L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913

Part 1

Chapter 13,675 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Ce numéro contient lº LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre nº 6: HÉLÈNE ARDOUIN, de M. Alfred Capus; 2° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.

L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 10 MAI 1913 _71e Année.-Nº 3663._

L'ARRIVEE D'ALPHONSE XIII Le roi d'Espagne et le président de la République à la gare du Bois de Boulogne.

NOTRE NUMÉRO DU SALON

_Nos lecteurs ont pu constater les nouveaux progrès réalisés dans l'édition de notre numéro du Salon. Le nombre des planches hors texte et remmargées, en couleurs ou en héliogravure, a été augmenté; presque toutes les pages ont été tirées en deux tons et plus de 150 tableaux ont été reproduits, donnant une idée d'ensemble assez complète de la double exposition de peinture du Grand Palais._

_Malheureusement l'établissement d'un pareil numéro, dont le poids atteint un kilogramme, et qui est tiré à 138.000 exemplaires, a constitué un travail énorme, pour lequel il était impossible de prendre une avance, et qui a dû être mené à bien en quelques jours seulement. Le Salon est, en effet, une actualité, et certains tableaux, les plus intéressants et les mieux signés, n'arrivent au Grand Palais que dans les derniers jours d'avril._

_Bien que nos ateliers se soient fait aider par la plus importante maison d'imprimerie et de brochure de Paris, il a été impossible d'obtenir l'assemblage et le brochage de plus de 25.000 exemplaires par jour. Ces opérations n'ayant pu commencer que le mercredi 30 avril, et le jeudi de l'Ascension, puis le dimanche étant jours de chômage légal, ce n'est donc que le mercredi 7 mai que le brochage complet a été terminé._

_Nos abonnés s'expliquent ainsi le retard qu'ils ont subi dans la réception, de leur numéro._

_Notre Salon et notre Noël sont de véritables primes que nous leur adressons, deux fois par an. Pour ces albums copieux et luxueux, nous leur demandons une tolérance de quelques jours sur les dates fixées._

LA PETITE ILLUSTRATION

Nous publierons le 17 mai: _Servir_ la belle oeuvre de M. HENRI LAVEDAN, jouée par M. Lucien Guitry au théâtre Sarah-Bernhardt. _La Chienne du roi_, un acte du même auteur, qui accompagnait _Servir_ sur l'affiche, complétera ce numéro de _La Petite Illustration_.

COURRIER DE PARIS

LA FUGUE

Je ne sais pas ce qui a passé dans l'air, et dans tout moi-même. Je montais les Champs-Elysées, par un de ces temps si beaux, d'une suavité si fine et si tendre qu'aucune phrase échappée du coeur, aucun mot rare et choisi, ne seraient capables d'en fournir la plus petite idée!... La vie, pour un instant, consentait à se révéler dans sa beauté première, et les paradis n'étaient plus perdus. Je m'avançais dans un vertige de joie. En une seconde tout était devenu rassurant, clair et délicieux--La tristesse? Evanouie! Ah! vieux sortilège du printemps. Toujours le même! et toujours si nouveau! Je te reconnaissais à tes bouffées, à ton feu, frais et pénétrant, à ce sucre que tu mets dans le sang et dont tu saupoudres les lèvres où notre langue le fait fondre, en y savourant un goût ressuscité de fleur et de baiser. Tout ce qui allait, venait, tout ce qui me croisait et m'appelait semblait y dépenser exprès une incroyable allégresse. On mettait à marcher, à courir, à voler à son but, une hâte gaie. Et il y avait aussi dans cette activité comme une soif d'évasion. Rien ne bougeait qui ne le fît avec des façons de partir. Et de cette course dirigée, de ces impatiences, de ces élans pris tout à coup vers une invisible fontaine, de cette précipitation fiévreuse, élégante et frivole, de la candide volupté du ciel et de la douceur des arômes et des caresses de la brise, de tout ce grand étourdissement que rien ne peut exprimer qu'un soupir, un soupir d'extase découragée, de tout cela sortait et se formait une idée haletante, impérieuse, prompte, résumée par ce mot bref: la fugue.

Oui, la Fugue! Elle était partout. On la respirait, on la buvait. Elle traversait de part en part les cerveaux comme une flèche de laque rouge. Elle filait et sifflait avec le cri pointu et arraché de l'hirondelle et les poumons se dilataient pour avaler plus de vent. La Fugue! C'est-à-dire fuite. Fuir, mais fuir sans frayeur, sans craindre de se retourner,... et fuir en avant, bondir dans le temps et l'espace, et partir... oh! pas tout à fait, «partir un peu» seulement, en sachant bien qu'on reviendra. Que ce mot renferme d'attraits, qu'il secoue de charmes! Qu'il fait flotter de beaux rubans! Il a les diverses couleurs de la décision, de la brusquerie, du caprice et du rêve. Il est preste, aimable, et tout trépidant d'impromptu. En le lançant pour le rattraper, tel qu'un jongleur qui taquine une boule d'or, nous voilà déjà sur une pointe de pied ainsi que des masques de comédie italienne et des noms de ville, qui sont à eux seuls des carillons de bonheur, nous tintent aux oreilles: des Naples, des Florence, des Rome, des Grenade. Nous perdons la tête... à nous retrouver dans la glace avec nos yeux d'hier, si hardis de jeunesse, car nous sommes toujours jeunes, quel que soit notre âge, tant que nous ranime et nous prend cette printanière folie du départ. Les vieillards n'ont pas de fugue.

Mais, dès qu'elle est en nous, la fugue nous remplit. Elle parle, avec une voix défaillante de rendez-vous, ou bien elle chante... elle exhale en une amoureuse langueur des refrains de vieilles romances, des tours Saint-Jacques écoutées les yeux mi-clos, la main sur la poitrine, en modulant des souvenirs. Ou bien elle commande: «Allons! pars! obéis!... Va-t'en...! Laisse là, pour un jour, ta chambre et ta maison... et viens avec moi, prends ma main, ma main qui brûle et veut s'enfoncer dans la tienne. En route! Je suis la fugue.»

--Mais où irons-nous? Peu importe. Jamais bien loin pourtant, car la fugue est rapide, et, comme le plaisir d'amour, ne dure qu'un moment. Ses minutes sont comptées d'avance. Elle est faite d'une joie dévorante et pressée, comme dérobée, volée à l'étalage. Ainsi, que ce soit ici ou là, en un pays étranger tout proche, ou dans un coin de France, la fugue sera folle et presque irréfléchie, un billet de bonheur d'aller et retour. Nous partirons tels que nous sommes, sans autres bagages que nous, et, pour plus de logique, nous devrions être nu-tête, ainsi que pour la récréation, quand nous étions enfants. Ah! cette joie de s'échapper, de «s'enlever» soi-même comme si l'on s'emportait et se prenait en croupe, afin de galoper ailleurs! Et n'est-ce pas, en dehors du printemps, par toute saison, le besoin perpétuel de l'homme, agité sans cesse d'autre chose?

Le lecteur sédentaire qui reste des longues journées plongé dans le livre et qui ne sent plus glisser et couler sur lui le sable des minutes, s'imagine, parce qu'il demeure assis dans le même fauteuil, qu'il ne change pas de place,... il en change constamment, il n'est jamais là où nous croyons et où il croit être... il se dévore en perpétuelles fugues et le volume, le chapitre, la page, la ligne et le mot l'emportent loin du monde. On peut même dire, sans se tromper, que les immobilisés sont les plus grands fugaces. Tous ceux que retient une chaîne ne cherchent qu'à la tendre et veulent la briser... ou l'alléger alors et la supprimer par les escapades de l'esprit. Les grands chemins parcourus sont ceux que, du fond d'un siège usé, combine et recommence le paralytique. Le sommeil est la fugue nécessaire imposée par la tyrannie de la nature, et l'insomnie est une espèce d'échappement maladif et tourmenté de la pensée.

Prenez la vie, la vie quotidienne; vous y verrez que, du matin au soir, tout n'est que fugue ininterrompue, sans répit. Les courses, les visites, les besognes, les prétendues obligations, tous les plaisirs, toutes les affaires, graves ou sans conséquences,... fugues... fugues. La prière en est une et le baiser une autre. La charité, l'exercice du devoir, le sacrifice et le dévouement sont des fugues... car rien de tout cela ne s'opère dans le calme ni la lenteur. Il faut de la fièvre et de la poussée en tout ce que l'on fait avec un grand désir, et l'ardeur a pour loi d'être toujours rapide. Les voyages sont de vastes fugues, et les absences de petites. Et aussi les ivresses et les recueillements. Et à chaque minute, à chaque seconde, la fugue est là qui, se jetant dans les roues d'une autre, nous dérange et nous ravit, en plein travail, au milieu de la conversation, pendant le morceau de piano, quand le comédien parle au théâtre, ou qu'au salon chante la femme, à tout moment, à tout venant...

Nos goûts et nos appétits... Nos courses chez les antiquaires, fugues dans le passé, randonnées dans les plaines du vieux temps... chasses à travers les forêts de l'histoire... Comme on se dit tout à coup, avant le dîner: «Une idée... Si nous allions à Versailles... ou simplement au Bois... le tour des lacs, et puis nous rentrerons,...» l'altéré d'autrefois se prescrit soudain: «Une idée... si nous allions aujourd'hui, tout de suite au quinzième? Non... au dix-huitième?...» Ou bien il pense: «Demain j'irai à l'Empire» comme on décide: «Je pars pour Anvers.» Et tout cela, tout ce qui est fugue a pour caractère aussi de s'accomplir dans une sorte de joie et de contentement vif et soutenu... Il n'existe pas de fugues tristes, de fugues d'ennui. Ces mots-là ne vont pas ensemble, tandis que fugue amoureuse est, au contraire, une locution qui semble tout particulièrement juste et réussie. Venise, Séville, sont des villes qui n'ont pour raison d'être que de marquer les points et les étapes des fugues passionnées, et le bon dimanche hebdomadaire, avec son repos honnête, ou ses risibles tours du monde de banlieue, est la fugue des pauvres gens, des travailleurs de semaine.

Ainsi de fugue en fugue, de balade en balade de nos pensées et de nos coeurs qui nous lâchent, nous trompent, nous faussent compagnie, s'échappent toujours, et ne sont du matin au soir qu'en partance, nous gagnons, sans nous en apercevoir, en la redoutant, l'heure de la mort, la dernière fugue. Et quand je dis: la dernière! Qui sait? Quelles fugues nous attendent? Les immenses fugues d'après la vie...

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction réservées.)_

LE ROI D'ESPAGNE A PARIS

_Notre confrère M. Raymond Recouly, le brillant rédacteur des articles de politique étrangère au_ Figaro, _reçu en audience au palais de Madrid par le roi Alphonse XIII avant son départ pour Paris, a pu longuement s'entretenir avec lui de toutes les questions qui intéressent et rapprochent la France et l'Espagne, des relations unissant les deux pays, de leur oeuvre commune au Maroc. Le_ Figaro _a reproduit ces déclarations. M. Raymond Recouly, dans l'article qu'on va lire, trace pour nos lecteurs, d'après ses impressions personnelles, un vivant portrait du souverain qui a été, cette semaine, notre hôte._

Sa Majesté Alphonse XIII, roi d'Espagne, est assurément, et de beaucoup, le souverain étranger le plus populaire en France, depuis la mort d'Édouard VII. Dans notre pays où l'on apprécie par-dessus tout la crânerie et la bravoure, qui donc se montra aussi brave, aussi crâne que lui? Les «risques du métier royal» ne sont pour aucun autre aussi grands, aussi quotidiens que pour lui. Il les assume avec un sang-froid, un calme, une tranquillité parfaits, dédaigneux des lettres de menace qui lui parviennent par centaines, refusant obstinément de modifier, sous aucun prétexte, quoi que ce soit du programme des cérémonies.

C'est chez nous, au cours de son premier voyage officiel, à Paris, en 1905, qu'il reçut, si l'on peut dire, le baptême du feu. On sait sa fière contenance au moment de l'attentat de la rue de Rohan, le jeune roi, debout dans la voiture, disant à l'escorte, avec un geste calme: «Ce n'est rien, messieurs, rassurez-vous!» puis se penchant hors de la portière et agitant son casque à long plumage blanc pour montrer aux personnes de sa suite qu'il n'avait aucun mal.

Juste une année plus tard, jour pour jour, au retour de l'église où venait d'être célébré son mariage avec la princesse Ena de Battenberg, ce fut l'effroyable attentat de la calle Mayor. L'anarchiste Morales, du second étage qu'il avait tranquillement loué, sans que nul cherchât à le surveiller et à l'inquiéter, jette une énorme bombe dissimulée dans un bouquet de fleurs sur le carrosse de gala où se trouvent le roi et la reine. Depuis quelque temps, le _sereno_, le pittoresque veilleur de nuit, dans les rues madrilènes, avait remarqué un homme qui, du haut d'un balcon, lançait des oranges dans la rue: c'était Morales qui se faisait la main et s'entraînait à ne pas manquer son coup. La bombe tua ou blessa une quarantaine de personnes. Le couple royal, par le plus extraordinaire des miracles, n'eut pas la plus légère blessure.

Et il y a quelques semaines à peine, tandis que le roi, précédant un imposant cortège d'officiers, de généraux, s'en revenait à cheval du champ de manoeuvres où les recrues avaient prêté le serment, un homme s'approche et lui tire, à bout portant, trois coups de revolver que, seule, sa merveilleuse présence d'esprit lui permet d'éviter.

Comment refuser son admiration à un courage si tranquille, à une si parfaite maîtrise de soi?

* * *

Il ne tiendrait pourtant qu'au roi, s'il laissait prendre les précautions que son entourage ne cesse de lui demander, de diminuer, dans une proportion considérable, les dangers auxquels il s'expose. On le supplie, par exemple, de sortir toujours encadré d'une escorte qui tiendrait à une certaine distance la foule. Il s'y est jusqu'ici obstinément refusé. A tout instant, au cours des cérémonies ou des voyages, il est accoutumé à recevoir des placets et des suppliques que les intéressés, ayant toute liberté de s'approcher, lui tendent de la main à la main. Le moyen, dans ces conditions, d'organiser une surveillance tant soit peu efficace?

Les Espagnols ont un proverbe qui revient dans leur bouche très fréquemment: _Lo que debe ser no puede faltar_ (ce qui doit être ne saurait manquer).

Il y a quelques traces de cette résignation dans la bravoure insouciante et un peu fataliste du roi. Il y a ce sentiment que, quoi qu'on fasse, en dépit des mesures les plus minutieuses, les plus strictes, la part d'imprévu restera malgré tout très grande. Et, alors, à quoi bon? Pourquoi donc se gâter, s'empoisonner l'existence? Ne vaut-il pas mieux s'en remettre un peu à la Fortune qui s'est montrée et qui continuera, souhaitons-le, à se montrer si bienveillante envers un homme ignorant absolument ce que c'est d'avoir peur?

* * *

Dans son magnifique et imposant palais de Madrid, la suprême parure de sa capitale, j'ai eu tout récemment l'honneur d'être reçu, en audience particulière, par Sa Majesté Alphonse XIII. Les grandes cours spacieuses, les longs couloirs où se tiennent, immobiles, des hallebardiers, pleins de prestance, les salons où des tapisseries inestimables, les plus belles qui soient au monde, voisinent avec les portraits de Goya, tout cela proclame les longs siècles de gloire de cette puissante monarchie espagnole.

Et, certes, le contraste n'est pas petit entre ce vieux palais et ce jeune souverain, l'un, représentant la fière Espagne obstinément attachée à ses traditions et comme murée dans son originalité, l'autre, épris au contraire de toutes les nouveautés.

De haute taille et très élancé, le regard vif, le geste prompt, avec une extraordinaire souplesse de mouvements qui dénote un corps entraîné à tous les exercices, à toutes les fatigues, le roi donne une grande impression de vigueur et de santé. Tout ce qu'on a raconté sur sa faible constitution, sur les maladies qui le guettent, doit être décidément relégué au rang des fables. Le régime minutieux et bien réglé auquel il fut soumis dès sa naissance, les soins vigilants de la plus dévouée des mères, le grand air, la pratique des sports, ont fait merveille.

Il faut une santé peu commune pour déployer une si prodigieuse activité, pour mener, sans défaillance, une existence aussi bien remplie. Les affaires publiques, les conseils de ses ministres, les réceptions, les audiences, la chasse, le yachting, l'automobile, etc., le roi prétend conduire tout cela de front. Il est notamment un enragé joueur de polo. Il y a quelque temps de cela, au cours d'une partie très mouvementée, son poney s'abattit et la tête de celui qui le montait vint donner si rudement sur le sol qu'Alphonse XIII demeura plus d'un quart d'heure évanoui. Sa famille, son entourage, que cet accident avait remplis d'inquiétude, désireux d'en éviter un pareil à l'avenir, le suppliaient de renoncer pour toujours au polo. «C'est une des choses qui m'amusent, qui me récréent le plus, répondit le roi. Pourquoi donc voulez-vous m'imposer pareille privation? La vie n'est plus possible si, par crainte des accidents, il faut renoncer à tout ce qui en fait le charme!»

Le roi est également passionné pour l'automobile. Il est un excellent chauffeur et il adore conduire lui-même. Au moment de son mariage, les automobilistes espagnols et étrangers lui offrirent une fête au Pardo, durant laquelle il fut accueilli par des acclamations enthousiastes. On m'a raconté, à cet égard, une anecdote assez curieuse. Alphonse XIII, toujours désireux d'essayer de nouvelles machines, en achète un très grand nombre dont il se défait ensuite assez rapidement. L'une d'elles ne lui donnant qu'une médiocre satisfaction, il avait chargé son mécanicien de la vendre à n'importe quel prix. Quelques jours après, comme il courait les routes, aux environs de Madrid, il aperçoit de loin une voiture en panne; à mesure qu'il s'approche, il reconnaît que c'est celle dont il s'est débarrassé; par-dessous, étendu à plat ventre, dans la poussière, soufflant et geignant, le malheureux acquéreur essayait, mais en vain, de réparer ce qui était irréparable. Que faire? Le roi, relevant son col et rabattant sa casquette, passa à la quatrième vitesse!...

* * *

Au cours du long entretien qu'il m'accorda, Alphonse XIII me parla du Maroc où l'Espagne et la France possèdent des intérêts solidaires et défendent la même cause. Son grand désir est que l'action des deux pays soit concertée, de manière à ce que les efforts, les sacrifices de l'un bénéficient des efforts, des sacrifices de l'autre. Il me parla surtout de l'armée, de la nôtre et de la sienne. Il connaît un certain nombre de nos officiers; nul, plus que lui, ne rend hommage à leurs rares qualités, à leur énergie, à leur abnégation. Par ses soins, sous son impulsion de tous les jours, l'armée espagnole est en train de subir une très importante réorganisation qui aura pour effet d'accroître sensiblement son nombre et sa valeur. Le service obligatoire vient d'être institué; on a supprimé la faculté des remplacements et des rachats qui éloignaient de la caserne l'élite du pays, tous les jeunes gens des classes bourgeoises et aristocratiques.

D'ailleurs, ce n'est pas seulement dans l'armée qu'on peut constater de très sérieux progrès. Au point de vue économique, pour ce qui est du calme, de la tranquillité du pays, de la solidité du régime, les améliorations sont indéniables. Quiconque revient maintenant en Espagne, après un intervalle de quelques années, note, à tout instant, les heureux résultats de ces améliorations. L'accroissement de la population est considérable, en dépit d'une émigration intense dans l'Amérique du Sud, en Algérie, au Maroc. Cette émigration n'appauvrit point le pays autant qu'on pourrait le croire: un assez grand nombre d'émigrés retournent dans la mère patrie, après fortune faite. Ils y apportent leurs capitaux, leur activité, leur intelligence qui s'est ouverte aux choses de l'étranger. La politique espagnole se fait plus stable et plus saine. Or, l'un des facteurs de cette politique, le facteur essentiel, c'est la personnalité, la popularité du roi. De cela, tous les Espagnols qui sont sincères, tous les étrangers connaissant bien l'Espagne sont unanimes à convenir.

En même temps qu'elle développe aussi sa puissance et sa richesse, l'Espagne éprouve tout naturellement le désir, le besoin de sortir de son isolement. Elle veut ne plus rester isolée, confinée dans sa péninsule. La majorité des hommes politiques et du public incline nettement vers une entente plus étroite avec l'Angleterre et la France.

Le roi Alphonse XIII, par tout ce qu'on sait de son orientation, de ses sympathies personnelles, ressent beaucoup plus vivement qu'aucun de ses sujets ce désir-là. C'est justement ce qui donne à son séjour parmi nous une importance, une signification exceptionnelles. C'est une raison de plus pour qu'on se réjouisse de l'accueil si chaleureux que Paris vient de faire à ce très sympathique et très attachant souverain!

RAYMOND RECOULY.

_Ce numéro étant mis sous presse peu d'heures après l'arrivée du souverain à Paris, c'est dans le suivant que nous pourrons rendre compte des visites royales à Fontainebleau et à Saint-Cyr._

Mercredi, jour de l'arrivée du roi d'Espagne à Paris, les acclamations, très chaleureuses, se sont partagées entre le souverain, notre hôte, le président de la République française et les troupes de la garnison de Paris, qui, mise tout entière sur pied, des Champs-Elysées aux Invalides, défila ensuite sur l'Esplanade devant le souverain. Le lendemain, jeudi, qui fut la journée de Fontainebleau, Alphonse XIII reprit contact avec notre armée que, cette fois, on lui présenta en manoeuvre d'abord dans la vallée de la Solle où évoluèrent deux brigades de cavalerie, ensuite au polygone où furent exécutés d'intéressants exercices d'artillerie en campagne.

Dimanche dernier, à Caen, au banquet organisé en l'honneur du Congrès des Petites Amicales d'instituteurs et des oeuvres postscolaires, M. Louis Barthou, président du Conseil, a prononcé le grand discours que l'on attendait de lui à la veille de la rentrée des Chambres et auquel les graves problèmes à résoudre d'urgence, tels que la loi militaire et la loi électorale, en même temps que les inquiétudes internationales de l'heure présente, devaient donner une portée exceptionnelle.

Donc M. Louis Barthou a été très écouté, et il a été aussi très applaudi, car on lui a su gré de se placer résolument sur le terrain national. Le président du Conseil, en effet, dans un éloquent appel au pays, a insisté avec force sur le devoir national qu'impose à tous la situation extérieure. Et, constatant l'élan et l'union patriotiques qui se sont manifestés, chez nous, aux heures graves, il a pu dire:

«Ce grand pays veut la paix, mais seulement la paix qui s'accorde avec sa fierté et sa dignité, non la paix née de la peur.»

D'où la nécessité de renforcer nos effectifs par le service de trois ans: