L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913

Part 3

Chapter 33,239 wordsPublic domain

Après qu'un dépôt a été établi près du mont Darwin, une seconde escouade bat en retraite; seuls huit hommes continuent la marche en avant. Désormais, plus qu'une immense plaine blanche s'élevant en longues et molles ondulations déchirées de crevasses. Par-dessus les bosses du sous-sol, la rigide nappe de glace se déverse, rompue et disloquée, comme une masse d'eau au passage d'un seuil rocheux. Au pied de chacune de ces protubérances on espère que cela sera la dernière et qu'à son sommet on atteindra enfin la plaine culminante sur laquelle le halage deviendra aisé; au prix d'efforts inouïs on hisse les traîneaux au haut de la pente; et toujours devant soi apparaît une nouvelle vague de cette mer rigide. Malgré ces difficultés, grâce à un temps clair, les étapes s'élèvent à 24 kilomètres. 24 kilomètres par jour sur un pareil terrain et en halant de lourds véhicules, rien ne démontre mieux la vigueur et l'énergie de l'équipe anglaise! Mais, quelque diligence qu'elle fasse, le 3 janvier 1912, elle n'est encore qu'à 273 kilomètres du pôle. Scott renvoie alors sur l'arrière trois de ses compagnons, le lieutenant R. G. Evans, le sous-officier Crean et le mécanicien Lashley. Dramatique fut le retour de ce détachement. Sur la Barrière, Evans, en proie à une violente attaque de scorbut, devint incapable de faire un pas. Admirables de dévouement, les deux marins réussirent cependant à sauver leur chef, le charriant pendant quatre jours couché sur le traîneau, puis l'un d'eux, au risque d'être englouti dans une crevasse ou perdu dans la brume ou le blizzard, partant seul à la recherche de secours. Nulle expédition n'a été plus que celle du Terra-Nova riche en actes héroïques. Mais que d'anxiété sur le sort de Scott la nouvelle de ce cas de scorbut chez un des membres de la caravane éveilla dès l'an dernier parmi les spécialistes!

AU POLE, APRÈS AMUNDSEN

Après le départ du lieutenant Evans, Scott continue avec seulement quatre compagnons, le docteur Wilson, le capitaine Oates, le lieutenant Bowers et le sous-officier Evans. Malgré l'effrayant labeur fourni depuis 62 jours, tous sont dispos et pleins d'ardeur. «Nous partons, écrit le chef de l'expédition, avec un mois de vivres et l'espérance de la victoire si le temps se maintient et si aucun obstacle imprévu ne surgit.» Trois ou quatre jours après, une cruelle déception attendait ces hommes énergiques: des traces de skis et de traîneaux sont visibles à la surface du glacier!

Le succès que Scott avait tant mérité par sa constance et par ses services antérieurs lui était ravi. Maintenant que l'espoir ne soutient plus les explorateurs, combien plus pénible leur semble la route et combien plus épuisant devient l'effort. Encore 200 kilomètres, puis, le 17 janvier, après trente-huit jours de montée, voici enfin le but marqué par la petite tente pavoisée qu'Amundsen y a laissée en signe de conquête. Quel déchirement pour ces marins et ces soldats d'apercevoir un pavillon étranger flottant au-dessus du point où ils avaient rêvé de planter l'_Union Jack!_ Ils ouvrent la tente; elle renferme une lettre adressée à Scott par son heureux compétiteur, une seconde lettre destinée au roi de Norvège, un sextant, un horizon artificiel et divers effets d'habillement. Tous ces documents et tous ces objets, recueillis par les Anglais, ont été retrouvés ensuite dans leurs bagages; actuellement, le message adressé du Pôle Sud par Amundsen au roi Haakon est arrivé à destination.

Le lendemain, le ciel étant devenu clair, des observations astronomiques sont exécutées, lesquelles placent le pôle à 925 mètres au delà de la tente des Norvégiens; puis on prend une série de photographies. C'est de ces vues, du plus émouvant intérêt documentaire, que _L'Illustration_, fidèle à ses habitudes d'informations précises et rapides, s'est assurée la primeur.

_Copyright. Repr. interdite._

Les clichés de l'arrivée au Pôle du capitaine Scott et de ses compagnons, retrouvés non développés près de leurs cadavres, et reproduits ici d'après des épreuves sans retouches, à leur format exact.--_Voir aux pages suivantes les agrandissements._

La fin de l'été antarctique approche; il n'y a donc pas de temps à perdre. Reprenant le chemin du retour, à toute vitesse la caravane dévale le plateau polaire; un jour, elle réussit même à couvrir 33 kilomètres. Si cette allure pouvait être maintenue, Scott serait sauvé; mais, à peine en route, Evans commence à faiblir, et de jour en jour son état empire. Presque incapable de se tenir debout, le malheureux fait une chute grave; après cet accident, la traversée de la zone de neige molle, au nord du Cloudmaker, achève de l'épuiser, et, le 17 février, au pied du glacier Beardmore, il tombe pour ne plus se relever.

L'AGONIE DE LA CARAVANE

L'agonie de la caravane commence. Sur la Grande Barrière, le froid acquiert une rigueur extrême, et, sous l'influence de cette basse température, la couche de neige devient pulvérulente comme du sable. Les étapes sont par suite très lentes, et cette lenteur amène la famine. Les dépôts échelonnés à des intervalles de 110 kilomètres renferment juste le nombre de rations de vivres nécessaires à une escouade pour couvrir cette distance, en marchant à raison de 16 kilomètres par jour. Or, par suite du mauvais temps régnant, de l'état déplorable de la piste et de la fatigue, la petite troupe ne peut soutenir pareil train. Parfois, en 24 heures, elle franchit à peine 3 kilomètres. Avec cela, le 16 mars, Oates est à bout de forces. Les pieds et les mains gelés, le voilà maintenant, pauvre masse presque inerte, à la charge de ses compagnons défaillants. Dans cette conjoncture, il connaît son devoir, il l'a formulé lui-même, devant des amis, avant son départ pour l'Antarctique. En une pareille entreprise, avait-il déclaré, tout homme qui tombe malade et de ce fait met en péril la vie de ses camarades doit avoir le courage de disparaître. Oates est de ceux dont les actes ne démentent pas les paroles: réunissant ses dernières forces, il se lève, sort de la tente, et disparaît dans le blizzard, afin de libérer ses camarades.

Malgré la violence de la tempête, les trois survivants se remettent aussitôt en route. Le gros dépôt du _One Ton Camp_ n'est plus loin, et là est le salut. Après cinq nouvelles étapes terribles, au moment de toucher le but, l'ouragan oblige les malheureux affamés à camper. Ils n'ont plus que deux jours de vivres, en comptant toutes les miettes soigneusement ramassées au fond des caissons. D'ici là la tempête mollira... tout espoir n'est donc pas perdu. Dans l'attente anxieuse quarante-huit heures se passent, mais jamais le vent n'abat; toujours l'ouragan souffle comme un hululement de mort... Maintenant plus rien à se mettre sous la dent; c'est la famine complète. Dans l'hallucination que produit la faim, ces héros revivent leur admirable épopée; en rêve, comme une gloire céleste, ils revoient ce pôle pavoisé de _l'Union Jack_ pour lequel ils ont sacrifié leurs vies; puis, peu à peu, leurs forces défaillent...

Huit mois plus tard, le 12 novembre 1912, un détachement, parti des quartiers d'hiver à la recherche des disparus, découvrait leur tente et auprès d'elle leur traîneau, au milieu de la grande solitude. Contre cette pauvre petite chose perdue dans cette immensité, unique saillie au centre de la plaine infinie, les blizzards de l'hiver avaient épuisé vainement leur violence. A peine la toile de la tente avait-elle un peu fléchi. La neige, sèche comme une poussière, l'avait fouettée éperdument sans s'y accrocher jamais, sans s'amonceler contre l'obstacle.

De loin, c'était simplement un campement abandonné... Le chef du groupe avance le premier, tête nue, et, soulevant la portière de l'abri, il découvre la chambre funèbre. Un simple coup d'oeil permet aux assistants émus de reconstituer le dernier acte du drame.

Le capitaine est là, près du seuil, étendu tout de son long sur son sac de couchage, tandis que Wilson et Bowers reposent dans leurs sacs. Ils ont donc succombé les premiers, et, malgré sa propre faiblesse, leur chef a trouvé l'énergie de les ensevelir dans ces suaires de fourrure, en attendant que la mort vienne le prendre à son tour. Tous ont gardé un air calme et semblent dormir. Wilson, raconte le lieutenant Gran, du détachement de secours, était placé juste en face de l'entrée, à moitié dressé, le buste appuyé contre la paroi de la tente, le visage éclairé par un doux sourire; on eût dit qu'il allait s'éveiller. Même dans la mort, l'excellent docteur, le boute-en-train de l'expédition, avait gardé son amabilité habituelle; il semblait avoir accueilli la triste visiteuse avec son affabilité coutumière... «Ce sourire sur cette bonne physionomie à jamais glacée, ajoute Gran, nous fendit le coeur, et devant ce spectacle profondément navrant nous demeurâmes tous comme pétrifiés.»

Le matériel de la tente, les échantillons géologiques, les registres d'observation, les carnets de notes, et tout d'abord l'émouvant message de Scott au peuple anglais qui a été placé bien en évidence, sont pieusement recueillis. Ensuite on récite les prières des morts; puis, enlevant les piquets de la tente, on laisse retomber la toile sur les dépouilles des trois héros. Par-dessus ce linceul, des blocs de neige et de glace sont entassés sur une hauteur de cinq mètres, et, au sommet de ce monticule, les quatre Anglais plantent une simple croix faite de deux skis entre-croisés, suprême hommage aux morts qui reposent là où ils sont tombés.

LES DERNIERES LIGNES ÉCRITES PAR LE CAPITAINE SCOTT

L'expédition Scott demeurera un de ces magnifiques exemples de courage et de grandeur morale qui honorent l'humanité entière. Qui ne se sentira pris d'une profonde admiration pour ce chef de mission qui, dans les affres de la mort, trouva encore la force d'exalter la grandeur de son pays dans cette page si simple, si surhumainement émouvante et désormais immortelle:

Notre désastre est dû, écrit Scott mourant, non à des vices d'organisation, mais à la malchance dans toutes les situations difficiles dont nous avions à triompher.

1° La perte de poneys survenue en 1911 m'obligea à partir plus tard que je ne l'avais tout d'abord résolu et réduisit la quantité de vivres que nous emportâmes.

2° Le mauvais temps à l'aller, notamment la longue tourmente éprouvée sous le 83° de latitude, retarda notre marche.

3° La neige molle sur les pentes inférieures du glacier Beardmore ralentit encor: nos progrès.

Avec énergie, nous avons lutté contre ces circonstances adverses et en sommes venus à bout, mais au prix de larges prélèvements sur nos vivres de réserve. Approvisionnements, vêtements, organisation de la longue file de dépôts établie sur le plateau et sur la route du Pôle, longue de 1.300 kilomètres, tout nous a donné pleine satisfaction.

Notre groupe aurait rallié le glacier Beardmore en parfait état et avec une réserve de vivres, sans la défaillance extraordinaire d'Evans, le dernier que nous nous attendions à voir faiblir.

Jamais des êtres humains n'ont souffert autant que nous pendant ce dernier mois; en dépit du mauvais temps, nous aurions cependant réussi à passer, sans la maladie du capitaine Oates, sans la diminution de la provision de combustible contenue dans les dépôts, diminution inexplicable, sans, enfin, ce dernier ouragan. Il nous a arrêtés à 20 kilomètres du dépôt où nous avions l'espoir de trouver les vivres nécessaires.

Eut-on jamais plus mauvaise chance? Nous sommes arrêtés ici, à 11 milles (20 kilomètres) du dépôt du _One Ton Camp_, n'ayant plus que deux jours de vivres et du pétrole pour préparer un seul repas.

Nous sommes faibles; je peux à peine tenir la plume. Pour ma part, je ne regrette pas d'avoir entrepris cette expédition; elle montre l'endurance des Anglais, leur esprit de solidarité, et prouve qu'ils savent regarder la mort avec autant de courage aujourd'hui que jadis.

Nous avons couru des risques; nous savions d'avance que nous allions les affronter.

Les choses ont tourné contre nous; nous ne devons pas nous plaindre, mais nous incliner devant la décision de la Providence, résolus à faire de notre mieux jusqu'à la fin.

Si dans cette entreprise nous avons volontairement donné nos vies, c'est pour l'honneur du pays. J'adresse donc un appel à mes compatriotes et les prie de veiller à ce que ceux dont nous étions les soutiens ne soient pas abandonnés.

Eussions-nous survécu, le récit que j'aurais fait des souffrances, de l'endurance et du courage de mes compagnons eût profondément ému tous les coeurs anglais. Ces notes frustes et nos cadavres diront nos épreuves, et certainement un grand et riche pays comme la Grande-Bretagne assurera convenablement l'avenir de nos proches.

Ce morceau, digne des plus belles pages de Plutarque, constitue la plus magnifique des leçons d'héroïsme et d'ardent patriotisme. Aussi, pour exalter l'esprit de la jeunesse et développer chez elle la fierté du nom anglais, ce message suprême a-t-il été lu et commenté dans toutes les écoles publiques. A travers l'empire entier, l'admirable mort de Scott et de ses compagnons a fait passer un frisson d'orgueil national et réveillé l'esprit d'entreprise. Aux yeux de tous, l'exploration de l'Antarctique qui, jusque-là, laissait les grandes masses indifférentes, apparaît maintenant comme un des facteurs de la grandeur britannique.

CHARLES RABOT.

_Pour les deux photographies rapportées des lieux de la mort de Scott par les membres de l'expédition de secours, ceux-ci ont pu fournir eux-mêmes les légendes. Il n'en a pas été ainsi pour les trois clichés trouvés non développés dans la tente où succombèrent les explorateurs. Ce qu'ils représentaient n'était pas douteux. Mais sur ces visages fatigués, hâtés, graisseux, on pouvait hésiter à mettre des noms. L'identification que nous en donnons est pourtant certaine, et une note dans un carnet de l'expédition indique expressément comment le groupe complet fut pris, au Pôle même, par le lieutenant Bowers. Celui-ci est également l'auteur du cliché de la tente d'Amundsen. Quant au traîneau auquel sont attelés quatre des explorateurs, il paraît bien avoir été photographié par le capitaine Scott lui-même._

LES PUISSANCES EN ALBANIE

A Scutari, maintenant, le drapeau monténégrin qui s'était substitué au drapeau ottoman, est à son tour remplacé par les pavillons des grandes puissances, Angleterre, Italie, Autriche-Hongrie, France, Allemagne, dont les détachements occupent la ville. Une commission d'officiers de la flotte internationale--auxquels tous les habitants sont invités à obéir sous peine d'encourir les pénalités prévues par la loi martiale--dirigera les services jusqu'à ce qu'un gouvernement autonome soit établi en Albanie. Cette commission, présidée par le vice-amiral anglais Burney, a déjà commencé ses travaux et pris d'utiles mesures administratives. La surveillance des douanes est confiée à un officier nommé par le corps consulaire. Les distributions de vivres aux indigents se poursuivent avec méthode, et une commission sanitaire, composée de médecins albanais, autrichiens et italiens, a pris d'urgence les mesures réclamées par le mauvais état sanitaire de la ville.

EN EPIRE HELLÈNE

Au moment où se prépare le partage, entre les alliés balkaniques, des territoires conquis par eux, où se décident des tracés de frontières qui vont, quoi qu'il advienne, causer plus d'une déception, le _Temps_ avec cette préoccupation constante de l'actualité qui l'anime et à laquelle il doit son allure vivante et, dirait-on, éternellement jeune, chargeait l'un de ses plus actifs collaborateurs, M. René Puaux, d'une mission d'études en Epire. Notre excellent confrère a envoyé à son journal des articles substantiels, vivement colorés et de forme brillante; mais il a bien voulu nous réserver les clichés photographiques qui en forment la pittoresque illustration. Ce sont de beaux paysages aux lignes nobles, où de sombres cyprès dressent dans des ciels limpides leurs silhouettes classiques; puis, fatalement dans cette région où les haines de races sont ardentes et où la lutte fut farouche, des visions lamentables de ruines, et, d'autre part, spectacle plus inopiné, des tableaux de fêtes agrestes tout à fait charmants et bien doux à nos coeurs: car, dans tout le cours de son voyage, M. René Puaux se vit, à sa grande surprise, à sa profonde émotion, l'objet de manifestations enthousiastes de la part de cette malheureuse population épirote qui n'avait pas vu un étranger depuis au moins un demi-siècle, mais qui, nourrie d'une certaine tradition, a gardé sa foi en la France, comme en une nation libératrice.

Salué à Santi Quaranta par des ovations chaleureuses, le voyageur, le Français, croit «avoir connu l'unique expérience d'une touchante popularité». Mais il arrive à Nivitza:

«... Au milieu d'un petit bois d'oliviers, à deux cents mètres des premières maisons, écrit-il, un spectacle inattendu me fit tirer en arrière la bride de mon cheval. Une partie de la population était là, et, au milieu d'un groupe d'une vingtaine de petites filles tenant de gros bouquets de fleurs des champs, trois gamins brandissaient deux drapeaux grecs et un drapeau français. Je mis pied à terre, et alors un vieillard aux longues moustaches blanches tranchant sur le teint recuit des joues s'avança. Il tenait, entre ses doigts qui tremblaient fort, une feuille de papier écolier sur laquelle était écrit son discours: une harangue émue où il était question de la France protectrice des faibles et des causes justes, où l'on disait que les pauvres gens de Nivitza préféraient maintenant mourir que de ne pas être Grecs.»

Des vivats: _Zito Hellas! Zito Gallia! Zito Enossis!_ (Vive la Grèce! Vive la France! Vive l'Union!) saluent ces paroles. Ce sont des cris qui deviendront vite familiers aux oreilles de M. René Puaux, car ils retentiront sur sa route à chaque étape, à Saint-Basile, à Loukovo, à Pikerni, à Chimara, à Delvino, à Argyrocastro, où s'y mêlera même le cri de _Zito Chronos!_ (Vive le _Temps!_).

Un cortège se forme «marchant à la file indienne, vu l'étroitesse du sentier, les drapeaux grecs et français en avant».

On entre dans le village. Hélas! c'est un amas de ruines:

«Les Albanais, au soir du 13 décembre dernier, ont mis le feu à la plupart des maisons que leurs habitants avaient hâtivement quittées à leur approche. Il resta cinq vieilles femmes impotentes et deux vieillards qui furent jetés dans le brasier. De leurs enfants qui étaient demeurés avec eux, l'un fut assassiné dans la chambre même où j'écris.»

Et à ce village de décombres il ne demeure qu'une parure, le séculaire platane de sa grand'place, à l'ombre duquel, aux jours calmes, on se réunit pour causer ou rêver.

Cet enthousiasme pour la Grèce comme ces visions d'horreur eurent vite fait de convertir M. René Puaux aux convictions de ces braves gens, à leurs espoirs. Avec eux, il croit fermement qu'ils ne peuvent plus être abandonnés comme des otages aux fureurs de leurs oppresseurs albanais. «Ce n'est pas, proclame-t-il dès les premiers pas qu'il fait parmi ces Hellènes de coeur, ce n'est pas le gouvernement grec qui veut l'annexion de l'Epire, ce sont les Epirotes qui réclament leur union à la Grèce.»

_Un vieux Chimariote._

Ses dernières haltes ne font que l'ancrer plus profondément dans cette conviction.

A Chimara, où les hommes vont bardés de cartouchières et le fusil au poing et où les querelles mortelles devraient être fréquentes, il admire le régime paternel des «démogéronties», conseils de vieillards administrant les affaires en commun, qui réussissent, à force de sagesse, à maintenir parmi ces belliqueux une paix relative. Et les droits de cette petite ville à la nationalité grecque lui paraissent plus sacrés encore que ceux d'aucune autre:

«Les droits de Chimara à l'union avec la Grèce sont autant motivés par ses traditions, son patriotisme, que par sa situation géographique et économique. C'est le dernier clou planté au pavillon bleu et blanc en haut de la hampe de la côte d'Epire; mais il est si bien enfoncé qu'aucune tempête ne pourra l'arracher; l'étoffe tout entière cédera plutôt!... Chimara ne peut pas ne pas être grecque, parce qu'elle l'est déjà. Les Chimariotes sont célèbres dans tout le royaume hellénique. On les cite en exemple de patriotisme. Ils ont droit aujourd'hui à la récompense de leur attachement à la mère patrie.»

Quand, enfin, il a été témoin des manifestations de respect, d'attachement, d'amour, dont fut l'objet, à Korytza, le nouveau diadoque, visitant la contrée conquise, il lui sembla bien décidément que la voix de ce peuple était la voix de Dieu lui-même.

CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER