L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913
Part 4
Afin de faire cesser la dissemblance, peu logique et pleine d'inconvénients en campagne, qui existait entre la tenue en capote des officiers d'infanterie et celle de la troupe, le ministre de la Guerre a adopté, pour le cadre, un manteau gris de fer bleuté, de même couleur que la capote des soldats. Le modèle de ce manteau, établi sur les données du général Dubail, président de la commission des uniformes, a été dessiné par M. Georges Carette, le grand tailleur, qui est aussi un artiste de talent--auteur de l'aquarelle que nous ne pouvons reproduire ici qu'en soi--et dont les formes de coupe ont été publiées au _Bulletin officiel_.
Les officiers porteront ce vêtement dans toutes les circonstances où les hommes seront en capote, par conséquent en campagne. Pour la grande tenue, les officiers auront les épaulettes sur la capote, avec un ceinturon or et bleu. Pour la tenue de jour, le ceinturon ordinaire se portera en dessous, la bélière sortant par une fente verticale pour soutenir le sabre. En tenue de cheval, l'officier ajoutera une pèlerine mobile.
Ainsi les troupes d'infanterie, avec leurs officiers, auront désormais un aspect gris bleu uniforme qui, en temps de guerre, empêchera les officiers d'être spécialement le point de mire de l'ennemi, et qui, en temps de paix, rapprochera davantage encore si possible le soldat de son chef sans que la discipline et le respect hiérarchique aient le moins du monde à en souffrir.
LA PENTECOTE DES «ÉCLAIREURS DE FRANCE»
Nos vaillants petits Eclaireurs ont mis à profit les vacances de la Pentecôte: ayant deux jours entiers de liberté, ils les ont passés, suivant les bons préceptes du scoutisme, en plein air, dans un camp improvisé aux environs de Paris. Le ministre de la Guerre avait mis à leur disposition les terrains du génie militaire situés en bordure de la route qui mène de Versailles à Saint-Cyr: c'est là que, dimanche matin, ils plantèrent leurs tentes, et qu'ils furent passés en revue par le colonel Bouttieaux, représentant le général Hirschauer, inspecteur de l'aéronautique militaire, et le commandant Richard, accompagnés de M. André Chéradame, président de l'Association des Éclaireurs. La journée se termina par une visite au champ d'aviation de Saint-Cyr, sous la conduite du commandant Richard, qui donna aux boy-scouts toutes les explications attendues par leurs jeunes curiosités: ils assistèrent à une ascension en ballon sphérique captif, à une sortie du dirigeable le _Temps_, piloté par le capitaine Peaucellier, et à de belles envolées d'aéroplanes.
Le lendemain, après avoir bravement couché à la belle étoile, malgré le temps peu favorable, les Eclaireurs, réveillés de bonne heure par la diane, recommencèrent leurs exercices. Les travaux du camp et la visite de l'École de Saint-Cyr, où les reçut le général Bigot, remplirent la matinée. L'après-midi, on leur montra un lâcher de pigeons militaires, puis ils procédèrent eux-mêmes au gonflement et au lancement d'un ballon sphérique.
AU CAMP DES JEUNES ECLAIREURS DE FRANCE, ENTRE VERSAILLES ET SAINT-CYR.--Phot. L. Gimpel.
CE QU'IL FAUT VOIR
LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER
Les gens du monde ont pris, depuis quelques années, l'habitude de rentrer, chaque automne, un peu plus tard à Paris. Mais ils y demeurent plus longtemps qu'on ne faisait autrefois. La «saison mondaine», dont les programmes sont censés destinés à occuper l'hiver, ne commence plus guère qu'au printemps. Elle le remplit. Elle le déborde. Mai... juin... voilà les mois des plus grands dîners, des plus somptueuses fêtes, des spectacles de haut luxe. Il semble qu'à ce moment de l'année la Parisienne pense: «Pourquoi hésiterais-je à m'éreinter, puisque je vais me reposer (ou faire semblant) pendant trois mois, et qu'en tout cas la rituelle saison d'eaux va, dans quelques semaines, réparer les effets de ce surmenage?»
On s'amuse donc tant qu'on peut, et c'est l'instant de la Saison parisienne où, notamment, le Théâtre d'amateurs bat son plein.
Les gens du monde ont de tout temps aimé à jouer des comédies. Il semble même que ce soit un peu pour encadrer ces comédies-là qu'on a inventé le paravent... Mais les petits-fils et les petites-filles de ces amateurs ne se contentent plus des programmes qui suffisaient à leurs grands-parents; et que nous voilà loin du «proverbe» d'Octave Feuillet, du dialogue de Verconsin, du badinage de Meilhac, qui composaient le «numéro» de résistance des soirées «artistiques» de la meilleure bourgeoisie! Tout cela est démodé; presque autant que les fantaisies de Vieux-temps pour violon, les morceaux de harpe de Godefroy, et les chansonnettes morales de Berthelier!
De vrais décors remplacent le paravent des ancêtres. On ne joue plus, simplement, la comédie; on mime, on chante, on danse. Pour encourager les progrès de la chorégraphie dans les salons, le bruit court qu'il va se fonder des Associations de mères de famille! Et voici le plus admirable: ces ballets, ces pantomimes, ces Revues, ces opérettes ou ces drames sont bel et bien de l'inédit; et de l'inédit d'amateurs, s'il vous plaît. Pourquoi pas? Chacun, en matière d'art, a désormais la gentille ambition de se suffire à soi-même. Des employés de chemins de fer organisent des Expositions de peinture; des médecins musiciens se sont assemblés pour fonder un «orchestre médical»; pourquoi les gens du monde qui ont la passion de l'Art dramatique ne se donneraient-ils pas le plaisir d'écrire eux-mêmes la pièce où ils rêvent d'être applaudis?
Aussi bien l'étranger, à qui un heureux hasard de relations aura permis de venir s'asseoir devant une de ces scènes d'amateurs, sera-t-il d'avis qu'on s'y amuse parfois beaucoup, et de la plus spirituelle façon. Est-ce là un des avantages de notre tempérament national? Le Français, la Française sont-ils plus naturellement, plus spontanément artistes qu'on ne l'est en d'autres pays? Il est certain qu'il y a en ce moment, à Paris, quelques salons où l'on sait le mieux du monde improviser un couplet, et le chanter; où des jeunes femmes qui n'ont jamais appris le théâtre jouent la comédie délicieusement, sont d'exquises mimes, se font ballerines au besoin, et avec quelle troublante autorité!... Cela, c'est évidemment, de février à juin, l'un des plus étonnants spectacles que donne Paris. Le malheur est qu'il n'est accessible qu'à un assez petit nombre de passants...
* * *
Il en est d'autres, heureusement, moins fermés que celui-là, et qui seront, cette semaine, le rendez-vous de nos élégances printanières. Il faudra, bien entendu, avoir applaudi _Pénélope_. Il faudra avoir fait le tour de l'ancienne salle des fêtes de la Cour des comptes, au Palais-Royal, où, dans une très amusante exposition d'Art décoratif théâtral, M. Paul Ginisty a réuni la plus curieuse collection de maquettes, c'est-à-dire de décors-joujoux et de théâtres de poupées, qui se puisse imaginer. Il faudra ne pas oublier d'aller voir, chez Manzi, la Rétrospective de ce délicieux imagier-philosophe que fut Boutet de Monvel; et rue de Constantine, à l'hôtel de Sagan, l'Exposition des objets d'art de la Renaissance et du Moyen Age qu'ont mise à la mode de très hauts patronages mondains, et la récente visite d'Alphonse XIII.
Aussi bien ni ces patronages, ni la «recommandation» de cette visite royale n'étaient-ils nécessaires pour que le Moyen Age et la Renaissance sollicitassent nos curiosités. L'amour du progrès sait se concilier, le mieux du monde, dans l'esprit des personnes cultivées de ce temps-ci, avec la religion du passé. L'habitude de vivre en République n'empêche pas que nous ne soyons infiniment sensibles à l'amitié que nous portent les rois; nous exposons avec orgueil Ingres et David, à côté de cimaises où il nous plaît de voir Roussel et Vuillard triompher, et dans l'instant même où nous envoyons Besnard régner à Rome sur nos peintres; et les admirateurs de Francis Jammes et de Paul Claudel ne trouveront pas étrange qu'on les convie, dans quelques jours, à venir applaudir, à l'Odéon, _Moïse_, et à regarder Mme Cléo de Mérode danser du Chateaubriand.
Notre vie moderne est faite de ces contrastes; et peut-être est-ce cela qui la rend si intéressante à vivre. Contrastes d'idées, contrastes de sentiments. Les mêmes femmes qui se seront précipitées ces jours-ci aux matches de boxe anglaise de la salle Boisleux pour y voir saigner des nez, et s'évanouir quelques jeunes hommes, accourront mercredi au Cours-la-Reine pour s'y pâmer devant une Exposition de fleurs. Salon d'horticulture, le dernier de la saison. Celui-là aussi est à voir. Celui-là surtout. Les «envois» dont il est composé sont ceux d'un Peintre qui a sur tous les autres cette supériorité d'être--avec la collaboration de quelques jardiniers--égal à lui-même, éternellement.
UN PARISIEN.
VISIONS DE L'INDE
Après Constantinople et la Syrie, évoqués merveilleusement en ces «Visions d'Orient» dont l'_Illustration_ reproduisit naguère quelques-unes des plus achevées, et qui, données en projections, obtinrent auprès du grand public un si durable succès, l'Inde et ses splendeurs devaient tenter M. Gervais-Courtellemont: au cours d'un récent voyage, il a réussi, grâce à la photographie des couleurs, qui jamais ne fut poussée à ce point de perfection, à en fixer, pour l'enchantement de nos yeux, toute l'éblouissante féerie.
Nos lecteurs pourront bientôt apprécier le charme fidèle de ces nouvelles «Visions», dont ils auront la primeur, comme ils ont eu celle des «Visions d'Orient». Auparavant, elles seront montrées, une seule fois, le samedi 17 mai, à 4 h. 1/2, au théâtre Réjane, où doit avoir lieu la matinée de bienfaisance organisée au profit de la caisse des veuves et de la caisse de secours de l'Association des secrétaires de rédaction.
AGENDA (17-24 mai 1913)
EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--_Paris_: Grand Palais: les deux Salons.--Ancien hôtel de Sagan (23, rue de Constantine): exposition d'objets d'art du Moyen Age et de la Renaissance, au profit de la Croix-Rouge française. (Clôture fin _mai_.)--Au Petit Palais: l'oeuvre de David et de ses élèves.--Villa Damrémont, 3: exposition de cent tableaux, aquarelles, dessins, pastels de maîtres modernes au bénéfice d'un artiste devenu aveugle. (Clôture fin _mai_.)
L'EXPOSITION HORTICOLE.--L'exposition de printemps de la Société nationale d'horticulture de France s'ouvrira le _21 mai_ au Cours-la-Reine, pour se terminer le _26 mai_; concours spéciaux de roses.
L'EXPOSITION CANINE.--Au jardin des Tuileries (terrasse de l'Orangerie): du _17 au 26 mai_, exposition canine internationale organisée par la Société centrale pour l'amélioration des races de chiens en France.
CONFÉRENCES.--Au Cercle de l'Union artistique (rue Boissy-d'Anglas): le _17 mai_, en matinée réservée aux dames, conférence sur la Danse, par le marquis de Montferrier.--A la Comédie des Champs-Elysées (avenue Montaigne), à 4 h. 1/2, le _17 mai_: conférence de M. G. Prade: _les Minutes tragiques de l'aviation_; le _24 mai: la Femme et le Théâtre_, par M. Marcel Prévost.
FÊTES DE JEANNE D'ARC.--A la basilique de Saint-Denis, le _18 mai_: fête historique et religieuse en l'honneur de Jeanne d'Arc.
VENTE DE CHARITÉ.--Au ministère de la Justice, le _17 mai_, de 2 heures à 7 heures, troisième journée de vente de l'Orphelinat des Arts.
SPORTS.--_Courses de chevaux_: le _17 mai_, Saint-Ouen; le _18_, Longchamp; le _19_, Saint-Cloud; le _20_, Saint-Ouen; le _21_, le Tremblay; le _22_, Longchamp; le _23_, Maisons-Laffitte; le _24_, Saint-Ouen.--_Automobile: le 18 mai_, ouverture du IVe Salon russe de l'Automobile, à Saint-Pétersbourg.--_Cyclisme: les 17_ et _18 mai_, course annuelle Bordeaux-Paris. Arrivée au Parc des Princes.--_Boxe: le 21 mai_, au Cirque de Paris, match Ledoux-Castillon; à la salle Wagram, le _28 mai_, Grand Prix de Paris (amateurs).--_Escrime_: le _17 mai_, assaut du cercle Hoche; à la même date, au Nouveau-Cirque, à 2 heures: assaut en l'honneur de Pini.--Au Jardin des Tuileries, du _18 au 25 mai_: Grande semaine des Armes de combat, de la Fédération parisienne d'escrimeurs.--_Courses à pied_: Racing-Club de France, le _18 mai_, prix Blanchet.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
LES ANGES GARDIENS
Nos lecteurs, les premiers, auront connu les pages inédites de cette oeuvre poignante de vérité, de ce livre grave et clair, si prodigieusement animé et puissamment actuel, émouvant comme un cri d'alarme, et dont l'exceptionnel retentissement déjà confirme l'opportunité sociale. «Ce livre, que l'auteur croit utile aux mères françaises, n'est pas destiné à leurs filles.» M. Marcel Prévost, en toute loyauté, vient d'inscrire à la première page du volume de librairie (1) cet avertissement qui fut d'abord donné par M. Gaston Rageot à notre public lorsque le roman commença de paraître dans _L'Illustration_. Les livres des mères ne sont point nécessairement des livres pour leurs filles. Il est dangereux d'enseigner directement la vie aux imaginations trop fragiles et aux coeurs trop neufs.
[Note 1: _Les Anges gardiens_, Ed. Lemerre, 3 fr. 50.]
Il n'appartient pas, du reste, aux jeunes filles de choisir elles-mêmes leurs «anges gardiens». C'est là oeuvre des mères et responsabilité des mères. Les anges gardiens! Le mot a déjà sa fortune faite! Il a évoqué, dans tous les foyers français, la vision d'un péril. Bien entendu, une généralisation absolue serait imprudente et inique. Les anges gardiens, qui nous viennent d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, de Belgique, pour veiller sur l'instruction et les loisirs de nos filles ne sont point tous de mauvais anges. Non, sans doute, mais parmi ces quelques ailes blanches il se glisse un trop grand nombre d'ailes noires...
«Il est anormal, dit le préfet de police Lehoux--qui, nous avertit M. Marcel Prévost, exprime, touchant les «anges gardiens» (page 333), l'opinion exacte de l'auteur--il est anormal qu'une fille de dix-huit à vingt ans, une fille d'une certaine culture, d'une certaine éducation, quitte sa famille et sa patrie pour venir gagner son pain à Paris. Oui, c'est anormal, parce que l'expatriation, à cet âge, est pleine de dangers pour elle, et que toute honnête famille ne s'y résoudra qu'à la dernière extrémité. Sur dix cas, il y en aura un où d'honnêtes parents auront délibérément envoyé à l'étranger leur fille sage et courageuse, et neuf autres cas où la fille aura quitté ses parents par coup de tête, soit que la famille fût inhabitable (mariage du père, inconduite de la mère, scandale), soit qu'une aventure galante l'eût entraînée. Dans ces neuf derniers cas, la demoiselle accumulera les obscurités et les mensonges pour que nul ne puisse remonter jusqu'à sa famille: faux noms, faux lieu de naissance, faux certificat... Les étrangers sont obligés de déclarer leur identité? Mais combien de mères ou de pères de famille, embauchant une institutrice, se donnent la peine de vérifier la déclaration de l'étrangère?... Et quand vous avez fait votre choix, avec cette légèreté, dans ce milieu essentiellement suspect et presque impossible à contrôler, qu'est-ce que vous confiez à la personne choisie? Précisément ce que vous avez de plus précieux et de plus fragile,--votre fille.»
Les raisons du préfet Lehoux sont la raison même. Les lectrices averties auxquelles s'adresse M. Marcel Prévost en ont déjà convenu, et si, dans ce drame multiple en son unité, la vérité fut pénible et brutale à dire, si, parfois, le fer rouge a brûlé pour guérir, on n'aura pas l'inélégance d'en tenir rancune au maître et franc écrivain. Une chose certaine, c'est qu'après avoir lu ce livre, une mère sentira son coeur battre un peu plus fort au seuil de ces agences de placement dont la porte s'ouvre sur l'inconnu. Elle aura, à cette minute, une conscience plus précise de son devoir, un instinct plus impérieux de ses responsabilités, et, appelée à faire un choix si grave, si grave, elle exigera toutes les garanties possibles, et d'autres encore. Elle choisira mieux, elle choisira juste,--comme une mère doit choisir.
ALBÉRIC CAHUET.
L'OEUVRE FRANÇAISE A PANAMA
_Panama, la création, la destruction, la résurrection_, par Philippe Bunau-Varilla: ainsi ce nom sonore, Panama, longtemps noté d'infamie, que les partis, depuis des ans, se jetaient à la face comme une injure, s'inscrit fièrement, cette fois, en tête d'un volume tout neuf (2), oeuvre de justification, de réparation, de glorification.
[Note 2. _Panama, la création, la destruction, la résurrection_. Ed. Plon, 10 fr.]
A la première page de l'exemplaire qu'a reçu le directeur de _L'Illustration_, on lit les lignes tracées d'une écriture résolue, mais calme et claire: «Je vous envoie la tragique histoire dont notre génération a été le témoin attristé et trompé, mais où les générations futures puiseront des éléments nouveaux de foi dans la grandeur, a sûreté et la fécondité du génie français.» L'homme qui montre ce beau courage civique de se dresser ainsi devant l'opinion et de proclamer bien haut l'ardente conviction qui l'a soutenu dans une lutte de plus de vingt années contre l'erreur, la calomnie, la lâcheté, le mensonge--ce sont des mots qui reviendront bien des fois sous sa plume véhémente, au cours de cet énorme et très captivant livre--cet homme-là était, à vingt-six ans, ingénieur en chef en titre du Canal de Panama. De fait, il en fut, pendant plusieurs mois, le directeur général, quand M. Dingler dut quitter l'isthme, abandonner, à bout de forces, l'entreprise qui lui avait coûté la perte de ses affections les plus chères, sa femme, ses enfants... Il devenait ainsi le chef supérieur d'une armée de quinze mille combattants, employés et ouvriers, acharnée à livrer à la nature la plus audacieuse bataille peut-être que les humains aient jamais risquée. Que d'esprits, même vigoureux, eussent succombé, à cet âge, sous un pareil faix! Celui-ci sortit de l'épreuve trempé, mûr pour toutes les luttes, animé surtout d'une inébranlable foi dans la grandeur de l'oeuvre à laquelle il était associé: il allait désormais y dévouer toutes ses forces avec le zèle fervent d'un confesseur ou d'un apôtre.
Il n'est que d'approcher, si peu que ce soit, M. Philippe Bunau-Varilla, pour être conquis par l'ingéniosité de cette intelligence lucide, ailée, la hardiesse, l'audace de ses conceptions, qu'on serait volontiers tenté de prendre pour des rêves, si la clarté, la précision avec laquelle il les expose, les arguments dont il les étaie, ne leur redonnaient tout aussitôt leur caractère des belles et loyales possibilités,--si sa parole persuasive n'emportait bien vite la conviction qu'elles sont réalisables presque aisément, élégamment. Il entraîne; il subjugue. Il force l'estime,--voire l'admiration, et son courageux volume est bien pour renforcer, en ceux qui le connaissent, ce sentiment. Sans doute, l'auteur a trop de sagesse, d'expérience, pour se leurrer de l'illusion qu'il va convaincre et rallier l'universalité de l'opinion, et, d'un coup, annihiler l'erreur sombre qu'il combat d'une si vigoureuse ardeur. La bataille est encore trop récente; les calamités qu'elle a entraînées sont encore trop fraîches dans les mémoires. Le temps seul amènera la paix. Mais déjà ce travail doit rallier les hommes de bonne foi.
On a exposé ici naguère, à propos d'un précédent livre du même auteur, le plan à la fois simple et grandiose, et si lumineusement logique, de M. Philippe Bunau-Varilla pour le percement de l'isthme: l'ouverture d'un détroit, d'un bras de mer sans écluses ni travaux d'art fragiles, réunissant les deux océans. Il redit encore sa confiance dans ce projet, l'absolue certitude où il est qu'on peut sûrement, une fois le canal actuel achevé, le perfectionner jusqu'à en faire ce détroit idéal,--et ce, grâce à un procédé de traction des roches noyées dont il est l'inventeur. Jamais sa dialectique n'a été plus entraînante. Et il a réussi à faire partager sa conviction au Sénat américain lui-même, si prévenu, pourtant.
Le récit de la lutte soutenue par M. Bunau-Varilla, pour arriver d'abord à l'achèvement de la conception admirable du génie français, puis, plus tard, au résultat que je viens de dire, est une merveilleuse leçon d'énergie et de volonté. Mais le point culminant de l'ouvrage--et l'on s'y attend bien, et l'on court vite à ce chapitre, et on le dévore avec le même plaisir qu'un joli roman d'aventures--c'est l'exposé, pour la première fois livré à nos curiosités, de la fondation de la République de Panama, qui fut l'oeuvre personnelle de M. Philippe Bunau-Varilla, et une oeuvre où il y avait, selon le mot de Figaro, à dépenser «plus de génie qu'il n'en fallut pour gouverner pendant cent ans toutes les Espagnes».
GUSTAVE BABIN.
_Voir dans_ La Petite Illustration _le compte rendu des autres livres nouveaux._
DOCUMENTS et INFORMATIONS
UNE LOCOMOTIVE A NAPHTALINE.
Tout le monde connaît la naphtaline, de corps blanc qui se présente habituellement sous forme de boules à aspect miroité et à odeur caractéristique. La naphtaline avait autrefois la réputation de combattre les mites, mais l'illustre Berthelot a fait justice de cette légende; on a bien essayé d'en faire un explosif en la nitrant, mais la nitronaphtaline s'est révélée comme un explosif d'une stabilité exagérée qui ne détonait guère que quand cela lui convenait. C'est alors que M. Brillié, l'ingénieur bien connu à qui l'on doit les 600 premiers autobus de la Compagnie générale, a eu l'idée de faire jouer à la naphtaline le rôle de l'essence de pétrole devenue d'un prix excessif et d'alimenter avec ce combustible nouveau le moteur d'une locomotive.
Il y a fort longtemps, en effet, que l'on recherche à remplacer, par la locomotive à explosion, la locomotive à vapeur qui présente tant d'inconvénients avec sa consommation exagérée d'eau et de charbon, sa fumée, ses escarbilles, etc. Ce n'est, toutefois, qu'après plusieurs années de recherches que M. Brillié est parvenu à établir le modèle qu'il rêvait, et c'est ce modèle que le Creusot présentait, il y a quelques jours sur le polygone d'Harfleur, près du Havre, à une nombreuses assistance composée de techniciens de l'automobile et de la voie ferrée.
La locomotive nouvelle présente deux caractéristiques essentielles: elle consomme de la naphtaline, produit qui coûte environ _dix fois_ moins que l'essence, et elle utilise le système de transmission Hautier qui constitue par lui-même un changement de vitesse continu.
Le système Hautier est formé de deux transmissions, agissant l'une par _prise directe_, l'autre par l'intermédiaire _d'un moteur à air_. Au démarrage ou en rampe dure, c'est le moteur à air qui fonctionne seul, en palier c'est la prise directe. En terrain moyennement accidenté, les deux transmissions continuent leurs efforts dans la proportion la plus favorable à l'économie du travail.
La naphtaline, à vrai dire, présente l'inconvénient d'être un corps solide ne fondant que vers 80 degrés. Il faut commencer par la réduire à l'état liquide. On y parvient en mettant le moteur en marche au benzol et utilisant la chaleur de l'eau de circulation pour fondre la naphtaline qui peut alors se comporter comme de l'essence ordinaire.
Le moteur employé est un moteur ordinaire d'automobile, tournant à vitesse modérée et dont la puissance ne dépasse pas 70 chevaux. Avec ce moteur, relativement faible, la locomotive du Creusot a remorqué aisément, à l'allure de 20 kilomètres, une charge roulante de 170 tonnes. Au démarrage, elle a pu développer un effort atteignant 3.500 kilos, et à 20 kilomètres à l'heure un effort de 700 kilos.
La consommation dépasse à peine une demi-livre de naphtaline par cheval-heure, ce qui rend le moteur plus, économique qu'un moteur à vapeur. Quant à la conduite de la machine, elle est des plus faciles et sa souplesse est en même temps très grande.