L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913

Part 5

Chapter 53,531 wordsPublic domain

Le lendemain malin, on se mit en route à la pointe du jour pour arriver vers 3 heures dans la florissante cité de Kavaya. Là, comme tout le long de la côte turque, la majorité de la population est grecque. Nous fûmes reçus dans la principale famille de Kavaya. Elle est précisément d'origine grecque; mais ses membres se disent Albanais parce qu'ils sont nés dans le pays et qu'ils en parlent la langue. Lorsque les Serbes arrivèrent dans la ville, ils racontèrent à ces gens-là que le projet d'indépendance albanaise était abandonné. Nos Grecs s'étaient alors empressés d'exprimer leur ardent désir de voir désormais leur pays faire partie intégrante du royaume de Serbie. Ils avaient obtenu, de la sorte, foule de privilèges qui, autrement, ne leur auraient certes pas été octroyés. Et maintenant, nous arrivions avec la nouvelle, toute fraîche pour eux, que les puissances avaient résolu d'affranchir l'Albanie. Ainsi ils avaient donc commis la plus lourde des fautes en liant leur sort à celui des Serbes et en suscitant la jalousie des Albanais. J'ai rarement vu personnes plus déconcertées. «Mais, s'écriaient-ils, il n'y a pas un seul habitant de l'Albanie qui désire l'autonomie!» Nous, nous pensions aux fiers montagnards dont nous avions naguère traversé le domaine et nous nous taisions.

«N'avez-vous pas entendu parler, continuaient-ils, de la grande pétition nationale de Durazzo, qui prie les puissances de remettre le pays à la Serbie? Interrogez qui vous voudrez, et vous verrez que ce que nous disons est vrai.»

Nous interrogeâmes dans la suite et nous apprîmes, comme nous nous y attendions d'ailleurs, que la population de Durazzo est grecque plus qu'à moitié. Cela nous donna une idée de ce que pouvait valoir la pétition.

Néanmoins, dans l'argumentation de ces hommes épouvantés, un point nous impressionna. Chrétiens, ils sont naturellement Grecs orthodoxes, et beaucoup d'Albanais sont aussi Grecs orthodoxes, et d'autres sont catholiques romains. «Or, disent-ils, si l'Albanie arrive à se gouverner elle-même, les musulmans, qui s'y trouvent en majorité, contraindront le pouvoir à opprimer la population chrétienne.» Je ne doute pas que ceci soit exact, car ces mahométans d'Albanie sont notoirement fanatiques.

La route de Kavaya à Durazzo mène d'abord à travers des marécages où nous pataugeâmes la moitié du temps dans trois pouces à un pied d'eau. Il y avait quantité d'oiseaux de marais et, à notre droite, par-dessus les roseaux, nous pouvions voir au loin la fumée de quelque vapeur longeant la côte adriatique. Les deux dernières heures, nous avons marché au bord même de la mer. Sur le sable dru du rivage, nous contournâmes la baie; puis nous franchîmes un dernier marécage qui sépare de la terre ferme le groupe de collines sur lesquelles est bâti Durazzo.

Nous fûmes arrêtés aux avant-postes serbes et dûmes exhiber nos papiers. Ensuite, nous dépassâmes une troupe d'environ trente filles et femmes bohémiennes qui portaient à la ville de longs et lourds fagots. Quelques-unes étaient presque nues, d'autres ne semblaient avoir sur elles que leur canezou ouaté et leurs pantalons-sacs de calicot. Quand nous nous retournâmes, elles se reposaient, accroupies au milieu de la route, caquetaient, allumaient des cigarettes.

Dix minutes encore, et nous avions atteint les confins de la ville. Là s'élève une mosquée et tout autour s'étend un cimetière mahométan. Toute une compagnie serbe y était installée. Les uns étaient en pans de chemise; les autres, assis sur la pierre des tombeaux, s'étaient mis nus jusqu'à la ceinture. C'est à peine s'ils nous remarquèrent tant ils étaient occupés à blasphémer, à se gratter et à cueillir, dans leurs vêtements, la vermine qui s'y était logée.

LE GRAND COMPLOT SERBO-AMÉRICAIN DE DURAZZO

Et j'en arrive maintenant à l'histoire du grand complot serbo-américain de Durazzo. Je dis serbo-américain parce que, en réalité, le promoteur de ce stupéfiant projet, conçu pour sauver l'Albanie des griffes perfides de l'Europe, est un citoyen de l'Union, M. Gopcevic, de San-Francisco (Californie).

M. Gopcevic est né à Cattaro de Dalmatie voici plus de soixante années. Ses parents l'emmenèrent tout enfant encore en Amérique, et il y a passé à peu près sa vie tout entière. Quand les Balkans se mirent en branle et quand l'appel de la trompette eut retenti aux oreilles de tous les Slaves en quelque endroit du monde qu'ils fussent, M. Gopcevic ne put pas résister. Il prit train et bateau, partit pour la Serbie, bien résolu à porter aide à ses compatriotes. S'étant rendu compte qu'en Macédoine il ne pourrait guère être fort utile, il regagna l'Autriche et s'embarqua pour Durazzo. Dans le même temps, les Serbes s'y établissaient. Le colonel Boulitch, le commandant de la place, fut ravi de recevoir un conseiller aussi capable et le nomma tout de suite chef de la Croix-Rouge.

Puis vint la désolante nouvelle que l'Italie et l'Autriche, et mainte autre puissance, s'opposeraient à l'occupation de Durazzo par la Serbie.

Elles exercèrent en fait une telle pression sur le gouvernement serbe que celui-ci ordonna, au colonel Boulitch de s'éloigner de la côte le plus tôt qu'il pourrait. On n'aurait pas pu mieux trouver pour décourager et démoraliser la poignée d'officiers patriotes qui, au cours de l'hiver, venaient de franchir les Alpes albanaises avec un régiment tout entier, avec l'évident désir de donner à leur patrie un débouché commercial sur l'Adriatique.

C'est alors qu'intervint M. Gopcevic. Il proposa à ces hommes égarés par le désespoir de proclamer et d'organiser eux-mêmes l'autonomie du territoire qu'ils occupaient. Il fut acclamé. L'on ne songeait plus qu'à un chose: ne pas abandonner cette conquête qui avait coûté tant d'efforts et de privations.

Le plus pressé était de constituer un gouvernement provisoire. Il s'agissait de mettre l'Europe devant le fait accompli.

Après quelque débat, l'on s'arrêta à l'organisation suivante: colonel D. Boulitch, gouverneur militaire; major A. Pesitch, chef d'état-major général; capitaine M. Dinitch, ministre des Affaires étrangères; Mgr Jacob, évêque orthodoxe de Durazzo, ministre du Culte et de l'Instruction publique; et, enfin, M. Gopcevic, ministre de la Marine.

Le lendemain de notre arrivée dans cette petite ville indolente, avec ses maisons grecques badigeonnées de bleu-azur, ses grands entrepôts, sa rade où les petits voiliers font la navette entre la plage et les vapeurs à l'ancre,--ce jour-là, pour la première fois, M. Gopcevic promenait son nouvel uniforme. Des bateliers et des portefaix déchargeaient des sacs de sucre, amenés d'un paquebot mouillé à quatre cents mètres de la côte. A la déférence que ces hommes témoignaient au passage à notre ministre, on sentait que Durazzo attendait de lui et de son habileté le succès de la grande entreprise.

Le jour suivant fut un jour de fête orthodoxe en l'honneur de saint Sava. Le matin, nous nous promenâmes sur les collines qui dominent la ville et où la toile des petites tentes militaires palpitait dans la brise marine. On a établi le camp sur la hauteur pour soustraire les hommes aux fièvres paludéennes. Nous visitâmes les ruines de la citadelle médiévale, relique des temps lointains où Venise était reine de l'Adriatique. De cette hauteur, nous pouvions voir très nettement s'avancer sous l'eau verte le long récif, autrefois promontoire, et qui avait fait de Durazzo un port bien supérieur à tout ce qu'il est aujourd'hui. Deux fois, dans le passé, s'élevèrent ici des cités prospères; chaque fois, un tremblement de terre les détruisit. Et, bien que M. Gopcevic ait le noble projet de draguer la baie, de combler les marais pestilentiels et de construire un port d'après des plans américains, il est peu probable qu'il rende jamais à la ville sa prééminence abolie.

L'après-midi, nous nous présentâmes nous-mêmes au quartier général, où nous prîmes part à un banquet officiel. On avait invité aussi un certain nombre de notables grecs avec leurs femmes.

Nous bûmes au roi Pierre, à son royaume, à la chute de l'empire ottoman et à la confusion des ennemis de la Serbie. Déjà la conversation s'orientait dangereusement vers l'Autriche et l'agression autrichienne.

Le colonel Boulitch, en une harangue improvisée, dénonça «cet autre ennemi de la patrie, qu'il ne voulait pas nommer». Il dit que, «un jour, il faudrait en finir», et, dans un beau mouvement dramatique, le colonel nous donna le spectacle d'un homme qui fait feu à droite et puis qui fait feu à gauche.

Le speech eut un grand succès. Toute la tablée applaudit, cria bravo. Un capitaine, plus échauffé encore, abandonna toute contrainte et cria â tue-tête: «A bas l'Autriche!»

Le jour suivant, nous nous embarquâmes sur le paquebot italien _Molfetta_, pour Antivari, le Monténégro et le théâtre de la guerre monténégrine. La même nuit, le capitaine Dinitch, qui est, rappelez-vous, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement provisoire de l'État autonome d'Albanie, capitale Durazzo,--le capitaine Dinitch partait, en «mission spéciale et secrète», à bord d'un caboteur, pour Salonique. De là, il comptait gagner la Serbie par chemin de fer.

Il eût été plus court de s'embarquer avec nous et d'atteindre Belgrade par l'Autriche. Mais, pour quelque raison mystérieuse, le capitaine ne semblait pas avoir très grande envie de fouler, pour le moment, le sol autrichien.

PAUL SCOTT MOWRER.

FIN DE LA RÉSISTANCE ARABE EN TRIPOLITAINE

Les chaleureuses sympathies que notre collaborateur Georges Rémond conquit au cours de son séjour aux camps turco-arabes de Tripolitaine avaient survécu, très vivaces, à son départ; aussi, tout naturellement, quand la Turquie, la paix signée, eut retiré ses troupes des rives d'Afrique, les Arabes, décidés à opposer jusqu'au bout aux armes italiennes une résistance opiniâtre, se tournèrent vers le journal qui avait rendu de leurs premiers exploits un compte fidèle. Et, par toute une série de lettres ou de dépêches, nous fûmes tenus au courant des divers incidents qui marquèrent les suprêmes tentatives des Tripolitains pour conserver leur indépendance.

C'était déjà presque une prouesse que de faire parvenir en France ces nouvelles. Tous les quatre ou cinq jours, les dépêches, transmises par fil de Kasr Yffren à Nalout, localité située à 45 kilomètres de Dehibat, étaient apportées jusqu'à ce poste tunisien, d'où elles étaient transmises de nouveau télégraphiquement. Malheureusement, et quoique tant de constance et d'énergie fussent pour nous toucher, ces correspondances ne rentraient guère dans le cadre de notre journal, et il nous fut impossible de les accueillir.

Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'était passé au cours des derniers mois:

Partant de ce principe que, «en retirant ses troupes de la Tripolitaine, le gouvernement ottoman avait laissé aux Tripolitains l'autonomie absolue», un cheik «grand et vénéré», disait l'une des correspondances, Suleïman Barouni bey, député du Djebel tripolitain à la Chambre ottomane, s'était proclamé «président de la libre Tripolitaine». Il avait réuni, assurait-on, 16.000 guerriers environ, partagés en plusieurs corps, tous vigoureux, tous bien armés, bien fournis de cartouches, et avait entamé la lutte.

Il apparaît bien que Suleïman Barouni a, en maintes circonstances, inquiété les Italiens, et même remporté certains avantages. La disette, cependant,--la famine même, allait avoir raison de cette résistance désespérée. Les dernières correspondances qui nous parvinrent, en effet, contenaient à l'adresse du gouvernement français des récriminations, des plaintes véhémentes. Car les autorités françaises en Tunisie--et cela montre jusqu'où fut poussé par la France le scrupule de conserver, dans cette guerre, une stricte neutralité--les autorités, disons-nous, veillèrent énergiquement à empêcher, par le territoire tunisien, tout transit de marchandises.

Les privations, auxquelles fut alors soumise une population sans doute moins affermie en son patriotisme que ne l'était le cheik qui la conduisait, triomphèrent de l'héroïsme agissant de Suleïman Barouni. Après avoir subi plusieurs échecs, il comprit que la résistance ne pouvait plus désormais se prolonger, et il se résolut à traiter.

Dans le dessein d'arrêter les conditions auxquelles il pourrait remettre à l'Italie le sud de la Tripolitaine, il se rendait à Tunis. C'est au cours de ce voyage, et comme il passait, le 8 avril dernier, à Foum Tataouine, que fut pris le cliché que nous reproduisons ici et qui montre, sous le costume turc qu'il avait adopté, le dernier champion de l'indépendance tripolitaine. On voit près de lui le cadi de Tataouine, homme tout loyal et fidèle ami de la France.

Maintenant, Suleïman Barouni trouvera-t-il à engager les pourparlers qu'il souhaite. Il est peu probable que l'Italie s'y prête. Et dans ce cas, quelle sera dans l'avenir l'attitude du cheik?

LA PRISE DE SCUTARI

Mercredi dernier, à 2 heures du matin, une salve de vingt et un coups de canon, que les artilleurs durent servir avec quel enthousiasme! annonçait à Cettigne la chute de Scutari, tombée à minuit, après six mois bientôt de résistance--un peu plus qu'Andrinople--aux mains des Monténégrins. C'est une conquête enlevée au prix d'un effort plus méritoire sans doute et plus digne d'admiration encore que ne le furent celles de Salonique, de Janina et d'Andrinople même, si l'on envisage la faiblesse comparative de l'armée du roi Nicolas commandée en chef par le général Yanko Voukotitch, dépourvue des puissants moyens d'action qu'avaient à leur disposition les autres armées alliées et manquant notamment d'artillerie de siège.

Nous avons, au début de la campagne, dit avec quel héroïsme, quelle frénésie patriotique, on peut bien dire, les Monténégrins s'étaient jetés à l'assaut de Taraboch, le vrai rempart de Scutari, la mieux fortifiée, peut-être, de toutes les positions turques, une colline de 600 mètres de hauteur, armée avec toutes les ressources modernes, abondamment pourvue de canons et de munitions, qu'il fallut plus tard conquérir pied à pied, au prix de sanglants efforts.

Et puis, quelle constance n'a-t-il pas fallu au roi Nicolas pour s'acharner contre cette place.

Au milieu de novembre, les Serbes, après avoir concouru à l'action contre Saint-Jean de Medua et Alessio, étaient venus participer au blocus de Scutari, que les Monténégrins, réduits à leurs propres forces--au début de la guerre une trentaine de mille hommes, parmi lesquels les canons turcs avaient fait d'effroyables moissons--étaient incapables d'investir complètement.

Jusqu'au début de février, ce fut une série de combats, de sorties vigoureuses des assiégés, d'attaques non moins âpres des assiégeants.

Les intempéries interrompirent, en mars, les hostilités.

Ce fut le moment que choisit l'Autriche pour intervenir, déclarer qu'elle ne permettait sous aucun prétexte l'annexion de Scutari au Monténégro, et entraîner les puissances à une action navale, à un blocus des côtes adriatiques, afin d'empêcher le ravitaillement de l'armée serbo-monténégrine. Sous cette pression, les Serbes se décidèrent à fausser compagnie à leurs alliés. Ils retirèrent leurs troupes.

Rien ne parvint à ébranler l'indomptable opiniâtreté du roi Nicolas, ni cette intervention des neutres, qui ne pouvait, selon le mot du _Temps_, être que ridicule ou odieuse, ni même les dissentiments qui se seraient produits, dit-on, au sein de son gouvernement. Sa volonté a triomphé, et la prise de Scutari couronne d'émouvante façon l'effort surhumain de ses soldats et de tout son peuple.

Il faut rendre aussi un hommage d'admiration aux deux chefs dont la collaboration intime a assuré la longue résistance de Scutari: le colonel Hassan Riza qui, avant d'être assassiné, fut l'âme de la défense au point de vue technique, et le général Essad pacha, bey albanais puissant, qui apportait à Hassan Riza l'appui de sa haute influence sur les populations albanaises de la région. Ils furent pour le général Voukotitch et ses épiques soldats des adversaires dignes d'eux et de leur stoïque constance.

CE QU'IL FAUT VOIR

GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS

Ce qu'il faut voir chez nous cette semaine? Peu importe. C'est l'instant de l'année où Paris offre aux yeux du passant la plus gentille des visions: la vision de Paris lui-même. Allez, s'il pleut, visiter nos monuments, madame, ou goûter le plaisir--très parisien, je le reconnais--de vous faire écraser dans les magasins de nouveautés à la mode; mais, si le ciel est clair et le pavé sec, n'allez nulle part; restez dans la rue, et regardez la rue. Il n'y a pas une ville au monde qui donne, à cette heure, un spectacle comparable à celui-ci. Déjà tous les arbres sont verts,--plus résolument verts qu'ils ne le seront n'importe où dans quinze jours. Une gaieté de renouveau pare les gens et les choses. On marche au milieu d'une vie plus légère, et comme accélérée. Tous les cochers sont de bonne humeur et toutes les femmes sont jolies. Les femmes! Cette fin d'avril est leur triomphe. Elles n'ont pas encore renoncé aux fourrures d'hiver; aux manchons-boucliers (ou tabliers?); aux étoles dont les enroulements savants composent autour des corps un si joli attirail de défense; elles font semblant d'avoir encore un peu froid; mensonges! Sous tant de peaux de bêtes amoncelées je vois se dessiner, en silhouette légère, le «tailleur» très ajusté qui m'annonce le printemps. Il est, ce printemps parisien, la parure de toute la ville. Il met des étalages de fleurs au coin des rues, il rend plus jolis encore les groupes de midinettes dont la flânerie, un peu plus lente, égaie, à l'heure du déjeuner, les trottoirs de la rue de la Paix; il fait éclore, autour des églises, une floraison de minuscules robes blanches, et l'on ne concevrait pas qu'il passât, dans les rues, des communiantes à un autre moment de l'année que celui-ci!

* * *

Tout de même Paris aura, cette semaine, d'autres spectacles à nous montrer que celui de ses rues. Un grand poète et un grand musicien reviendront au milieu de nous. Les admirateurs de Banville iront applaudir à la Comédie-Française ce _Riquet à la Houppe_ dont la reprise mit en joie, jeudi dernier, tous les poètes. Et les admirateurs de Massenet voudront tous aller applaudir, à la Gaîté-Lyrique, une oeuvre inédite du maître, _Panurge_. Oeuvre inédite,--et la dernière qu'ait écrite l'auteur de _Werther_ et de _Manon_. Massenet se réjouissait d'en donner la première représentation durant l'automne de 1912. Il mourait au milieu de l'été... Rappelons ce détail: il avait écrit sa partition sur un livret signé de deux noms: Spitzmuller et Boukay. Spitzmuller avait été prié, par Boukay, de collaborer avec lui, parce que Boukay est un homme trop occupé pour écrire tout seul, à cette heure, un livret d'opéra. On sait pourquoi. Boukay est l'anagramme de Couyba, qui signifie, en langage parlementaire: sénateur, ancien ministre du Commerce et de l'Industrie...

N'importe. L'assistance d'un collaborateur n'empêche pas qu'un ancien ministre, absorbé par son métier de législateur, n'ait eu le premier la pensée d'aller chercher dans Rabelais--pour Massenet--le sujet d'un opéra, et de travailler à cette adaptation imprévue aux heures de loisir que le Sénat lui laissait. Aimons ces faiblesses. Aimons que, dans le coeur des gens d'affaires, des hommes politiques et des savants, la science, la politique et les affaires ne soient pas tout, et que la «petite fleur bleue»> continue d'y fleurir...

Et, par conséquent, aimons l'_Orchestre médical_ qui, sous la direction de l'éminent Dr Richelot, dans huit jours, au Trocadéro, donnera son concours à une fête de bienfaisance. Orchestre médical! Entendez par là non pas un orchestre destiné aux malades, mais un orchestre composé de médecins. Le corps médical ne compte pas seulement, au surplus, quelques musiciens très distingués. Il a aussi ses peintres, ses sculpteurs, ses céramistes. On s'étonne qu'à l'exemple de quelques autres corporations, il n'ait pas encore son Salon!

* * *

En attendant qu'il l'inaugure, allons voir s'ouvrir, au Grand Palais, celui des Artistes français. Le plus ancien de tous... Le doyen, diront les peintres qui aiment les jeux de mots, et ne sauraient concevoir un Salon des Artistes français sans le «déjeuner du vernissage».

Ce déjeuner, pendant bien des années, fut mieux qu'une tradition et une mode; il fut une religion. La «truite sauce verte» de Ledoyen était, le jour du vernissage, l'aliment obligatoire, rituel, des _hors concours_, de leurs familles, de leurs amis,--de tous ceux qui aspiraient à la gloire de ce titre. En outre, le vernissage était un événement mondain. On s'était écrasé au restaurant; on s'écrasait aux cimaises; et sur la piste sablée du Palais de l'Industrie, autour des bronzes neufs et des plâtres frais, il y avait une autre exposition: celle des toilettes. On lançait les modes d'été que devaient consacrer, quelques semaines plus tard, les journées de Chantilly, d'Auteuil et de Longchamp.

Les étrangers ne verront plus cela. Ils trouveront encore la truite sauce verte, avec quelques peintres autour; mais ils n'assisteront, sur le lieu où s'élevait le Palais de l'Industrie, il y a vingt ans, à aucun lancement de modes nouvelles. «S'habiller pour le vernissage? Merci bien.» Voilà ce que pensent les Parisiennes d'à présent.

Leur excuse, c'est que le Vernissage des Artistes français était autrefois une chose unique. Il n'est plus aujourd'hui qu'un des dix, ou vingt, ou trente vernissages de l'année. Et puis, on ne s'habille plus à Paris... _qu'entre soi_ et à huis clos; tout au plus consent-on à se mettre en frais pour le théâtre ou pour les courses. Mais quoi! une salle de première, une enceinte de pesage sont des lieux fermés aux vilains contacts de la foule, et où l'on peut sans danger montrer une robe. On est quinze cents: on est deux mille... C'est encore l'intimité.

UN PARISIEN.

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

1814-1815

Depuis quarante-deux ans déjà, M. Frédéric Masson écrit sur Napoléon et son époque. Entendez qu'un érudit opiniâtre et ardent, qui est aussi un écrivain passionné jusqu'à l'éloquence, a consacré un demi-siècle de sa vie à rétablir les physionomies et à réincarner les âmes qui se croisent, se mêlent, se heurtent, à travers des événements inouïs, en un demi-siècle d'histoire. Napoléon, figure centrale et rayonnante, qui distribue de la lumière et de l'immortalité, a jeté autour de soi comme un éternel éblouissement. M. Frédéric Masson, sans doute, s'est bien laissé éblouir par ce soleil auquel il a voué un culte enthousiaste et raisonné à la fois. Mais il n'a point pensé que ce dieu avait le pouvoir de créer d'autres dieux. Napoléon compose à lui tout seul la mythologie impériale. Il est l'unique surhomme de sa famille qui forme avec lui, en un contraste d'ombre et de faiblesse, une opposition bien pauvrement humaine.