L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913

Part 2

Chapter 23,016 wordsPublic domain

Il y a deux ans, le promeneur attentif aurait à peine remarqué, sur une colline ombragée d'oliviers et de noyers, deux piliers dépassant le sol de 50 centimètres, et il ne se serait certainement pas douté que des mosaïques se trouvaient merveilleusement conservées, dans cet endroit retiré, à deux mètres sous terre.

Le sol italien est encore riche en trésors, et l'ère des découvertes n'est point close.

ROBERT VAUCHER.

_Photographies R. Vaucher.--Droits réservés._

_LA FÊTE ANNUELLE DES GYMNASTES DE FRANCE_

Chaque année, à la Pentecôte, l'Union des Sociétés de gymnastique de France, que préside depuis bien des années déjà, avec tant de zèle éclairé, M. Ch. Cazalet, tient ses assises, sa «fête fédérale», dans la ville qui l'invita l'année précédente. C'était, cette fois, à Vichy. Et, selon un usage traditionnel aussi, plusieurs membres du gouvernement présidaient à cette fête. C'étaient MM. Louis Barthou, président du Conseil, Etienne, ministre de la Guerre, et Clémentel, ministre de l'Agriculture.

Plus de 8.000 gymnastes, parmi lesquels figuraient les sokols de Prague, les dames gymnastes de Rotterdam, une société italienne de Cagliari, d'autres sociétés étrangères encore, ont pris part, dans ces deux journées, aux concours et, dans la manifestation finale, exécuté devant les ministres ces exercices d'ensemble dont la précision, attestant la parfaite discipline, l'entraînement des gymnastes, charme toujours les profanes.

Au cours des fêtes, M. Ch. Cazalet, interprète autorisé de la jeunesse française, a donné au ministre de la Guerre l'assurance de l'adhésion enthousiaste de tous ces jeunes gens à la loi de trois ans, parce qu'ils savent «qu'on ne respecte que les forts». Et M. Etienne l'a remercié avec émotion.

Le lendemain, à l'issue du banquet que l'Union et la ville de Vichy offraient aux membres du gouvernement, le président du Conseil, de son côté, a affirmé une fois de plus le ferme dessein qui anime le cabinet entier qu'il préside d'accomplir tout son devoir patriotique en soutenant devant le Parlement le projet d'augmentation du service militaire, car «la défense nationale est le premier devoir d'un républicain».

Le dernier acte de ces belles fêtes a été la remise, par la section de Tunis-ville, qui le gardait depuis l'an dernier, du drapeau de l'Union à M. Ch. Cazalet, qui allait le confier à son tour, pour l'année qui s'ouvre, aux gymnastes de Vichy.

UN MARIAGE A AMSTERDAM EN 1813

Sans trop s'inquiéter de la concurrence de Gand, les Pays-Bas ont voulu fêter le centenaire de leur indépendance--le retour de Guillaume-Frédéric d'Orange, fils de leur dernier stathouder--en organisant une exposition à Amsterdam. Elle est plus spécialement consacrée aux arts féminins et à la science domestique, et l'on y voit, notamment, de curieuses reproductions d'intérieurs hollandais d'il y a cent ans, ainsi que de pittoresques tableaux vivants qui évoquent les petits métiers auxquels les femmes des classes laborieuses demandent une existence précaire.

S'ils sont moins profonds en leurs enseignements sociaux, d'autres tableaux vivants, qui rappellent gracieusement les moeurs et coutumes des Pays-Bas en 1813, offrent de plus aimables spectacles. L'idée apparaît heureuse entre toutes d'avoir reconstitué avec une fidélité attentive, les noces d'un jeune aristocrate hollandais et d'une petite bourgeoise de l'époque. Des barques enguirlandées de fleurs amenèrent de Zaandam à Amsterdam les époux et leurs invités, tous habillés de costumes du temps, religieusement conservés dans les familles dont les membres participaient à l'élégante fête. Le bourgmestre figura en bonne place, flanqué de deux mignonnes demoiselles d'honneur, et, sans montrer un émoi exagéré, les jeunes épousés renouvelèrent leurs tendres aveux devant l'indiscret objectif de l'appareil photographique.

_A considérer ce dramatique instantané, aussi émouvant par ce qu'il montre que par ce qu'il laisse supposer des péripéties d'une chasse dont il fixe l'un des instants, on se demande, et l'on hésite à décider, s'il faut davantage admirer l'intrépidité du tireur épaulant son arme avec un soin précis, et visant le fauve prêt à bondir, ou celle du photographe invisible qui, à quelques mètres, posément, sans hâte malhabile, fit les gestes nécessaires pour prendre l'impressionnant cliché... L'honneur en revient à un jeune et hardi reporter du_ Daily Mirror, _M. Albert Wyndham: chargé par son journal d'aller enregistrer, au centre de k'Afrique, de sensationnelles scènes de chasse, il dut, avec son compagnon, M. Brian Brooke, battre pendant plusieurs semaines les jungles de l'Ouganda avant de rencontrer le «sujet» souhaité. Le hasard favorisa enfin les audacieux. Un matin, vers l'aurore, ils surprirent une lionne que M. Brian Brooke réussit à blesser grièvement. En suivant sa piste sanglante, ils parvinrent au lit desséché s'une rivière: là, M. Wyndham s'installa, avec son appareil, tandis que son camarade fouillait les hautes herbes, où des indices certains lui avaient révélé le passage de l'animal. Après dix longues minutes de recherche, il découvrit la retraite de la lionne, qui s'était tapie à quelques pas du photographe. Comme la redoutable bête, soudain dressée, s'avançait en rugissant, la gueule ouverte, vers le chasseur, qui tenait son fusil braqué sur elle, M. Wyndham fit jouer le déclic de l'objectif. Presque au même moment, le coup partait: frappé entre les yeux, le fauve s'affaissait, foudroyé._

UN CLOITRE MENACÉ D'EXIL

Tout le Roussillon, et il n'est pas exagéré de dire: tout le Midi, est ému en ce moment du péril qui menace le magnifique cloître de Saint-Michel de Cuxa.

Ce cloître a été acheté récemment par un sculpteur américain, et l'acquéreur, M. George Gray-Barnard est venu ces jours-ci avec ses démolisseurs pour en prendre livraison et pour l'emballer ensuite pierre à pierre à destination de l'Amérique.

C'est au sud de la jolie petite ville de Prades (Pyrénées-Orientales), dans un coin perdu de la vallée de Taurinya, que s'élèvent les ruines de l'antique abbaye de Saint-Michel de Cuxa. De tous les côtés, comme pour faire une protection à cette solitude, se dressent les remparts des montagnes proches aux flancs piqués d'oliviers et de chênes-lièges dans les parfums pénétrants des arnicas et des genévriers.

L'entonnoir sauvage n'ouvre que d'un seul côté, une fenêtre d'azur, mais dans cette fenêtre s'encadrent les flancs gigantesques et les cimes de neige éternellement éblouissantes du Canigou.

La date de la fondation de l'abbaye se perd dans la nuit du haut moyen âge.

Ce qu'on sait, c'est qu'en 879, d'après le testament de l'abbé Protasius, le monastère possédait une bibliothèque de trente manuscrits richement enluminés, ce qui était considérable pour l'époque, et dénote que l'abbaye était déjà un centre puissant et riche de culture.

L'abbé, crossé et mitré, avait privilège d'évêque et jouissait de pouvoirs quasi souverains. Sa juridiction spirituelle et temporelle dominait deux cent trente-quatre villages, paroisses et vallées, et embrassait de nombreux monastères en Cerdagne, en Espagne même et jusqu'à l'île de Minorque. Au treizième siècle commença, pour l'abbaye, la période de décadence, et le monastère, avec ses bâtiments et jardins, fut vendu en 1791 pour la somme dérisoire de 17.287 livres.

Il ne reste aujourd'hui de l'antique abbaye catalane que des ruines désolées mais encore imposantes qui proclament l'indifférence et la barbarie des hommes modernes.

La porte principale de l'enceinte présente sur ses montants découronnés un saint Pierre et un saint Paul à demi byzantins, accompagnés de chimères ailées et de guivres, fantastique bestiaire du onzième siècle. L'église montre encore son transept et sa nef unique dont les lourdes voûtes romanes défiaient les chaleur; de l'été. Seules les ogives du choeur permettaient au soleil de ruisseler vers l'autel dans les cascades de rubis des verrières. La nef n'est plus aujourd'hui qu'un grenier sans toiture.

Une partie de l'enceinte existe encore avec ses massifs contreforts. A l'une de ses extrémités, la maison abbatiale s'enorgueillit de son portail de marbre élevé sur un perron de plusieurs marches et couvert de sculptures du onzième siècle.

Enfin, dominant tout l'ensemble, par-dessus les herbes et les débris jonchant les cours abandonnées, par-dessus quelques vieux arbres, seuls restes des plantations monacales, s'érige la puissante tour carrée, moitié clocher, moitié forteresse, dont les arcatures à plein cintre sont muettes de leurs cloches et semblent toujours, de leurs yeux aveugles, regarder en face le Canigou.

Quant au cloître--c'est surtout de lui qu'il s'agit--il a été arraché en 1840 aux ruines de l'abbaye et réédifié par quelque vandale inconscient dans la cour de l'établissement de bains de Prades, où il déroule la suite imposante de ses lourdes arcades romanes. Ses colonnes trapues baignent dans la lumière natale et ses puissants chapiteaux ciselés de feuillages, de lions et d'esclaves laissés dans le marbre rose ont conservé leur beauté, parce que, dans leurs reliefs magnifiques, joue encore le soleil catalan.

Dès qu'on a su, à Prades, que le cloître, vendu à un étranger, allait partir pour l'Amérique, la ville s'est émue, l'architecte départemental des monuments historiques a réclamé l'aide de l'administration des Beaux-Arts, et M. Brousse, député des Pyrénées-Orientales, a manifesté l'intention d'interpeller le ministre.

Aussitôt M. Léon Bérard, sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, a accordé une subvention de 3.000 francs à la ville de Prades pour l'aider à acquérir les chapiteaux. Et pour donner à la ville le temps de réunir par souscription le complément du prix d'achat (une autre somme égale de 3.000 francs), M. Léon Bérard a avisé le préfet qu'une nouvelle instance de classement était ouverte--la première n'avait pas abouti--ce qui empêchera tout déplacement des chapiteaux pendant trois mois.

Le cloître de Cuxa, on le voit, n'est pas encore sauvé. Document magnifique de l'art local et souvenir vénérable de l'histoire provinciale, ce monument incarne une part de l'âme catalane et méridionale. Sa perte serait un deuil pour le Roussillon et pour le Midi.

Quand se décidera-t-on à voter une loi qui, comme la loi italienne, interdise l'exode de nos vieilles pierres à l'étranger? Jusque-là tout est à craindre, car l'Amérique, pour ne parler que d'elle, achète tous les jours, dans tous les coins de la France, de nouvelles reliques de notre patrimoine ancestral.

J.-R. DE BROUSSE.

UNE LANGUE ET UNE CIVILISATION RETROUVÉES

La «philologie»--comme on disait voici soixante ans--ou la «linguistique», comme on dit aujourd'hui, n'est pas une science à l'usage des gens du monde, et la publication d'une «grammaire» est rarement un événement sensationnel. Toute règle cependant souffre des exceptions, et la révélation de la grammaire «sogdienne», que vient de faire un jeune savant français, M. R. Gauthiot, dans une de ses thèses de doctorat soutenues en Sorbonne le 30 avril, est une de celles-là.

C'est que le sogdien n'est pas une langue ordinaire: sa découverte et son déchiffrement présentent, pour l'histoire de l'Asie tout entière et même, dans une certaine mesure, pour l'histoire générale de l'ancien continent, une importance comparable à celle qu'offrait, pour l'étude de l'antiquité, le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens, effectué voici presque un siècle par Champollion.

Il y a dix ans, tout ce qu'on savait du sogdien, des Sogdiens, et de la Sogdiane, tenait en quelques lignes: Strabon et Hérodote donnaient leurs noms; un texte iranien assurait que les sauterelles étaient le fléau de la Sogdiane; un portrait de Sogdien, barbu et à pantalon long, figurait sur le tombeau du roi des rois perse Darius Hystaspes.

A ce moment, les orientalistes commençaient l'exploration archéologique du Turkestan chinois. Ce territoire, situé juste au centre de l'Asie, et qui n'est plus aujourd'hui qu'un énorme désert dans une frêle ceinture d'oasis, leur paraissait, par sa situation même entre la Chine et l'Inde, devoir fournir la clef des rapports qu'ont eus de tout temps les civilisations de ces deux pays, les plus grandes et les plus vieilles de l'Asie orientale. L'histoire du bouddhisme--la grande religion née dans l'Inde et qui, en s'épandant sur tout l'Extrême-Orient, y a joué un rôle aussi important que celui du christianisme en Occident--attendait de nouveau domaine des éclaircissements essentiels, qu'il lui a, en effet, fournis généreusement.

Sur la marge et parfois jusqu'au centre du désert, le Turkestan chinois a livré les traces d'une civilisation restée sans lendemain, mais qui avait été florissante. Les sables, d'une presque absolue sécheresse, avaient gardé intactes depuis des siècles des villes bâties en bois, abandonnées un jour à la hâte, où l'on a retrouvé des oeuvres d'art, des objets familiers, des manuscrits. Et tout le monde se rappelle qu'à la fin de 1909, M. Pelliot, aujourd'hui professeur au Collège de France, ramenait en Europe la plus vaste collection de textes orientaux, toute une bibliothèque, murée et oubliée depuis des siècles dans une des grottes du vieux monastère des «Mille Bouddhas», creusé dans une montagne des environs de Tun-houang, dernière ville chinoise vers le Turkestan: une partie de ces documents allait permettre de résoudre la question du sogdien, qui venait justement de se poser.

Deux missions allemandes--Grünwedel et Hugh en 1902, Yvon Lecoq en 1904-1905--avaient en effet fourni quelques fragments d'une langue inconnue, mais notée en diverses écritures connues, tantôt en «manichéen», tantôt en «syriaque», langue dont, grâce à cette circonstance, M. F. W. K. Millier, de Berlin, avait pu reconnaître la parenté avec des dialectes anciens de l'Iran et que son collaborateur M. Andréas avait identifiée avec le sogdien. Peu de temps après, on découvrait qu'une écriture «sogdienne», auparavant inconnue, avait servi à noter ce sogdien, et M. Pelliot d'un côté, le voyageur anglais Stein de l'autre, en apportaient des spécimens. Il ne manquait plus qu'un moyen de comprendre la langue ainsi retrouvée: M. Pelliot le fournit, en signalant, parmi le matériel réuni, quelques «bilingues», c'est-à-dire des traductions en sogdien d'ouvrages que l'on possédait déjà en rédaction chinoise. Avec ces documents, le déchiffrement de l'écriture et l'étude de la langue étaient possibles: M. Gauthiot, qui s'en chargea, vint brillamment à bout de tous deux.

L'écriture sogdienne--dont on voit ici l'alphabet et un spécimen--se lit de droite à gauche, c'est-à-dire en sens inverse de la nôtre, comme l'arabe ou l'hébreu. Comme ces dernières également, elle ne note pas les voyelles, mais seulement les consonnes. En fait, c'est une écriture «sémitique»; cependant la langue qu'elle note appartient à une tout autre famille de civilisation; elle fait partie du grand ensemble des «langues indo-européennes», et se rattache au groupe iranien.

Langue et écriture, le sogdien est ce qui reste aujourd'hui d'une civilisation qui, tous les documents le montrent, a régné près de quinze siècles, non seulement dans la Sogdiane étroite délimitée par Alexandre, mais sur toute l'étendue qui va presque de la mer Caspienne aux premières villes de la Chine, sur toute l'étendue du Turkestan. Le peuple sogdien, fait de cultivateurs, de marchands, de bourgeois, de voyageurs, servait de lien entre l'Inde, la Chine, le Tibet, la Perse. A travers son territoire, les grandes pistes caravanières qui partaient de la Chine portaient le commerce de tout l'Extrême-Orient vers les pays du Sud et de l'Ouest et jusqu'aux confins de la Méditerranée orientale. Sur ces voies du trafic, les idées et les croyances se transmettaient également, et c'est par leur trajet que se sont étendus vers l'Extrême-Orient le bouddhisme et l'art qu'il véhiculait; même des hérésies, des sectes, autrement moins importantes, suivaient aussi ces chemins, et l'une d'elles qui atteignit jusqu'à la Chine, devait se répandre en même temps dans l'Occident chrétien: c'est ce «manichéisme» que saint Augustin chargeait de sa haine et qui se termina dans la célèbre croisade des Albigeois. A ces civilisations qu'ils faisaient joindre les Sogdiens servaient en même temps de rempart: ils les défendirent pendant des siècles contre les nomades du Nord, Scythes, Huns, et autres, jusqu'aux temps où, vers le huitième siècle de notre ère, tandis, d'ailleurs, que l'islam s'installait dans la Perse rénovée et y transformait la civilisation, ils finirent par succomber sous les massacres mongols. Leurs descendants ne sont plus aujourd'hui qu'une poignée, réfugiés dans la vallée escarpée de l'Yagnab: M. Gauthiot vient de partir les étudier sur place.

Les grands traits de l'histoire totale du bouddhisme à travers l'Asie s'étaient fixés depuis une trentaine d'années; dans les dix dernières, on avait appris en outre toute l'importance du rôle joué par le Turkestan chinois dans cette histoire; mais son mécanisme intérieur restait ignoré... C'est ce mécanisme que révèle la découverte du sogdien. Si l'on se rappelle qu'en même temps il est de plus en plus apparu que l'Inde, au moment même où le bouddhisme allait en sortir, a subi les influences les plus directes de l'Occident, et que notamment l'art bouddhique, qui s'est alors formé, est tout grec par sa forme, comme il est tout hindou par son contenu religieux, on voit que ce n'est pas seulement toute l'histoire de l'Asie qui s'éclaire, et dans son plus grand épisode, mais un des plus vastes fragments de toute l'histoire de l'ancien continent.

JEAN-PAUL LAFFITTE.

GAVROCHE AU MONTENEGRO

Depuis le commencement de la guerre jusqu'à la prise toute récente de Scutari, le Monténégro nous a fourni bien des images héroïques. Celle que nous reproduisons ici témoigne que le vaillant petit peuple a parfois l'humeur plaisante, et que l'impertinent Gavroche y exerce ses jeunes malices... C'était à Cettigne, le lendemain de la chute de la citadelle turque. L'allégresse publique s'exprime toujours plus librement que la joie officielle: il lui fallut, pour être satisfaite, qu'un âne, revêtu d'étoffes de deuil et portant en évidence un «faire-part» de _la Neue Freie Presse_--le grand journal de Vienne--fût promené dans les rues de la ville. Espièglerie bien innocente, sans doute, qui n'éveillera point les susceptibilités du puissant voisin, et que notre confrère autrichien aura l'esprit de ne pas grossir en incident diplomatique... Quelques jours après, le roi Nicolas était contraint de remettre à l'Europe Scutari à peine conquise: les événements avaient fait prendre à la _Neue Freie Presse_ sa revanche.

LE NAPOLÉON DU JOURNALISME UNE GRANDIOSE ENTREPRISE: LA PAPETERIE DE GRAND-FALLS

Il y a six ans, l'homme que ses compatriotes appellent pittoresquement le «Napoléon du journalisme», lord Northcliffe, directeur du _Times_, fondateur des deux journaux aux plus grands tirages d'Angleterre, le _Daily Mail_ et le _Daily Mirror_, et d'une soixantaine d'autres publications, s'avisa un beau matin que ses journaux consommaient annuellement une quantité de papier dont le prix d'achat se chiffrait par millions de francs, que l'épuisement des sources de matière première, la pulpe des forêts norvégiennes, augmenterait rapidement ce tribut formidable, et qu'il trouverait profit et sécurité à fabriquer lui-même son papier, audacieux projet dont l'exécution coûterait une bagatelle: trente-huit millions de francs!

L'Anglo-Newfoundland Development Company venait au monde, dotée d'un apanage princier: 5.500 kilomètres carrés couverts de forêts vierges où abondaient les essences propres à la fabrication de la pulpe à papier, et que traversaient des chapelets de lacs et de rivières qui en faciliteraient singulièrement l'exploitation. Terre-Neuve, cette vaste solitude dont l'intérieur était encore en partie inexploré, allait devenir la rivale des pays Scandinaves, et réclamer sa place sur le marché mondial du papier.