L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913

Part 7

Chapter 71,217 wordsPublic domain

La gracieuse image que nous reproduisons en notre première page semble faite pour évoquer tout le bonheur d'une orgueilleuse maternité, et les yeux aimeraient à se reposer longuement sur elle, sans qu'aucun voile de tristesse vienne obscurcir son charme tendre... Une cruelle fatalité veut aujourd'hui qu'elle rappelle la plus grande douleur, le suprême déchirement que puisse éprouver une mère. Et tout ce qui, dans ce doux tableau, devrait faire naître de riantes pensées--la confiance câline des enfants, l'enveloppante caresse de celle dont ils sont le bien le plus cher--devient autant de sujets de commisération profonde, d'effroi.

L'horreur de la catastrophe dans laquelle ont péri les deux enfants de Mme Isadora Duncan--deux adorables petits êtres, Patrick et Doodie, celui-ci, ravissant baby de trois ans, aux blonds cheveux bouclés, celle-là jolie fillette qui venait d'atteindre sa sixième année--et leur infortunée gouvernante, demeure ineffaçable dans l'esprit. Chacun en a revécu, avec un serrement de coeur, les affreux détails: d'abord le départ, à Neuilly, des petits et de leur gouvernante fidèle, miss Annie Sim, dans la limousine qui devait les emmener, de l'hôtel où habite Mme Isadora Duncan, à Versailles; puis l'arrêt brusque de la voiture «coupée», dans sa route, à l'angle du boulevard Bourdon, par un auto-taxi filant à toute vitesse; le démarrage imprévu de l'automobile se dirigeant vers la Seine toute proche, au moment où le chauffeur tournait la manivelle de mise en marche; ses vains efforts pour remonter sur son siège et faire manoeuvrer les freins; enfin, l'effroyable chute dans le fleuve, qu'aucun parapet ne borde à cet endroit, et le courageux, mais lent et maladroit sauvetage...

La pure artiste, si aimée des Parisiens, que dès longtemps avaient séduits ses danses où la beauté des gestes sait exprimer toute la richesse des rythmes musicaux--nos lecteurs se souviennent avec quel bonheur elles furent restituées, naguère, dans les dessins donnés à _L'Illustration_ par le peintre A.-P. Gorguet--Isadora Duncan est frappée par ce double deuil au lendemain d'un triomphe. La veille même du drame, elle interprétait sur la scène du Châtelet, _l'Iphigénie_ de Gluck, devant une salle transportée d'enthousiasme. Elle n'est plus aujourd'hui qu'une mère pitoyable, anéantie dans sa souffrance.

VISITES FRANCO-ALLEMANDES EN AÉROPLANE

DEUX PERFORMANCES BIEN DIFFÉRENTES

Le Zeppelin égaré à Lunéville était à peine rentré à Metz qu'un aviateur français, Pierre Daucourt, s'envolait de Paris le matin et arrivait pour dîner à Berlin où l'attendait un accueil triomphal.

L'auteur de cette prouesse compte parmi nos meilleurs pilotes. Déjà détenteur de la coupe Pommery avec un parcours de 852 kilomètres, il tenait à gagner une nouvelle prime. Parti de l'aérodrome de Bue à 5 heures du matin, il atterrissait à 6 h. 30, sur l'aérodrome de Johannistal, après un arrêt à Hanovre et à Liège. Il avait mis environ huit heures, escales déduites, pour franchir une distance à vol d'oiseau de 300 kilomètres.

Notre compatriote fut reçu avec une cordialité à laquelle il est juste de rendre hommage; cordialité égale, du reste, à celle que nous saurions témoigner à un aviateur berlinois accomplissant un raid aussi magnifique. Les nombreux aviateurs allemands, qui évoluaient à Johannistal, quittèrent leurs appareils pour porter le camarade français en triomphe; le major Tschudi lui adressa des félicitations officielles et organisa en son honneur un banquet qui consacra une fois de plus la fraternité sportive, ignorante des frontières et les susceptibilités patriotiques excessives.

La performance de Daucourt est d'autant plus remarquable que, sur une notable partie du trajet, il dut lutter contre un vent violent, et qu'il laissa bien loin derrière lui un concurrent redoutable. Au moment même où il quittait Bue, en effet, l'aviateur Audemars s'envolait de Villacoublay. Forcé d'atterrir près de Bonn, il jugea prudent de ne point repartir.

A peu de jours de là deux officiers allemands se signalaient par un raid en sens inverse, accompli dans des conditions quelque peu différentes. Mardi dernier, un biplan militaire allemand atterrissait dans un champ à Arracourt, petit village français situé à environ 3 kilomètres de la frontière et à 25 kilomètres de Nancy. On en vit sortir deux officiers en uniforme, qui furent reçus tout d'abord par M. Maire, maire de la commune, et par sa fille, et parurent aussi surpris que désappointés de se trouver sur notre territoire.

Le capitaine von Wall et le lieutenant von Mirbach expliquèrent que leur biplan appartenait à une escadrille de quatre appareils, partis le matin de Darmstadt pour se rendre à Metz. Volant à une grande hauteur, un peu gênés par la brume et n'ayant plus d'essence, ils avaient atterri, se croyant en deçà de la frontière.

L'explication parut sincère. On ne trouva dans le biplan aucun appareil photographique ni aucune pièce suspecte, et le réservoir d'essence, d'une contenance de 75 litres, était vide. On apprit du reste bientôt que les trois autres avions s'étaient eux-mêmes égarés.

L'appareil fut gardé militairement, en présence d'une foule vite accourue, qui n'eut point de peine à garder une correction éminemment française.

De leur côté, les officiers allemands, à qui on avait offert toutes facilités pour se restaurer et pour se ravitailler en essence, s'efforcèrent de se montrer aimables pour les officiers français qui vinrent les visiter.

Vers 5 heures, la décision du ministre parvenait à M. Lacombe, sous-préfet de Lunéville (nommé le jour même préfet des Basses-Alpes), arrivé sur les lieux peu de temps après l'atterrissage, et qui avait déjà fait preuve du plus grand tact lors de la visite du Zeppelin. Il déclara aux aviateurs allemands que le gouvernement les autorisait à repartir par la voie des airs.

Le capitaine von Wall remercia le sous-préfet des égards qu'on lui avait témoignés, et quelques instants plus tard le biplan repassait la frontière.

L'incident «est clos». Mais, comme il fallait s'y attendre, M. Cambon, notre ambassadeur à Berlin a fait remarquer à la chancellerie impériale que les atterrissages d'officiers allemands en territoire français sont un peu fréquents. L'observation a été correctement accueillie, et les deux gouvernements vont étudier une réglementation de la navigation aérienne.

La réception, dont les officiers égarés ont reconnu eux-mêmes la courtoisie, paraîtra peut-être insuffisante au correspondant qui nous a transmis la photographie reproduite ci-contre, montrant notre compatriote Daucourt porté en triomphe sur l'aérodrome de Johannistal. Ce correspondant nous écrit: «Voilà comment nous recevons vos aviateurs quand ils viennent à Berlin! La manière diffère de votre façon de recevoir le Zeppelin».

La manière dont Daucourt arriva à Berlin ne diffère-t-elle pas aussi un peu de celle des officiers allemands qui s'égarent sur notre territoire au cours de voyages commandés par leur état-major? Et s'il est conforme aux traditions françaises d'accueillir ces messieurs avec courtoisie, quand leur bonne foi paraît établie, ne serait-il pas excessif de les porter eux aussi en triomphe?

LES FIANÇAILLES DE DOM MANOEL

Dom Manoël, le jeune souverain proscrit du Portugal, qui, avant, pendant et après son règne bref, connut tant d'événements tragiques, va pouvoir vivre enfin un plus aimable et plus reposant chapitre de sa destinée incertaine. On vient, en effet, d'annoncer, ses toutes récentes fiançailles, officielles depuis le 20 de ce mois. La fiancée est Allemande: c'est la princesse Augusta-Victoria de Hohenzollern, fille du prince Guillaume de Hohenzollern Sigmaringen, appartenant à la branche catholique de la famille Hohenzollern. La mère de la princesse Augusta-Victoria était une princesse de Bourbon et Sicile. L'impératrice d'Allemagne est la marraine de la fiancée qui, née à Potsdam, a vingt-deux ans. Dom Manoël est de deux ans plus âgé. Notre photographie a été prise le jour des fiançailles, à Potsdam.

UTILISATION DU TÉLÉPHONE, par Henriot.

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