L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913

Part 4

Chapter 43,719 wordsPublic domain

«Il quitte, nous écrit un des officiers de la colonne, l'oued Zem le 25 mars à minuit et tombe, à 9 heures du matin, sur le campement de notre vieil adversaire, qui ne dut son salut qu'à une fuite rapide. L'audace du colonel déconcerte les contingents que poussait le Zaïani et qui se sentent abandonnés de lui. Les Beni Zemmour, Smaala, Beni Khirane commencent à comprendre l'inutilité d'une plus grande résistance et ils viennent, les uns après les autres, offrir leur soumission au colonel. Pour les hâter, celui-ci se porte à la rencontre d'un détachement de sortie, venu de Zailiga, qui pourrait, le cas échéant, prendre les tribus par derrière.»

C'était le premier avantage remporté sur des tribus qu'aucun sultan n'a dominées depuis Moulai Ismaïl, le contemporain du Roi-Soleil. C'était le point de départ d'une campagne de première importance.

«Restaient, continue notre correspondant, les contingents du Sud. Les Chleuh, chassés de leurs montagnes par la neige, s'étaient groupés sous les ordres de Moha ou Saïd sur les deux rives de l'Oum er Rbia. Cet autre adversaire avait, en outre, entraîné dans son sillage les Aït Roboa.

«Le colonel Mangin songe à réduire ces contingents. Il part subitement, le 6 avril dans l'après-midi, de la dechra Brakne où il avait reçu la soumission des tribus du Nord, et vient coucher à Boujad, qu'il quitte au milieu de la nuit pour chercher à atteindre Moha ou Saïd; mais des guetteurs nous éventent et les campements sont levés précipitamment et dirigés vers l'oued. Les pluies des derniers jours et la fonte des neiges ont grossi le cours d'eau au point que bon nombre de gués sont impraticables et que la majeure partie des hommes et des animaux devra gagner l'unique pont de la casbah Tadla: c'est l'objectif du colonel Mangin. Il l'atteint vers 10 heures du matin et y trouve un désordre indescriptible. Cavaliers et piétons se bousculent pour franchir l'étroit passage, alors que plus de dix mille moutons, qui n'ont pas encore eu le temps de passer, nous sont abandonnés.

«Mais Moha ou Saïd nous avait échappé. Il s'était retiré chez lui, à Mechra en Nefad, au pied de la montagne, à 12 kilomètres de la casbah Tadla. A 2 heures, la colonne se remet en marche et se dirige vers le repaire de notre ennemi, qui se reposait tranquillement des fatigues de la matinée. Et c'est une nouvelle fuite de notre adversaire, un départ tellement rapide, que le chef si prestigieux nous abandonne son étendard de satin blanc.

«Un foyer d'agitation existe encore à Beni Mellal, où sont groupés environ quatre mille guerriers. De même que les précédents, le colonel Mangin va le réduire à néant. Partie de la casbah Tadla le 10 avril à 11 heures du matin, la colonne vient camper à Zidania, malgré de belles attaques de Marocains qui cherchent à l'accrocher en arrière.

«Un orage dans la soirée fait craindre des difficultés pour le lendemain, mais qu'importe? les admirables troupes pressentent la victoire, et il est peu d'obstacles pour les arrêter. A midi, la résistance était brisée, les innombrables défenseurs de la casbah Béni Mellal et des jardins qui l'entouraient avaient dû nous céder le terrain.»

Ayant frappé ce coup énergique, le colonel Mangin continua pendant quelques jours à parcourir le pays, recueillant force soumissions,--mais quelle sincérité faut-il attendre de ces gens à qui, confiants, on donne l'aman, et qu'on retrouve huit jours après devant soi, le fusil à la main?

Le 19 avril, enfin, la colonne Mangin atteignait l'oued el Abid à Dar Caïd Embarek, où elle devait donner la main au lieutenant-colonel Savy, venu de Marakech. La violence du courant de l'oued ne permit qu'aux cavaliers du lieutenant-colonel Savy de passer sur la rive droite, mais la jonction était faite et l'impression produite sur les indigènes considérable. Ils comprenaient que, désormais, toute tentative de rébellion serait rapidement réprimée, que, soit de Marakech, soit d'El Borouj, soit de l'oued Zem, des colonnes pouvaient se porter sur le moindre foyer d'agitation.

A quelques jours de là, le 25 avril, le colonel Mangin revenait à El Borouj pour y accueillir le général Lyautey, qui avait tenu à se rendre compte de la situation au Tadla. Le résident général reçut les caïds récemment soumis, et, très certainement, sut trouver les mots convaincants pour les affermir dans leurs résolutions pacifiques et leur démontrer que leur intérêt bien entendu même les engage à vivre avec nous en bonne intelligence.

Après le départ du général Lyautey, le colonel Mangin reprenait ses troupes à Dar ould Zidouh et les ramenait à la casbah Tadla.

Le 26 avril, il était de nouveau en route, marchant sur Aïn Zerga. Près de ce point, son arrière-garde fut en butte à une attaque de la part des contingents Aïb Attala et Aïb Bouzem. Toute la colonne dut être engagée, tant l'agresseur devenait mordant. Repoussé, enfin, et poursuivi par toute la cavalerie et l'artillerie montée, l'ennemi subit des pertes nombreuses. De notre côté, 4 tués et 27 blessés, parmi lesquels le colonel Mangin lui-même, atteint légèrement à la jambe.

Dans la nuit même, la colonne continuait sa marche vers Sidi Ali ben Brahim, où était groupée une harka de Chleuh. Le terrain qu'elle traversa était jonché encore de cadavres de Marocains tombés la veille.

L'ennemi guettait les nôtres, embusqué dans un bois d'oliviers, en avant de Sidi Ali. Le combat fut un des plus meurtriers que nous ayons livrés, puisque nous eûmes 18 morts et 41 blessés. La harka était nombreuse et acharnée. Elle tint bon jusqu'à 8 heures du soir, puis alors se débanda à bout d'effort, se dispersa dans toutes les directions. Elle se reformait un peu plus tard et, à distance respectueuse, observait notre attitude. Le colonel Mangin, pour en finir, recourut à une ruse classique: il feignit de se replier. Son mouvement fut suivi par l'ennemi. Alors, se retournant brusquement, dans une vigoureuse contre-attaque, il infligea aux Chleuh des pertes considérables. La colonne passa la nuit à Sidi Ali et n'en repartit que le lendemain,--sans avoir été de nouveau inquiétée. Le 2 mai, elle rentrait à la casbah Zidania.

Plus au nord, le colonel Henrys de son côté a déployé une activité égale et a eu à faire face à des groupes non moins ardents, Zemmour, Beni M'Tir, Beni M'Guild, Guerouane.

Parti d'El Hajeb au commencement d'avril, son action devait se développer vers le sud. Le 2 avril, en un raid rapide, il surprenait un campement hostile et lui enlevait ses troupeaux; le lendemain, il occupait la casbah des mêmes dissidents. Des négociations s'ouvraient immédiatement. Un premier douar zemmour de 60 tentes faisait sa soumission, et, en quelques jours, 200 tentes guerouanes sollicitaient et obtenaient l'aman.

Ces négociations furent à maintes reprises interrompues; quelque effervescence se produisait qui obligeait le colonel Henrys à porter un coup rapide, toujours suivi de soumissions nouvelles.

L'un de ses succès les plus remarquables fut, le 23 avril, la prise et la destruction de la casbah Ifran. Pour l'atteindre, il avait fallu à ses vaillantes troupes traverser la forêt de Jaba, passer le mont Koudiat, à 1.700 mètres d'altitude, dans le brouillard, le froid, la neige.

Le 24, le colonel Henrys prenait contact avec la colonne Comte, venue de Fez sans qu'on ait signalé, dans sa marche, aucun incident.

Les dissidents, en revanche, ne devaient pas laisser au colonel Henrys grand répit.

Bientôt, il était avisé qu'ils allaient attaquer son camp de Dar Caïd Itto (sur la position exacte duquel on n'est pas encore exactement fixés). Sans attendre cette attaque, le colonel décidait de prendre l'offensive et de se porter sur Azrou où les dissidents étaient installés. Mais eux-mêmes, avertis, se retirèrent sur les hauteurs boisées qui dominent le sud de la ville. Celle-ci fut occupée après une courte résistance. Le colonel y trouva des approvisionnements de bois considérables, qui serviront à la construction de redoutes fortifiées.

Les Marocains firent pourtant un retour offensif. Ils furent repoussés.

Le colonel Henrys regagna le camp de Dar Caïd Itto, en détruisant sur sa route quatre casbahs appartenant à la tribu des Beni M'Guild, dans la vallée de l'oued Tigrira.

CE QU'IL FAUT VOIR

PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

Voilà une expérience faite, et nous savons dès maintenant ce qu'il faudra voir le 4 mai de l'an prochain. Il faudra voir la fête de Jeanne d'Arc. Des Français de tous les partis en réclamaient, depuis des années, la célébration. Qu'attendait-on pour les satisfaire? Dans un pays comme le nôtre, où l'on adore non seulement la bravoure, mais les gestes les attitudes jolies de la bravoure, et qui a pour capitale une ville dont un philosophe a dit qu'elle était le paradis des femmes, on imagine très bien de quel éclat charmant, de quelle somptuosité tendre et pieuse pourra être revêtu un tel hommage, le jour où la loi l'aura consacré; une fête officielle de l'Héroïsme guerrier qui sera la fête d'une jeune fille! N'est-ce pas de quoi enflammer de joie tous les cours? Nous n'avons eu, dimanche dernier, qu'une ébauche de cette fête-là, puisqu'elle n'est point officielle encore... Quel émouvant spectacle pourtant nous donna cette foule parisienne, qu'on dit sceptique, et que nous vîmes heureuse de pavoiser, de défiler, de prier pour une petite villageoise qui sauva sa patrie, et dont l'aventure prodigieuse a des grâces de conte de fées. Des penseurs ont voulu faire du 1er mai la fête du Peuple. Je crois bien qu'à cette date-là, celle du 4 mai va faire désormais la plus sérieuse des concurrences,--et que le peuple ne s'en plaindra point.

* * *

Jeanne d'Arc fêtée dimanche; un roi salué, trois jours après, par les acclamations de Paris... Les étrangers qui furent témoins de cette commémoration et de cette visite rendront au moins cette justice au Paris de 1913 qu'il sait être républicain avec éclectisme et politesse. Il est vrai que le roi d'Espagne est un de ses monarques favoris. Paris aime Alphonse XIII pour sa jeunesse, pour son courage, pour l'espèce de sérénité élégante qu'il oppose aux petites misères et aux grands risques de son métier de roi, et enfin (car on est égoïste!) pour l'amitié très sincère que nous savons qu'il a pour nous.

Mais pourquoi ce souverain s'en va-t-il si vite d'une ville qu'il aime? Il ne s'est même pas donné le temps de goûter la grâce... un peu mouillée de notre printemps. Il y avait trop de monde et trop de bruit aux Champs-Elysées, mercredi, pour qu'il y pût voir comme la neige de nos marronniers en fleurs est jolie à regarder entre l'Arc de triomphe et l'Obélisque. Il n'a pas vu nos Salons du Grand Palais. Il n'a pas vu se dresser sur la piste sablée du Concours hippique les formes blanches d'un peuple de statues... Il n'a même pas regardé nos petits Salons!

Ils sont plus charmants que jamais et composent, à cette heure, un spectacle d'exceptionnel attrait. Les petits Salons, c'est ce qu'il faut voir cette semaine.

Je place au nombre des «petits Salons» cette délicieuse exposition de l'Union centrale consacrée aux Arts féminins et à laquelle les grands murs nus du Pavillon de Marsan font un si auguste cadre. Arts féminins, en chacun desquels s'évoque un peu de l'âme de nos vieilles provinces. Paris leur envoie, à ces provinces, ses modes, qui changent deux fois par an. Elles lui envoient, elles, d'exquis souvenirs de leur passé, et ce qu'il y a d'éternel dans leurs traditions d'élégance. Car les modes d'une province, c'est quelque chose dont on ne sait pas l'âge, et qui ne change jamais.

* * *

De la rue de Rivoli, courons à la rue de Sèze (après une halte, qui ne sera pas sans agrément, chez les _Intimistes_, du boulevard Malesherbes); et nous voici devant l'Exposition charmante de Luigi Loir. Personne ne connaît mieux que ce peintre nos boulevards extérieurs et notre banlieue; et l'on pourrait dire qu'à travers ces décors-là Luigi Loir est, pour l'étranger, le meilleur des guides, car il leur en fait voir ce que d'eux-mêmes, en vérité, ils n'y auraient jamais vu. De Montmartre ou de Bougival l'étranger ne connaît guère que les heures brillantes du jour ou de la nuit. Il a vu Bougival sous le soleil du printemps; Montmartre sous le flamboiement de ses illuminations et de ses tapages nocturnes. Luigi Loir nous en montre et nous en fait aimer les mélancolies crépusculaires. Cet instant de la journée où s'entr'ouvre sur la nuit qui vient «l'oeil clignotant des bleus becs de gaz», personne ne l'a décrit aussi finement, aussi spirituellement que lui. * * *

De l'esprit! Il semble qu'on ait peur d'en avoir, en peinture; ou qu'on ne sache pas en avoir. Aux premiers rangs de ceux qui en ont, et beaucoup, saluons M. André Devambez dont voici précisément l'Exposition ouverte, depuis quelques jours, à côté de celle de Luigi Loir, chez Georges Petit. Près de cent cinquante «numéros» groupés en un Salon unique! C'est que M. Devambez possède ce don, aussi rare chez les peintres que chez les écrivains, de savoir dire beaucoup de choses en de très courts alinéas. M. André Devambez fait penser à ces maîtres flamands et hollandais dont les «petits tableaux» contiennent souvent de si grande peinture. Et comme il aurait tort d'agrandir les toiles où il peint! N'y fait-il pas tenir tout ce qu'il veut? Ne s'y montre-t-il pas, tour à tour, poète, historien, humoriste?

Humoriste! Comme je sais gré à M. Devambez d'oser l'être franchement; d'avoir compris--comme le comprenaient ces maîtres flamands et hollandais dont il était temps, vraiment, de reprendre chez nous la tradition délicieuse--qu'une réalité _comique_, c'est quelque chose qui peut être peint tout aussi bien que dessiné, et que la couleur ne saurait être le privilège des sujets nobles,--ou ennuyeux. M. Devambez aura été l'un des premiers à s'apercevoir de cela. Remercions-le du service qu'il nous rend... et qu'il rend à la peinture!

UN PARISIEN.

AGENDA (10-17 mai 1913)

EXAMENS ET CONCOURS.--Le cours complémentaire d'études coloniales au Collège de France est vacant. (Le délai d'inscription et de production des titres des candidats expirera le _18 mai._)--Le _14 mai_ auront lieu, à Paris, des examens pour l'obtention des brevets de langue annamite, cambodgienne et caractères chinois.--Un concours d'architecture est ouvert à Toulon, entre tous les architectes français, pour la reconstruction de l'hôtel de ville de Toulon.

CONFÉRENCE.--Comédie des Champs-Elysées (avenue Montaigne), le _10 mai_, à 4 h. 1/2: _la Femme et le Théâtre_, conférence et auditions de M. Marcel Prévost, à-propos en vers de M. Xavier Roux.

EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--_Paris_: Grand Palais: Salon de la Société des Artistes français; Salon de la Société nationale des Beaux-Arts.--Petit Palais: exposition de David et ses élèves.--Ancien hôtel de Sagan (23, rue de Constantine): exposition d'objets d'art du moyen âge et de la renaissance au profit de la Croix-Rouge française. Cette exposition durera jusqu'à fin mai.

--Hôtel de Ville (salle Saint-Jean): exposition de la Société artistique et littéraire de la Préfecture de la Seine.

--A l'Office tunisien (2, rue Meyerbeer): exposition d'oeuvres des frères Delahogue (vues de Tunisie et d'Algérie).--Au Palais de Glace: Salon des Humoristes, organisé par le _Rire_.--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes), jusqu'au _17 mai_: exposition de la Société des Intimistes.--Salle Georges Petit (8, rue de Sèze), jusqu'au _15 mai_: aquarelles et dessins par A. Devambez; tableaux, aquarelles et études par Luigi Loir.--Galerie La Boétie (64 bis, rue La Boétie), jusqu'au _21 mai_: exposition de la société Le Pastel.

L'EXPOSITION CANINE.--L'exposition canine internationale, organisée par la Société centrale pour l'amélioration des races de chiens en France, se tiendra sur la terrasse de l'Orangerie des Tuileries du _17_ au _26 mai_. Elle aura lieu en deux séries: 1° chiens courants français et étrangers, bassets et chiens d'arrêt; 2° chiens courants bâtards, chiens de berger, de garde, et chiens de luxe.

CONCERTS.--Le _15 mai_, salle Gaveau, en soirée, concert donné par le violoniste Jacques Thibaud; à la même date, salle Pleyel, concert du «quatuor avec piano (Lucien Wurmser, Firmin Touche, Maurice Vieux. Jules Marneff).

SPORTS.--_Courses de chevaux_: le _10 mai_, le Tremblay; le _11_, Longchamp; le _12_, Saint-Cloud; le _13_, Saint-Ouen; le _14_, le Tremblay; le _15_, Longchamp; le _16_, Maisons-Laffitte; le _17_, Saint-Ouen.--_Escrime_: le _17 mai_, assaut du cercle Hoche; le _18 mai_ s'ouvrira, au Jardin des Tuileries, la grande semaine des armes de combat organisée par la Fédération parisienne d'escrimeurs.--Automobile: les _11_ et _12 mai_ se courra le tour de Sicile (Targa-Florio); du _11_ au _15 mai_, grand meeting de vitesse organisé par le Club de la Sarthe et de l'Ouest, la Flèche, Laval, Tours.--Le _18 mai_, ouverture du 4e Salon de l'automobile à Saint-Pétersbourg.--_Boxe_: les grands prix amateurs de boxe anglaise se disputeront, les _11_ et _18 mai_, à la salle Boisleux, et les mêmes jours, au Boxing Hall.--Le match de boxe pour le titre de champion d'Europe, qui devait se disputer à l'exposition de Gand le _25 mai_, est remis au _1er juin_.--_Cyclisme_: les _17_ et _18 mai_, course Bordeaux-Paris.--Au Parc des Princes, les _11_ et _12 mai_, grand meeting de la Pentecôte; grand prix de la Pentecôte; course à l'australienne.--_Athlétisme_: courses à pied le _12 mai_, Racing-Club de France contre South London Harriers; le _18 mai_, prix Blanchet.

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

DINGO

Le dingo est un chien qui nous vient d'Australie, un chien, à vrai dire, ni chien ni loup, mais plutôt loup que chien, et qui tient surtout du loup de Russie; à ce détail près--observe sir Edward Herpett, le personnage de préface du nouveau livre de M. Octave Mirbeau (1)--à cela près «que, n'ayant ni le pelage gris du loup, ni son échine basse, il rappelle, sans l'excuse de la faim et même sans un goût très violent pour la viande, sa férocité carnassière.» Enfin, le dingo est un loup dont l'illusoire ressemblance avec le chien suffit à le faire accepter comme chien parmi les bêtes et les gens de notre société organisée. Mais il n'en est pas moins que le dingo reste loup et qu'en traversant les foules--humaines et animales--ordonnées, policées, civilisées, de notre temps, il y demeure un élément de trouble, de contraste, et--pour M. Mirbeau--d'études comparatives. Sauvagerie contre civilisation. La bête instinctive contre l'homme éduqué. La nature contre l'artifice. Ouvrons, à nouveau, parmi les décors de cette époque, la lice des millénaires et tenons les paris. M. Octave Mirbeau s'est réservé le soin de tirer la philosophie, ou du moins une philosophie, de ce rapprochement et de cet antagonisme, et, sans grande hésitation, avec une sorte de joie, il a donné comme titre au recueil de ses impressions, observations, conclusions, le nom de celui qui, dans ce contact émouvant, lui paraît avoir joué le rôle du personnage noble, du héros. Il a donné comme titre à son livre le nom de la bête sauvage: _Dingo_.

[Note 1: _Dingo_, par Octave Mirbeau, Eug. Fasquelle, édit.]

Donc, _Dingo_, récit d'une vie de chien, est surtout une histoire de la vie des hommes, des hommes d'aujourd'hui et aussi sans doute des hommes de demain; car M. Octave Mirbeau ne semble guère admettre dans l'évolution de l'humanité de grandes possibilités de changement, ni surtout de perfectionnement. L'homme est grotesque quand il n'est pas criminel et criminel quand il n'est pas grotesque. Vous ne le sortirez point de là, et il paraît difficile, tout pesé, que jamais l'âme d'un homme puisse valoir l'âme d'un chien, voire d'un chien féroce.

Ne vous indignez pas trop contre M. Octave Mirbeau, ni contre son livre. D'abord M. Mirbeau a prodigué dans ce livre tout le talent âpre que vous aimez en lui, et rarement l'art de la forme a davantage paré la violence du fond. M. Mirbeau, vous le savez, est le plus poignant, le plus impitoyable des pessimistes satiriques. C'est le pamphlet en une phrase, en un mot, en une virgule. Il vous étrangle entre deux tirets et vous assomme avec trois points de suspension. Il est à lui seul Juvénal et La Rochefoucauld, Diogène et Jean Veber. Mais encore vaut-il mieux ne le comparer à nul autre. Mirbeau est Mirbeau sans plus et sans moins. Et c'est bien assez pour son compte et pour le nôtre.

La société des hommes, dans le nouveau livre de M. Mirbeau, tient en un village de quelque Seine-et-Oise, le village de Ponteilles-en-Barcis. Il y a là, d'un côté, tous les représentants de notre organisation économique, politique, administrative, militaire, religieuse, ceux de la famille, ceux de la communauté et ceux de l'État. Il y a, de l'autre côté, Dingo, le chien sauvage. Et le massacre commence. Si M. Mirbeau, en ce carnage, épargnait quelqu'un ou quelque chose, cela deviendrait tout à fait angoissant, car tels de nous qui ne compteraient point parmi les exceptions pourraient se sentir directement et cruellement atteints. Mais qu'on se rassure! M. Mirbeau n'épargne rien, ni personne. Il ne fait point de quartier. Tout y passe: maréchaussée, justice, finances publiques, économie domestique, commerce, littérature, théâtre, science, et non point seulement la science officielle consacrée, décorée, mais encore la science indépendante, combattue, entravée. Tous y passent, depuis le maire jusqu'au garde champêtre, sans oublier le gendarme--qui fraude, pour le vendre plus cher, le fumier de la gendarmerie--sans oublier l'employé des postes qui, derrière son guichet, pèse les lettres et les frappe du timbre «avec une violence précise et comme s'il accomplissait un acte de vengeance». Vous devinez bien que ne sont mis hors de compte ni le médecin, ni le pharmacien, ni le vétérinaire, ni l'Institut Pasteur, «une belle blague!».

Bien entendu, la charité humaine, la solidarité, l'amitié, sont traitées comme vous pensez. La bonté, la pitié! Ah! ah! Vous entendez d'ici ce rire de M. Mirbeau, ce rire court et sec qui se brise sur les dents et vous laisse un froid aux gencives. Et ce qu'il y a de terrible, parfois, presque tout le temps même de votre lecture, c'est que vous avez vraiment envie de rire avec M. Mirbeau, et du même rire que lui. Et pourquoi? Tout simplement parce que tous les personnages types que nous voyons réunis à Ponteilles, le village «qui crève d'or» et «se berce de rêves atroces», tous ces personnages sont indiscutablement vrais. Nous avons lu leurs effroyables histoires, chaque matin, dans les journaux; nous avons vu frémir de leurs haineuses colères les grimoires d'avoués; nous avons connu leur redoutable sottise et leur lâche fureur quand ils composent une foule; et surtout nous avons soupçonné leurs tares, leur avidité, leur hypocrisie, et leur facilité à commettre tous les crimes que ne sait pas atteindre la justice, et dont, en sa conscience de bête sauvage, s'indigne le chien féroce de M. Mirbeau. Car c'est là, au fond, tout le secret de la violence justicière de Dingo, qui, lâché au milieu de ces appétits, de ces bassesses, inflige à tout le pays de multiples et ruineuses expiations. Bien plus. Il nous communique, ce Dingo, et par une irrésistible contagion, un peu de sa rage de meurtre. On a comme envie de lui crier: «Bravo! Dingo. Continue, Dingo! Pille et tue! Ne t'arrête point aux bêtes domestiques, civilisées, elles aussi, les pauvres... Sus aux gens, aux habitants, ceux de Ponteilles, jusqu'au dernier.»