L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913

Part 2

Chapter 23,358 wordsPublic domain

«Il ne s'agit pas de céder à une sorte de folie contagieuse des armements. Il s'agit de se défendre... Quand le devoir prend la forme d'un intérêt national, il faut tout simplement faire son devoir. Ce devoir, le gouvernement l'accomplit en affirmant, dès maintenant, sa volonté de maintenir sous les drapeaux la classe libérable au 1er octobre prochain.»

Avant de faire ces importantes déclarations, le président du Conseil, envisageant la situation politique intérieure, avait affirmé: «La République ne peut pas désarmer devant ses adversaires, mais nous nous refusons à des agressions ou à des vexations indignes de républicains conscients de leurs devoirs et de leur force.»

Enfin, parlant de la loi électorale, M. Louis Barthou a déclaré nettement que, «s'il dépend du gouvernement, la consultation électorale de 1914 ne se fera pas au scrutin d'arrondissement.»

COMPLICATIONS BALKANIQUES LES DIFFICULTÉS DU PARTAGE ENTRE LES ALLIES ET LA QUESTION D'ALBANIE

La question de Scutari est en voie de règlement, mais l'éventualité d'une occupation de l'Albanie par l'Autriche-Hongrie et l'Italie n'est pas encore définitivement écartée et un très grave problème reste ainsi posé devant l'Europe. Comme on va voir, il est en connexion étroite avec celui du partage entre les alliés des territoires conquis par eux sur les Turcs.

Quelles seraient d'abord les conséquences générales d'une installation austro-italienne en Albanie, que personne n'aurait la naïveté de supposer devoir être provisoire? Les unes sont évidentes, les autres presque inévitables.

Conséquences certaines: l'anéantissement de l'oeuvre de la Conférence de Londres qui a décidé le principe d'une Albanie autonome sous le contrôle et la garantie des six grandes puissances; la destruction de l'équilibre naval adriatique et, par conséquent, méditerranéen, ce qui porterait un préjudice grave à la France et à l'Angleterre; l'abandon du principe: «Les Balkans aux peuples balkaniques», qui, depuis la guerre d'Orient, a été la base de l'entente européenne.

Conséquences presque inévitables: par l'effet de la violation du principe: «les Balkans aux peuples balkaniques», la nécessité pour les voisins de l'Albanie, les Monténégrins, les Serbes et les Grecs, de s'opposer par la force à l'occupation austro-italienne (or, l'idée de derrière la tête des Autrichiens est de trouver un prétexte pour écraser la Serbie sans que la Russie intervienne); l'ouverture de la «politique des compensations» entre les grandes puissances aux dépens de la Turquie asiatique. En effet, si deux grandes puissances européennes, l'Autriche-Hongrie et l'Italie, s'agrandissaient aux dépens de la Turquie d'Europe, tous les précédents historiques obligeraient à envisager que les quatre autres grandes puissances, la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre et la France, voudraient obtenir des avantages compensateurs qui ne pourraient être trouvés qu'aux dépens de l'empire ottoman d'Asie.

Enfin, et c'est le point sur lequel nous allons insister, l'intervention austro-italienne en Albanie pourrait déterminer une rupture décisive de l'entente balkanique ou, au contraire, aider à la solution des difficultés du partage entre les alliés.

* * *

Il est bien connu que des dissentiments graves existent à cet égard entre les Serbes, les Grecs et les Bulgares, enthousiasmés par l'étendue de leurs victoires qui ont dépassé toutes leurs prévisions.

Précisons donc les raisons des conflits d'intérêt entre les alliés afin de discerner, en relation avec le projet d'intervention austro-italienne en Albanie, quelles transactions sont susceptibles de permettre le maintien du bloc balkanique.

LES PRÉTENTIONS GRECQUES

Elles ont trait à la fois à l'Epire, à la Macédoine et aux îles de la mer Égée.

En Epire, la Grèce se heurte à l'Italie. Les cartes ci-dessous et ci-contre montrent à quel point les divergences sont grandes entre les gouvernements de Rome et d'Athènes, combien, par conséquent, les Grecs doivent être émus par le projet d'intervention italienne dans le sud de l'Albanie et dans la région même qu'ils revendiquent. Forts de leur droit, ils déclarent formellement qu'ils considèrent leurs conquêtes comme définitives et que, si l'Italie veut les chasser d'Epire, ils résisteront par la force. «D'ailleurs, disent-ils, la partie de l'Epire que nous revendiquons est habitée par une forte majorité hellène. Qu'on fasse un plébiscite, on verra bien.» Le carton ci-dessous indiquant les nombreuses écoles, églises et monastères qu'ils ont en Epire suffit à démontrer que les Grecs ne courent aucun risque en proposant une consultation des populations et à quel point les prétentions italiennes sont injustifiées.

Le différend qui existe entre les Hellènes et les Bulgares est également très dangereux.

Pour les Grecs, il y a deux questions qui ne se posent même pas: celle de la péninsule chalcidique qui est entièrement grecque et celle de leur maintien à Salonique (Thessalonique en grec).

«Aucun traité avant la guerre n'a réglé entre nous et les Bulgares, disent les Grecs, le partage des territoires conquis; nous avons pris Salonique les premiers. Cette ville est placée dans notre sphère d'action géographique. Nous prétendons y rester. Notre roi Georges, en mourant à Salonique, a consacré définitivement cette cité terre hellénique. Nous occupons la ville avec près de cent mille hommes qui, actuellement, se retranchent stratégiquement aux alentours. Si les Bulgares veulent nous en chasser, il faudra qu'ils agissent par la force.»

Remarquons encore que les prétentions helléniques dépassent de beaucoup Salonique. En principe, les Grecs les soutiennent ainsi. «L'extension de la Bulgarie en Thrace va aller bien au delà de tout ce que l'on pouvait supposer. Puisque nous allons abandonner aux Bulgares 400.000 Grecs, au moins, sans aucun espoir de retour, au nom de l'équilibre balkanique, nous devons avoir une compensation importante en Macédoine.»

Partant de ce point de vue, le gouvernement d'Athènes, au cours des hostilités, a proposé à celui de Sofia comme base de partage des territoires gréco-bulgares une ligne partant à l'est de Kavala et passant ensuite par Drama, Demir-Hissar, laissant au sud le lac de Dorijan, puis Monastir, pour aboutir à peu près au milieu du lac d'Okrida. Il est évident que ce tracé exprime un maximum des prétentions grecques qui n'a d'ailleurs aucune chance d'être accepté par la Bulgarie. On le sait bien à Athènes, aussi a-t-on en vue deux transactions. L'une est indiquée par une ligne partant du fond du golfe d'Orfano, passant au-dessus du lac de Dorijan et s'infléchissant ensuite au sud de façon à laisser Monastir aux Serbes pour aboutir au milieu du lac de Prespa. Enfin, ultime transaction, dont les Grecs ne parlent encore que sans précision, les Hellènes se contenteraient d'avoir autour de Salonique un territoire suffisamment étendu pour assurer la défense stratégique de la ville. Mais c'est là, semble-t-il, le minimum irréductible des prétentions des Grecs. «Sinon, disent-ils, nous subirons s'il le faut la guerre.»

A la vérité, étant donné la tension des esprits, il suffirait d'un incident fâcheux pour compliquer encore la situation. A Nikaia, il y a peu de temps, un véritable combat s'est engagé entre Grecs et Bulgares; et, dans le triangle Sérès, Kavala, golfe d'Orfano, les troupes des deux pays alliés sont toujours en contact dangereux, les Bulgares occupant le nord du triangle et les Grecs toute la partie sud bordant la mer.

A propos des îles, les Grecs ont affaire aux grandes puissances. Aucune difficulté en ce qui concerne la Crète; elle leur est accordée. Mais ils réclament, en outre, la possession définitive de toutes les îles de la mer Egée, y compris celles occupées par l'Italie pendant la guerre de Tripolitaine. Comme ils ne peuvent pas agir directement contre les Italiens pour les expulser, les Grecs s'en remettent à l'action de la Triple Entente, qui a déjà exprimé l'opinion que ces îles devaient revenir à la Grèce, comme ayant une population grecque. Quant aux îles occupées par la Grèce et qui se trouvent près de la Turquie d'Asie et des détroits, les puissances de la Triple Alliance les refusent à la Grèce sous prétexte de ne pas mettre en danger la puissance turque en Asie, mais les Grecs font remarquer que ces îles ont une population hellène et que ce sont les seules qui présentent pour eux un réel intérêt, puisque, en dehors de ces îles, il ne s'agit que de quelques rochers inhabités. Deux îles surtout tiennent au coeur des Hellènes: Mytilène, avec 115.000 Grecs, et Chio avec 70.000.

LES PRÉTENTIONS SERBES

Le conflit entre Serbes et Bulgares est aussi aigu que celui entre Grecs et Bulgares. Il est rendu plus délicat encore par l'existence d'un traité d'alliance sur l'interprétation duquel on n'est pas d'accord actuellement à Belgrade et à Sofia.

«Il faut bien comprendre, disent les Serbes, que Je traité du 12 mars 1912 n'envisageait pas exclusivement une guerre devant amener un partage définitif des territoires turcs. Quand nous avons signé, il s'agissait surtout d'obtenir de la Turquie l'application des réformes promises à la population macédonienne par le traité de Berlin, et, par conséquent, de nous mettre d'accord sur la délimitation éventuelle des futures provinces autonomes. Toutefois, il était prévu que l'action diplomatique pourrait échouer et qu'une guerre éclaterait. Dans ce cas, on a envisagé le partage de la Macédoine. Voici comment on a procédé. Le traité serbo-bulgare a d'abord délimité deux zones de territoires incontestés, l'une serbe, l'autre bulgare, la région située entre ces deux zones formant le territoire contestable. Comme le montre la carte, la région bulgare incontestée se trouvait à l'est de la ligne suivant d'abord la chaîne des Rhodopes et ensuite la Struma pour aboutir au fond du golfe d'Orfano. La zone serbe incontestée était bornée par une ligne partant de la frontière serbo-bulgare, passant par les monts du Karadagh, du Char Planina, donc nous attribuant tout le vilayet de Scutari, sous la seule condition que nous, Serbes, en fissions la conquête effective, et aboutissant à l'Adriatique bien au sud de Durazzo.

«Quant à la zone contestable, elle avait, elle-même, été délimitée dans une certaine mesure par une ligne partant du point de jonction des frontières serbo-bulgares et passant ensuite à l'ouest de Kuprulu (Velès) pour aboutir au sommet du lac d'Okrida. Toute la portion à l'est de cette ligne était considérée comme plutôt bulgare, mais il était entendu qu'en cas de contestation on recourrait à l'arbitrage de l'empereur de Russie.

«Voilà ce que disait le traité. Dans l'intérêt commun des alliés et spécialement des Bulgares, nous avons fait beaucoup plus que notre accord ne nous le prescrivait. Nous avons mobilisé 360.000 hommes au lieu de 150.000. Les Bulgares devaient même nous aider avec 100.000 hommes dans la région du Vardar. Nous avons dû nous en passer. N'est-il pas évident que, du fait de son plus grand effort en Macédoine, la Serbie a puissamment soulagé la Bulgarie qui a pu employer toutes ses forces dans la vallée de la Maritza et marcher sur Tchataldja? Aurait-elle pu le faire si elle avait envoyé 100.000 hommes en Macédoine?

«Il y a encore un point fort important à mettre en lumière. _D'après notre traité d'alliance, la Bulgarie était tenue d'envoyer au secours de la Serbie 200.000 soldats bulgares, si elle était attaquée par l'Autriche._ Cédant aux conseils des puissances amies, nous avons évité un conflit avec l'Autriche. Nous avons ainsi renoncé au vilayet de Scutari avec Durazzo que nous avaient abandonné les Bulgares et, comme conséquence, nous ne leur avons pas demandé leur concours contre l'Autriche. Les Bulgares ne doivent-ils pas nous indemniser de notre renonciation à un droit qui a entraîné l'abandon de nos prétentions essentielles sur la côte de l'Adriatique? Rotez encore que la guerre a été prolongée pour nous d'au moins cinq mois dans le seul intérêt de la Bulgarie. Après la bataille de Lulé-Bourgas, la paix aurait été possible si les Bulgares n'avaient pas maintenu toutes leurs exigences. Or, nous les avons aidés à les soutenir. Alors que notre traité ne nous y obligeait nullement, nous leur avons donné 50.000 hommes pendant toute la durée du siège d'Andrinople. Nous avons aussi fourni du matériel de siège et supporté des dépenses supplémentaires.

Enfin, dernière considération, grâce à notre concours, les Bulgares obtiennent beaucoup plus de territoires qu'ils ne l'espéraient eux-mêmes.

«Pour tous ces motifs, nous nous adressons à la Bulgarie et lui proposons, dans l'intérêt de l'entente balkanique, de partager les territoires conquis non pas d'après un traité dont nous avons largement outrepassé les obligations, mais d'après l'équité. Or, l'équité n'est-elle pas indiquée par une ligne suivant à peu près les territoires occupés par nous, Serbes; par exemple, par une ligne partant au sud-est d'Egri-Palanka et laissant Istip aux Bulgares, coupant le lac de Borijan et allant ensuite rejoindre la frontière des Grecs avec lesquels nous nous arrangerons toujours, bien que, comme nous, ils prétendent à Monastir, et que nous ne soyons pas encore d'accord sur d'autres points.

«En raison de nos énormes sacrifices de toute nature, les Bulgares doivent nous écouter et discuter avec nous. S'ils ne le veulent pas, c'est qu'ils envisagent la possibilité de nous faire la guerre.»

Comme on voit, les Serbes comme les Grecs tiennent le même raisonnement aux Bulgares et disent en somme: «Pourquoi quitterions-nous les positions que nous occupons?» Il résulte de cette identité d'intérêt et de situation entre Serbes et Grecs que ceux-ci seraient amenés à résister d'accord aux Bulgares, si finalement ceux-ci en appelaient aux armes, _résultat qu'évidemment s'efforceraient d'obtenir l'Autriche et l'Italie si elles intervenaient en Albanie._

LES PRÉTENTIONS BULGARES

Ces multiples arguments n'ont pas encore eu raison de la ténacité des Bulgares. Il y a peu de jours, le gouvernement de Sofia n'avait pas répondu à la demande officielle du cabinet de Belgrade de négocier et de discuter, mais officieusement les Bulgares tiennent aux Serbes le langage suivant:

«Certes, vous vous êtes conduits envers nous en alliés très loyaux pendant la guerre. Nous le reconnaissons volontiers. Vous en avez l'honneur. Mais rien ne saurait modifier la valeur de notre traité auquel nous attribuons un sens étroit et limitatif, et qui, selon nous, prévoyait tous les concours que vous nous avez donnés. Nous prétendons donc à la possession des territoires situés à l'est de la ligne tracée par le traité, donc de Monastir et de Kuprulu (Vélès).»

Aux Grecs, les Bulgares disent:

«Non seulement nous considérons vos prétentions sur Serès comme exorbitantes et inadmissibles, mais pour nous il y a une question de Salonique. En Bulgarie, notre opinion publique très ardente considère depuis longtemps Salonique, dont l'hinterland est bulgare, comme le symbole de la Macédoine, et il nous est bien difficile de la faire revenir sur sa conviction que Salonique doit appartenir à la Bulgarie.»

Les Bulgares les plus excessifs voudraient non seulement Salonique, mais encore que la frontière gréco-bulgare fût ainsi tracée. Elle partirait de l'embouchure de la Vistritza, dans le golfe de Salonique, et finirait à la frontière gréco-albanaise près de Koritza. Les Bulgares auraient ainsi Jenidje-Vardar, avec son lac, Vodena, Ostrovo et son lac, Kastoria et son lac. Ils toucheraient ainsi à l'Albanie.

Les Grecs ne semblent nullement disposés même à discuter un pareil tracé.

Nos cartes montrent clairement à quel degré ces diverses prétentions _maxima_ des alliés sont opposées et quelles possibilités elles ouvrent aux intrigues austro-italiennes. A première vue, ces prétentions paraissent tellement inconciliables qu'un conflit sanglant semble inévitable. Il y a cependant, malgré les efforts tripliciens à Sofia, de sérieuses raisons d'espérer que de larges transactions interviendront, car si, en Serbie, en Grèce et en Bulgarie, l'opinion publique, excitée au plus haut point, offre un terrain favorable aux puissances qui cherchent la division des Balkaniques, il se trouve heureusement à la tête de ces trois pays des hommes d'État aux qualités éminentes. Ils ont montré déjà trop de prévoyance et de hauteur de vues pour ne pas partir de cette vérité certaine que l'union seule des alliés a fait leur victoire dans la guerre, que leur entente seule encore permettra aux Etats balkaniques de tirer pendant la paix tous les fruits de leurs brillants succès.

Comprenant leur impérieux intérêt commun de défendre avant tout la formule «les Balkans aux peuples balkaniques», ils inclineront sans doute aux concessions mutuelles indispensables pour que la confédération balkanique puisse durer et devenir une grande force politique, économique et militaire.

Certes, les hommes d'État des Balkans, pour arriver à ce résultat, si souhaitable dans l'intérêt vital de leur pays, ont plus que jamais à lutter contre des influences extérieures qui travaillent à les brouiller à mort. L'Autriche, aidée de l'Allemagne et de l'Italie, va évidemment tout faire pour séparer les Bulgares des Serbes et des Grecs. Une guerre entre eux faciliterait singulièrement une occupation austro-italienne en Albanie; les Serbes et les Grecs étant pris entre deux feux. Elle comblerait, en outre, les voeux secrets de la diplomatie allemande, car elle empêcherait pour longtemps la réalisation de la confédération balkanique qui est un véritable cauchemar pour Vienne et pour Berlin.

Des hommes d'État aussi avisés que les souverains des Balkans et MM. Guéchof, Pachitch, Venizelos, ont trop «d'avenir dans l'esprit» pour ne pas comprendre la gravité décisive des prétentions austro-italiennes. Ils rechercheront sur la base de quels principes supérieurs les concessions mutuelles peuvent se faire. Ces principes, on peut les entrevoir. Il est de l'intérêt commun des Balkaniques qu'aucune autre puissance ne s'installe dans la péninsule et que les partages soient faits entre eux de telle sorte qu'aucun souvenir vraiment cruel ne puisse rester au coeur de l'un d'eux. Pour arriver à ce résultat satisfaisant, il convient que la répartition territoriale définitive laisse autant que possible chaque allié parfaitement indépendant dans sa sphère géographique.

LES CONCESSIONS RÉCIPROQUES POSSIBLES

Maintenant, quelles concessions réciproques peuvent être envisagées?

Il semble bien que les Bulgares seront amenés à faire aux Grecs le sacrifice de Salonique, puisqu'il ne saurait être évité sans guerre. Or, cette guerre odieuse entre alliés, au lendemain de la victoire, ne vaudrait certainement pas pour les Bulgares les avantages de toute nature qui peuvent résulter pour eux d'une entente avec les Grecs. D'ailleurs, si les Bulgares laissent définitivement Salonique aux Grecs, avec naturellement les territoires environnants nécessaires pour assurer la défense de la ville, ils ne se priveront d'aucun élément essentiel pour mettre en valeur les territoires de la Bulgarie considérablement agrandie. Bans Salonique, ville avant tout cosmopolite, où il y a fort peu de Bulgares, c'est le port qui est intéressant. Or, les Bulgares vont avoir sur la mer Égée plusieurs points où il est possible de faire d'excellents ports purement bulgares. A Kavala, notamment, la situation est admirable et on peut y créer de toutes pièces un port aussi bien approprié aux besoins de la marine de commerce que de la marine de guerre.

D'autre part, l'abandon de leurs prétentions sur Salonique permettrait peut-être aux Bulgares d'obtenir un autre résultat qui leur serait précieux et qu'ils souhaitent ardemment: la cession de deux îles occupées par les Grecs qui, par leur position géographique, conviendraient singulièrement à la grande Bulgarie; l'île de Thasos, qui paraît presque indispensable pour assurer l'avenir stratégique de Kavala; Samothrace, bien que plus éloignée du rivage, présente le même intérêt pour le futur port bulgare de Dédé-Agatch. Or, ces deux îles, occupées par la Grèce, ont une population grecque. Samothrace compte 3.600 Hellènes et Thasos 12.344. Il est bien évident que les Bulgares ne peuvent songer à obtenir ces îles des Grecs que s'ils font à ces derniers des concessions autour de Salonique. D'autre part, les Grecs n'ont pas d'intérêt à conserver deux îles qui seraient pour les Bulgares des objets trop tentants de constante convoitise.

Entre les Bulgares et les Serbes, il est souhaitable au plus haut point, d'une part que des deux côtés aucune mesure militaire ne soit prise qui puisse être considérée comme offensante et que les Bulgares, appréciant l'étendue et la diversité des sacrifices serbes, ne se montrent pas intransigeants et qu'en tous cas l'arbitrage, prévu avant la guerre, de l'empereur de Russie permette une entente durable entre Serbes et Bulgares qui, au cours des hostilités, ont eu tant de raisons de s'estimer réciproquement. Les Serbes, coupés de l'Adriatique, souhaitent naturellement de n'avoir à s'entendre qu'avec un seul État, la Grèce, pour assurer leur issue économique vers Salonique.

Les puissances de la Triple Entente ont des motifs trop puissants de vouloir la durée de l'union balkanique pour ne pas s'entremettre activement afin de maintenir l'accord des Balkaniques, surtout devant la menace de l'intervention austro-italienne, et pour faciliter les transactions indispensables au partage des territoires conquis sur les Turcs. C'est aux alliés, en cette heure si grave pour leur avenir, à faciliter la mission des puissances qui leur ont manifesté tant de sympathies, en leur faisant confiance, en s'abstenant de récriminations inutiles, en évitant le _bluff_ des demandes exagérées indigne de leur cause, en gardant constantes chez eux l'estime et la reconnaissance réciproques qui doivent rester au coeur de ceux qui ont combattu du même côté, et pour une cause aussi sainte que la libération du séculaire joug ottoman.