L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
L'illustration, 3664, 17 Mai 1913.
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Ce numéro contient:
1° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 7: SERVIR et LA CHIENNE DU ROI, de M. Henri Lavedan; 2° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 17 MAI 1913 _71e Année.--Nº 3664._
COURRIER DE PARIS
LE RIDEAU
Quand les mois du printemps entamé sont en plein jeu et qu'à la cantonade l'été, sans y mettre beaucoup de zèle, équipe cependant ses lumineux décors, les théâtres, tout en continuant, comme dans l'hiver, d'attirer et de réchauffer les hommes, les possèdent cependant avec moins de force. A cette arrière-saison dramatique le spectateur est distrait, assis sans volonté. Il écoute et regarde en laissant échapper par instants des signes de fatigue et d'impatience. La pièce, pour lui, n'est plus là, dans cette solitude, close et ténébreuse à midi, elle est au grand air, en pleine nature. Ici elle devient l'entr'acte qui paraît long, et c'est la vie, la course, le voyage, qui semblent désormais la seule action passionnante dont l'intrigue et le dénouement valent la peine d'être connus. Aussi _le rideau_, qui se rend compte de cette défaveur, change tout à coup. Il n'est plus le même. Il a je ne sais quoi de flasque et d'abattu.
Dès qu'arrive cette fin de l'année où il entre en subite mélancolie, je ne puis m'empêcher de rêver en le contemplant. D'ailleurs il m'a toujours ému et fait penser, car il est à lui seul la moitié du théâtre. Il le personnifie. Il en est le premier et le dernier tableau. C'est par lui que débutent toutes les pièces, drames, ballets, comédies, tragédies, et qu'elles finissent toutes. Il est le prologue et l'épilogue de la grande farce humaine. Concevons-nous une minute qu'il puisse ne pas être? L'imagination s'y refuse. Tout nous dit en effet qu'avant d'apprendre la belle histoire qui nous est promise nous devons n'en rien connaître, et qu'il faut qu'elle nous soit exposée toute neuve, avec ordre sans doute,--mais dans une sorte de brusquerie de début, de façon à nous heurter et à nous accaparer instantanément. Un mur entre la pièce et le spectateur est donc d'abord nécessaire, le mur derrière lequel se passera tant de fois quelque chose! un mur épais mais fragile, lourd mais léger, impénétrable et mince qui puisse au commandement non pas se fendre et s'écrouler, mais disparaître, s'évanouir, fondre et monter dans un silence obtenu par les battements précipités, puis par les trois coups de nos coeurs.
Mon premier rideau fut celui d'un magnifique théâtre de vingt-quatre francs quatre-vingt-quinze, que l'on m'avait, bien avant que j'eusse atteint l'âge de déraison, donné pour mes étrennes. Je revois l'architecture imposante du Parthénon naïf, peint en crème et sur le fronton duquel un cartouche de bleu de chapelle affichait en capitales d'or le mot _Opéra_. Dans un décor de palais à colonnades était suspendue à l'intérieur, par des fils raides et emmêlés, la troupe des douze personnages, bottelés les uns contre les autres: le roi, barbu, avec son diadème en papier collé trop bas sur les sourcils, la reine... un duvet jaune d'oeuf ébouriffé sur le crâne, comme une plume au derrière d'un canari, et le guerrier lamé d'argent ainsi qu'une croquette de chocolat, et flanqué de son sabre en carton noir, et tous enfin, arborant leur petite tête ronde et rose d'une vivacité de radis, pliant mal leurs membres menus, taillés en allumettes. Mais ce qui me parut tout de suite le comble de l'enchantement ce fut le rideau, moitié moins grand que mon mouchoir et pourtant si vaste, d'une étendue à bouleverser la raison. La manoeuvre en était d'une extrême et difficile simplicité qui demandait du soin. L'étoffe gommée s'enroulait à regret sur un bâton de perchoir que dépassait d'un côté un morceau de fer tordu en baïonnette. Je ne me lassais pas de monter et de baisser ce rideau, qui fonctionnait si mal et ne se relevait jamais droit. Il bloquait, grinçait, me donnait du tintouin... Cependant, je ne pouvais m'en détacher. Il était pour moi le plus passionnant des décors, parce qu'il les contenait tous, sans exception, dans les plis de sa jupe groseille, oui, tous: le salon et le port de mer, la forêt et la prison, le désert et la montagne, la cuisine et la cathédrale, le tremblement de terre et l'inondation, la ville de Pékin et le Vésuve en feu!... Les meilleures pièces que je me représentais à moi-même sur mon théâtre, c'était celles que me jouait mon rêve, une fois le rideau baissé. Mes personnages m'ennuyaient et cela me dérangeait de les tenir, de les mouvoir, de les faire aller et parler. J'aimais bien mieux les laisser tout pantois à se manger leur nez absent, dans l'ombre du palais désert. Et je me gavais du rideau, je le savais par coeur... je le touchais du bout du doigt, je le caressais comme un chat... je me reculais pour le regarder de loin, j'étudiais de tout près, à plat ventre, ses particularités, je comptais ses coups de pinceau, ses fils, les brins de ses glands, pareil à celui du cordon de sonnette, à la porte de l'appartement; je connaissais toute la géographie de ses faux reliefs, de ses ombres et de ses lumières... Et, quand je m'étais bien gorgé de son vin pur, je le relevais pour me procurer le plaisir de le baisser ensuite--en tirant dessus à deux mains--car il lui était, je ne sais pour quelle raison, défendu de redescendre tout seul et par son propre poids.
Lorsque j'eus la joie, plus tard, de voir le premier vrai rideau de théâtre, un pour-de-bon, un saignant, un vivant, je retrouvai, combien amplifiées et portées à leur paroxysme, les impressions de mon enfance. Un autre que moi faisait à présent manoeuvrer la colossale toile, mais c'était toujours celle de mes premiers regards. Elle avait grandi, elle aussi, voilà tout.
Je me souviens que j'étais exprès arrivé bien avant que le spectacle commençât pour avoir le temps de profiter un peu du rideau et de m'en repaître. Il se prêtait avec une évidente complaisance à la cordialité de mes désirs. D'une lourde et implacable immobilité, il se secouait tout à coup, d'abord imperceptiblement, et bougeant à peine. Puis il s'ébrouait, frémissait. Des frissons le parcouraient, du haut en bas, et passaient sur lui, mais sans l'affecter. Tour à tour, avec mesure et retenue, il se soulevait à demi comme une onde, se creusait comme un sillon, se gonflait comme une voile. Il respirait, il me faisait l'effet d'un poumon gigantesque. Il avait l'air de s'essayer aussi, de se préparer, de repasser tout ce qu'il s'apprêtait à bientôt révéler. De l'orchestre, tapi à ses pieds, s'échappaient dans une discordance infiniment mélodieuse des bruits d'instruments qui venaient le frapper et qu'il renvoyait dans la salle ainsi qu'une raquette. La flûte, et le violon, le basson, le cornet, poussaient chacun leur cri naturel, presque sauvage, et qui les faisait reconnaître sans qu'on eût besoin de les voir, comme il n'est pas nécessaire, si on l'entend, de constater l'oiseau qui lance un son dans les branches touffues, pour affirmer à coup sûr: «C'est un merle,... une mésange.» Et, au fur et à mesure que les spectateurs entraient plus nombreux, le rideau se rengorgeait, si l'on peut dire, et donnait des marques croissantes de paisible agitation.
A droite et à gauche, il était percé de deux petites ouvertures rondes et grillagées, qui semblaient être ses yeux, et qui certainement les étaient, puisque l'on pouvait par moments distinguer des prunelles qui luisaient avec avidité... En même temps, poussé de l'autre côté par un souffle du large, le souffle des passions toutes prêtes et maquillées, qui venaient le battre plus fort, le rideau remuait, oscillait, paraissait vouloir s'enlever et quitter le sol comme un aérostat qui ronge ses amarres. Et, soudain, la rampe éclatait tout du long, par en bas, le baignait de clartés, embrasait ses crépines, lui cousait, à grandes aiguillées, des volants de lumière. Son robuste tissu, inondé de sang frais, ruisselait d'une pourpre plus pure, s'imbibait de carmin. La toile ressuscitait en velours. Les ors jaillissaient, brodés et rappliqués à neuf. Les torsades, les cordelières, tout l'enchevêtrement classique et solennel des câbles fastueux qui retiennent mal, sans les empêcher de s'échapper et de crouler, les tentures de vingt mètres, prenaient leur aspect et leur volume d'apparat. La minute approchait. Le rideau allait se lever... Il le savait lui-même. Tout se taisait... Mes yeux ne décollaient plus du bas de la frange enflammée, qui déjà, une ou deux petites fois, s'était détachée de quelques centimètres du sol. J'avais vu--oh! à peine le temps qu'il rentrât, telle une souris--dépasser le bout d'un pied de satin. Et puis le silence se fit profond, retenu, étranglé... Une espèce d'attente intolérable étreignit mon coeur... qui reçut alors, l'un après l'autre, les trois coups... Ah! ces trois coups!... La première fois que je les entendis, ils me bouleversèrent comme un pressentiment qui ne devait pas me tromper.
C'est d'ailleurs bien autre chose qu'un bruit... c'est terriblement plus et mieux! C'est une sensation splendide et douloureuse, une épreuve de choix à laquelle rien ne se peut comparer. Sur la nuque, l'échine et le rein, au travers du jarret et sur les genoux, dans les tréfonds de la tête et du coeur, cela vous tombe dessus, massif et dru, à la volée, à la façon du marteau de forge et de la hache du bourreau, de la cognée du bûcheron, du bélier qui bat la tour, et vous avez la pleine certitude d'être à la fois l'enclume, l'arbre, la victime et la muraille sur laquelle s'abattent trois fois ces masses de fer et de plomb. Cela tient encore de la rossée de bâton, de la trique sèche et bien en main, de la porte qu'on enfonce, et aussi du coup de hampe de la hallebarde sur un parquet pour annoncer le passage d'un roi. Il y a dans ces trois coups de la force et de la cruauté, de l'irrévocable, quelque chose de brutal et de solennel, qui sent la lutte ouverte, l'attaque violente, et l'instant suprême. Et le rideau part.
Il quitte les planches, rapetissé, et grimpe, s'élève, comme si, au lieu de s'enrouler, il filait tel quel, bien tendu en grande largeur, et traversait le plafond pour monter au firmament et s'y perdre, frise de la nue.
Jamais je n'ai pu assister à sa lente et grave ascension sans me reporter à l'époque enfantine où je tournais la manivelle grinçante de mon opéra. J'ai vu beaucoup de rideaux depuis, dans ma vie. On en fait à présent des bleus, des blonds, des roses, des verts d'eau... de toutes les couleurs... On en invente qui figurent des mythologies, des bacchanales, de l'antique «à la persane». Les uns, fendus par le milieu, s'écartent comme des portières sur une tringle, les autres sont tout à coup brusquement hissés et cargués pour retomber à la fin de l'acte, en paquets de peluche, soulevant des flots de poussière... mais rien, jamais, vous m'entendez, n'atteindra la pourpre du vieux rideau de France, la pourpre qui pend du cintre ainsi qu'une chape et qu'un manteau sur des épaules et qui s'entasse en bas, devant la rampe et l'humble tabernacle du souffleur, comme sur les marches d'un trône,... la pourpre sans doublure et qui a pourtant son envers, symbolique et touchant, son vilain envers de toile à voile, nue, pas peinte, où on écorche, en l'y frottant, son front moite et plein de rêves, le rideau de théâtre enfin, d'or et de soie par devant, et par derrière plus rude qu'un cilice.
HENRI LAVEDAN.
_(Reproduction et traduction réservées.)_
LA VILLA D'HORACE
Rome, 12 mai 1913.
La visite de la reine Marguerite à la villa d'Horace a récemment attiré l'attention du public sur les travaux entrepris pour retrouver exactement l'emplacement de l'habitation du grand poète. M. Angiolo Pasqui, le distingué directeur des fouilles de la province de Rome, a bien voulu me consacrer une journée, afin que _L'Illustration_, la première, pût donner à ses lecteurs une vision exacte de ce que l'on découvre actuellement.
Depuis Rome, le chemin de fer de l'Adriatique nous transporte jusqu'à Mandela, dans la Sabine. De là, au trot régulier de nos mulets, nous nous acheminons à travers des vallées pittoresques, qui vont se resserrant de plus en plus. Bientôt, le pays devient sauvage; de loin en loin, sur les sommets des montagnes, dont quelques-unes ont plus de 1.000 mètres d'altitude, de petits villages sont perchés en nids d'aigles. Nous arrivons enfin au pied du mont Lucretile, où les travaux, commencés en mai 1911, sont actuellement assez avancés pour permettre d'apprécier l'importance des découvertes faites.
Il y a longtemps que l'on a cherché dans le monde des archéologues quel pouvait bien être l'emplacement de la villa d'Horace. Déjà, dans le courant du quinzième siècle, Daleandro Alberti avait voulu résoudre le problème, mais sans succès. En 1776, de Sanctis étudia la topographie du terrain et établit que la villa d'Horace devait se trouver près de Licenza. Il est intéressant de remarquer qu'un peintre français, J. Ph. Hackert, fit, en 1780, quelques peintures dans la vallée de Licenza, dont l'une, intitulée: «Vue de la situation de la maison de campagne d'Horace», nous montre un joli paysage situé au pied du Lucretile, exactement à l'endroit où les fouilles se poursuivent actuellement. Il semble donc que, en 1780 déjà, on ait été sur la bonne voie. Malheureusement, M. Pietro Rosa affirmait, en 1857, que la villa d'Horace se trouvait à Rocca-Giovane, village situé à quelques kilomètres de Licenza.
Les déclarations d'Horace dans plusieurs de ses écrits s'inscrivent en faux contre cette thèse. Le grand lyrique dit, en effet, que, pour se rendre chez lui, il quitte la Via Valeria à Varia et gagne, par une succession ininterrompue de vallées entourées de montagnes sauvages, le temple de Vacuna, puis continue jusqu'au mont Lucretile à un endroit où, dit-il, se trouve sa villa «dont le côté droit est illuminé par le soleil levant et le côté gauche couvert des ombres du couchant».
Le temple de Vacuna a été retrouvé à Rocca-Giovane, où une inscription de Vespasien rappelle les restaurations que l'empereur a fait exécuter au temple de la Victoire: la Vacuna dei Sabini. Une fois ce temple découvert, il était impossible de continuer à situer la villa d'Horace à Rocca-Giovane, puisque le poète lui-même déclare qu'elle se trouve au delà, sur la route qui, de Varia (actuellement Vicovaro), conduit dans la haute Sabine. Or, des monuments et tombeaux d'une grande importance, portant souvent des inscriptions, en particulier le temple dédié à Flora, la déesse sabine, ont été retrouvés dernièrement le long de cette route, et confirment encore l'existence, dans cette direction, de la villa d'Horace. Enfin, les derniers doutes disparaissent lorsqu'on voit la Licenza (ancienne Digentia) roulant ses eaux mugissantes à 120 mètres de la villa repérée, et qu'on se rappelle que le poète a souvent parlé de ce torrent dans ses oeuvres. Il a dit expressément que sa modeste maison se trouvait près des rives fraîches de la Digentia, dont les eaux vont se perdre à Mandela. Ces eaux qui, selon Horace, avaient des qualités médicinales, calmant spécialement les maux de tête et d'estomac, possèdent encore ces propriétés aujourd'hui. C'est ce torrent aussi qui fournissait l'eau à la villa et aux bains qui furent établis tout auprès.
* * *
Horace a vécu pendant trente ans dans sa villa de Licenza et y a écrit beaucoup d'odes. Il y courut deux dangers mortels: il fut attaqué par un loup dans une forêt du Lucretile, et risqua, une autre fois, d'être écrasé par un grand noyer qui faillit tomber sur lui. Pour témoigner sa reconnaissance d'avoir été sauvé de ce second péril, le poète sacrifia dès lors chaque année un chevreau aux dieux des forêts.
Dans les environs de sa villa, Horace possédait cinq autres propriétés; aussi pouvait-il être représenté au Conseil de Varia par cinq chefs de famille. Ses domaines se trouvant sur les bords de la Digentia, le poète connut certains des ennuis inhérents à la propriété rurale: il se plaint, en effet, d'avoir souvent à remettre en état ses terrains, dévastés par les eaux grossies du torrent. D'autre part, on peut voir un mur de clôture, qu'il dut faire construire afin de protéger ses moutons contre les incursions des loups, nombreux dans les bois touffus du Lucretile.
Il est intéressant de noter que les traditions populaires ont toujours gardé le nom de villa d'Horace au verger planté d'oliviers et de noyers oit l'on a entrepris les fouilles avec tant de succès.
Horace, comme Agrippa et Mécène, légua son patrimoine à Auguste lui-même. Ses terrains devinrent donc biens impériaux. Grâce au respect inspiré par le nom d'Horace, la villa resta intacte, tandis qu'on bâtissait à côté un établissement de bains publics, qu'il eût été plus aisé de construire sur les fondements mêmes de la maison du poète.
La villa d'Horace forme un rectangle parfait, autour duquel un mur d'enceinte à contreforts devait empêcher les glissements de terre. Le jardin, qui occupe environ les quatre cinquièmes du terrain, est lui-même entouré d'un cryptoportique (ou galerie voûtée) et contient une très vaste piscine. Devant la maison, qui est un peu plus élevée que le jardin, et à laquelle on accède par quelques gradins, te cryptoportique existe aussi, afin de donner plus de fraîcheur en été. Le bâtiment est divisé en deux parties, dont l'une, à droite, est réservée aux maîtres. Dans l'autre habitaient le _villicus_ et les esclaves. Dans la première partie se trouvent plusieurs chambres à coucher et un grand triclinium. Les mosaïques de toutes ces salles sont de marbre finement travaillé et rappellent la belle époque d'Auguste, tandis que celles des chambres réservées aux serviteurs sont d'un travail beaucoup plus grossier. A côté de ces chambres, séparés par un corridor, se voient les bains avec caldarium pour hommes et pour femmes. Le cryptoportique était pavé de petits carrés de marbre, alternant avec des morceaux de palombino (qui est un calcaire du pays). Les piliers étaient de marbre. La grande piscine, située au centre du jardin, a deux mètres de profondeur.
De beaux marbres ont été retrouvés à l'intérieur de la maison. Malheureusement, en 1857, l'abbé Marco Tulli, archiprêtre de Licenza, voulant y construire une église, fit faire des fouilles sur l'emplacement de la villa d'Horace, et, avec les marbres mis à jour, fabriqua la chaux qui lui était nécessaire. Les murs sont faits en reticolato (matériaux prismatiques donnant aux surfaces l'aspect d'un réseau), caractéristique de l'époque d'Auguste. Encore faut-il remarquer que, tandis qu'à Rome le reticolato est en tuf, il est, ici, taillé dans du calcaire très dur. C'est donc intentionnellement qu'on l'a employé, afin d'être en rapport avec l'architecture. La villa n'a subi dès lors aucune reconstruction.
Adjacentes à la maison d'Horace se trouvent des constructions postérieures, séparées, dont une partie est du temps de Vespasien. L'autre, plus récente, date des Antonins. Ces ruines longent le jardin du poète et sont les restes d'un grand bain.
On y a relevé l'emplacement d'une vaste salle, autour de laquelle couraient des canaux pour la conduite des eaux et de la vapeur nécessaire au chauffage. Dans une piscine peinte en bleu, on élevait des poissons, probablement pour amuser les visiteurs. Tandis que le caldarium est resté intact, le frigidarium a subi de nombreuses transformations. Celui-ci a la forme d'un rectangle, avec des niches dans chaque angle et, au milieu, la piscine.
_Photographies R. Vaucher.--Droits réservés._
Plus tard, une église fut construite sur le frigidarium lui-même, et, de la piscine, on fit une sorte de crypte que l'on employa comme cimetière. Cette crypte fut trouvée pleine de squelettes, portant au cou des colliers avec médailles, qui permettaient de faire remonter la construction de l'église au sixième ou septième siècle, soit au temps des Goths et des Lombards. Les mosaïques qui couvrent le fond sont très grossières. On rencontre chaque jour des objets de toutes espèces au fur et à mesure que les fouilles avancent. M. Pasqui a réuni dans le pittoresque village de Licenza une collection très complète d'objets ayant appartenu à Horace. Il y a une tête en marbre de l'impératrice Sanonina qui est assez intéressante. Les ustensiles domestiques (cuillers, candélabres, clefs, anneaux, poids marqués et portant le sceau du vérificateur) sont nombreux. Le grand poète avait même de jolies pierres pour le jeu des osselets. Des vases gaulois bien conservés peints à la barbotine, et remontant au deuxième et au troisième siècle, voisinent avec un _glyrarium_, sorte de vase de terre cuite renversé, employé comme cage afin d'engraisser rapidement les oiseaux et n'ayant que quelques trous pour laisser passer la nourriture. Déjà les anciens connaissaient donc des procédés pour l'élevage intensif. Des briques ont été recueillies avec la signature: «Numeri Nevi». Elles sont donc parmi les plus anciennes que l'on connaisse. M. Pasqui me montre également de ravissants camées et une bague en or de grande valeur, trouvés dans la villa elle-même. Une pierre tombale, représentant les quatre saisons, nous donne des conseils de résignation: «Certes, vous devrez tous mourir, dit l'inscription, mais du moins vous avez vécu. Dans la vie, l'on mange et l'on boit bien: aussi devez-vous être heureux d'avoir vécu...»
Nous voici arrivés au bout de notre excursion et, tandis que le soleil se couche derrière le mont Lucretile, je me hâte de faire un croquis de l'emplacement de la villa d'Horace, car il est impossible d'en obtenir le plan. «J'ai une modeste maison de campagne», écrit Horace; en effet, la villa n'est pas très grande,--juste la place, dans la partie réservée aux serviteurs, pour loger les huit esclaves que possédait le poète.
Les travaux sont loin d'être terminés, et l'on peut espérer que le gouvernement italien, vu les beaux résultats déjà obtenus par M. Pasqui, se hâtera de permettre--financièrement--de poursuivre les fouilles qui nous réservent peut-être encore d'agréables surprises.