L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913
Part 2
La première période des manoeuvres--la première semaine--a commencé lundi matin, à 10 heures. Les hostilités s'ouvraient alors. Le thème en était le suivant: le parti A, parti des Salins-d'Hyères, bloquait le port de Toulon, où se trouvait le parti B. Celui-ci devait avoir pris la mer dans les quarante-huit heures qui suivaient l'ouverture des hostilités pour gagner Bizerte, afin d'y rejoindre une force amie, sous la protection des forts du littoral.
Que si dans le délai de quarante-huit heures il ne pouvait forcer le blocus, s'il était surpris en route, le combat s'engageait; puis les hostilités étaient suspendues pendant dix heures, qu'on laissait au parti B pour gagner Ajaccio et s'y établir au mouillage. Et A venait l'y bloquer de nouveau.
Le problème posé aux amiraux en présence était donc celui-ci: une escadre française, bloquée dans Toulon par des forces ennemies, peut-elle forcer le blocus et gagner Bizerte, ou, à son défaut, Ajaccio? Peut-elle, de là, atteindre la Tunisie? En d'autres termes, Toulon et Ajaccio sont-ils suffisamment armés pour permettre à une flotte française d'échapper à un blocus?
L'amiral Marin-Darbel, en échappant à ses adversaires, en gagnant malgré leur vigilance la route de Bizerte, a répondu à cette première question: oui.
LES HÉROS DU POLE SUD
_Les photographies de l'expédition Scott, que_ L'Illustration _a l'honneur de publier dans ce numéro, sont des documents uniques dans les annales de l'exploration. Ils évoquent un triomphe glorieux qui fut mêlé d'une affreuse amertume, et une tragique agonie plus glorieuse encore, d'une noblesse, d'une beauté sans tache._
_Ces clichés que le capitaine Scott a pris lui-même sur le haut plateau glacé du Pâle Sud, après y avoir planté le drapeau britannique non loin des couleurs norvégiennes qu'avait pu arborer près d'un mois plus tôt son heureux concurrent Amundsen,-ces minces pellicules sensibilisées, on les a trouvées, dix mois après, sous une petite tente presque ensevelie dans la neige, au centre d'un grand désert blanc, à côté des corps raidis de trois héros. Hermétiquement enfermées, préservées de toute lumière, elles seules plongées dans un peu de ténèbres absolues au milieu de tant de blancheurs antarctiques, elles recelaient des images qu'avaient contemplées des yeux maintenant tous clos: de la neige, un campement, un cairn, une étoffe sacrée flottant au bout d'une hampe au souffle du blizzard. Elles contenaient, emprisonné dans leur mystérieuse émulsion, tout le souvenir qui n'était plus dans aucune mémoire, le seul témoignage d'un grand fait géographique et d'un magnifique exploit de la persévérance humaine._
_Dans le laboratoire de l'expédition, au cap Evans, elles ont livré leur secret. Et maintenant les images de l'arrivée au Pôle Antarctique du capitaine Scott et de ses compagnons sont indestructibles. Elles s'ajoutent à la série incomparable de tableaux d'héroïsme dont s'illustre l'histoire de la découverte de la terre par l'homme._
_Elles seront répandues partout, reproduites dans les journaux et les magazines du monde entier. Mais les lecteurs de_ L'Illustration _seront les premiers en France à les contempler, en même temps qu'en Angleterre les lecteurs du_ Daily Mirror. _Nous sommes heureux et fiers d'avoir pu obtenir pour eux ce privilège, par une contribution au «Fonds» destiné à liquider les frais de l'expédition et à accomplir les dernières volontés du capitaine Scott._
_Pour donner aux documents que nous publions toute leur valeur et tout leur intérêt, nous les encadrons dans un nouveau récit, augmenté de détails encore inédits:_
LE POLE SUD CONQUIS EN DIX ANS
De toutes les grandes entreprises géographiques, la conquête du Pôle Sud a été la plus promptement achevée. Alors que le siège du Pôle Nord a duré plus d'un siècle, que les «ténèbres» de l'Afrique n'ont été dissipées qu'après plus de soixante-dix ans de luttes meurtrières, que la mystérieuse Asie centrale a livré ses derniers secrets seulement au prix de longues explorations, en dix ans le Pôle Austral a été vaincu. Cette rapide victoire est due presque tout entière aux efforts de Scott. Si l'infortuné chef de l'expédition anglaise n'a pas eu la joie d'arriver le premier au but suprême, l'honneur d'avoir frayé la voie et rendu possible le succès de son compétiteur lui appartient sans conteste.
Au commencement de ce siècle, on ignorait pour ainsi dire tout de l'Antarctique. On supposait la calotte polaire australe occupée par un énorme continent grand comme l'Australie; mais ce n'était là qu'une vue de l'esprit. Sauf sous le méridien de la Nouvelle-Zélande et dans l'Atlantique sud, on n'avait guère dépassé le cercle antarctique. Que l'on se figure dans notre hémisphère nos connaissances s'arrêtant à peu près à la moitié de la Norvège, à la mer Blanche, à la Sibérie centrale et, de l'autre côté de l'Atlantique, à la côte nord de la baie d'Hudson et à l'extrémité méridionale du Grônland; qu'on imagine enfin qu'au delà de ces limites seulement un fragment du Spitzberg et un bout de l'Océan Arctique nous aient été révélés, on aura dans ses lignes générales la représentation de l'inconnu austral en 1900.
Un an plus tard, Scott commençait le siège du Pôle Sud. Partant de la Nouvelle-Zélande, sur le navire la _Discovery_, il faisait route vers la terre Victoria, où, en 1841, Ross avait découvert la Grande Barrière, énorme glacier de plus de 500 kilomètres de large. Essayer de pénétrer vers l'extrême sud en s'avançant sur cette immense nappe de glace, telle était la mission de l'officier anglais. Mais, avant d'entamer cette exploration, Scott avait à procéder à des recherches qui, pour être moins attrayantes, n'en avaient pas moins une importance capitale; de leur résultat dépendait, en effet, l'issue de la campagne. Il lui fallait tout d'abord découvrir, à proximité du champ de ses opérations futures, un mouillage où son navire pourrait demeurer en sécurité pendant l'hiver. Dans l'Antarctique, les côtes n'offrent que peu ou point d'abris; en 1901 on n'en connaissait même aucun. Cette circonstance si défavorable est la conséquence de l'intensité du phénomène glaciaire; dans cette partie du monde, les glaciers revêtent une puissance si colossale qu'ils envahissent les baies et les golfes; et si parfois ils les laissent dégagés, leurs énormes masses branlantes en interdisent l'approche. Au pied de ces falaises de glace un navire se trouverait exposé à être englouti par quelque avalanche formidable; avec cela, partout des _icebergs_ dont le moindre heurt enverrait le bateau au fond de l'eau. La seconde expédition Charcot offre un exemple des dangers et des difficultés que ces conditions apportent à l'exploration antarctique. En 1909, le _Pourquoi-Pas?_ arrivait devant une côte complètement inconnue. Une semaine durant, nos compatriotes luttent contre les banquises et les tempêtes pour trouver un port où leur bateau pourrait mouiller; toutes leurs recherches demeurent inutiles et force leur est d'abandonner cette terre dont l'étude eût été singulièrement féconde.
Scott fut plus heureux. Dans le Mac Murdo sound, tout près de la Grande Barrière, il trouvait un excellent abri, et, l'été suivant, au prix d'efforts inouïs, il réussissait à avancer sur ce grand glacier jusqu'au 82° 15' de latitude sud, parallèle correspondant dans notre hémisphère à l'extrémité septentrionale de la terre François-Joseph. Du premier coup, cet officier énergique avait éliminé les deux principales inconnues du problème polaire; il avait découvert une base d'opérations et une voie de pénétration vers l'extrême sud. Dès lors, il ne restait plus qu'à aviser aux moyens de transporter les approvisionnements nécessaires pour la traversée du désert de glace large de 350 lieues qui sépare le Mac Murdo du pôle.
Six ans plus tard, en 1908, un nouveau progrès décisif était réalisé. Avec l'aide de poneys de Mandchourie, Shackleton traversait entièrement la Grande Barrière, puis, escaladant les Alpes antarctiques, arrivait jusqu'à 179 kilomètres du but. Seule la famine l'obligea à s'arrêter.
LA SECONDE EXPÉDITION SCOTT
Dans l'espérance de compléter la victoire, Scott se remettait en campagne dix-huit mois après cet exploit sensationnel. Afin d'assurer le succès de la nouvelle entreprise, les Anglais ne dépensèrent pas moins de 1.250.000 francs pour procurer aux explorateurs un équipement aussi perfectionné que possible, et, le 1er juin 1910, aux acclamations d'une foule enthousiaste, l'expédition quittait les docks de Londres sur le _Terra-Nova_, avec le _Fram_, le meilleur bateau d'exploration polaire qui fût alors à flot. Sept mois plus tard, au début de janvier 1911, elle arrivait dans le Mac Murdo Sound.
Une épaisse banquise couvrait le fond de la baie. Attendre la débâcle, c'eût été courir le risque de lie pouvoir organiser la station avant l'hiver. On décide alors de s'installer à la limite de la glace flottante, au cap Evans, une saillie de la côte orientale, à 26 kilomètres au nord de la pointe de la Hutte, anciens quartiers de l'expédition de la _Discovery_ de 1902 à 1904. Cet emplacement présentait un très grave inconvénient. Si, en effet, la banquise venait à se rompre, les caravanes d'exploration sur la Grande Barrière seraient coupées de leur base d'opérations: mais, dans une pareille entreprise, qui ne risque rien n'a rien.
Aussitôt le site de la station choisi, on commença le débarquement des approvisionnements et les constructions. Une spacieuse maison de bois fut érigée, que l'on entoura d'une muraille de briquettes pour assurer une meilleure protection contre le froid; autour, on bâtit des écuries pour les poneys, des chenils, des observatoires; bref, sur cette plage désolée, entourée de neige et de glace, s'éleva bientôt un véritable village.
Pendant que l'on achevait les baraquements, Scott partit installer des «caches» de vivres sur la Grande Barrière, afin de faciliter l'avance de la colonne vers le sud au printemps suivant. Un premier dépôt, destiné à servir de magasin de ravitaillement, fut établi à quelques kilomètres en arrière du front du glacier dans le Mac Murdo, et, un second, le _Corner Camp_, à 50 kilomètres plus au sud, près de l'île Blanche, une grosse montagne solitaire au milieu des plaines supérieures de la Barrière.
Après cela, pendant trois jours, la caravane se trouva arrêtée par un blizzard. Dans l'Antarctique, l'été n'est qu'une expression météorologique. En décembre, janvier, février, qui correspondent à juin, juillet et août de notre hémisphère, les tempêtes de neige sont fréquentes et le thermomètre demeure presque toujours en dessous du point de congélation, s'abaissant même parfois à -20° et -25°.
A peine cet ouragan s'est-il calmé qu'un second éclate et entraîne la mort de deux chevaux. Néanmoins, quelques jours après, le gros de la caravane atteignait le 79° 30' de latitude, et en ce point plaçait un troisième dépôt, le _One Ton Camp_. Les attelages sont fourbus, et sans cesse les tourmentes succèdent aux tourmentes. Dans de telles conditions, pousser plus avant serait s'exposer à un désastre: la retraite est donc décidée.
Le retour fut marqué par une catastrophe. Après avoir quitté la Barrière, un détachement de trois hommes et de quatre poneys était campé sur la banquise du Mac Murdo, se disposant à rallier la terre ferme, lorsque tout à coup la débâcle se produit. Autour du bivouac, la glace, soulevée par une grosse houle, se disloque; des crevasses s'ouvrent, en même temps que de larges plaques partent à la dérive. Un poney est englouti et toute la caravane menacée du même sort. Immédiatement, on essaie de regagner la Barrière, en faisant sauter les chevaux de glaçon en glaçon, au risque d'une noyade générale. Après huit heures de ce dangereux exercice, les explorateurs touchent enfin le front du glacier, mais impossible d'y prendre pied: partout un mur de glace à pic! Un matelot parvient cependant à le gravir; à son appel, une escouade qui se trouve aux environs arrive de suite à la rescousse. A l'aide de cordes, elle hisse au sommet du glacier les hommes en perdition sur la banquise, mais un pareil moyen ne peut être employé pour les poneys. A coups de pioche, les hommes ouvrent alors une tranchée dans le front de la Barrière afin de permettre aux chevaux de passer de la banquise sur le glacier; mais, perchés sur des blocs accidentés que la mer ballotte, les malheureuses bêtes ne peuvent prendre d'élan. Une seule réussit le saut périlleux, tandis que les deux autres culbutent et disparaissent.
L'APPARITION D'UN CONCURRENT INATTENDU
Ainsi, cette première reconnaissance avait coûté pas moins de cinq poneys, plus du tiers de la cavalerie: un désastre qui devait peser lourdement sur l'issue de l'entreprise. Dès le début, le malheur semble d'ailleurs s'être acharné sur l'expédition anglaise. Comme l'a dit le poète, la mauvaise fortune ne vient jamais seule. Par un message envoyé du cap Evans, Scott venait d'apprendre le débarquement d'Amundsen sur la Grande Barrière. Après le départ de la troupe chargée d'aller installer les dépôts, le _Terra-Nova_ avait repris la mer pour conduire une escouade à la terre du Roi-Édouard VII, à l'extrémité orientale de la Barrière, et rallier ensuite la Nouvelle-Zélande. Une banquise ayant empêché le débarquement de ce détachement, le navire était entré dans la baie des Baleines, située sur la côte ouest de cette terre; on voulait examiner les possibilités d'hivernage dans cette région. Là, quelle ne fut pas la stupeur des Anglais de rencontrer Amundsen. L'entrée en scène des Norvégiens modifiait complètement les conditions de la lutte; aussi, le capitaine du _Terra-Nova_ repartit de suite vers le cap Evans communiquer cette grave nouvelle à l'expédition.
Peut-être, après la perte d'une partie de sa cavalerie, Scott envisageait-il l'éventualité de différer d'un an l'assaut, pour attendre le renfort d'animaux qui lui seraient amenés l'été suivant par le navire ravitailleur. Du moment qu'Amundsen était arrivé, il ne pouvait plus être question de remettre l'attaque. A moins de s'avouer vaincus d'avance, les Anglais étaient contraints d'entamer la lutte dès le printemps suivant. Dès lors, que d'inquiétudes ont dû traverser l'esprit de ces vaillants et quels efforts ils ont dû faire sur eux-mêmes pour ne pas se laisser entamer par le découragement!
En attendant, l'hiver s'écoula agréablement. La maison était chaude et bien éclairée, et les distractions fréquentes afin de maintenir l'entrain parmi les hommes. Lorsque l'état de l'atmosphère le permettait, on se livrait à des parties de _football_ sur la glace, et, le soir, de temps à autre, on organisait des conférences.
Comme les expériences antérieures l'avaient montré, la victoire dépendait de la bonne organisation des services de ravitaillement. La conquête du pôle était, en un mot, une question d'intendance. Il s'agissait d'assurer la liberté de manoeuvre au détachement allant de l'avant en lui fournissant des vivres pour plusieurs semaines à la plus grande distance possible de la base et en assurant sa retraite par des dépôts. Pour cela, Scott décida de partir avec tout son monde; puis, successivement, des escouades battraient en retraite, après avoir abandonné leur surplus de rations à ceux qui pousseraient vers le sud. Grâce à cette organisation, au moment où le dernier groupe de soutien rebrousserait chemin, les explorateurs chargés de marcher vers le pôle auraient leur plein de vivres.
DÉPART POUR LE POLE
Comme un corps de troupe, la caravane fut partagée en avant-garde, gros et arrière-garde. Le 27 octobre 1911, 27 avril dans nos régions, L'avant-garde, composée de quatre hommes et de deux traîneaux automobiles, se mit en route, avec un chargement d'approvisionnements. Cinq jours plus tard, Scott s'ébranlait à son tour à la tête du détachement principal, dix hommes et dix poneys tirant chacun un traîneau chargé de 276 kilos de vivres. L'arrière-garde, quatre hommes et les attelages de chiens, devait charroyer des approvisionnements entre le _One Ton Camp_ et le pied du glacier Beardmore... Dix-huit hommes en tout, dont plusieurs étaient des vétérans des précédentes campagnes et connaissaient par suite le terrain des opérations, dix chevaux, une vingtaine de chiens et deux traîneaux automobiles, jamais une expédition aussi nombreuse, aussi expérimentée et aussi puissamment outillée n'avait attaqué les glaces antarctiques.
Du cap Evans au pôle, la distance à vol d'oiseau est de 1.370 kilomètres, égale à celle de Dieppe à Florence; avec les détours qu'entraîneraient les accidents du glacier, c'est à 3.000 kilomètres pour le moins qu'il fallait évaluer le trajet que la caravane avait à couvrir aller et retour, et cela en quatre mois, avant l'arrivée de l'hiver.
Lents et pénibles furent les premiers progrès de cette lourde caravane. Dans la neige molle qui recouvrait la Grande Barrière, les poneys n'avançaient qu'à grand'peine. Au delà du _One Ton Camp_, la piste devenant meilleure, l'on put allonger le pas et fournir des étapes de près de 28 kilomètres. Seulement, le 21 novembre, la colonne arrivait au 80° 15', où l'avant-garde, confortablement installée dans des huttes de neige qu'elle avait construites, attendait son arrivée. En dix-neuf jours, le gros n'avait gagné que 291 kilomètres, environ 15 kilomètres par jour, et n'était pas même arrivé à mi-chemin de la Grande Barrière!
D'après de nouveaux renseignements, les traîneaux automobiles n'ont pas marché aussi bien que les premiers télégrammes l'avaient annoncé. L'appareil de refroidissement par l'air qui avait été substitué à la circulation habituelle d'eau, en raison des températures polaires, a mal fonctionné; d'où échauffement des moteurs et pannes fréquentes. En pareil cas, il fallait patiemment attendre le refroidissement des machines, et, «pendant ce temps, exposés à une température de 20° sous zéro, nous nous refroidissions trop», écrit le chef de l'avant-garde. Ensuite, pour remettre en marche, on devait chauffer les carburateurs à l'aida d'une lampe. Finalement, après un parcours d'une centaine de kilomètres, les tracteurs durent être abandonnés. L'avant-garde chargea alors ses bagages sur un traîneau, et, s'attelant à ce véhicule, avança rapidement jusqu'au 80° 15' où elle avait ordre d'attendre l'arrivée du gros.
En ce point, deux des chauffeurs rebroussèrent chemin, puis la pesante colonne s'ébranla de nouveau, précédée d'une escouade d'éclaireurs.
Sur cette immense plaine de glace fréquemment embrumée ou balayée par la tourmente, Scott prend les plus minutieuses précautions pour assurer le retour. Tous les quatre milles (7.400 mètres), des monticules de neige jalonnent la route, et, à des intervalles de 110 kilomètres, des dépôts de vivres pour une semaine sont établis. Entre temps, on perd un poney; puis on en abat quatre autres, que l'allégement des charges rend inutiles, et on en nourrit les chiens.
Tandis qu'Amundsen était relativement favorisé par le temps, les Anglais recevaient coups de vent sur coups de vent. Le 4 décembre, à la fin de la Grande Barrière, une effroyable tourmente de sud se déchaîne. Pendant quatre jours, l'ouragan fait rage, déversant une telle quantité de neige que toutes les heures des corvées doivent dégager les tentes et les chevaux. Après cela, comme il arrive toujours lorsque la tempête souffle du sud, brusquement le thermomètre monte au-dessus du point de glace. Ce fait étrange, que des vents venant du pôle et des glaciers déterminent une hausse considérable de température, est dû à ce que l'air s'échauffe par suite de la compression qu'il subit en descendant des hautes montagnes riveraines de la Barrière. C'est le même phénomène qui donne naissance en Suisse au foehn, ce souffle chaud issu des Alpes, et, sur le versant français des Pyrénées, au vent d'Espagne. Ces courants aériens élèvent la température de l'air, non parce qu'ils viennent du sud, mais parce que, comme sur la Barrière, ils descendent d'une haute chaîne de montagnes.
Ce dégel transforma le glacier en bourbier, si bien que, pour maintenir les poneys à sa surface, on dut leur attacher, aux pieds, des raquettes rondes, comme celles employées en Norvège en pareil cas. Telles furent les difficultés sur ce sol fluant que les quinze derniers kilomètres de la Barrière ne coûtèrent pas moins de quatorze heures d'efforts. A la fin de cette étape harassante, la provision de fourrage se trouvant épuisée, les cinq poneys survivants furent abattus et servirent à augmenter l'important dépôt de vivres laissé en ce point.
L'ASCENSION DU PLATEAU POLAIRE
Le 10 décembre, après avoir gravi une bosse de terrain, Scott atteignait le glacier Beardmore. En 38 jours, il avait traversé la Grande Barrière et franchi un peu moins de la moitié de la distance entre le cap Evans et le pôle. Restait maintenant à accomplir la plus longue et la plus difficile partie du trajet, l'ascension du plateau polaire. Il s'agissait de parcourir 740 kilomètres en montagne, et de s'élever de la cote 200 à l'altitude de 3.000 mètres. Comme le représente, aux pages précédentes, le beau profil de M. Trinquier, qui a la valeur d'un dessin topographique, Scott se trouvait dans la situation d'un voyageur qui, parti de Dieppe et arrivé à Chambéry, se dispose à escalader les Alpes, avec cette différence qu'ici le relief à gravir possède une largeur égale à la distance entre la capitale de la Savoie et Florence. A travers cet énorme massif, la route est tracée par le glacier Beardmore, descendant du plateau polaire en longues pentes pour confluer dans la Grande Barrière. Que l'on se représente une surface glaciaire bordée de montagnes de 3.000 mètres et plus, dans le genre de la Mer de Glace de Chamonix, mais de dimensions énormes. D'une rive à l'autre, sa largeur varie de 20 à 40 kilomètres, et de son embouchure à sa sortie du plateau sa longueur n'est pas inférieure à 200 kilomètres.
Avant le début de l'ascension, Scott renvoya sur l'arrière une escouade et tous les chiens. La vigueur dont ces animaux avaient fait preuve n'avait pu modifier l'opinion défavorable que le chef de l'expédition avait à leur égard: déplorable aveuglement dont, les conséquences devaient être fatales! Dès lors, c'est à bras que les douze hommes composant maintenant la caravane doivent haler les traîneaux. Travail épuisant! Dans la neige fraîche qui recouvre le glacier les explorateurs enfoncent jusqu'au genou et les véhicules demeurent enlizés. En dix heures, à grand'peine ils réussissent à parcourir 10 kilomètres, et cela dure ainsi cinq longues journées. Plus haut, au delà du Cloudmaker, le terrain se raffermit; mais alors la brume arrive et bouche toute vue. A travers un épais brouillard, allez donc choisir la route au milieu de crevasses et de séracs! Quoi qu'il en soit, ces intrépides pionniers avancent toujours, et, le 21 décembre, ils parviennent au sommet du glacier, dans la région où la nappe glacée du plateau polaire s'écoule vers l'aval, canalisée entre deux rangées de montagnes.