Ambigu l'a monté avec le plus grand soin; l'interprétation en est excellente.

UNE REINE DE LA CHANSON

On vient d'enterrer, au Père-Lachaise, la grande artiste, qui, de 1865 à 1880, personnifia la Chanson. Elle est morte, septuagénaire, dans la Sarthe, près de Mamers, en son castel des «Lauriers», confortable retraite où nous l'avons connue heureuse, souriante et faisant le bien. Thérésa ne venait plus à Paris que rarement. «Je le trouve trop neuf et je m'y sens trop vieille!» disait-elle.

Ce n'est pas que la créatrice de la _Femme à barbe_ eût perdu, comme Alfred de Musset, «et ses amis et sa gaieté». Elle a conservé jusqu'à la fin sa verve familière, son esprit endiablé, sa mémoire prodigieuse. Au hasard des souvenirs, la diva se plaisait à évoquer le passé, les personnalités qu'elle avait rencontrées, au concert, au théâtre et dans le monde, depuis la princesse de Metternich, le marquis de Gallifet, Offenbach, George Sand, Gustave Flaubert, jusqu'à Sarcey, Rodolphe Salis, Alphonse Allais, le Chat Noir et Paulus.

Son père jouait du violon dans les bals. La mort le prit trop vite. La mère abandonna la fillette, quitte à la revendiquer bruyamment plus tard et à signer des réclames de cartomancienne, faubourg Montmartre: «_femme Valladon, mère de Thérésa_», alors que celle-ci attirait tout Paris à l'Alcazar. Ce que cette marâtre n'avait pas su deviner, le succès de sa fille, Desbarolles l'avait prédit. Nous tenons la chose de Thérésa elle-même. Cette anecdote--et bien d'autres encore--figurera dans les «Souvenirs», recueillis auprès d'elle par notre confrère J.-L. Croze, d'elle approuvés, et qu'on lira bientôt. En attendant, voici l'histoire racontée par l'héroïne:

«Je me trouvais un jour chez Arsène Goubert, directeur de l'Alcazar, qui me donnait généreusement 5 francs par soir pour chanter la romance sentimentale. J'étais aussi pauvre que maigre, en deux mots, _à plat!_ Un monsieur se trouvait là qui me prit la main, sans crainte de se faire mal.

«--Mademoiselle, me dit-il après m'avoir examinée sur toutes les lignes, vous réussirez, vous gagnerez de l'argent, vous mourrez riche après avoir eu une grande réputation.

«Je pensais, en remerciant ce prophète de bonheur: Il est fou! Le monsieur sortit, je demandai son nom à Goubert: «Comment! s'exclama-t-il, tu le connais pas? C'est Desbarolles!» Pas d'évangile! ajoutai-je en risquant un calembour. «Bien sûr!» riposta mon directeur qui devait, trois mois plus tard, m'octroyer un cachet quotidien de 300 francs, la vedette, et mes premières économies!»

La cigale chanta pendant bien des étés aux Champs-Elysées, à l'Alcazar, à l'Eldorado, près de Darcier, son maître, qu'elle égala par l'expression dramatique. Puis ce furent les brillants engagements à la Gaîté, à la Porte-Saint-Martin, au Châtelet et Thérésa se fit fourmi, thésaurisante et sage. Aussi, la vieillesse venue, avait-elle «de quoi», de quoi la recevoir, en bonne châtelaine, possédant pignon sur plaine, basse-cour nombreuse, jardin fleuri, verger-fruitier.

Elle aimait ce bourg pittoresque de Neufchâtel-en-Saosnois, voisin de l'adorable forêt de Perseigne, sous les ombrages de laquelle on la voyait, il y a six ans encore, conduire un élégant équipage, attelé de chevaux noirs. Parmi tout ce luxe, ce confort et ce calme, un chagrin l'obsédait: la perte totale, absolue, de sa voix.

--J'aurais tant voulu donner des leçons de _Marseillaise_ aux gamins... et à leurs pères, disait-elle, désolée, chanter aux hôtes des «Lauriers» _le Bon Gîte_, ou simplement pouvoir d'une berceuse--sans paroles--endormir ma petite-fille. Mais rien, plus rien là... Et la grande artiste montrait sa gorge... Alors que tout est là encore!... Et la noble femme montrait son coeur! En parlant ainsi, Thérésa pleurait.

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